‹ Du régime lacté dans les maladiesChapitre 2 sur 7 · DEFINITION. HISTORIQUE. — CHIMIE DU LAIT. DIVISION DU · texte numérisé non relu

DEFINITION. HISTORIQUE. — CHIMIE DU LAIT. DIVISION DU

SUJET. MODE d'emploi.

Le régime (1) lacté est l'usag-e raisonné et méthodique de l'alimentation lactée ; nous n'avons à l'étudier que dans les maladies: nous laisserons donc de côté V allaitement ^ le lait étant la nourriture normale de l'enfant. Nous passerons

(I) Le régime est l'usage raisonné et méthodique des aliments et de toutes les choses essentielles à la vie, tant dans l'état de santé que dans celui de .maladie (Littré).

Debove. l

ég*alement SOUS silence les états pathologiques qui surviennent chez les nouveau-nés sevrés trop tôt ou nourris avec un lait impropre à la dig-estion ; ces faits, nous le pensons, doivent être rattachés à l'étude générale de l'allaitement et à celle de l'inanition.

Chaque ag-ent thérapeutique a eu ses jours de g-randeur et de décadence ; aux élog-es quelquefois sans mesure succèdent des dénig-rements trop souvent exag"érés. Telle est l'histoire du lait. Employé par les médecins les plus anciens dont les travaux soient parvenus jusqu'à nous, le lait a été tour à tour abandonné ou préconisé ; aujourd'hui la médication lactée est d'un usag-e quotidien , elle amène quelquefois une g*uérison, plus souvent une amélioration d'états patholog*iques fort divers ; nous nous efforcerons de discuter ses indications et ses contre-indications, les effets que le praticien peut et doit mê,me en espérer. Toutefois, avant d'entrer dans le cœur de notre sujet, nous commencerons par quelques mots d'historique, destinés à montrer les phases par lesquelles a passé l'histoire du rég-ime lacté.

Historique.

Hippocrate employait le lait, ainsi que cela ressort de maints passag'es de ses ouvrag-es et notamment de l'apho risme 64 du cinquième livre :

« Donner du lait à ceux qui ont de la céphalalg-ie, c'est mauvais. Il est ég'alement mauvais (d'en donner), aux fébricitants, à ceux dont les hypochondres météorisés sont parcourus par des borboryg-mes, à ceux qui sont altérés,

à ceux qui, dans une fièvre aig^uë, ont des évacuatio ns alvines vicieuses et à ceux qui rendent beaucoup de sang* par les selles. Il convient au contraire aux phthisiques, quand ils n'ont pas une fièvre trop violente ; il est ég'alement bon d'en donner dans les fièvres lentes et de long'ue durée, pourvu qu'il n'y ait aucun des sig^nes qui viennen t d'être mentionnés et quand la constipation est extraordinaire. » (Traduct. Littré.)

Celse, Pline, Galien, Aétius, Avicenne, etc., conseillent ég-alement l'emploi du lait; mais, pour la plupart d'entre eux cependant, il ne serait pas sans dang-er. Ils attribuaient à la coag*ulation du lait dans l'estomac les effets les plus funestes, ig'norant que cette coag-ulation est un phénomène normal ; ce fut là certainement une des raisons qui durant des siècles jetèrent un grand discrédit sur le rég-ime lacté. On n'osait se servir d'un mode d'alimentation qui paraissait exposer le malade à de si graves dang-ers (i).

Quelques documents nous permettent de croire que chez des peuples dont la civilisation s'est développée en dehors de toute influence grecque ou latine, le lait a été prescrit comme un médicament usuel; on en parle dans les livres sanscrits, et de nos jours encore, il serait utilisé parles médecins indiens pour traiter l'ascite, l'anasarque, la diarrhée chronique et la dysentérie. Dans ces diverses af-

(1) Porro Forestus ex lacle in stomacho concreto syraptcmala veneno similia annotavit, quippeœgra nauseasine vomitione afficiebatur, cumingenti ventriculi dolore, adeo ut, syncope subsequeretur et anhelitus prœfocatio adslantesque illam morilurain putarent, omnia tamen palheinala, rejocto per vomitum lacle, evanuerunt. — Hoffmann. De consensu parlium nervosarum.Op. cm. T. I, p. 313.

leclions, les malades prenaient du lait à volonté et quelques médicaments, dont l'effet thérapeutique était vraisemblament insig-nifiant (1).

