CHAPITRE IV
EMPLOI DU LAIT DANS LES MALADIES OU IL PARAIT PRINCIPALEMENT INDIQUÉ PAR SON ACTION DIURETIQUE.
Le lait est diurétique, cela est incontestable et ne saurait être nié par les médecins qui ont employé cet agent thérapeutique, mais il est bien difficile de rattacher cette action à l'un quelconque de ses principes. Ce n'est pas à l'eau seule qu'iria doit, sans quoi le même effet diurétique s'observerait- avec l'eau pure; on l'a attribué à ses sels^ mais ils existent en quantité trop peu considérable pour qu'on puisse l'admettre, ainsi que cela ressort du tableau suivant, emprunté au cours de chimie de Reg'nault (1).
Mille g'rammes de lait renferment :
Phosphate de chaux 1,805
— de mag-nésie . . . . 0,170
— de fer 0,032
— de soude 0,025
Chlorure de sodium 1,350
Carbonate de soude 0,115
gll est donc probable que l'action diurétique du lait est (i) Y. Regnault. Cours de chimie, 1850, t. IV, p. 464.
due à des causes multiples, maisqu'on ne peut l'attribuer isolément ni à l'eau, ni aux sels qu'il contient.
Les effets diurétiques du lait l'ont fait administrer dans l'anasarque, les néphrites, les intoxications diverses, les affections du cœur, etc.
Anasarque. — Les résultats obtenus avec le rég*ime lacté dans l'anasarque sont aujourd'hui de connaissance vul^ g-aire; une des premières observations concluantes fut communiquée au siècle dernier par l'abbé Teissier à la Société royale de médecine (1775). Nous la reproduisons textuellement.
Observation V.
Mme la marquise de Groucliy, âgée de 35 ans, anémique. Vers l'âge où les règles ont commencé, elle fut atteinte d'une fièvre maligne, quelque temps après, d'une fièvre intermittente. Â eu quatre enfants; les couches ont été bonnes. Vers 2o ans, diarrhée chronique; et, dans les premiers jours d'août 1771, environ trois ans après la cessation du dévoiement, l'enflure des jambes et des bras, le bouflissement du visage et la rareté des urines se font remarquer. On s'assura dès l'abord qu'il n'existait pas d'obstruction sensible. Les bouillons apéritifs et fondants furent employés sans aucun succès, ainsi que Toxymel scillitique et les purgatifs. Enfin, dans les premiers jours de janvier 1775, il survint de la fièvre, précédée d'un long frisson et terminée par la sueur. On regarda d'abord cet accident comme favorable. Le premier accès fut suivi de quatre ou cinq autres de la même force ; mais il s'y joignit une toux continuelle et considérable avec le dévoiement dysentérique. Cette nouvelle circonstance rendit l'état de la malade de plus en plus inquiétant. Ce fut cependant de cette position alarmante que devait naître la guérison. La malade, rebutée de tous les aliments et de toutes les tisanes, qui semblaient exciter sa toux, imagina (uniquement dans la vued'user en passant d'un aliment qui n'excitait pas sa gorge, qu'elle sentait enflammée), de manger quelques soupes au lait.
j Elle s'aperçut après la seconde que ses urines, de chargées et rares qu'elles étaient, devenaient claires et abondantes. Croyant ne pouvoir attribuer ce changement qu'à l'usage du lait, elle le continua, de l'avis de son médecin. Et, malgré les inconvénients de l'estomac le plus délabre, en peu de jours ses urines ont coulé abondamment et se sont rétablies dans l'état naturel. L'enflure s'est totalement dissipée. Les règles supprimées pendant six mois ont reparu; enfin la nature est î rentrée dans tous ses droits. La dame qui a éprouvé cet heureux chanj gement est depuis ce temps au lait pour toute nourriture. Les digestions sont lentes et pénibles, comme elles l'étaient avant l'hydropisie, mais le lait augmentait autrefois les incommodités ordinaires, et il ne le fait plus. Dès qu'elle s'écarte de son régime, elle s'aperçoit que ses urines sont rares; ainsi, elle est comme forcée de s'en tenir à un aliment qui, sans être le correctif de son tempérament, lui paraît le préservatif d'un accident plu? grave et plus irritant, tel que l'hydro-^ pisie.
