‹ Du recrutement de l'arméeChapitre 2 sur 4 · LARREY · texte numérisé non relu

LARREY

plus rares. C’est ce qu’indique la statistique de la France invoquée par M. Bertillon. Et, somme toute, la taille qénéraletencl à s'élever ; c’est là, selon moi, l'expression vraie.

Quant à la taille moyenne du contingent, M. Broca a rectifié, dans son discours, quelques-uns des chiffres du compte rendu. Mais, du reste, ces modifications légères ou de peu d’importance ne changent rien k l’ensemble et ne vont point à l’encontre des faits.

La statistique médicale de l’armée confirme cette évaluation par des chiffres que je ne reproduirai pas ici. Je me contenterai d’en déduire les conséquences les plus exactes; et comme termes de comparaison, il est facile de choisir les deux armes qui sont recrutées dans des rangs de taille absolument différents. Soit, d’une part, le chasseur k pied, ce type ou modèle souvent cité du fantassin complet, mesurant la taille la plus basse, 1“,56, et, d’autre part, l’artilleur, ne mesurant pas moins de lm,70. Or les relevés sanitaires de part et d’autre, pendant les quatre années 1862, 1863, 186k et 1865, ont fourni des résultats différents d’où il suit que, malgré la différence de taille, le chasseur k pied l’emporte de beaucoup sur l’artilleur, comme condition de santé ainsi que d’aptitude au service militaire. Mais il faut dire aussi que les hommes incorporés dans les chasseurs k pied sont choisis, d’après leur forte constitution et l’intégrité nécessaire de leurs organes thoraciques, pour supporter la fatigue des marches d’exercice et des marches de guerre.

Si cependant on s’en rapportait trop absolument aux chiffres statistiques d’exemptions pour défaut de taille, on risquerait de se fourvoyer quelquefois. Voici comment: les médecins militaires, qui accompagnent les conseils de révision dans leurs tournées, savent que les membres civils ont pour habitude k peu près constante, dans les cas simultanés de défaut de taille et d’infirmités physiques, ou de faiblesse de constitution, de prouoncer l'exemption pour infirmités, mais non pour défaut de taille. C’est du reste une jurisprudence adoptée et recommandée par l’autorité. Or, cette pratique ayant pour but d'èlre favorable aux frères

puînés, dans l’intérêt des familles, a l’inconvénient de fausser les chiffres, eu ce qui concerne les exemptions pour défaut de taille. Ce serait de plus un argument pour ceux qui sont disposés à soutenir que le niveau général de la taille diminue en France, si la réfutation de cet argument ne se trouvait dans les recherches statistiques si bien faites par Boudin, par M. Bertillon, par M. Broca, et constatées par M. Ély.

La réforme pour défaut de taille est presque toujours eii rapport avec une constitution forte, robuste, capable de résister à toutes les fatigues de la guerre. C’est là un fait d’observation vulgaire daus les conseils de révision, quoique le défaut de taille coïncide quelquefois avec des difformités ou des infirmités diverses.

L’insuffisance de la taille, à quelques millimètres près, peut être plus apparente que réelle, non-seulement à première vue ou sans un examen métrique, mais jusque sous la toise ; et voici comment : Supposons, par exemple, un cas, d'ailleurs fréquent, et que j’ai, pour ma part, observé maintes fois, dans les conseils de révision, même du département de la Seine. Un jeune homme de petite taille, mais non rigoureusement au-dessous de la taille réglementaire, à peine placé sous la toise, se tasse aussitôt sur lui-même si prestement, si adroitement, qu’il trompe l’attention des assistants, enfonce un peu la tête daus les épaules, infléchit d’une façon imperceptible la colonne vertébrale, abaisse même le bassin et diminue assez la tension des jambes, pour se soustraire ainsi au contact de la toise, si une surveillance rigoureuse n’est exercée à déjouer cette ruse.

La taille réglementaire a subi plusieurs oscillations que je n ai pas à rappeler, depuis le premier Empire jusqu’à nos jours. Fixée aujourd’hui à lm,56 par la loi de 1832, elle pourrait être abaissée de 2 centimètres, au profit du recrutement.

