CHAPITRE II : Le protestantisme apostolique 1, LE DIACRE ÉTIENNE
Les premiers chrétiens ne furent pas infidèles à l'exemple du Messie, en fréquentant le sanctuaire de Jérusalem, jusqu’à sa ruine. Toutefois, dans la mesure où la véritable pensée du Maître les inspirait, ils étaient déjà en conflit virtuel avec le judaïsme. Le spiritualisme prophétique les travaillait à leur insu, et peut-être malgré eux. De fait, les apôtres choisis et formés par le Christ se montrèrent lents à comprendre l'idéal nouveau ; une irrésistible pente les ramenait au niveau de la religion traditionnelle ; ils redoutaient l’accusation de manquer à Moïse. Pour désenvoûter le « Collège » dit « apostolique », l'Esprit de Dieu suscita un Amos chrétien, le premier martyr de l’Église, l’humble et magnifique diacre Etienne, l’un des princes du Spiritualisme éternel. Accusé de prononcer des blasphèmes «contre le Lieu saint. et contre la Loi» (reproche que saint Pierre n’auraït pu encourir), le pionnier du christianisme évangé-
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lique fut traduit devant le sanhédrin, rouge encore du sang répandu à Golgotha. Quel tribunal | (Ici, tout historien de l'Église évoquera, hélas ! malgré soi, le Concile de Constance acharné contre Jean Hus.) Et le diacre Etienne, devant ses juges | assassins, déroula comme une fresque l’apologie majestueuse de la religion « en. esprit et en. vérité» £ :
__ Dusimple point de vue profane, ce discours étonnant d’habileté, de dignité sereine et de courage, | radieux de perspicacité géniale, est l’un des monu- ments impérissables de l'intelligence humaine. - Etienne fut le premier interprétateur du christianisme universaliste ou catholique ; il en désigna du doigt les fuyantes avenues Vers l'infini. Véritable révélateur, il annonça la fin d'un cléricalisme nationaliste. C'en était trop : les pieux sacrificateurs lui brisèrent les dents, et lui écrasèrent la langue, à coups de pierres.
Le jeune Saul de Tarse encouragea ce crime ;
il ne perdit pas un spasme du martyr : «Et voici, cela était très bon ». D'après les Actes des Apôtres, il «ne respirait que la menacé et le meurtre contre les disciples du Seigneur » ; il en dispersait par la violence les groupements isolés, comme on arrache des touffes de chiendent. Il avait juré d’extirper, une à une, les infâmes pousses de:la superstition chrétienne. Soudain, les églises de Judée se transmirent l’étonnante nouvelle : « Notre pérsécuteur prêche Jésus !»
Le supplice d’Etienne était vengé. Le diacre revécut dans l’apôtre: Celui-ci reste à jamais,
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dans le monde, le héros du spiritualisme ecclé-
siastique. | - L'événement tient du prodige ; sur le terrain de la science neutre et de la psychologie scienti-
fique, il pose aux chercheurs un problème non
résolu. Quelle était, en effet, la notion fondamen- tale de la philosophie religieuse d’un pharisien ? = Le concept sacramentaire de la Grâce, et de la
Présence réelle, s’épanouissait dans le judaïsme
antique, avec une plénitude inégalée depuis lors. Les idées de race, de nation et d'église y furent amalgamées en une seule, tordues en un câble -si résistant qu'il subsiste encore, immergé dans l'océan de la littérature mondiale, sous la forme de l’Ancien Testament. ; D'abord, la race élue était marquée, physiquement, du signe de la circoncision. Quand on parle d’un « sceau du baptême », on emploie une image, puisque le sacrement chrétien ne laisse aucune trace visible. Au contraire, la circoncision, entaillée dans la chair des mâles, était le « label » matériel de l'appartenance au peuple de Iaveh. La femme, tirée de l’homme (d’après l’antique récit), bénéficiait indirectement, en son seigneur et maître, du sacrement corporel ; un peu comme on enseigna, plus tard, que les pécheurs sont placés au bénéfice du trésor constitué par les « mérites surabondants » des saints.