Nous ne discuterons pas les diverses opinions soutenues au Moyen Ag-e, les détracteurs et les défenseurs du rég'ime lacté, ég"alement passionnés, émirent à l'appui de leurs opinions des arguments souvent -sing-uliers, qu'il est peut-être curieux de rappeler au point de vue historique; sans intérêt, toutefois, au point de vue scientifique : ils font voir à quelles aberrations peuvent être entraînés les esprits les plus distingués, lorsque, cessant d'être g'uidés par l'observation et l'expérimentation, ils s'abandonnent à leur imagination trop féconde.

Les auteurs qui contribuèrent le plus à mettre le lait en honneur furent Sydenham dont nous aurons souvent à invoquerlelémoig*nag*e;F. Hoffmann (2), qui préconisa avec tant d'ardeur l'emploi du lait d'ânesse dans la phthisie ; Cheyne (3), si enthousiaste du lait, qu'on l'accusait de ne point connaître d'autre remède.

Au commencement de ce siècle, on savait que le réo-ime lacté était susceptible de rendre d'immenses services, mais on ignorait dans quelles affections il devait être plus particulièrement prescrit. On le disait utile dans la phlhisie, l'hydropisie, sans chercher à préciser davantage ses indications. On ne put nettementles formuler qu'après les découvertes du commencement de ce siècle, découvertes qui

(1) Itidian médical Gazette, vol. IX, n» 8.

(^2) Hoffmann (F.). De mirabili lactis asinini in medendo usu. Opéra omnia. (Genève, 1748, t. VI, p. I.) (^) Gheyne. An Essay on the gout. London, ilU.

permirent de diag-nostiquer avec certitude, la phlhisie pulmonaire, les maladies du cœur et les maladies des reins. Aussi, l'œuvre des médecins de notre tempsa-t-elleconsislé, moins à démontrer l'utilité du lait, utilité qui au siècle dernier n'était plus g-uère contestée, qu'à préciser dans quels états patholog-iques il devait trouver son emploi. Parmi ces travaux, nous citerons principalement ceux de (Ihrestien, de Serre d'Alais (1), deKarell (2), de Pécholier (3), de Gui-

nier (4), de M. le professeur Jaccoud (5), etc.; nous leur ferons de nombreux emprunts et nous aurons soin d'indiquer, autant que possible, la part qui leur revient dans les prog-rès réalisés; les conditions dans lesquelles le régime lacté leur a paru le plus efficace, les précautions qu'ils ont conseillées pour réguler son emploi.

Chimie du lait.

Le lait est un liquide blanc, d'une odeur sui generis^ variable selon les espèces animales, d'une saveur ag*réable, douce et sucrée, d'une réaction alcaline,'^(y'une densité en moyenne de 1032 chez la vache (Quévenne). Au microscope on constate que ce liquide contient en suspension un grand nombre de g'iobules de graisse, dits g*lobules de

(4) Serres (d'Alais), Sur le traitement de l'anasarque par la diète sèche lactée et l'oignon. Bulletin de thérapeutique, t. XLV, p. 30 et 123, 18d3.

(.2) Karell. De la cure de lait. Archives de médecine, 6» série, t. VIII, p. 513 et 694, 1866.

(3) Pécholier. Indications de l'emploi de la diète lactée dans le traitement de diverses maladies. Montpellier médical, t. XVI, 1866.

(4) Guinier. Indications et contre-indications du lait dans les hydropisies. Bulletin de ihérap., t. LUI, p. 337 et 891, 1857.

(5) Jaccoud. Clinique de Lariboisière, 1873.

lait; au repos dans un lieu frais, les g-lobules d'une densité moindre s'élèvent à la surface du liquide et forment la crème.

De nombreux travaux ont été publiés sur la composition chimique du lait. Nous n'avons point l'intention d'en donner l'analyse ni même l'indication bibliographique; il est pourtant nécessaire d'avoir bien présentes à l'esprit certaines notions élémentaires que nous rappellerons brièvement.

Voici d'après un article récent (1) l'énumération des

substances qui entrent dans le composition du lait ;

Marg-arine.

Butyrine.

Caprine.

Caproïne.

Myristicine.