I Cette observation si intéressante aurait dû attirer l'at- ' tention des médecins, les eng-ag-er à traiter de la même façon les diverses hydropisies, il n'en fut rien, et lorsqu'en 1831 parut le mémoire de Chrestien (i), on peut dire que la traitement des hydropisies par le rég-ime lacté fut de nouveau découvert. Les observations de ce médecin laissent malheureusement beaucoup à désirer au point de vue de la précision dudiag'nostic. Pour lui, l'ascite est une maladie, il ne s'inquiète nullement de sa cause, il n'ausculte jamais le cœur; l'époque à laquelle il écrivait ne permet i pas de lui reprocher d'avoir nég*]ig"é l'examen des urines. Les huit observations qu'il a puMiées ne servent donc qu'à prouver l'utilité du lait dans les hydropisies,
(1) Chrestien. De l'utilité du lait administré comme remède et comme aliment dans le traitement de l'hydropisie ascite. Archives de médecine, t.XXVlJ, p. 324, 1831.
elles ne laissent nullement entrevoir dans quelles variétés il sera plus particulièrement indiqué.
Serres (d'Alais), en 1853 (1), publie de nouvelles observations auxquellesonpeut faire le même reproche qu'aux précédentes. Il prescrivait tous les jours trois soupes au lait, et après elles unoig-non qui devait être mang'é cruavecun peu de sel et du pain en quantité modérée. Ce traitement bizarre répondait, assure l'auteur, à trois indications : 1° mettre l'org^ane sécréteur des urines à la diète par l'abstinence de toute boisson ; 2° Texciter légèrement avec l'oig'non ; 3° nourrir le corps avec le lait, sa nourriture première. Les maladesainsi traités étaient souvent tourmentés par la faim, en raison de l'insuffisance du rég'ime, par la soif gTâce à l'oignon assaisonné de sel, et les guérisons ne semblent pas obtenues plus facilement que par le régime lacté simple.
Les auteurs qui suivirent ceux que nous venons de citer ont ordinairement fait des diagnostics tellement vagues, que les indications spéciales dans telle ou telle maladie accompagnée d'hydropisie devaient nécessairement leur échapper; cette lacune a été comblée par les travaux de leurs successeurs, MM. Péchoiier, Guinier, Karell, Jaccoud. Nous allons passer en revue les principales malaladies, accompagnées d'hydropisie, dans lesquelles la diète lactée rend des services incontestables.
Anasarque essentielle. — Le groupe des anasarques
(1) Serres (d'Alais). Sur le traitement par la diète sèche lactée et l'oignon cru. Bulletin de thérapeutique, t. XLV, p. 30, 1853.
essentielles va tous les jours en diminuant, et presque toutes les hydroplsies sont aujourd'hui rapportées à des 1 maladies du cœur, des reins, du foie, etc.
Il existe cependant des cas dans lesquels il ne paraît point , possible de rapporter l'anasarque à une lésion de ces org'anes. Elle apparaît alors brusquement avec fièvre et frissons. Si on a recours à la diète lactée vers le deuxième ou troisième jour, il s'établit une diurèse abondante qui fait rapidement disparaître l'hydropisie. Nous citerons à l'appui de notre dire l'observation suivante de M. le professeur Jaccoud.
Observation VI. (Jaccoud, loc. cit., p. 800.)
Une femme âgée de 34 ans, de tempérament lymphatique, de constitution médiocre, fut prise d'anasarque et d'ascite sans autre cause saisissable que l'impression répétée du froid humide; après avoir fait un séjour de quatre mois dans un autre hôpital, où elle fut traitée sans aucun résultat par des pilules de digitale, du sirop d'iodure de fer et du vin de quinquina, elle nous est arrivée dans un état vraiment grave. L'enflure était générale, la distension des téguments avait déterminé sur les jambes la formation de larges plaques érythémateuses, il y avait dans le péritoine un épanchement considérable, la paroi du ventre était elle-même infiltrée ainsi que le dos et la poitrine, mais il n'y avait pas d'hydrolhorax. L'urine, dûment examinée, était dépourvue d'albumine. L'exploration des organes ne révélait aucune altération. La médication lactée exclusive fut instituée, et le succès a dépassé toute attente; dans les vingt-quatre heures qui ont précédé le commencement du traitement, la quantité d'urine était de 900 grammes, avec une densité de 1,014; les jours suivants la diurèse présenta les modifications que voici :
Jours du traitement.