Quant à la nation élue, elle était la dépositaire de la Loi, gravée miraculeusement par le doigt divin sur les tables de pierre, au Sinaï fumant, et
reçue du Très-Haut par l'intermédiaire du média-’
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teur Moïse. Celui-ci cumulait en sa personnalité géante les suprêmes grandeurs ; on le vénérait -comme Révélateur, Législateur et Sauveur. A mort, le blasphémateur qui parlait contre lui ! Le rouleau de sa Loi recevait les honneurs accordés par les païens aux effgies de la Déité. Les ordon- - nances de Moïse couvraient tout le champ qui est aujourd’hui occupé par la Famille, l’École, la Municipalité, l’État, la Religion organisée.
Enfin, l’église élue était formée d’une caste de prêtres, née d’Aaron, frère de Moïse, maintenue de génération en génération dans ses prérogatives
cléricales, par l’action combinée de l’hérédité
physique et de l’ordination ecclésiastique. Nous possédons les manuels ritualistes où le sacerdoce | juif puisait les règles, et les textes, de ses offices liturgiques. Dans le «Lieu très saint » du tabernacle de Moïse, l'Éternel manifestait sa présence réelle, sous la forme concrète d'une nuée, à la surface du propitiatoire, sur le coffret sacré nommé Arche de l'Alliance. Plus tard, dans le temple de Jérusalem, la présence du Dieu invisible fut symbolisée par le vide, par la nudité d’une chambre interdite, « le Saint des saints », où le souverain pontife, chef de Ja hiérarchie, ne pénétrait qu’une fois l'an, à la fête des-Expiations.
Aucune religion n’a jamais offert un ensemble aussi cohérent, aussi respectable, aussi grandiose, de sacramentarisme massif. Ni le patriarche de Constantinople, ni le pape de Rome, ni l’archevêque de Canterbury, n'ont revendiqué pour l'Église des prérogatives pareilles. Donc, le drame
du Calvaire marqua l'effondrement d’un sacramen-
tarisme intégral. Israël, scellé du sceau de la cir-
concision (ri£e), dépositaire de la Loi (dogme), adora-
teur de la Présence réelle dans lé sanctuaire du
souverain pontife (hiérarchie), était le peuple sacra-
mentel par excellence, comme race, comme na-
tion, comme église (r). Et pourtant, l'expérience
* échoua. Le peuple prédestiné refusa d'accueil-
Jir le Messie. Les chefs religieux de la nation
__ sacerdotale et sacramentairé anathématisèrent
. l'Envoyé de Dieu, incarnation souveraine de l'idéal
©. prophétique ; on le crucifia, comme un paysan
__ cloué un oiseau de nuit (par les ailes |) contre une grange.
Présent au Calvaire, Saul de Tarse eût volontiers
gardé les vêtements des bourreaux de Jésus, comme
il garda ceux des lapidateurs d'Etienne. Mais
brusquement, au fort de sa campagne d’annihila-
tion, dirigée contre l'Église, il reçut la certitude
* — qu'il combattait la vérité. Comment il acquit cette
conviction stupéfiante, nous l’ignorons. Lui-même
l'attribuait à une révélation du Glorifié. Cette
-commotion morale fut terrible, Il lui fallut trois
années de solitude ét d'angoisse intellectuelle en
Arabie, trois années de larmes, de prières et de
| méditation, pour s’arracher à l’obsession sacra-
meritaire ; c’est-à-dire, pour admettre que l'Esprit
de Dieu sauverait le monde sans passer paf l'in-
(x) Aujourd’hui encore, des rabbins enseignent que l’humanité
entière, placée sous le signe de l’Alliance contractée avec Dieu en
Noé, reste üne entité laïque, tandis qu'Israël demeure sous le signe
sacerdotal de l'Alliance contractée avec Dieu en Moïse : le peuple juif est le peuple-prêtre où médiateur.
