LA CASUISTIQUE
Il fallut parer, dans la mesure du possible, aux effets de la catastrophe spirituelle qui atteignait
la chrétienté. Le prestige de l'idéal ascétique
s'imposa bientôt avec tant de force, en Orient,
que la hiérarchie ecclésiastique concéda la thèse
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fondamentale : le moine est k chrétien parfait.
D'autre part, le clergé séculier vivait dans le monde ; et il entreprenait de conduire au salut posthume (en faisant « la part du feu » éternel) les fidèles baptisés, mais enracinés dans la société civile, voire païenne. Alors se précisa le problème. suivant pour la direction spirituelle : dans quelle mesure appliquer l'idéal monachique en dehors du cadre monacal ? Question aussi insoluble que la quadrature du cercle, puisque les moines, par leur existénce même, affirmaient l'impossibilité de vivre la vie chrétienne sur le Forum. Comment sortir de l'impasse ? On divisa la difficulté globale en cas particuliers, en cas d’espèce, examinés chacun à part, et ce fut la cas-uistique. Tandis que la véritable cure d'âme est l’art d'appliquer les principes de l'Évangile, la casuistique devint l’art
de les tourner.
Pareil remède empira le mal. La chrétienté s'orienta vers l’Escobar que devait fustiger Pascal dans Les Provinciales. Car on se trompe, quand on accuse le jésuitisme d’avoir inventé les dis- tinguo, les réserves mentales et la direction d’intention. « Le cœur humain est jésuite. Qu'est-ce que le probabilisme : ? Le culte de l'opinion, la préférence donnée à l'autorité sur la conviction individuelle, aux pèrsonnes. sur les idées, au hasard des rencontres sur les oracles de la conscience. » Alexandre . Vinet ajoute ces paroles, mûrement pesées, et que justifient, trop souvent, les pratiques du confes- - sionnal : « Le catholicisme est une grande transaction avec l’homme naturel ; car à quoi tient de
| toute sa force l’homme naturel, sinon d’abord à
substituer le faire à l'être ou les œuvres à la foi, et puis le mérite à la grâce, ou l’homme lui-même à Dieu ? » PA
- Dans un pareil système, tout se mécanise arti-
< ficiellement et se matérialise, au dam du spiritualisme. Au lieu de traiter Ze péché, principe
mauvais et un, comme le médecin’ épure un sang
vicié, le casuiste attaque séparément /es péchés,
réputés tantôt « véniels », tantôt « mortels »,
bübons qui renaissent. Il tend à remplacer la
repentance, qui régénère, par 1 pénitences qui endorment. | | Plus on médite sur le faux départ du mona-
chisme, plus on découvre l'explication des trois:
plaies du christianisme traditionnel, dans le
domaine de l’Ethique. La première est la casuis-
hique, manqué de sincérité morale. La deuxième
est la dévotion, manque de sobriété sentimentale.
La troisième est LAPATERAEE manque de virilité intellectuelle. :
La casuistique, avec ses recettes à fleur de peau,
est le terrain d'élection pour les pratiques mièvres et doucereuses, qui remplacent le sel de la piété par le sucre de la dévotion. Au pain de l'Evangile
on préfère le fruit confit des oraisons devant un
cierge, des signes de croix et des génuflexions
aux pieds d’une statuette, avec rubans consacrés,
médailles bénites, et scapulaire. On dit le chape-.
let et le rosaire, on chante les hymnes d’une confrérie, on s’abstient de viande ou de beurre
aux jours fixés, La souriante niaïiserie et la super-
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mY LE MONACHISME 135
stition inquiète, sœurs jumelles, avancent, la main dans la main, à travers un nuage d’encens où un parfum de fleurs.
Mais que valent en elles-mêmes ces manifestations? Les puissances émotives du sentiment et de l'imagination bercent le cœur dolent, et l'engourdissent. Mais sont-elles capables de forger la personnalité morale, la personne évangélique ? Les pêcheurs bretons et les paysans siciliens s’abandonnent à des croyances, ou à des rites, qui viennent directement de l'antiquité païenne. En France, j'ai consulté tel catéchisme populaire, édité sous les auspices de la hiérarchie romaine, où la bêtise et le grotesque voltigent avec l’odieux, comme des feux-follets, sur la croupissante mare de l'ignorance. Je sais que d'innombrables catholiques, âmes généreuses, déplorent ces manifestations : elles se produisent, néanmoins, sous l'égide ecclésiastique, avec l’estampille officielle. Or, de telles aberrations resteraient, semble-t-il, impossibles dans une église où la base même de la véritable spiritualité ne serait pas ébranlée, par la fausse et dangereuse distinction entre les préceptes et les conseils ; distinction qui ruine, dans les consciences, l’esprit de consécration totale à Dieu, — ou de simple sérieux.
Ce manque de respect pour la vérité morale entraîne, d’ailleurs, une certaine indifférence pour la vérité intellectuelle. Un groupement religieux qui aspire à éduquer le genre humain, en s'appuyant sur les à peu près d’une expérience psychologique incomplète et d’une analyse spiri-
- tuelle inexacte, cède volontiers à la tentation de placer les intérêts de sa propagande missionnaire avant les intérêts de la science impartiale. Si Dieu n'exige pas de tous la sainteté parfaite, pourquoi réclamerait-il à tous la sincérité absolue ? Une église qui négligea d'inscrire le mensonge au nom-
bre des péchés capitaux, obéit peut-être, dans le … subconscient, au désir d’édifier et de convaincre avant tout. Les questions de critique textuelle, quand il s’agit de retrouver le sens précis d’un passage scripturaire, risqueront d’être subordonnées à des préoccupations ecclésiastiques. Le ciel
-sidéral de Copernic, et les cavernes de l’homme
quaternaire, contraignent le philosophe moderne
à examiner froidement certains faits ; or, il arrive
que des théologiens s'appliquent à les considérer
sous l'éclairage de tel symbole dogmatique, dont la mèche usée charbonne. L'histoire comparée des religions, l'archéologie, les bibliothèques, livrent peu à peu des documents précieux pour une juste appréciation de l’évolution des doctrines et des rites dans l’Église ; mais celle-ci refuse trop souvent d'en tenir compte, ou bien elle les présentera sous un angle qui déforme toutes les proportions.
Ces tactiques de défense, diverses mais convergentes, sont confiées à un corps spécial, préposé à protéger les formules traditionnelles ou à fortifier les positions de repli. Comme la fourmilière est gardée par des insectes spécialisés, les fourmis-soldats, l’établissement ecclésiastique entretient des apologètes.
L'apologétique est une science noble et hardie,
quand elle table sur des réalités : mais quand
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elle s appuie plus ou moins sur des conventions, des mots de passe et des schibboleth (alors que les authentiques adorateurs du vrai le cherchent
__ dans l’angoisse, à la sueur de leur front), elle com-
mande le mépris. Le Libérateur ayant accepté de périr pour sauver la vérité, nous trahissons le Crucifié, chaque fois que nous pactisons consciemment, soit avec le mensonge, même pieux, soit avec l'erreur, même séculaire ou officielle,
soit avec la fiction, même utile et réputée bien-
faisante à autrui. Or, l'idéologie monacale, interdisant la perfection au simple chrétien, pour la
réserver au seul moine, contenait en gérme de. multiples déviations morales, par découragement,
dans le royaume immense du défaitisme : « À quoi
“bon ? Je suis un médiocre par destination, un
excommunié de l'idéal évangélique. »