Quantité d'urine en
cent, cubes.
Densité.
Deuxième
1 OOfi
Troisième
Quatrième
Cinquième
4,OUU
1 OOfi
Sixième
Septième
Huitième
Neuvième
Dixième
Onzième
Observations.
Les jambes sont un peu moins distendues, le ventre est un peu plus souple.
Œdème des jambes complètement disparu. Persistance de l'ascite et de l'infiltration du tronc, de la lace, des membres supérieurs.
Pas de trace d'ascite ni d'anasarque.
Le régime mixte fut alors substitué au régime lacté pur, et, depuis vingt-quatre jours, la guérison de l'hydropisie subsiste entière; mais deux jours après l'institution du régime mixte, l'urine, pour la première fois, a présenté de l'albumine; cette albuminurie persiste depuis lors avec des oscillations périodiques assez notables; je ne puis me prononcer aujourd'hui sur ce phénomène; mais, ce (jui est bien certain, c'est qu'il n'est survenu que plusieurs mois après le début de l'anasarque, et que la médication lactée a triomphé en quelques jours d'une hydropisie datant de cinq mois et présentant tous les caractères d'une hydropisie essentielle.
Claudot(l), Paiitier (2) ont rapporté des faits analog-ues. Nous ne voudrons point quitter ce sujet sans faire
(1) Claudot. Cas d'anasarque guérie par les trois soupes au lait et l'oignon. Bulletin de thérapeutique, t. XLV, p. 363, 1853.
(2) Pautier. Emploi do la diète lactée et de l'oignon cru dans l'anasarque. Gazette hebdomadaire, 1868.
une remarque au sujet des anasarques essentielles. On admet qu'elles ne sont pas liées à une maladie des reins, toutes les fois qu'on ne constate point d'albumine dans l'urine. Cette façon de voir n'est peut-être pas absolument exacte, car il est des néphrites interstitielles qui ne donnent point lieu à l'albuminurie, ou qui n'y donnent lieu que d'une façon inconstante. L'observation de M. le professeur Jaccoud viendrait peut-être à l'appui de notre manière de voir, puisque l'albumine apparut ultérieurement dans les urines.
C'est là une question que nous ne faisons que soulever, d'abord parce qu'elle sort de notre sujet, et en second lieu parcequelesdocumentsetles renseig*nements quenouspossédons sont beaucoup trop incomplets, trop vag'ues même pour nous permettre d'essayer de la résoudre. Quoi qu'il en soit, dans les maladies diagnostiquées aujourd'hui anasarques essentielles, le rég-ime lacté amène rapidement la disparilion de l'hydropisie et ordinairement la g-uérison du malade.
Néphrite aiguë. — Dans la néphrite aig"uë, le régime lacté a pour effet de faire disparaître les hydropisies, de suspendre l'albuminurie et probablement de prévenir les accidents urémiques, comme nous le verrons dans un chapitre spécial, il paraît aussi amener la g-uérison de la néphrite. Les observations suivantes viennent confirmer les diverses propositions que nous venons d'énumérer.
Observation VII. (Johnson. The Lancet, 1. 1, 1876, p. 847.)
Caroline D..., âgée de 5 ans, admise à l'hôpital le 14 septembre, était atteinte d'une hydropisie aiguë généralisée consécutive à une scarlatine; son urine sanglante contenait des proportions considérables d'albumine. On mit la malade au régime lacté pur. Elle s'améliora rapidement, son hydropisie disparut, et à la lin de la quinzaine il n'y avait plus trace d'albumine dans son urine.
Le 16 octobre l'urine ne contenant plus d'albumine, on prescrivit du poisson avec le lait et dès le jour suivant on trouva des traces d'albumine qui persistèrent jusqu'au 19, lorsque le poisson fut supprimé et le lait ordonné seul. Le 23, l'urine ne contenait plus d'albumine, on prescrivit alors une tranche de mouton, et le 30 octobre l'urine redevenait albumineuse. On reprit le régime lacté et aujourd'hui (27) l'urine contient à peine des traces d'albumine, aui e régime lacté sera-t-il continué jusqu'à ce qu'elles aient disparu.
Observation VIII. (Jaccoud, loc. cit., p. 802-803.)