termédiaire d’un peuple élu, d’un sacerdoce particulier, d’un ritualisme nécessaire. Il lui fallut transposer sur un plan supérieur toutes ses no tions religieuses. Il dut repenser, laborieusement, toute sa croyance et se forger un vocabulaire, Il parvint douloureusement (à travers quelle agonié mentale !) à la conclusion pénible, mais inébran- Jable « dans le Seigneur», que, si l'Église de Jésus- = Christ se constituait sous le signe du sacerdota- - lisme, elle risquait de retourner par là-même au judaïsme, voire au paganisme. | 2 À l'appui de cette affirmation il suffit de relire ses épîtres. Il écrivait, par exemple, aux Philippiens : « Si quelqu'un croit pouvoir se confier en la chair, je le puis bien davantage, moi circoncis au huitième jour, de la race d'Israël, de la tribu - de Benjamin ; Hébreu, fils d'Hébreux ; pour las Loi, pharisien ; pour le zèle, persécuteur de l'Église; pour la justice que procure la Loi, sans reproche, Mais ces titres qui étaient pour moi des gains, je les ai tenus pour un préjudice, à cause de Christ ; et je les tiens certainement tous pour un préjudice, à cause de l'excellence de la connaissance de Jésus-Christ, mon Seigneur, J'ai fait abandon de toutes ces choses pour lui ; je les regarde toutes comme de la balayure, afin de gagner Christ et d'être trouvé en lui, ayant non ma propre justice, cette justicé qui vient de la Loi, mais celle qui
s'obtient par la foi en Christ ; la justice qui vient
de Dieu, par la foi. »
A méditer pareil passage, on éprouve un sursaut de l'intelligence éblouie-; dans la pénombre, ou
dans la nuit, des religions antiques, le projecteur - d’un phare promène un faisceau lumineux. Dans l’épître aux Colossiens, nous lisons : « Que nul ne vous juge à l’égard du manger ou du boire, ou au sujet d’une fête, ou d’un sabbat ; ce n’est là que l'ombre des choses qui devaient venir, tandis que la réalité se trouve en Christ. Si vous êtes morts avec lui aux grossières intuitions du monde, pourquoi vous laissez-vous dicter ces arrêts : . Ne prends pas ! Ne goûte pas ! Ne touche pas ! » Et quelle noblesse clairvoyante, quelle généreuse lucidité, dans ce passage de l’épître aux Ephésiens : : «Jadis, vous, païens de naissance, vous étiez étrangers à la bourgeoisie d'Israël, sans espérance et sans Dieu dans le monde ; mais aujourd’hui, en Jésus-Christ, vous voilà rapprochés, car il est notre paix, lui qui des deux peuples n’en a fait qu'un. Il est venu vous annoncer la paix à vous qui étiez éloignés, et la paix à ceux qui étaient proches ; car c’est par lui que nous avons, les uns etles autres, ‘accès auprès de Dieu dans un seul et même Esprit. » Quelle rupture avec de séculaires conventions religieuses et des traditions chéries ! Que penseraiton, aujourd hui, d’un patriarche oriental, ou d’un pontife romain, qui enverrait un message aux églises protestantes pour leur dire : « Venez ! La hiérarchie renonce à son intransigeance ecclésiastique. Toutes les grâces qu’elle prétendait canaliser, par les voies-cléricales et sacramentaires, sont librement offertes à tous les disciples du Sauveur. » Qu'il était donc difficile à l’apôtre de communiquer une conviction aussi personnelle, aussi
ts
chèrement achetée ! Pascal portait, dans la dou- + blure de son vêtement, un papier où il avait retracé l'expérience mystique du 23 novembre 1654. On ne peut nier que, pour comprendre les Pensées, il faille, non seùlement connaître ce texte secret, mais avoir éprouvé par expérience quelque chose des sentiments que cette page retrace. De même, -on pourrait dire que l’apôtre portait sur son cœur, Jui aussi, ou mieux dans son cœur, la relique d’une révélation ineffable, inconnue des hommes. Comment donc ceux-ci auraient-ils pénétré le sens intime d’une doctrine religieuse établie sur un mystère de l’âme ? Trois années de labeurs intellectuels et moraux, dans le désert, creusèrent les fondations invisibles d’un système qui sembla jaillir, des sables arabes, comme un monument de granit. |