La principale raison à faire justement valoir, c’est qu’une petite taille coïncide bien plus souvent avec une forte constitution qu’uue taille trop élevée. Combien de fois, dans une

seule séance du conseil de révision, ne voit-on pas à regret l’exemption prononcée pour des conscrits dont la taille n’atteint pas ou ne paraît pas atteindre la mesure réglementaire, et qui présentent cependant la conformation physique la mieux faite et la plus robuste?

11 faut savoir aussi que la taille n’a pas acquis son dernier développement, à la vingtième année, chez tous les jeunes gens. 11 en est même un assez bon nombre qui grandissent encore jusqu’à vingt-deux ans, si ce n’est quelquefois, mais plus rarement, au delà. L’un de nos vénérés collègues (que je n’oserais nommer sans son assentiment) me disait un jour avoir été lui-même un exemple de celte croissance marquée, longtemps après son entrée au service.

Les exemples de ce genre pourraient se multiplier, sans doute, si l’on prenait la peine de les rechercher. 11 suffirait ainsi de mesurer comparativement la taille des jeunes soldats, et à leur entrée au service, et deux ans après leur incorporation. Cette mensuration serait bien facile à faire et je la recommanderais à ceux de mes camarades de l armée qui sont attachés au service régimentaire. Je suis tout à fait porté à croire qu’ils constateraient assez souvent une augmentation de taille.

C’est du reste ce qui a été déjà reconnu en Angleterre, comme me l’a appris mon honorable ami, M. Thomas Longmore, inspecteur général du service de santé de l'armée, comme l’a même publié le professeur William Aitken sur la croissance des conscrits et des jeunes soldats (Oh the yrouth of the recruit and young soldier. London,- 1862).

Or, si la conséquence de cette recherche, entreprise sur une vaste échelle, était admise sans conteste, ne s'ensuivraitil pas que le niveau réglementaire de la taille devrait être abaissé, non-seulement au profit du recrutement, mais encore pour le bien de la population? La demande d’ailleurs en a été exprimée en dehors de cette considération qui a bien sa valeur, et contribuera sans doute à faire adopter notre proposition.

M. Broca, qui partagea cet égard l’avis de MM. Boudin et

Bertillon, comme médecin et comme anthropologiste, a fait valoir de plus un argument d’un autre ordre à l’appui : c’est qu’en éliminant de la conscription tous les hommes de trop petite taille, on favoriserait d’autant plus exclusivement leur reproduction par le mariage, dont seraient exclus au contraire les hommes de taille plus élevée, par le célibat forcé, pendant toute la durée de leur présence sous les drapeaux. La seule objection pratique k cette réduction de la taille avait été, pour le maniement du fusil, la difficulté du dégagement de la baguette ; mais comme on l’a fait remarquer, cette objection ne subsiste plus pour le fusil chargé par la culasse et, à plus forte raison, s’il est allégé de son poids.

L’inaptitude ordinaire des hommes de taille élevée k supporter longtemps les fatigues du service militaire est un fait démontré pour nous. Le poids du sac d’infanterie et de l'équipement de campagne, les marches continues ou forcées, les gardes fréquentes, les corvées diverses, la station prolongée sur les jambes, les vicissitudes de la guerre, les privations de toute espèce, l’insuffisance de nourriture, la vie de bivouac enfin, et pour la cavalerie démontée, l’obligation d’une retraite k pied par tous les temps, etc., sont autant de causes de ces fatigues chez les hommes de haute stature.

L’excès de taille devrait être même un cas d’exemption comme le défaut ou l’insuffisance de taille, toutes les fois que la constitution physique n’est pas développée dans de justes proportions. 11 ne suffit pas, en effet, de prononcer, dans un conseil de révision, la réforme des conscrits dont la taille élevée coïncide avec une organisation chétive ou avec des membres grêles; il faudrait se montrer plus sévère k l’égard de ceux dont le grand corps parait souvent superbe, mais cache bien des fois des conditions mauvaises de santé. C’est ainsi que la fréquence proportionnelle de la phthisie chez les hommes de certaines troupes d’élite, par le fait même, je ne dis pas par le fait seul de leur taille élevée, est bien constatée aujourd’hui, k part d’autres causes.

