Du recrutement de l'armée
EXTRAIT DU BULLETIN DE l’aCADÉMIE IMPÉRIALE DE MÉDECINB 18G7. — Tome XXXII, p. G56.
Boris — Imprimerie do B. Martinet, rue Mignon, 2
DU
Messieurs,
La question du reci'utement de l'armée et de la population de la France vient d’être l’objet d'une publication importante qui, à peine imprimée d’hier, est aujourd’hui même présentée à l’Académie. L’auteur de ce travail, t\l. le docteur Chenu, médecin principal d’armée (bien connu par de nombreux ouvrages et surtout par un rapport considérable sur la campagne de Crimée), a exposé dans cette nouvelle oeuvre plusieurs points auxquels se rattache la discussion présente.
Une analyse du travail de M. Chenu vaudrait donc mieux que mon discours, et ce inotif seul me déciderait peut-être à renoncer h la parole, si je n’étais engagé à la prendre, en quelque sorte, par f initiative d’une interpellation, par mou devoir personnel, et aussi par la bienveillante invitation de quelques-uns de nos collègues.
La discussion soulevée devant l’Académie par M. J. Guérin u eu pour point de départ la mortalité des nourrissons et les conséquences désastreuses de l’abandon de l’hygiène, dans la première enlance. De là de judicieuses remarques de notre honorable collègue sur le développement des maladies ou des infirmités qui atteignent l’adolescence et la jeunesse, pour rréagir sur la santé des hommes appelés à la conscription.
Mais si juste qu’eût semblé l’appréciation première de fW Guérin, à son point de vue (et peut-être d’après ses études
de prédilection sur les difformités du corps humain), il m'a paru se laisser entraîner au delà de la vérité des interprétations, en attribuant à la même origine une prétendue décadence de la race et la diminution présumée dç la taille en France.
J’ai cru devoir protester aussitôt contre cette assertion de la part de notre collègue, en faisant observer que les exemptions pour défaut de taille dans l’armée, si nombreuses qu’elles fussent, n’impliquaient pas une diminution générale ou moyenne de la taille, et que celle-ci tendait au contraire à s’élever.
J’ai ajouté qu’il ne fallait pas non plus confondre ensemble les deux questions si distinctes de la taille et de l’aptitude physique, en fait de recrutement, parce que les hommes de la taille la plus élevée sont loin de réunir les conditions les meilleures pour supporter les fatigues du service militaire, tandis que les hommes de petite taille sont, au contraire, mieux faits pour y résister davantage.
Sachant d’ailleurs que l’un de nos nouveaux collègues les plus distingués, M. P. Broca, s’élait occupé particulièrement de la question spéciale de la taille, j’ai invoqué son témoignage à l’appui des quelques mots que je venais de dire. M. Broca, messieurs, a bien voulu répondre à mon appel, dans un discours aussi savant que complet, par l’importance des recherches statistiques les plus attentives et par la déduction des raisonnements les plus logiques.
Les calculs considérables auxquels il s’est livré, avec persévérance, seraient difficiles à contrôler, même pour d’habiles statisticiens (et tout à fait impossibles pour moi qui ne le suis nullement). Mais les conclusions qu’il a déduites de ses chiffres si bien groupés, s’accordent entièrement avec les résultats de l’expérience et avec l’observation de la plupart des médecins militaires qui se sont préoccupés des mêmes questions.
C’est donc seulement à un point de vue général que j’ai voulu les examiner, et pour y parvenir avec plus de précision, j’ai emprunté des documents aussi utiles que précieux au
zélé, au modeste rédacteur des travaux de statistique médicale de l’armée. Le nom de M. le médecin-major Ely mérite d’étre mentionné devant l’Académie, avec la distinction qu’il s’est acquise daus le corps de santé militaire.