Une fille de 16 ans, qui avait guéri dans notre service, salle Sainte- Claire, n" 6, d'une fièvre typhoïde grave, fut prise quelque temps après de scarlatine ; elle était convalescente de nouveau, lorsqu'elle s'exposa au froid dans l'une des galeries de l'hôpital; le même soi'r, elle était prise de frissons, de fièvre à 39°,5, de mal de gorge et de douleurs lombaires. Le lendemain matin ces symptômes étaient plus accusés, la face était bouffie, l'urine, qui avait toujours élé normale jusqu'alors, était chargée d'albumine, les douleurs lombaires étaient extrêmement vives, et le jour suivant l'infiltration présentait une tendance évidente à la généralisation. En raison de l'acuité des douleurs, une application de ventouses scarifiées fut faite dans la région lombaire, et j'instituai le régime lacté pur ; c'était le 25 novembre au matin ; or, le 10 décembre , après plusieurs jours de diurèse abondante, l'infiltration œdémateuse avait disparu, et l'urine ne contenait plus trace d'albumine. La guérison a persisté lorsque j'ai substitué à l'usage exclusif du lait le régime mixte d'abord, puis le régime ordinaire.
Observation XI. (Obs. I du mémoire de Artigues.) (1).
Néphrite à début aigu. — L'iiydropisic disparaît par le lait. — Après trois mois et demi de traitement, plus d'albumine dans l'urine. Cet homme a fait, depuis, la campagne d'Italie et ultérieurement Artigues eut l'occasion de constater sa guérison.
Observation X. (Obs. II du mémoire de Artigues.)
Néphrite à début aigu. Lait à haute dose. Disparition de l'hydropisie et de l'albuminurie.
Observation XI. (Obs. III du mémoire de Artigues.)
Néphrite à début aigu; l'hydropisie disparaît par le lait; guérison de l'albuminurie après cinq semaines.
Observation XIV. (Jaccoud, loc. cit., p. 81'2.)
Salle Saint-Jérôme, 34. Homme robuste, venu au 3e jour de la maladie, la fièvre était forte, l'hématurie considérable, les ventouses scarifiées ont apaisé les douleurs qui étaient des plus violentes. Le même jour le régime lacté fut institué. Gomme la néphrite avait présenté au nombre de ses symptômes initiaux des vomissements répétés, le lait fut d'abord vomi ; le lendemain j'y fis ajouter 100 gr. d'eau de Vichy par litre, el soit pour cette raison, soit parce que les vomissements devaient justement prendre fin, le lait fut parfaitement toléré, et douze jours plus tard la guérison était parfaite, il n'y avait plus un atome d'albumine dans l'urine ; le régime mixte, puis l'alimentation commune ne la firent plus reparaître.
Observation III. (Jaccoud, loc. cit., p. 81t.)
Actuellement au n" 21 de la salle Sainte-Claire est une femme de 34 ans qui nous est arrivée, il y a peu de temps, avec une anasarque
(H Artigues. Observations de néphrite albumineuse traitées par le lait à haute dose. Mémoires de médecine et chirurgie militaires, 4862.
généralisée, une albuminurie copieuse, mais non sanglante, des douleurs rénales, des vomissements et une fièvre assez intense; tous ces phénomènes avaient succédé à un refroidissement. Aujourd'hui, il n'y a plus trace d'hydropisie; depuis plusieurs jours déjà l'albumine manque dans l'urine et il n'y a pas eu d'autre traitement que la médication lactée.
Observation XIV. (Obs. IV du mémoire de Schmidtlein.) Guérison complète. C'est une néphrite aiguë ayant duré deux mois. Observation XV. (Thèse de Lemoyae.)
Saint-Jérôme, n» 4. Néphrite parenchymateuse aiguë. Guérion de l'hydropisie après trois jours de diète lactée, l'albumine disparaît après dix jours du même traitement. L'albuminurie avait duré vingt jours.
Observation XVI. (Lemoyne, p. 32.)
Saint-Jérôme, n° 6. Néphrite parenchymateuso aiguë. Guérison de l'hydropisie après -4 jours de diète lactée. Guérison de l'albuminurie après 9 jours du même traitement. La maladie dura dix-huit jours, c'est-à-dire que dix-huit jours après le début des accidenis l'albumine avait disparu; elle ne reparut point lorsqu'on reprit le régime ordinaire.