La mensuration de la taille, quoique faite avec beaucoup de soin dans les conseils de révision, laisse quelquefois k

désirer. Il y aurait même beaucoup à dire sur l’opération de la toise, sur les modifications proposées à cet effet, tant à l’étranger qu’en France, sur la position du conscrit, qui doit être lit celle du soldat sans armes, sur les subterfuges qu’il emploie pour simuler le défaut de taille, sur les moyens de s’en assurer et sur l’opportunité d’une mensuration renouvelée à une époque ultérieure.

Bien des questions encore mériteraient d’être exposées a notre point de vue, telles que le remplacement, l’exoneration, les cas d’exemption ou de réforme, les reugagements, les maladies simulées, prétextées ou dissimulées, etc.; mais je craindrais, par de plus longs détails, de fatiguer la bienveillante attention de l’Académie, et je me bâte de terminer ces considérations générales, en les appuyant sur une autorité administrative de la plus grande valeur aux yeux de tous.

Un vieil ami de ma famille, le comte de Rainbuteau, ancien préfet de la Seine, a bien voulu m’exprimer son opinion sommaire sur l’ensemble du sujet qui nous intéresse. L’Académie me permettra de lui lire la lettre qu’il m’a fait l'honneur de m’adresser il y a deux mois :

« Voici, mon cher ami, les renseignements que vous m’avez demandés sur la conscription; c’est le fruit de trente années d’observations, de 1813 à 18â8, comme préfet ou membre du Couseil général.

» La conscription est un prélèvement sur la population active de chaque année. Les résultats varient suivant la nature des localités et les circonstances physiques et morales des familles et des enfants.

» Dans les dernières années de l’empire, des appels successifs avaient épuisé les classes. On avait devancé d’une année celle de 1815. Toute la partie saine et active de la population avait disparu ; des mariages précipités et mal assortis, même physiquement, en avaient été la suite.

» Les famines de 1816 à 1817, jointes à l’occupation étrangère, avaient prolongé la misère générale.

» J’ai constaté à Paris, de 1833 à 1 840, lors de la conscrip-

lion, que pour trouver 100 hommes valides, il fallait atteindre les numéros 260 à 300, taudis que de 1840 à 1848, 160 et 170 étaient suflisants.

» Les mêmes laits se sont produits également dans les départements, à l’égard des enfants trouvés. Ayant obtenu qu’ils feraient un arrondissement séparé à Paris, il fallait 500 numéros pour trouver 100 hommes valides, et cette situation ne s’est point améliorée; tandis qu'au contraire, en conservant le tiers de nés jeunes gens sains et vigoureux, on obtient des porte-graines utiles et une bonne réserve.

» A l’àge de vingt ans, l’homme n’est pas toujours formé, surtout dans les localités où il ne mange que du pain de seigle et ne boit pas du vin. Il existe deux ans de différence daus sou développement, et il en est de même dans les pays de manufactures ; aussi les cas de réforme pour défaut de taille et faiblesse de constitution y sont très-nombreux.

» L’élévation de la taille qui séduit les généraux n’est pas toujours un signe de force, et l’examen des organes respiratoires, souvent négligé, donne de mauvais soldats qui meublent, non les camps, mais les hôpitaux.

» La taille pourrait être abaissée, car nos soldats les plus forts sont dans les bataillons de Vinccnnes et les compagnies de chasseurs et de tirailleurs.

» Les jeunes soldats devraient avoir au moins un an de caserne pour être bien engrenés ; autrement le déchet eulève jusqu’à la moitié des contingents, tandis que les réserves de vingt-quatre à vingt-huit ans perdent à peine un dixième, lorsqu’elles sont appelées.

» Tel est, mon cher ami, le sujet de mes réflexions. Puissent-elles vous être utiles et vous prouver mon amitié I

» Paris, 26 février 1867. Comte de Rambuteau. »

De ces appréciations générales qui mériteraient plus de développements, il nous est permis, messieurs, de tirer les conclusions suivantes :

Les comptes rendus du recrutement, malgré le soin avec lequel ils sont établis, ne peuvent, d’après l’insuflisance de leur nomenclature, être considérés comme un répertoire ri-

goureusemenl exact des renseignements désirables sur l’étal du contingent.