Si complète qu’ait été l’argumentation de M Broca, elle se prête néanmoins à quelques développements, et nous permet d’ajouter plusieurs considérations à l’appui de sa thèse. Je trouve seulement que dans son discours, si riche de matériaux, si rempli de faits, si serré d’arguments, notre laborieux collègue se moutre peut-être un peu trop optimiste au fond, un peu trop conlianl daus ses appréciations et dans ses espérances. Mais celte tendance, je l’avoue, est aussi la mienne, et j’aime mieux croire à l’amélioration qu’à l’affaiblissement de la race française, eu disant aussi, malgré le temps de crise où nous sommes : La patrie n'est pas en danger ,
On n’a pas manqué d’arguments spécieux pour prétendre que la moyenne de la constitution s’affaiblissait progressivement en France et menaçait la population d'un prochain appauvrissement physique ou de dégénérescence. Mais M. Broca s’est si bien appliqué à démontrer l’inanité de ces arguments, que je ne crois pas devoir y insister. Ajoutons que si toutes les influences mises en cause étaient réelles, pour altérer profondément la santé publique, elles devraient, à plus forte raison, augmenter les tables de mortalité. Or, le contraire est surabondamment prouvé par la statistique.
Je ne reviendrai pas sur les recherches relatives à la période décennale déjà indiquée de 185à à 1863; je ferai observer seulement, ou plutôt je rappellerai que les infirmités ou maladies inscrites, comme cas d’exemption, sur les tableaux du compte rendu des divers départements, ne présentent pas, malgré un chiffre très-élevé, une précision assez rigoureuse pour avoir une valeur irréprochable.
Notre collègue lui-même a insisté sur le peu de valeur des documents statistiques, qui lui ont été fournis par le bureau de recrutement. Or, le bureau de recrutement répond qu’il fonctionne à un point de vue essentiellemeut administratif
et non pas médical. C’est celui-ci cependant qui nous interesse. De Ik cette lacune que M. Broca désire justement voir combler. Mais il n’a pas tout à fait raison de dire que l’on ne trouve point de bureau de statistique au ministère de la guerre, où il a obtenu, avec obligeance, de précieux documents pour son intéressante argumentation. On a dû même lui indiquer, de bonne foi, comme on les a indiquées à d’autres, quelques-unes des sources d’erreurs qu’il s’est empressé de signaler.
En effet, il n’existe pas au ministère de bureau de statistique générale, mais il existe, auprès du conseil de santé, un bureau de statistique médicale, déjà bien organisé, susceptible d’acquérir encore plus d’extension et tous les perfectionnements désirables, selon le vœu de notre collègue, qui n’en avait probablement pas connaissance.
Comme M. Broca, M. Bergeron, dans un discours plein de sens et de clarté, a démontré l’amélioration progressive de l’état sanitaire de la France, mais non la diminution relative du nombre des cas d’exemption, pour inlirmités ou maladies, malgré la tendauce de la taille moyenne à s'élever davantage, et malgré l’accroissement relativement progressif de la population.
Pour faire voir que la topographie et la géographie médicales de la France sont aujourd’hui, selon son expression, à peine ébauchées, mais susceptibles cependant d'être établies et terminées partout, M. Bergeron a pris pour texte de son argumentation l’analyse de quelques-uns des documents fournis par les comptes rendus du ministère de la guerre, qu’il appelle, avec raison, une inépuisable mine de renseignements précieux. El cette analyse offre lejmérite d une rigoureuse exactitude, unie k la plus bienveillante opinion sur les travaux des médecins militaires.
C’est particulièrement à ceux de MM. Sislach , Peruy, H. Bertrand et Costa, que M. Bergeron a emprunte les arguments les plus utiles, pour faire prévaloir, avec beaucoup de justesse, les avantages de publier par canton, plutôt que par département, les résultats des opérations du recrutement
Le discours analytique de notre honorable collègue expose, avec uue grande clarté de vues, les différences entre des cantons voisins, différences explicables, en ce sens que le département n’est, en somme, qu’une convention administrative, comprenant des pays de conditions géographiques variées. C’est pourquoi, en effet, le canton se trouve bien mieux circonscrit dans les éléments de la vérité.
Mais comme je n’ai pas à entrer dans l’examen des divers documents si bien analysés par lui sur la conscription de quelques départements, j’adopte tout k fait les vues sages et les conclusions logiques de M. Bergeron sur la nécessité, sur l’urgence même de combattre, par toutes les ressources de l’hygiène publique, les causes trop réelles de dépérissement des populations, dans certaines contrées.
Je crois, comme lui, qu’il faut faire appel k tous les médecins en état de rechercher ces causes et d’y remédier. C’est ce qui a lieu depuis longtemps parmi les médecins de l’armée. Les rapports sanitaires que reçoit annuellement le conseil de santé, de la part de chacun d’eux, en font foi, comme le témoignent aussi quelques-uns de leurs meilleurs travaux. J’ai eu l’honneur d’en présenter un certain nombre, de leur part, k l’Académie.