Tl nous serait facile de multiplier ces observations, mais comme elles ont été recueillies, pour ainsi dire au hasard, empruntées à divers auteurs, sans idée préconçue, elles nous paraissent en nombre suffisant pour nous permettre d'en déduire quelques conclusions g*énérales .
On aura sans doute remarqué que nous nous sommes souvent servi de l'expression néphrite à début aig*u, c'est là, en effet, un point très-important. Une néphrite à débu aig-u datant même de plusieurs mois a les plus g-randes
chances de g-uérison, la durée de la néphrite aig'uë étant beaucoup plus long-ue que ne le croit la majorité des praticiens. «Les néphrites aig-uës a frigore ont une grande tendance à se prolonger et elles durent quelquefois plus de six mois. La terminaison la plus rare est certainement le passag-e à l'état chronique (1). » La plupart de ces néphrites à début aig"U g-uérissent par le régime lacté, nous verrons qu'il n'en est pas de même des néphrites chroniques à début insidieux.
Le régime a fait disparaître l'hydropisie dans toutes les observations rapportées, dans aucune d'elles il n'y a eu d*accidents urémiques, et si l'on ne peut admettre que le rég-ime les empêche absolument, au moins peut-on soutenir qu'il les rend plus rares. C'est un point que nous développerons dans un parag*raphe spécial.
Mais il y a ici une action autre qu'une action diurétique, non-seulement il y a polyurie, mais encore l'albuminurie cesse, et cette cessation tient bien au rég-ime, puisqu'il suffît de le suspendre pour qu'elle réapparaisse. L'observation VII est, à cet égard, particulièrement instructive. Une comparaison avec ce qui se produit dans la g-lycosurie sous l'influence d'un rég^ime approprié s'impose à l'esprit ; aussi depuis long*temps M. le professeur Gubler S3 sert-il du mot diabète albumineux. M. le professeur Jaccoud sig^nale également l'analogie qui existe entre les troubles de la sécrétion urinaire des diabétiques et ceux des albuminuriques, en ce qui concerne les modifications qui y sont apportées par le rég'ime.
(I) Bartels. Nierenkrankheilen in Ziemssen's Handbuch, p. 23(5.
La cause de cette suppression de l'albumine nous échappe. « Tout ce qu'on pourrait dire c'est que le vice d'assimilation des matières albuminoïdes de l'alimentation commune est plus important au point de vue de l'excrétion de l'albumine que l'altération rénale elle-même; mais cette tentative d'explication est bientôt réfutée par la richesse du lait en matières protéiques, et il n'y a plus qu'à invoquer une influence spéciale issue de la forme intime de l'albumine ing-érée (1). »
Plus le traitement sera commencé de bonne heure, plus le rég'ime lacté a chance de réussir. M. Jaccoud (loco cit., p. 825) cite l'observation d'un jeune homme atteint de néphrite aig-uë dont la g^uérison se fît beaucoup attendre, parce que la médication lactée n'avait été instituée que deux ou trois semaines après la terminaison de la période aig-uë.
Même avec un rég'ime suivi scrupuleusement, la g-uérison n'est pas une règ'le sans exception. On lira dans la thèse de Gordier (2) les observations V et VII ayant trait à des néphrites aig-uës, dans lesquelles l'hydropisie disparut assez vite, sans cependant qu'il ait été remarqué, au bout de deux mois de traitement, de variation sensible dans la quantité d'albumine.
Les deux phéaomènQs hi/dropisie et albummu rie ne sont point parallèles, et pour affirmer la g*uérison il faut non-seulement qu'ils aient disparu, mais que l'albuminu-
(1) Jaccoud, p. 818.
(2) Cordier. Des modifications imprimées aux hydropisies dyscrasiques par le lait. Thèse de Paris, 1871, n» 71.
rie ne réapparaisse point par la cessation da rég-iine lacté. M. Jaccoud insiste en ces termes sur le non parallélisme de l'albuminurie et des hydropisies : « Dans tous les cas, sans exception, j'ai vu disparaître l'hydropisie; quant à l'albuminurie, qui est le fond de la question, j'ai eu des succès complets et définitifs, des succès complets et temporaires, des insuccès. Tout dépend de la nature et de râg*e de la lésion rénale. »
Néphrite parenchymateuse chronique — Dans la néphrite parenchymateuse chronique, le rég'ime lacté est utile; il amène, par l'effet de la diurèse, la disparition des hydropisies, l'état g'énéral du malade s'améliore, l'albuminurie diminue souvent, mais la g'uérison est tout à fait exceptionnelle. Nous en rapporterons quelques obsei'vations.