Matières g-rasses : ( pg^ij^-^jj^j^g

Stéarine.

Butine.

Lécithine ou matière grasse phosphorée (Gobley) .

Caséum en suspension et dissous.

Matières albuminoïdes.

Matières exlractives ou osmazome.

Sucre de lait ou lactine.

Phosphate de chaux.

— de magnésie.

(1) Duquesnel. Art. Lait, in Nouveau Dict. de médecine et de chirurgi pratiques.

Phosphate de potasse.

— de fer.

— de mang'anèse.

— de soude.

Chlorure de potassium.

— de sodium.

Soude libre ou combinée avec des matières org-aniques. Acide lactique ou laclate à base d'ammoniaque et de potasse.

Silicates.

Fluorures. Soufre.

Iode.

Urée.

Gréatine (Commaille).

Il faut ajouter à cette liste les g-az du lait (acide carbonique, oxygène, azote), dont l'auteur ne fait pas mention.

Ces divers éléments varient suivant les espèces animales, les races, le régime, etc.

La différence suivant les races est manifeste, et pour ne prendre d'exemples que dans notre pays, le lait des vaches bretonnes n'est pas identique à celui des vaches normandes. Les différences ne sont point assez marquées pour donner lieu à des indications médicales spéciales, on prescrira toujours le lait qu'il est possible de se procurer dans les conditions les plus favorables.

Anciennement, on attachait au rég-ime des bêtes laitières une importance considérable : les auteurs de l'antiquité énumèrent avec soin les plantes dont il convient de les nourrir. Au commencement du siècle dernier^ Hoffmann

qui conseillait le lait d'ânesse, recommandait des précautions analog'ues. Aujourd'hui, peut-êireà tort, ces usag-es sont tombés en désuétude, on recherche du lait de bonne qualité, qui ne pourra, bien entendu, être fourni que par des animaux dont la nourriture sera saine et abondante, mais on s'occupe médiocrement de préciser leur rég*ime.

La proportion des divers éléments du lait varie encore suivant les espèces animales : c'est là une source d'indications précieuses pour le praticien, elles sont presque toutes basées sur la diversité de la composition chimique du lait. On pourra s'en rendre facilement compte par le tableau suivant, comprenant les différents laits employés en médecine.

Nous ne parlerons pas du lait de chamelle, de truie, etc., recommandés par les auteurs de l'antiquité, inusités aujourd'hui, du moins dans nos climats.

Pour 100 parties. Vache. Chèvre. Brebis. Anesse. Jument. Femme.

Eau 857,05 863,S8 839,89 910,24 828,37 879,08

Matières solides... 142,93 136,42 160,11 89,76 171,62 110,92

Caséine 48,28 33,60) ,^ ^„

Albumine 5,76 12;99| ^^^'^^ ^^'^^ ^9,44

Beurre 43,05 43,57 58,90 12,56 68,72 26,66

Sucre de iait 40,37 40,04 40,98 1 57,02 86,50 43,64

Sels inorganiques. 5,48 6,22 6,31* 4^38

Les cinq premières colonnes de ce tableau sont empruntées au Traité de chimie physiologique de Gorup- Besanez (1). Dans une cinquième colonne, nous avons in-

(l)Lehrbuch des physiologischen Ghemie, 3« Aufl., p. 434. Braunschweig.

diqué la composition du lait de femme d'après Vernois et Becquerel (1).

Le lait de femme a été vanté dans le traitement de la phthisie par la plupart des anciens auteurs : Hérodote, Prodicus, Arétée, etc., plus tard par Wepfer, Morg'ag'ni. Baumes (2) cite deux observations de malades g-uéris par ce traitement, notamment celle d'un Anglais venu à Montpellier et qui aurait pris deux nourrices^ dont l'une mourut plithisique. Ce traitement n'entrera jamais dans la pratique, dit Baumes, parce qu'en tétant lui-même une femme, le phthisique peut Finfecter et lui communiquer une maladie mortelle. Cette raison a une valeur contestable, mais il est certain que, dans notre pays du moins (3), pour des raisons qui frapperont certainement le lecteur, le lait de femme ne constituera probablement jamais un ag*ent thérapeutique usité. Et d'ailleurs, quoi qu'en aient dit les anciens, il est vraisemblable qu'il ne jouit pas de propriétés qu'on ne puisse retrouver, en g*rande partie, dans le lait desanimaux. Si intéressante donc que puisse être son étude au point de vue de l'alimentation du nouveau-né, il n'offre qu'un médiocre intérêt au point de vue spécial oii nous nous sommes placé.