L’un d’eux, par exemple, M. le docteur Moullié, dans un mémoire inédit, constate que le développement physique est incomplet, dans beaucoup de localités, k 1 âge voulu par la loi du recrutement, et que la constitution est encore faible, comme la taille insuffisante. Il nous apprend ainsi qu’en 1866, on a compté, dans la Haute-Loire, 1/10° d’exemptions pour défaut de taille et 1 /15e pour faiblesse générale de coniplexion. « Ces deux causes d’exemption, dit M. Moullié, seraient moins fréquentes, un ou deux ans plus tard, comme tendent k le prouver les observations des médecins militaires attachés aux dépôts d’instruction. Tous ont pu constater que les jeunes soldats de la seconde portion du contingent, durant la période correspondante de leur instruction, ont grandi, depuis l’année précédente et acquis une santé plus forte, sans avoir quitté leur pays et leurs habitudes. » C’est
là un l'ait, avéré ailleurs, dont nous devons prendre acte.
La constitution faible, débile, semble inhérente à certaines contrées pauvres, déshéritées, privées des biens de la nature, ou soumises à une nourriture insuffisante; et cependant si celte constitution exempte de maladies ou d’infirmités, mais tardive à se développer, est fortifiée, après l'admission au service, par le changement de milieu, de régime, d’habitudes, etc., la vie militaire devient pour elle un bienfait. Il y aurait lieu d’insister sur ce résultat, fréquemment observé par les médecins de régiments, et en particulier par les médecins-majors des dépôts. Exemple : La Corrèze et la Haute- Vienne, qui occupent le premier rang parmi les départements ayant un grand nombre d’exemptions pour défaut de taille, ont une population, non pas plus petite, mais plus lente dans sa croissance. Celle-ci n’est quelquefois tout à fait achevée qu’à l’âge de vingt-cinq ans.
Le Compte rendu du recrutement de l'armée , publié annuellement par l’administration de la guerre, est un travail de grande importance et qui mérite toute attention. Il présente des documents précieux et authentiques sur la formation du contingent et sur les éléments qui le composent. C’est donc ajuste titre qu’il est pris pour base des études faites ou à faire sur l’état physique de la population en France. C’est ce compte rendu qui nous a fourni les moyens d’étudier de nouveau la question si controversée de conservation de la race.
L’empereur Napoléon Ier, après avoir fait enrôler une multitude de jeunes gens à dix-huit ans, reconnut qu’à cet âge ils étaient encore, pour ainsi dire, en voie de formation. La remarque lui en avait été faite par le chirurgien en chef de l’armée, pendaut la campagne de Prusse, et un décret impérial décida que désormais l’enrôlement n’aurait plus lieu qu’à la vingtième année. Ce fait sera notre point de départ.
L’adulte de vingt ans, pris comme type de l’homme admissible pour le service, militaire, est-il ou n'est-il pas aujourd’hui plus altéré qu’il ne l’était autrefois, ou du moins dans les premières années du siècle? Voilà ce qu’il s'agit d’abord de rechercher. Le compte rendu nous procure les cléments
utiles, mais uon complets, pour trouver la réponse à celte question. En effet, les chiffres donnés à cet égard ne remontent pas au delà de la classe de 1816. Ajoutons que les conséquences de ces chiffres, si exacts qu’ils soient, doivent être supputées d’une manière relative et non absolue, pour éviter des erreurs possibles. Je crois même que c’est là trop souvent un écueil dans la recherche exclusive de la statistique.
Ainsi, comme me l’a démontré M. Ely, la forme la plus générale des recherches du compte rendu consiste à prendre la proportion des exempts pour infirmités et pour défaut de taille sur 100 hommes examinés. Or cette forme n’est pas exacte, absolument parlant; c’est ce que prouve, dans sa grande publication officielle, la Statistique générale de la France , à savoir, que l’ensemble des jeunes gens vus par les conseils de révision, comprend à la fois ou confond ceux qui ont été réellement visités, au point de vue de la taille et des infirmités, et ceux qui ont été exemptés pour des motifs tout différents, mais prévus ou autorisés par la loi. Ceux-ci n’ont eu besoin de montrer que les pièces légales nécessaires à leur exemption.