Observation XVII. (Jaccoud, loc. cit., p. 815.)
Femme âgée de 40 ans (salle Sainte-Glaire, n° 26), s'est refroidie au moment de ses règles, elle a été prise d'accidents aigus, fièvre et douleurs lombaires, qui l'ont obligée à garder le lit; quelques jours plus tard elle a commencé à enfler, et les phénomènes aigus sont complètement tombés; en une semaine, Tanasarque s'est généralisée, néanmoins la malade a persisté à rester chez elle, et, quand elle est arrivée à l'hôpital, il y avait un peu plus d'un mois qu'elle était dans cet état. L'urine, chargée d'albumine, contenait en abondance des cylindres colloïdes, et quelques-uns d'entre eui présentaient de fines granulations. La médication lactée a d'abord très-bien agi; elle a provoqué une diurèse, qui s'est maintenue pendant vingt-cinq jours à une moyenne de 2,500 grammes, avec une densité oscillant de 1,007 à 1,010; les hydropisies ont complètement disparu, Falbumine a diminué de plus de moitié; mais, depuis une dizaine de jours déjà, il n'y a plus de modification appréciable; j'ai vainement ajouté au laii du chlorure de sodium, dont j'ai à plusieurs reprises signalé et con- Debove. 6
staté l'efficacité pour restreindre l'albuminurie, je n'obtiens plus rien, et je suis persuadé que cette femme va garder son albuminurie, et qu'elle commence un mal de Bright chronique. Le traitement a donc échoué au point de vue de l'altération rénale, mais il n'a pas moins procuré à cette malade une amélioration qui, à ses yeux, équivaut à une guérison complète.
Observation XYIII. (Pécholier, raém. cité, p. 12.)
Deux mois de régime lacté chez un homme atteint d'anasarque brightique chronique. Disparition de l'anasarque, amélioration de l'état général, mais lorsque le malade quitte l'hôpital, si l'hydropisie a disparu, les urines sont toujours albumineuses.
Observation XIX. (Obs. de Guinier, recueillie dans le service de M. le
professeur Dupré.)
Albuminurie, anasarque, épanchement pleurétique. Traitement de Serres (d'Alais). En vingt-trois jours, l'œdème a disparu, mais l'albuminurie n'a pas cessé, quoiqu'elle soit moindre.
Observation XX. (Gordier, loc. cit., p. 40.)
Néphrite parenchymateu:ie chronique. Régime lacté pendant deux mois; à la sortie, l'albuminurie persiste sans modilîcation notable dans son intensité.
Observation XXI. (Lemoyne, loc. cit., p. 35.)
Néphrite parenchymateuse chronique. Guérison de l'hydropisie après sept jours de diète lactée. L'albuminurie persiste. (Sainte- Claire, n" 26, service de M. Jaccoud.)
Observation XXII. (Lemoyne.)
Néphrite parenchymateuse chronique. Le régime lacté n'a aucune action. Mort. (Service de M. Jaccoud, Saint-Jérôme, n° 31.)
Observation XXIII. (Obs. VII de la thèse de Mackiewicz, p. 30.)
Néphrite épiihéliale datant de trois semaines environ, début insidieux sans phénomènes aigus) ; traitée pendant deux mois par le régime lacté, qui amène la disparition de l'hydropisie; mais l'albuminurie subsiste encore après deux mois et demi de ce régime strictement observé.
Observation XXIV. (Obs. II du mém. de Schmidtlein.)
Néphrite parenchymateuse chronique. Ré^^^ime lacté. Disparition de l'œdème. Trois mois après le début du traitement, l'urine était toujours albumineuse.
Dans tous les cas que nous venons de rapporter, l'influence du ré<îime laclé doit être examinéa au point de vue de son action sur l'hydropisie, sur l'état g-énéral du sujet, sur la lésion rénale. L'hydropisie disparaît dans l'immense majorité des cas; si cependant le mal est arrivé à sa dernière période, l'action diurétique ne se produit plus, l'hydropisie peut même ne pas diminuer : l'observation XXIV
en est un exemple.