(Il Vernois et Becquerel. Du lait chez la feramo dans l'état de santé et de maladie. Paris, 1853.

(2) Baumes. Traité de la phthisie pulmonaire, 2® édition. Paris, 1805, t. II, p. 115.

(3) En Chine, on vend le lait de femme. Ainsi à Shangaï la demi-pinte ne coûte que 20 centimes ; le D'" Mackensie (de Ruigpo) prétend avoir vu souvent les femmes du pays en prendre dans de petits vases, au milieu des rues de cette localité. Le lait de femme est fort estimé par les Chinois comme alinient réparateur chez les vieillards et les phthisiques. (Journal des sages-femmes, octobre 1877, p. 350.)

Le lait (Tdnesse est de tous le moins nourrissant, le plus pauvre en naatières solides; aussi est-il le plus facilement dig'éré et convient-il particulièrement aux estomacs débilités.

Le lail de jument est remarquable par la proportion notable de sucre de lait qu'il contient; aussi, par la fermentation, peut-il donner une quantité d'alcool très-supérieure à celle fournie par les autres laits, propriété mise à profit par les habitants des steppes de la Russie pour la fabrication d'une boisson bien connue sous le nom de koumyss ; elle a été conseillée par nombre de médecins dans le traitement de la phthisie pulmonaire. Nous n'avons pas à discuter sa valeur thérapeutique, car du lait alcoolisé par la fermentation n'est plus du lait, et les auteurs qui se sont spécialement occupés de la question ont attribué aux cures de koumyss des effets thérapeutiques différents de ceux obtenus par le rég'ime lacté.

Le lail de brebis, d'après sa composition chimique, paraît le plus nourrissant; il est très-employé en Orient; il n'est g-uère utilisé dans la pratique médicale, peut-être parce qu'il est difficile d'en recueillir des quantités suffisantes.

L'odeur hircine très-accentuée du lait de chèvre répugne à beaucoup de personnes ; elle est moins prononcée chez les animaux à robe blanche. Ce lait se rapproche beaucoup de celui de la vache et ne semble pas répondre à des indications thérapeutiques nettement définies.

De toutes les variétés de lait, celui de la vache est le plus employé, ou pour mieux dire il est presque exclusi-

vement employé, c'est de lui qu'il s'agira dans le cours de ce travail, toutes les fois que nous parlerons de lait sans autre mention spéciale. Il entre pour une part notable dans l'alimentation journalière ; il est toujours facile de s'en procurer ; il est plus difficile d'en trouver de bonne qualité, surtout dans les g'randes villes où sa falsification est devenue un art véritable. Nous rappelons ici pour mémoire qu'il a été fait, dans ces dernières années, un certain nombre de travaux tendant à démontrer que le lait des vaches tuberculeuses était capable d'engendrer la phlhisie ; nous ne faisons que sig^naler ce point, supposant toujours qu'on administre aux malades un lait de bonne qualité. En niant la contag"ion possible de la tuberculose, encore faut-il reconnaître que le lait des vaches phthisiqups ne présente pas les qualités requises pour servir à l'alimentation des malades.

Contrairement à la pratique des auteurs anciens, les médecins de nos jours n'attachent qu'une importance secondaire au choix de la variété de lait; c'est peut-être un tort, car la diversité de composition chimique amène certainement des effets physiolog-iques différents, et qu'on peut résumer ainsi, avec M. le professeur Gubler : « Le lait de vache est le plus rafraîchissant, le lait de chèvre ou de brebis le plus nourrissant, le lait d'ânesse le plus léger. »

C'est par le lait de vache qu'on commencera ordinairement le traitement; s'il est mal supporté, on pourra essayer le lait d'ânesse, le lait de chèvre, sans qu'aucune règle puisse être formulée.