Il y a donc là un vice d’organisation ou un défaut de recensement qu’il serait facile d’éviter, en séparant d’une manière catégorique les jeunes gens réformés des jeunes geus dispensés, les uns pour défaut de taille ou pour infirmités, les autres pour diverses conditions dites exemptions légales.
Une mesure plus radicale encore et qui profiterait surtout à la plus grande exactitude des recherches statistiques, ce serait de soumettre indistinctement à la constatation de leur état physique tous les jeunes gens appelés, sans tenir compte des motifs réguliers de leur dispense du service, soit position sociale, engagement dans les cultes, dans l’instruction publique ou autre. Cette mesure générale offrirait peut-être d’abord quelques difficultés d’exécution, mais elle deviendrait ensuite acceptable pour tous, parce qu elle serait fondée sur des raisons de droit commun et d’utilité publique.
Une visite générale des conscrits devrait être obligatoire pour, tous, sans exception des jeunes gens rachetés ou exemptés pour d’autres causes que pour infirmités physiques ou défaut de taille, et à part ces causes elles-mêmes, afin d’apprécier rigoureusement les motifs multiples d’exemption et de mieux en préciser la valeur, au point de vue de l'aptitude physique et militaire. Cette idée juste de Moricheau-Beaupré a été à peu près reproduite dans la discussion, et je m’v associe entièrement.
Sans cette mesure, on ne peut donc regarder la proportion des exemptions pour défaut de taille et pour infirmités comme tout à fait exacte, puisque le total des jeunes gens examinés, d’après les comptes rendus officiels, ne comprend pas les catégories des jeunes gens dispensés. Il faut y joindre encore la catégorie des absents ou de ceux qui sont soustraits, les uns volontairement, les autres involontairement, peut-être, à la visite du conseil.
L’utilité de la mesure que je voudrais voir adoptée a dû frapper l’attention de bien d’autres; et elle avait été pressentie, en 18û6, par une instruction du 18 mai de cette année-là, établissant que l’exemption pour infirmités primerait l’exemption simultanée pour tout autre motif. Celte instruction engageait les jeunes gens à se laisser visiter dans leur intérêt. Mais ce n’était là qu’une invitation insuffisante, mal comprise et mal acceptée, quand il fallait ou quand il faudrait une mesure formelle, catégorique et obligatoire.
La proportion des exemptés aux examinés n’offre donc encore, dans l’état actuel des choses, qu’une vérité relative et non absolue; car, en admettant même que les conditiens soient ou restent à peu près les mêmes, d’une année à l’autre, elles ne permettent cependant pas de les considérer comme un critérium rigoureusement exact de l’état physique de la population.
L’inégalité des proportions d’hommes valides se présente non-seulement dans les diverses contrées de la France, mais encore dans les divers cantons d’un même pays. Ici, il suffit d’examiner quelques hommes de plus que le contingent, pour
l'établir; là, au contraire, il faut épuiser le nombre total des jeunes gens appelés. C’est donc une question importante et complexe à étudier, au point de vue aussi de l’hygiène générale de la France.
Le mode de recrutement usité est défectueux, parce que le contingent à fournir étant fixé d’avance, oblige les conseils de révision à extraire, en quelque sorte, de la classe appelée les jeunes gens les plus valides, sans distinction des localités ou des contrées les plus dissemblables, ni des proportions d’aptitude physique. D’où il suit que le recrutement appauvrit certaines populations, en leur enlevant leurs sujets les plus robustes. La loi de 1832 voulait cependant l’égalité pour tous. Mais juste eu principe ou en théorie, elle est injuste dans l’application pratique, par ce fait seul que la proportionnalité qu’elle veut maintenir n’existe pas. Cette remarque de M. Moullié me semble mériter une sérieuse attention.
Il suffirait de changer le mode de recrutement établi : commencer, non plus par la répartition du contingent, mais par les opérations du conseil de révision, qui statuerait, avant tout, sur l’aptitude physique de tous les jeunes gens de chaque canton, et fournirait ainsi les éléments exacts d’une répartition proportionnelle du contingent. D’où il suivrait que le nombre des jeunes gens valides, et non plus celui des jeunes gens inscrits dans chaque localité de département, assurerait, dans toute la Frauce, un choix utile à l’armée, sans être nuisible aux populations. Celte proposition aurait besoin d’être soutenue. Reconnaissons toutefois d'avance que l’application ne saurait en être laite sans difficultés.