Il est noté dans la plupart des observations que l'état g-é-
néral du malade s'est amélioré considérablement. Cet effet doit être attribué d'une part à l'action bienfaisante du lait employé comme aliment, d'autre part à son action diurétique qui a pour etfet de débarrasser l'org-anisme d'une sérosité qui imbibe les tissus, au milieu de laquelle vivent les éléments anatomiques, et qui doit par conséquent g*êner le fonctionnement régulier des org-anes.
Même les hydropisies disparaissant, l'albuminurie persiste, et elle nous avertit que les lésions rénales n'ont point
o-uérî. Dans de nombreuses observations, nous trouvons mentionnée la diminution de l'albuminurie, dans aucune sa disparition. Autrement dit, nous ne trouvons pas de fait deg-uérisonde néphrite parenchymateuse chronique par le rég-ime lacté, c Je ne connais, dit M. Jaccoud, qu'un seul cas qui paraisse établir la possibihté d'une g-uérison radicale par le lait dans les périodes avancées de la forme chronique... Ce cas est celui qu'a publié Lessdorf (I); il concerne une femme de cinquante-deux ans, g'uérie en six semaines d'une maladie de Brig-ht chronique datant de neuf mois. » Nous regTettons vivement de n'avoir pu nous procurer l'origMoal de cette observation ; il serait nécessaire de savoir si la maladie n'était pas subaig-uë, c'est-à-dire s'il ne s'ag-issait pas de ces formes de néphrites à début aig-u qui se prolong-ent un certain nombre de mois. Bien des observations publiées sous le titre de néphrites chroniques sont des néphrites subaiguës, c'est-àdire des formes dans lesquelles le rég'ime lacté réussit souvent. Dans la thèse de Lemoyne, nous trouvons par exemple une observation publiée sous la rubrique suivante : « Néphrite parenchymateuse chronique. — Guérison de l'hydropisie après six jours de diète lactée. Après des alternatives en bien et en mal, l'albumine disparaît au bout d'un mois et demi de traitement par le lait.» Or nous lisons dans cette observation qu'il s'ag-issait d'une femme malade depuis six semaines, et qui avait eu au début de la fièvre, des frissons, des sueurs abondantes, des dou-
(1) Lessdorf. Albuminurie ; morbus granulosus chronicus Brightii. Milchkur. (Memorabilien, lb70.)
leurs de reins, des vomissements, de la perte d'appétit, de la céphalalg-ie. Donc il s'ag'issait d'une néphrite aig'uë.
Néphrite interstitielle. — Dans la néphrite interstitielle, le rég-ime lacté a été employé de même que dans les néphrites parenchymateuses, parce que ce rég-ime a surtout été dirig'é contre les hydropisies el qu'elles sont rares dans celte forme de néphrite. Pourtant il est encore utile en pareille circonstance, il peut prévenir l'urémie, faire disparaître les œdèmes s'ils existent, calmer les palpitations liées à l'hypertrophie ventriculaire. Les observations I et III du mémoire de Schmidtlein [loc. cit.) sont des observations de néphrite interstitielle, quoiqu'elles ne portent pas ce titre. Les malades furent momentanément améliorés; mais ils moururent au bout d'un certain temps, et l'autopsie ne montra point que le mal eût la moindre tendance vers laguérison.
Même lorsqu'il n'existe aucun œdème, aucune menace d'urémie, le lég'ime lacté dans la néphrite interstitielle peut encore être d'une utilité incontestable pour calmer les palpitations liées à l'hypertrophie brig-htique.
Albuminurie de la grossesse. — Les succès obtenus dans les diverses affections dont l'albuminurie est un des principaux symptômes devaient encourag-er à traiter de la même façon l'albuminurie de la grossesse. M. Tarnier (1)
(l) Tarnier. De l'efficacité du régime lacté dans l'albuminurie des femmes enceintes et de son indication comme traitement préventif de l'éclampsie. (Progrès médical, p. 734, 1875.)
