‹ Du protestantismeChapitre 44 sur 85 · LE MONACHISME · texte numérisé non relu

LE MONACHISME

se réclament de la Bible refuseront d'identifier avec l'existence « parfaite »'une vocation particu- “lière au célibat, à la pauvreté, à l’obéissance. La

« vocation spéciale » a la grandeur de la consécraion totale, mais elle ne présente pas l'équilibre de

la vie parfaite, qui doit rester la vie harmonieuse, complète, non mutilée. Celle-ci ne s’identifie point avec l'idéal réservé à une minuscule minorité de solitaires ; elle reste le but proposé par Jésus à l’ensemble de ses disciples.

La thèse contraire démoralise la Morale, qui cesse d’être un absolu ; la distinction factice entre les préceptes et les conseils introduit un germe de mort dans l’âme chrétienne, qui accepte de n'être

. plus intégralement soumise à la direction de l'Esprit. La volonté, au lieu de viser les cimes, s'arrête à mi-côte ; elle renonce à fournir toute sa mesure dans le domaine de la sanctification. Voilà ce qui est grave. Car, en un pareil domaine, celui des intentions et des affections constitutives de l'âme, il faut donner son maximum ou périr ; de même, dans notre poitrine, le cœur bat ou ne bat

- plus. Voir l’idéal et y renoncer, équivaut au suicide. — Et vous admettiez les vocations particulières! — Oui ; mais /a vocation de chaque homme est la même : accomplir son Devoir personnel « de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force et de toute sa pensée. » L'amour pour Dieu n’admet point de freinage. Et si je l’aime, peu importe que cette consécration s'opère sur le plan des « pré-

ceptes » ou sur celui des « conseils » ; pareille distinction s’évanouit. Nous ne reprocherons pas à

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ceux qui s’intitulent « parfaits » de revendiquer, par monopole, plein « mérite » sur terre, et « récompense » totale au ciel. Libre à eux ; mais nous déplorons la terrible déviation morale et religieuse qu’entraîne la séparation des préceptes obligatoires

et des conseils facultatifs. Car elle revient, en défi-

nitive, à ceci: de même que l'Église possédait, . dans le clergé séculier, des préposés au sacrement, elle posséda, dans le clergé régulier, des mandatés à la sanctification. La chrétienté entière, sauf une minorité infime de spécialistes, renonça, une fois pour toutes, à l'idéal évangélique dans sa plénitude. ‘Elle s’en consola, trop vite, à la pensée que ces dépassements du devoir, dans le domaine d’un ultra-violet de la vertu, constituaient quelque part un trésor de mérites surabondants, une espèce de

banque spirituelle sur laquelle pouvaient tirer »

des traites les faillis de la moralité.

Certes, nous ne restons pas insensibles à la généreuse notion de solidarité qui s'affirme en ces vues : mais comment accepter le concept d’une perfection en surplus, en excès ? Peut-on aller audelà du Souverain Bien? Celui-ci, par définition, marque un niveau qu'on ne saurait franchir.

L'atteindre, seulement, serait déjà grand ; et cependant, ne serait que d'obligation ; autrement, le

- mot Devoir n’a plus de sens. Dans le domaine du

parfait, le #rop est impossible à se représenter ;

bis # dé ét Site. ss

c’est un mot qui a cours dans le domaine de la …

quantité, non dans celui de la qualité. Imaginet-on une femme qui, pour ménager ses provisions

d'amour maternel, aimerait son enfant « peu à la »

ter LE MONACHISME ter:

fois » ? L'amour participe à la plénitude infinie de Dieu et même à son éternité ; car l’amour vrai se manifeste tout entier, partout, et toujours ; il s'épanouit hors du royaume où l’on pèse, mesure et compte. Jésus-Christ, lui-même, n’a jamais pos- -sédé de sainteté superflue, et la notion de mérites surabondants lui est aussi peu applicable qu’à Dieu. 7 | La distinction entre préceptes et conseils (non absolument en elle-même, peut-être (r) mais telle : que l'Église l’a formulée), semble donc une hérésie morale, puisqu'elle équivaut à une dispense de sainteté accordée à tous les chrétiens qui ne sont. -pas des clercs. Alors, la sainteté n’est plus un état : d'âme, c’est une fonction : une société complète a des saints, comme elle à des ingénieurs et des cordonniers ; autant de corporations distinctes. ‘ Or, le dommage causé par une pareille démarcation est encore, plus meurtrier qu’on ne pense. En effet; ceux qui ne suivent pas les « conseils » pourraient, par hypothèse, trouver la paix dans l’accomplissement des seuls « préceptes ». Mais

(x) Cette concession vise le fait que les théologiens ne sont pas d'accord sur la portée des paradoxes évangéliques, dans le domaine de l’extraordinaire chrétien. Les uns soutiennent que Jésus prêcha une morale provisoire, destinée à un bref 2ntérim, en attendant la fin du monde; pour nous, par conséquent, il n’y aurait plus ni Conseils, ni Préceptes. D’autres enseignent que le langage du Messie ne doit jamaïs être pris à la lettre ; la forme est moins importante que le fond ; les Conseils seraient donc ramepés au niveau des Préceptes, Mais ces Préceptes mêmes, comment les interpréter loyalement, courageusement, et du biais surnaturel ? Tout effort de sincérité absolue, quand il s’agit d’appliquer l’Évangile à la conduite, met en relief les éléments inva- -riables du problème que l'Église crut résoudre par la dichotomie :

Conseils, Précepies.

(tr

ceux-ci, en pratique, ne sont plus qu’un pis aller ; ils représentent une moralité inférieure. Si l'état de virginité, par exemple, est considéré comme étant plus excellent dans son essence que l’état de

mariage, le couple aura la sourde impression, dans le subconscient, d’être fatalement dégradé, perdu

pour la pureté morale ; alors surgira le sentiment

amer pour les époux : «Nous avons chuté. » En

ce domaine, la ligne de démarcation ne passe pas entre le mari fidèle et le mari adultère, mais entre les hommes mariés, d’une part, et les clercs célibataires, d'autre part ; plus spécialement, les moines. Dès lors, quelle satanique tentation s’ébauche : « Bon gré mal gré, nous voilà enlisés. Qu’importe un peu plus, ou un peu moins, de boue ? » La logique terrible du système enlève, théori-

quement, à tout chrétien non moine le plein res-

pect de lui-même et le sentiment normal de sa dignité ; qu'il veuille ou non, il commet le péché

contre le Saint-Esprit puisque, voyant le meiïl-

leur, il s’accommode au pire ; attitude qui est la ruine de l’âme et la perdition de la conscience. Quand la source est polluée, malheur à qui boit ; au fond du puits, l’eau pue.

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