Le choix d’un médecin militaire au lieu d’un médecin civil est indispensable, comme l’a indiqué M. Broca luimême, parce que le service du conseil de révision exige des conditions d’aptitude et d’expérience particulières.
Le mode d’exploration médicale a une grande importance ; trop de lenteur ou trop de précipitation, des questions déjà prévues ou mal posées, des recherches inutiles, des avis incerlaius ou dubitatifs, etc., sont autant de points qu’il nous
serait possible d’examiner en détail, si le temps et le lieu nous le permettaient.
Les caractères d’une bonne constitution, a capite adcalcem, comme les signes d’une coinplexion délicate ou débile, mériteraient aussi une estimation à part, si elle n'avait été faite maintes fois, et notamment par Moricheau-Beaupré, dans son Mémoire sur le choix des hommes propres au service de l'armée de terre. Je me hâte cependant de dire que ces diverses influences et d’autres signalées anciennement deviennent de plus en plus rares de nos jours, par le sentiment de rigoureuse justice dont sont animés tous les membres d’un conseil de révision.
Il faut tenir compte essentiellement encore de l’autorité acquise auprès du conseil par le médecin militaire chargé de l’éclairer. Il possède aujourd’hui ce qu’il n’avait peut-être pas autrefois, une instruction complète, l’expérience générale du métier (qui s’applique à toutes les positions militaires), la connaissance plus spéciale de tous les cas d’exemption ou de réforme du service, l'aptitude particulière à discerner les infirmités ou maladies vraies de celles qui peuvent être simulées, le talent de déjouer les ruses des simulateurs par des procédés plus habiles, la rapidité du coup d’œil, la promptitude de la décision, et enfin, l’Académie me permettra de le dire, pour l’honneur de mes camarades de l’armée, ce sentiment inflexible du devoir qui ne trausige point avec la conscience et qui sait opposer aux sollicitations indiscrètes ou aux obsessions présomptueuses l’indépendance et la fermeté du caractère.
Il y a donc un ensemble de conditions qui doit modifier assez sensiblement les résultats de l’examen des conscrits dans les conseils de révision, et influer ainsi sur les différences proportionnelles des cas d'exemption pour infirmités. Mais, dans ces termes, la question devient complexe, et les mêmes éléments sont susceptibles de variations dont il importe de faire la part.
Le même jury ou conseil, par exemple, quoique composé d’un égal nombre de membres, varie plus ou moins dans ses
appréciations individuelles et dans scs appréciations collectives sur l’état physique des conscrits. Les cas douteux se trouvent soumis de la sorte à des variations assez marquées, dans les temps ordinaires. En temps de paix, les motifs d’exemption semblent bien plus nombreux qu’en temps de guerre, comme le démontre d’ailleurs la statistique du recrutement, aux époques des campagnes de Crimée et d’Italie. Prenant, par exemple, la période décennale de 1853 à 1863 dans son eusemble, on trouvé que pendant les années de paix fournissant un contingeut de 100 000 hommes, la proportion des exemptés était de 33 pour 100 examinés, tandis qu’elle descendait h 31, pendant les quatre années de guerre eu 1853, 1854, 1855 et 1859, dont le contingent s’élevait à 140 000 hommes. Cette différence, établie avec soin par M. Elv, doit donc être prise en considération, pour ne pas attribuer aux chiffres du recrutement une valeur absolue.
Les renseignements pleins d’intérêt que contient sur la population la Statistique générale de la France, donneraient mieux que toute autre recherche le tableau des conditions physiques et intellectuelles de la race, s’il n’y avait là une question multiple et difficile à traiter, en dehors du reste des études spéciales auxquelles je ne saurais me livrer pour cette discussion.