C'est là un empirisme dont nous sortirons lorsqu'on

connaîtra non-seulement la proportion des divers éléments du lait chez les divers animaux, mais surtout les différentes propriétés physiolog-iques et chimiques de chacun de ces éléments, propriétés qui varient d'un animal à l'autre. Pour citer un exemple, nous verrons, à propos de la dig-eslion du lait , que la caséine n'est pas identique dans le lait de tous les mammifères. Nous avons cru préférable de n'aborder cette étude cju'à propos de la dig-estion du lait, car c'est plus peut-être au point de vue de la dig-estibilité qu'au point de vue purement chimique que s'accusent ces différences.

Quelle que soit l'espèce animale, le lait constitue toujours un aliment complet qui suffit à tous les jeunes mammifères. Certains peuples s'en nourrissent presque exclusivement (1).

Nous pouvons encore, par l'analyse physiolog'ique, montrer qu'il contient tous les principes nécessaires à Tentretien de la vie.

D'après Pettenkofer et Voit (2), la ration quotidienne d'un homme adulte doit contenir les éléments suivants :

(1) Exinde autem nemini non perspicuura evadit, qnare nonnulli populorum, iniprimis autem Heiveli, qui lac unice in deliciis ejusque usum freqiienlissimum habent, in lantam excrescant corporis proceritaic-m, ut vix ullam Europœorum gentem dignitate corporis habeant superiorem. Plinius, Tacitus, Justinus, Cxsar, Sallustius memorant, solo lacle mullos diu vixisse, et Gale nus Lib. V. de sanit. tuend. cap. 7, menlionem facit viri, qui ultra centum annos vixit solo lacle nutritus. In Hollandia et locis septentrionalibus, in Frisia quoque, muiti solo potus lactis loco cerevisiae conlenti sunt. Et Ovidhis, scribit : Lacté mero veteres usi memorantur et herbis, sponte sua si quas terra ferebat. (Hoffmann, De salubritate et insalubritale esculenlorum. L. II, cap. IV, § IX, p. 106.)

(•2) Zeischrift f. Biologie, 1866, Bd. II, p. 459.

Albumine sèche 137 grammes.

Graisse. 117 —

Hydrate de carbone . . . 352 —

Dans quatre litres de lait, nous trouvons la proportion

suivante des mêmes éléments:

Albumine et caséine

Beurre

Sucre de lait. . . . .

Les hydrates de carbone existent en quantité insuffisante, mais ils sont compensés, jusqu'à un certain point, par la proportion plus considérable de g-raisse et de matières azotées.

De même que l'œuf, le lait peut donc être pris comme le type de l'aliment complet puisqu'il renfiM^me à la fois des matières azotées et des matières non azotées.

Quant à la proportion d'eau, elle est larg-ement suffisante puisque, d'après Bidder et Schmidt, il faudrait à l'homme quotidiennement 2635 g-r. d'eau.

Le lait contient ég-alement les sels nécessaires à l'entretien et à l'accroissement de nos tissus, la chose pouvait être soutenue a priori, puisqu'il constitue. la seule alimentation des nouveau-nés de tous les mammifères: Bung-e l'a démontré par une série d'analyses. Dans cet important travail (1), l'auteur étudie les proportions de potasse, de soude et de chlore du lait, et les compare aux proportions contenues dans les autres aliments et les divers tissus

(1) Der Kali, Nalron und Chlorgehalt der Milch verglichen mit anderer Nalirungsmiltel und des Gesammtorganismus der Saugethiere. Zeitschrift f. Biologie, vol. X, p. 295, 1874.

des mammifères; il montre que ces éléments se trouvent dans le lait en quantités proportionnelles convenables, tandis que les principaux aliments, d'orig*ine vég-étale, nécessitent l'addition de chlorure de sodium.

En finissant cet examen des éléments constitutifs du lait, nous croyons utile de réfuter une objection qui se sera sans doute déjà présentée à l'esprit du lecteur. Si on compare les deux tableaux précédents, on trouve que les hydrates de carbone sont en déficit ; en faut-il conclure que la nature a mal fait les choses, et que l'alimentation de l'enfant serait meilleure si ces principes se trouvaient en proportion plus considérable? Certes non, le lait, comme aliment du nouveau-né, ne laisse rien à désirer, et nos chiffres portent sur l'alimentation de l'ouvrier adulte, qui doit être différente; on en comprendra la raison si on veut se reporter aux travaux récents faits sur les sources du travail et de la chaleur animale.

