DE L'OSTÉOTOMIE DANS LES COURBURES DE CAUSE INFLAMMATOIRE
A côté des faits d'ostéotomie pour courbures rachitiques, nous derons signaler certaines observations où l'incurration diaphysaire reconnaît pour point de départ un processus inflammatoire ou tout au moins irritatif.
Quatre de ces observations sont spéciales d'ailleurs, par cette particularité, que le segment de membre incurvé comprend dans son squelette deux os longs juxtaposés (avantbras, jambe). L'un de ces deux os subit un excès de développement en longueur suscité par un travail inflammatoire, tandis que l'autre suit son développement régulier. Dès lors le premier s'incurve en s'éloignant de celui-ci et le segment de membre (pied ou main) appendu à l'extrémité libre des deux os juxtaposés, se trouve incliné vers celui des deux os qui n'a pas subi d'allongement. — Le résultat serait le même si, un os évoluant normalement, son congénère reste arrêté dans son développement; seulement alors c'est l'os sain qui se courbe. (Obs. IV et V.)
Contre ce genre de courbures, l'ostéotomie a été employée dans trois cas dont nous consignons ici les observations. C'est à l'ostéotomie cunéiforme, que les opérateurs ont accordé la préférence.
Au septième congrès des chirurgiens allemands (séance du 12 avril 1878), Gûterbock (de Berlin) communiquait le fait suivant :
OBSEBVATION I.
Ostéotomie cunéiforme du radius pour un allongement
d'origine inflammatoire.
Une petite fille de 8 ans, scrofuleuse, avait eu, à Tâge de 3 à 4 ans, une ostéite de Tavant-bras droit avec éliminations successives de plusieurs séquestres. Des fistules s'étaient constituées et le membre thoracique incurvé.
Elle se présenta à la polyclinique de Gûterbock le 25 janvier i877. On put constater que l'incurvation était due à un excès de développement du radius qui, dans sa moitié inférieure, proéminait sous la forme d'un arc à convexité externe, de sorte que la main paraissait luxée vers le cubitus. Deux fistules conduisaient sur Tos qui présentait en un point une sorte de cloaque. Au niveau de la partie la plus proéminente de la courbure, l'os était environ une fois plus volumineux que celui du côté sain.
Le 27 janvier, après avoir dilaté les fistules, Gûterbock pratiqua l'ostéotomie cunéiforme sous-périostée avec la pince de Liston. Le coin détaché de Tos^ au point le plus convexe^ mesurait un demipouce à sa base , dimension suffisante pour ramener Pavant-bras dans la rectitude. Les deux surfaces de section furent '.maintenues en coaptation à l'aide d'une attelle de gutta-percha.< L'opération et le pansement furent exécutés dans toutes les règles de la méthode de Lister.
Il y eut cependant suppuration et élimination de séquestres qui répondaient aux surfaces de section. La petite malade guérit néanmoins, mais dans les premiers temps la consolidation était imparfaite. A la date du 12 avril 1878^ la réunion osseuse laissait encore à désirer quelque peu^ mais les mouvements s'exécutaient librement, et notamment la supination qui était complète.
OBSERVATION II (i).
Jeune fille de 15 ans , syphilitique de naissance. Périostite chronique du tibia droit ayant déterminé au bout de 9 ans de durée un allongement de 8 à 9 centimètres de l'os malade. Le péroné correspondant n'ayant pas pris part à cet accroissement exagéré,
(t)Schede. Berlin, Klin, Wochensch., 4», 36, p. 533, 37 ou 1877.
il ea était résulté uae courbure en arc à convexité io terne du tibia et une déviation oblique en bas et en dehors de la mortaise tibiale.
La malade était affectée ainsi d'un pied valgus et pendant la marche c'était la malléole interne qui touchait le sol*
Les ligament latéraux internes distendus avaient subi un relâchement considérable et l'usage de béquilles était indispensable.
Schede enleva, immédiatement au-dessus de la jointure du coude-pied un segment cunéiforme du tibia en même temps qu*il pratiquait la section linéaire du péroné. Il obtint ainsi le redressement du membre.
Bien qu'il reste encore un certain allongement de la jambe, la jeune fille se promène la journée durant.
Pour combattre le relâchement des ligaments latéraux qui n'a pas encore entièrement disparu, elle porte une bottine de Scarpa.
Dans le fait suivant, c'est encore un travail irritatif qui provoque un allongement anormal , mais c'est sous l'influence de la pression exercée par le poid du corps que Tos s'est incurvé.