Une remarque essentielle à faire, au point de vue scientifique ou médical, et qui a souvent frappé l’attention des médecins militaires, est celle-ci : le compte rendu officiel du recrutement n’a pas assez donné de place, jusqu’ici, à la nature ou à la cause des infirmités ou maladies susceptibles d’entraîner l’exemption, malgré les différences déjà établies, entre les affections congénitales, les lésions accidentelles et les maladies acquises. Beaucoup d’incertitude subsiste dans bien des cas, pour connaître notamment la proportion des maladies diathésiques ou endémiques d’une part, et de l’autre la proportion des maladies accidentelles ou sporadiques. Si en effet on examine l’ensemble ou le chiffre total des exemptions pour infirmités, on voit que ce total renferme toujours une quantité variable de lésions indépendantes de
— Ut —
la constitution médicale cl de la constitution individuelle, et qui ne sont pas suffisamment distincte.".
Les infirmités ou maladies qui offrent ordinairement le caractère de diathèse ou d’endémie, ne sont pas méthodiquement désignées ou définies dans les tableaux du compte rendu. Ainsi lacécité acquise ou par cause morbide se trouve comprise dans la même colonne que la cécité congénitale ; la perte des dents, sans détermination de cause, la paralysie des membres, quelle qu’en soit l’origine, sont dans le même cas; les tumeurs du bas-ventre sont confondues avec les engorgements abdominaux, et enfin la rubrique faiblesse de constitution se prête complaisamment aux appréciations les plus vagues, les plus diverses ou les plus exagérées.
De tels exemples, auxquels nous pourrions en ajouter d’autres, suffiront sans doute pour justifier la simple critique à faire sur l’insuffisance, au point de vue médical, des documents les plus authentiques, au point de vue officiel. Il y a donc là des lacunes, des desiderata que les médecins des conseils de révision parviendraient seuls à remplir, si l'on étendait davantage et selon le besoin leurs attributions légitimes.
L’aptitude physique étant le point essentiel qu’il s’agit d’examiner, nous fait donc désirer que les médecins des conseils de révision obtiennent les moyens de prendre note des investigations nécessaires, et de différencier surtout les maladies diathésiques ou endémiques des maladies accidentelles ou individuelles. Toute appréciation rigoureuse, toute discussion approfondie, ne sauraient avoir lieu sans la connaissance préalable la plus exacte de ces éléments distincts, mais fort incomplets encore des comptes rendus officiels du recrutement.
Les éléments de cette question, si difficiles à décomposer dans leur ensemble, nous offrent toutefois un point de vue intéressant à examiner.
Il est d’abord bien évident pour tousqu’un canton ou même un département qui ne parvient pas à fournir la totalité de son contingent propre , doit être considéré comme étant
dans de mauvaises conditions de population. Ce fait implique, en effet, l’idée que les exemptions légales mises à part, on a épuisé la portion valide de la classe, sans trouver le nombre proportionnel de conscrits fixé par le décret de répartition.
Il est admissible ensuite que ce qui est vrai pour le canton est même vrai pour le département, et que ce qui est relativement vrai pour le département serait tout à fait faux, appliqué à la France entière, parce qu’il est non-seulement probable, mais certain, qu’une région ou contrée fournirait en excédant ce qui resterait en déficit dans une autre.
Mais il faut le regretter, les documents par canton nous manquent, quoique ceux par département nous offrent des résultats dignes d’attention. C’est ainsi que certains départements ont été, pendant plusieurs années de suite, dans l’impossibilité de fournir leur contingent. L'Ille-et-Vilaine, la Haute-Vienne, le Finistère se sont trouvés neuf fois sur dix années dans cette condition-là, et le Cher, la Corrèze, les Ardennes, les Côtes-du-Nord, le Loir-et-Cher et la Lozère s’y sont trouvés sept ou huit fois. Le déficit absolu s’est manifesté enfin dans quelques-uns de ces départements, parmi lesquels figure en première ligne le Finistère, pour les dix classes, avec le déficit de 631 hommes.
Or, c’est par cantons distincts, comme le voudrait aussi M. Bergeron, que l’on devrait établir les relevés exacts de la statistique; mais une difficulté, sinon absolue du moins relative, se présente, et la voici : il y a en France 288à cantons, et sans prétendre que le travail à faire pour chacun d’eux, ainsi multiplié, devienne rigoureusement impossible, il aura besoin d’être reconnu comme d’utilité première, sinon d’utilité publique, par le gouvernement, pour être entrepris partout d’une manière uniforme et avec toutes les facilités désirables.