Liebig" avait établi autrefois une distinction qui rég-na long'temps dans la science entre les divers aliments, les uns azotés ou plastiques, les autres non azotés ou respiratoires. Les premiers servaient à l'entretien et à l'accroissement des tissus, ils étaient détruits par le travail ; les seconds servaient principalement à l'entretien de la chaleur animale.

Les travaux modernes sur l'équivalent mécanique de la chaleur sont venus renverser cette hypothèse ; Mayer (de Bonn) démontrait que si le travail était le résultat de la combustion musculaire, en quaire-ving't jours un ouvrier aurait consommé tous ses muscles. On faisait remarquer, d'autre part, que si le travail et la chaleur peuvent

se transformer l'un dans l'autre, il était naturel dépenser que le travail devait être un des résultats de la transformation des substances qui parleur combustion produisent le plus de chaleur, c'est-à-dire des aliments non azotés. La réalité de ce raisonnement est mise hors de doute parce fait, aujourd'hui bien connu, que le travail ne fait pas aug-menter le taux de l'urée ni de l'acide urique^ c'est-àdire des matières excrémentitielles azotées de l'urine. Fick et Wislicenus, dans une série d'expériences, établissent la quantité de l'urée qu'ils excrètent en se nourrissant exclusivement de matières non azotées; ils font l'ascension du Faulhorn en suivant le même rég-ime, le taux de l'azote excrété par les urines ne varie pas ; donc tout le travail produit était le résultat de la combustion des matières non azotées. Ces diverses rechercher, que nous sommes oblig-é de citer brièvement pour nepas sortir de notre sujet, nous montrent clairement pourquoi le lait, type des aliments pour l'enfant, devient insuffisant pour un ouvrier qui travaille. Le premier a besoin d'aliments azotés pour la réparation et l'accroissement de ses tissus, d'aliments non azotés pour l'entretien de sa chaleur; le second aura en outre besoin d'un excédant de cette seconde catég^orie d'aliments, excédant destiné à être brûlé et à être transformé en travail.

Division du sujet.

Lorsqu'on aprésenteà l'esprit lacomplexité des éléments du lait, on s'explique naturellement ses bons effets théra-

peutiques dans des affections qui ne présentent entre elles aucun lien apparent. Ces effets sont en rapport avec les propriétés physiolog'iques du lait. 11 serait donc nécessaire de les étudier à fond, puis d'en tirer des indications thérapeutiques et de montrer comment il ag'it dans telle ou telle affection. C'est ainsi que les choses devraient être faites, c'est ainsi qu'elles le seront lorsque la thérapeutique pourra prendre pour base des notions exactes sur l'action physiologique des médicaments; malheureusement, dans l'état actuel, l'emploi du lait est empirique dans le plus g-rand nombre des cas, et la physiolog-ie n'intervient ici que d'une façon accessoire pour nous donner des éclaircissements, fort incomplets d'ailleurs, sur le mode d'action du rég-ime lacté.

Et ceci n'est pas une opinion personnelle. Elle est exprimée par tous les auteurs qui ont étudié avant nous le sujet.

Karell s'exprime ainsi : « Si on me demandait parmi les éléments dont ce fluide est composé quel est celui auquel il faut attribuer sa vertu curative : à la caséine, au sucre de lait, aux sels, à la g'raisse, ou à la proportion particulière qui existe entre ces éléments divers? Si même on me demandait quel nom je voudrais donner à cette cure: diaphorétique, diurétique, résolvante ou tonique? J'avoue que je serais assez embarrassé pour répondre...

« L'art de ^'uérir serait bien stérile si on se bornait aux remèdes dont nous pouvons contrôler les effets jusque dans les moindres détails, et les médecins qui, pour tra iter leurs malades, se soumettraient à de pareilles restrictions

se verraient bien souvent réduits à une inaction absolue. En effet, il n'y a qu'un très-petit nombre de médieanients pour lesquels il nous soit donné de comprendre clairement la façon dont i!s ag-issent (1). »

M. Pécholier n'est pas moins affîrmalif : « Il est certainement fâcheux, dit-il, de ne pouvoir toujours pratiquer une thérapeutique rationnelle, mais nous devons, somme toute, prendre les choses telles qu'elles sont et non telles qu'elles devraient être (2). »