OBSERVATION III Communiquée au Congrès de Modène, 1882, par Margary.
Jeune garçon de 12 ans. En 1870 ostéomyélite des fémur et tibia droits. Ankylose complète du genou. Allongement de 25 millimètres du membre (20 pour le fémur, 5 pour le tibia). Le tibia décrit a 2 centimètres au-dessous de la tubérosité antérieure, un angle de 158 degrés ouvert en avant.
Opération : Ostéotomie du tibia et du péroné au niveau de l'angle. L'opérateur détache un segment des deux os^ dans ce tissu hypertrophié qui donnait l'allongement de 25 millimètres.
En un mois la plaie est cicatrisée mais le cal encore mou. Soit sous rinfluence de la chaleur de l'été, soit sous celle de l'onanisme, la consolidation du cal fut retardée de plus d'un an. A ce moment l'articulation est parfaitement correcte, le cal consolidé et l'état général très satisfaisant.
Guidé par ses recherches sur Tostéogénèse, M. Ollier, de Lyon a dirigé contre cette catégorie d'incurvations, un pro-
cédé opératoire des plus ingénieux (i). Il agit sur les cartilages de conjugaison, remplaçant ainsi Fostéotomie par une opération qu'on pourrait désigner, croyons-nous, sous le nom de chondrotomie juxta-épiphysaire.
M. Ollier a depuis longtemps démontré expérimentalement que Ton peut agir sur l'accroissement, la forme, la direction des os par l'excision des cartilages de conjugaison. Sur de jeunes lapins ou de jeunes chats, il excise le cartilage de conjugaison inférieur du cubitus et bientôt la palie se dévie en dehors, déviation qui augmente de plus en plus jusqu'à ce point que la patte arrive à former un angle droit avec Tavant-bras. M. Ollier fait la contre-épreuve en excisant sur l'autre membre le cartilage de conjugaison du radius. D'un côté la patte est déviée en dedans et de l'autre en dehors.
En outre, on enraye la déviation de la patte en excisant sur le membre opéré lui-môme le cartilage de conjugaison du radius. Cette opération correctrice est démonstrative.
L'occasion s'est ultérieurement présentée à lui d'appliquer à la thérapeutique chirurgicale les données de la physiologie expérimentale.
Les deux observations que nous rapportons plus loin (obs. IV et V) lui ont servi pour établir un certain nombre de conclusions que nous croyons devoir rapporter in extenso, car elles donnent les indications et le procédé opératoire de celte nouvelle méthode :
1® On arrête l'accroissement des os en longueur par l'excision de leurs cartilages de conjugaison. Cette opération donne chez l'homme les mêmes résultats que chez les animaux.
( 1 ) De l^excision des cartilages de conjugaison pour arrêter Taccrolsse* ment des os et remédier à certaines difformités du squelette. Revue Mensuelle dé Médecine et de Chirurgie j 1877.
2"" L'excision des cartilages trouve son application rationnelle dans le cas de développement inégal des os parallèles de Tavant-bras et de la jambe. Si un des deux os qui composent les segments de membre vient à être arrêté dans son développement, Tautre continuant à s'accroître selon les lois de son dé* veloppement normal, deviendra relativement trop long. Sa forme, sa configuration, ses rapports avec Tos voisin seront nécessairement changés, et il en résultera des déviations progressives de la main ou du pied.
3"" En arrêtant le développement de cet os, qui, tout en ayant à peine sa longueur normale, se trouve trop long par rapport à Tos parallèle, on fait cesser la déviation de la main et du pied. Ces organes reprennent progressivement et d'euxmêmes leur direction première.
4® Cette opération n'est pas applicable à tous les cartilages de conjugaison à cause de leurs rapports avec les cavités articulaires. Mais à la jambe et à l'avant-bras, c'està-dire pour les régions auxquelles l'excision des cartilages est spécialement applicable, les cartilages peuvent être atteints sans dangers, pourvu qu'on n'intéresse que leur partie superficielle en respectant au moins leur moitié profonde. Après l'opération, on doit placer le membre dans un bandage ouato-silicaté et le condamner à une immobilité absolue.
5*^ Plus eflScace et plus rationnelle que la résection d'un fragment de la diaphyse, cette opération devra être proposée toutes les fois que la déviation de la main ou du pied résistera à l'usage des appareils de redressement, et, surtout lorsque la difformité, progressive de sa nature, exposera le sujet à une gêne fonctionnelle de plus en plus marquée. Les chances
d'aggravation sont en raison da temps que le sujet a encore à parcourir pour l'achèvement de la croissance.