1° 11 y manque le nombre réel ou l'effectif complet des jeunes gens visités, au point de vue physique.

2° Il y manque aussi la désignation distincte ou esscntiel- • lement médicale des maladies diathésiques ou endémiques et des maladies individuelles ou sporadiques.

3° La proportion des exemptés se trouve facilement influencée par certaines circonstances politiques, si exceptionnelles qu’elles puissent être.

k° Malgré la diminution progressive et considérable des exemptions pour défaut de taille, s’il n’y a pas augmentation moyenne de la taille du contingent, il y a augmentation de la taille moyenne de l’armée, soit par la taille plus grande des engagés volontaires, soit par la continuation de la croissance sous les drapeaux.

5° La proportion des exemptions pour infirmités est aujourd’hui à peu près la même qu’en 1831, sauf les époques des grandes guerres.

6° La comparaison, par maladie, des moyennes générales d’exemption avec les moyennes particulières de chaque région, donnerait le tableau le plus exact de l’aptitude physique des populations de la France.

Il me reste, messieurs, à développer une proposition qui intéresse à la fois le principe du recrutement et la compétence de l’Académie.

Le projet de loi actuellement soumis au Corps législatif, sur la réorganisation de l’armée, soulèvera peut-être une question importante pour le choix des hommes et pour la connais sance de leur aptitude physique, comme garantie plus sûre de leur incorporation. Or, il serait utile d’attribuer au médecin militaire, chargé d’assister le conseil de révision et investi de sa confiance, une part d’action plus grande, justement garantie par son mérite et par sou expérience, dans l’intérêt des populations comme au profil de l'armée.

C’est lui en effet qui a le devoir d’éclairer le conseil sur l’aptitude bonne ou mauvaise de chaque individu pour le ser-

„ice; c'est lui qui l'examine de la tête aux pieds, jugeant ce qu’il vaut, soit au premier coup d’oeil, soit après quelques explorations nécessaires; c’est lui enfin qui se prononce, avec connaissance de cause, pour ou contre l’admission. Ses droits :ie peuvent aller au delà. Mais c’est au conseil à lui témoigner pleine confiance, comme cela du reste existe bien au ourd’hui et mérite d’être signalé ; car le conseil reconnaît, dans cette mission, le double caractère d’autorité scientifique 't d’autorité morale.

Les médecins militaires sont donc seuls en position de levenir agents actifs et compétents de la grande enquête que tous demandons, comme plusieurs l’ont été déjà pour les ocalités qu’ils ont parcourues. Alors seulement, et sous cette garantie seule , la statistique générale du recrutement de le l’armée aura une valeur certaine pour toute la France.

Il y aurait assurément là un travail à entreprendre, d’une grande importance et d’une véritable utilité. Je le crois digne des encouragements de l’illustre et savant maréchal qui linge aujourd’hui le département de la guerre.

C’est eu établissant une nomenclature technique suscep ible de perfectionnements, malgré tout ce quelle a déjà gagné, c’est en entrant davantage dans la voie du progrès poursuivie partout, c’est enfin en accordant une plus large part à l’influence médicale dans les opérations du recrutement, oui, j’en ai la confiance, c’est à de telles conditions que le pouvoir sera renseigné, de la façon la plus exacte, sur e point capital de l’aflaiblissement ou de l’amélioration de a race française.

Et ce ne sera pas assez, que I institution bien organisée du ecruteinent ait déjà le mérite de fournir, à cet egard, les do- •uments les plus précis, les plus complets; celte institution .progressi veinent développée, aura peut-être aussi l’honneur le découvrir, plus lard, les puissantes ressources à l’aide ^lesquelles, par exemple, une population chétive, malingre *:t tout à fait impropre au service, peut acquérir les forces de la santé, à l’égal d'une population vivace, robuste, et des .plus aptes au métier des armes.

Page 1