Après avoir établi les indications du rég-ime lacté, M. Jaccoud sig'nale l'insufBsance de nos connaissances physiolog-iques à cet égard.

a Dans tout cet exposé, écrit le savant professeur, j'ai soig*neusement évité de vous entretenir des théories et des hypothèses plus ou moins ing-énieuses qui ont été émises touchant le mécanisme intime de l'action du lait : je me suis attaché à ne vous présenter que des faits et des enseig'nements pratiques, parce que sur ce sujet il est impossible aujourd'hui d'aller au delà (3). »

Nous espérons donc qu'on voudra bien nous excuser de ne pas développer la partie physiolog-ique et théorique de cette thèse; nous ne nous sentons point la force d'aborder des questions dont la solution paraît, quant à présent, impossible à plusieurs de nos maîtres ; nous ne nous sentons pas davantag-e le g*oût d'imag'iner, pour les besoins de notre cause, une physiolog-ie de convention, essentiel-

(1) Karell. Loc. cit., p. 701.

(2) Pécholier. Loc. cit., p. 21.

(3) Jaccoud. Loc. cit., p. 827.

Debove.

lement variable, et qui dans la pratique, but qu'il ne faut jamais oublier quand on discute un sujet de thérapeutique, serait d'une utilité plus que contestable.

Si, cependant, nous résumons l'impression qui résulte de la lecture d'un g^rand nombre d'observations, le lait nous semble agir principalement de trois manières :

1° Comme aliment de facile dig-eslion ;

2" Gomme modificateur de la nutrition ;

3® Enfin comme diurétique.

Telle est la division que nous adopterons ultérieurement, mais nous tenons à faire ressortir que cette division est en g-rande partie artificielle, que nous l'employons seulement comme un procédé commode d'exposition des faits, et que telle maladie, placée dans une de ces catég-ories, pourrait aussi bien, h d'autres points de vue, être placée dans la catégorie voisine. Pour n'en citer qu'un exemple, nous rappelons que, dans le mal de Bright, le lait agit comme diurétique, mais il n'ag'it pas seulement comme diurétique, car l'albuminurie est diminuée ou suspendue, l'état g-énéral du sujet s'améliore, etc., tous effets qui doivent être rapportés au régime, mais ne peuvent l'être à son action diurétique. Il nous serait facile de multiplier les exemples. Celui que nous venons de citer suffit, nous le pensons, pour montrer le peu d'importance que nous attachons à la classification que nous avons cru devoir adopter.

3Iode cF emploi.

Chemin faisant, nous invoquerons les notions de phy-

siologie qui nous paraissent bien cadrer avec les résultats cliniques, mais avant d'aller plus loin, il nous a paru nécessaire de parler du mode d'emploi du rég-ime lacté et de donner à cet égard des indications g>énérales que nous pourrons modifier, en étudiant en particulier l'histoire de chaque maladie où il a été préconisé.

On peut prescrire le régime lacté pur ou exclusif; le rég'ime mitigé ou le régime mixte (1).

Dans le régime lacté pur, le malade ne boit que du lait et ne doit prendre aucune autre espèce d'aliments ou de boissons; cependant, si le malade est tourmenté par la soif, Karell lui permet l'usage de l'eau simple ou de l'eau de Seltz.

Cette alimentation est suffisante, nous croyons l'avoir démontré précédemment ; on aura souvent à le rappeler aux malades qui se croient menacés d'inanition s'ils n'ingèrent des aliments solides, et qui ont, contre le lait, une foule de préjugés qu'il serait injuste de leur reprocher, un g*rand nombre de médecins les ayant partagés et les partageant peut-être encore,

La dose à prescrire variera selon les cas. S'il s'agit d'un sujet atteint d'une affection chronique, on prescrit en général trois à quatre litres de lait, si cette dose ne suffisait pas, on pourrait l'augmenter sans inconvénient; en pareille circonstance, l'appétit du malade est souveni pourle médecin le meilleur des guides. Il faut toutefois se garder, suivant la remarque de Karell, de dire « buvez du lait tant que vous voudrez, aux heures qu'il vous plaira. » On

(1) Jaccoud. Clinique de Lariboisière.

risquerait ainsi d'amener des indig-estions et souvent on paraîtrait n'attacher qu'une importance secondaire à une médication qui rend les plusg-rands services. Si l'on ingère à la fois une quantité considérable de ce liquide, l'indig'estion peut se produire ; il est de beaucoup préférable de prescrire un verre de lait à intervalles rapprochés et rég'uliers.