Il en sera sans doute ainsi, nous pouvons l’espérer, lorsqu’on aura démontré que le compte rendu du recrutement doit présenter le tableau véritable de l’état physique des populations, non plus par départements, mais par cantons.
Il faudra aussi qu’un modèle uniforme de statistique assure à l’ensemble des travaux le caractère d'homogénéité qui lui est indispensable. Celte judicieuse remarque, déjà faite par plusieurs médecins de l’armée, a surtout fixé l’attention du laborieux rédacteur de la statistique médicale au ministère de la guerre.
Après ces considérations générales sur le recrutement de l’armée, j’aurai l’honneur de soumettre à l’Académie quelques remarques spéciales sur la question de la taille.
On a établi autrefois une prétendue solidarité entre le défaut de taille et les infirmités, comme cause d’exemption du service militaire. Il y a là une erreur que Boudin a démontrée par la statistique, comme l’avait rappelé notre honorable collègue M. Pidoux, dès le début de la discussion, dans les termes les plus dignes du mérite de notre regrettable confrère de l’armée.
C’était comme un appel indirect adressé au laborieux et infatigable chercheur des problèmes de la vie ; car sur le point de la quitter lui-même, et déjà aux prises avec la mort, M. Boudin s’empressa d’adresser à l’Académie une intéressante note, datée du 22 janvier dernier. Celte note tendait à prouver, en résumant ses précédentes recherches, l'accroissement progressif de la taille et la diminution proportionnelle des infirmités chez les conscrits, dans la période d’une trentaine d’années.
11 expose des chiffres pour arguments ; il rappelle la fixation delà taille réglementaire à lm,56, d’après la loi de 1832; il indique que l’on songerait à l’abaisser à lm,5à, d’après le projet de loi nouvelle; et non-seulement il approuve ce projet, mais il voudrait même qu'il n'y eût pas de minimum fixé et que la décision en fût laissée aux conseils de révision. Cela serait assez difficile.
La distinction entre le défaut de taille elles infirmités n’a été faite qu’à partir de 1831 ; mais de quelque côté qu’on envisage la question, les conclusions tirées des comptes rendus pèchent toujours par le vice originel qu'a signalé la statistique de la France.
N’oublions pas, messieurs, h l’Académie, que Villermé, dont uotre éloquent secrétaire a si dignement retracé la vie et les travaux, avait fort bien exposé, dés 1829, dans un intéressant mémoire, les conditions de la taille pour plusieurs départements de la France, en faisant voir, avec évidence, qu’exiger toujours chez les soldats une taille élevée, c’était s’exposer plus tard k n avoir que des hommes de petite taille.
Celte question en effet ne se réduit pas seulement à savoir si la taille des jeunes gens de vingt ans a grandi ou diminué, depuis une période d’années plus ou moins longue. Il s’agit surtout de rechercher si son accroissement est un signe de force, comme sa diminution serait un signe de faiblesse. J’ai déjà répondu d’avance à cette question, lorsqu’elle a été soulevée devant l’Académie, en déclarant que la taille élevée n’impliquait pas, chez le soldat, l’avantage proportionnel d’une forte constitution.
La moyenne générale de la taille s'est élevée, sinon sensiblement, du moins assez pour que la statistique le démontre dans son ensemble. Mais je dois faire observer que sur un nombre plus ou moins considérable de conscrits ou sur un contingent tout entier, il suffit d’ajouter quelques hommes de très-haute taille, ou de les supprimer, pour faire varier singulièrement la proportion moyenne.
M. Bertillon, qui fait si justement autorité en matière de statistique, n’a-t-il pas reconnu, comme l’a dit M. Broca, que les tailles extrêmes tendent à disparaître, disons plutôt à diminuer; et c’est lace qui peut équilibrer davantage les moyennes, tantôt stationnaires, tantôt moindres, mais plus ordinairement croissantes. « S’il est vrai, dit M. Bertillon, » que depuis 1830 la taille moyenne du contingent diminue, » pourtant la taille générale du Français s’élève. » Et il en expose les preuves. Il a le premier, en effet, démontré que la taille moyenne s’élevait en France, et il a soutenu depuis la même opinion, à l’appui également de celle de Boudin. Mais aussi les plus graudes tailles ont diminué au prolit des moyennes, et en définitive la taille de la population tend à s’uni formiser ; les petites et les grandes tailles deviennent