Certains sujets ont pour ce traitement une répug'nance presque invincible, ce n'est que peu à peu qu'on arrive à la tolérance. D'ordinaire, le lait de traite, celui qui vient d'être tiré du pis de la vache, est le mieux supporté; on peut le recueillir dans un vase passé à Teau tiède, el le boire immédiatement. S'il n'est pas absolument frais, il est souvent mieux toléré alors qu'il a été bouilli. Quelques condiments peuvent être ajoutés, le sucre, le sel, divers aromates peuvent même servir à vaincre les répug'nances de certains sujets, et M. Gubler (1) conseille de l'additionner d'un peu de kirsch ou d'anisette, afin de stimuler l'estomac. Le lait écrémé peut être employé, il est recommandé par Karell ; cependant, dans l'immense majorité des cas, nous ne voyons aucun avanlag-e à cette pratique qui a pour but d'enlever la partie g-rasse d'un aliment déjà relativement pauvre en matières non azotées.

Un des premiers effets produits est souvent la constipation (2), il faut la combattre par des purg'atifs doux : non

(1) Commentaires thérapeutique du Codex, p, 204.

(2) « Nous venons d'observer récemment sur un adulte, qui supportait admirablement la diète lactée, une constipation telle, que nous avons craint un moment de voir survenir un iléus, et que nous avons eu une sérieuse difficulté à faire expulser les matières fécales qui s "étaient durcies et accumulées. » (Pécholier, loc. cit., p. 16.)

combattue chez un sujet dont nous possédons l'observation, elle amena une fissure anale. La diarrhée est beaucoup plus rare, elle indique que le rég*ime est mal toléré, ordinairement cette tolérance s'établit pe u à peu .

« Le lait ne relâche le ventre que par une sorte d'indigestion (!).« C'est donc une erreur, fort répandue dans le monde, que de croire à un effet purg'atif, il est exceptionnel, l'effet habituel est la constipation.

Au bout d'un certain temps, qui variera selon la maladie, on reviendra au rég'ime ordinaire ; cette transition ne devra point se faire brusquement, on emploiera successivement le rég'ime mitig*é et le rég'ime mixte.

Dans le rég'ime mitig"é, on prend non-seulement du lait ^ pur, mais des potages au lait, avec du pain, de la semoule, du sagou, du vermicelle, du tapioca, du g'ruau, de la citrouille, du café, des crèmes aux amandes, au cholocat, à la vanille, à la fleur d'orang'er, des fromages frais, etc., etc.

Quant aux mélanges connus sous le nom d'œnog-ala, zythog-ala, ils ne nous paraissent avoir rien de bien appétissant. On pourra ultérieurement permettre un peu de pain, des biscuits, des œufs, etc.

Ces détails culinaires ne sont pas sans valeur, le dég-oût arrive si promptement par une alimentation uniforme que la moindre variation constitue un service important rendu au malade et un moyen précieux qui permettra de mieux faire tolérer le rég'ime.

Le rég'ime mixte est constitué par l'addition d'une quantité variable de lait à l'alimentation commune.

(l) Gubler. Commentaires thérapeutiques du Codex, p. 204.

En abordant le traitement des diverses maladies, nous ferons ressortir les indications de ces différents rég-imes, et en quelles circonstances il convient de s'en écarter. Les règles que nousvenonsde tracer n'ont rien d'absolu, comme on le verra dans les chapitres suivants.

Des cures de lait peuvent être faites dans de nombreuses stations de la Suisse et de la France, oii tout est disposé pour unir l'utile à l'ag-réable. Des causes diverses contribuent à rendre ces cures profitables : le lait y est plus aromatique, supérieur comme qualité à celui que nous pouvons nous procurer dans les grandes villes. Notons, en outre^ que ces cures ont lieu dans des localités renommées pour la douceur de leur climat et le pittoresque de leurs sites ; enfin, un malade arraché à ses occupations ordinaires, distrait pour quelque temps des luttes que nécessite le combat de la vie, se trouve dans des conditions spéciales qui devront sing'ulièrement faciliter l'action bienfaisante du régime.

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