a toujours obtenu une rapide amélioration ou une g-uérison avant l'accouchement ; il n'y a eu à cette règ-le qu'une exception, elle concernait une femme atteinte de néphrite parenchyuiateuse chronique, ainsi que l'autopsie permit de le vérifier ultérieurement. L'éclampsie puerpérale, d'après M.Tarnier, pourrait être prévenue par le même rég'ime. Elle est certes distincte de l'urémie, puisqu'elle peut se produire sans albuminurie, puisqu'elle s'accompag-ne d'une élévation de température (d), phénomène inverse de celui qui a été constaté dans l'urémie. La fréquence de l'éclampsie chez les albuaiinuriques (2) faisait cependant penser qu'une médication qui modifie si avantag-eusement la sécrétion urinaire pourrait peut-être prévenir cette g-rave complication de la grossesse. M. Tarnier, en effet, ne l'a pas observée chez les femmes soumises au rég'ime lacté depuis un certain temps, et toutes les observations qu'il a pu recueillir depuis la publication de son Mémoire sont favorables à cette manière de voir; ses élèves, le D' Pinard, le D"" Budin, nous ont communiqué des faits qui paraissent pleinement confirmer les opinions de leur maître. Nous résumerons en quelques mots , à titre d'exemple, l'histoire d'une malada qui nous est commu- ' niquée par le D"^ Budin.
(1) Bourneville. Etudes cliniques et thermométriques sur les maladies du système nerveux. Paris, 1873.
{i) « Je crois exprimer la vérité en disant qu8,sur4ou 5 albuminuriques, l'éclampsie sera probablement observée une fois. » (Cazeaux. Traité de l'art des accouchements.)
Observation XXV.
8 septembre au matin, Des accès éclamptiques surviennent chez une jeune femme de 19 ans, Eugénie S... Dans la journée du lendemain, quatorze accès d'éclampsie; les urines, albumineuses, ont été dosées le 10 septembre.
Le 10. L'urine contient 18 p. 1,000 d'albumine. On institue le régime lacté absolu.
Le M. 8 p. 1,000 d'albumine.
Le 13. 3 p. 1,000 —
Le 14. 2 p. 1,000 —
Le 15. 2 p. 1,000 —
Dans la journée du 15, la malade,fatiguée du régime lacté, mange du pain, du chocolat, etc.
Le 16. 9 p. 1,000 d'albumine. On surveille soigneusement la malade pour prévenir tout écart de régime.
Le 17. 3 p. 1,000 d'albumine.
Le 19. 2 p. 1,000 —
Le 20. 1,8 p. 1,000 —
Le 21. 1,2 p. 1,000 —
Le 2-2. Accouchement d'un entant vigoureux. Suites de couches normales.
Nous ne pouvons, toutefois, nég'lig'er de rappeler qu'une observation récente (1) paraît en contradiction avec les faits que nous venons d'exposer. De nouvelles recherches sont probablement nécessaires, et nous hésitons d'autant moins à le dire, que tel paraît être aussi l'avis de M. Tarnier : a Les faits que je sig-nale aujourd'hui, dit ce savant accoucheur, ne sont pas assez probants pour qu'il ne reste aucun doute dans mon esprit. »
Rétinite néphrétique, — Dans les diverses affections
(1) Charles. Insuccès du régime lacté; convulsions éclamptiques; mort. (Arctiives de tocologie, mars 1878, p. 183.)
rénales albuminuriques que nous venons de passer en revue, on observe fréquemment des lésions rétiniennes ; elles sont heureusement modifiées par le régime lacté, elles marchent d'habitude parallèlement à l'albuminurie. C'est une règ-le qui cependant comporte de nombreuses exceptions (1).
Affections cardiaques. — Dans les affections cardiaques liées soit à des lésions valvulaires, soil à des maladies chroniques du poumon, le rég-ime lacté peut rendre d'utiles services. Comme hydrag-og-ue, il fait disparaître l'œdème. Les faits rapportés par Karell, par Pécholier, par M. le professeur Jaccoud, ne laissent aucun doute à cet ég*ard. Nous ne pouvons qu'indiquer brièvement les observations suivantes.
Observation XXVI (Ossieur) (2).
Affection organique du cœur. Mort au trente-troisième jour du régime, anarsarque un peu diminuée.
Observation XXVII (Dieudonné)
Affection organique du cœur, soulagement, œdème notablement diminué ainsi que l'oppression.
Les observations suivantes ont été recueillies par M. Lemoyne (loc. cit.) dans le service de M. Jaccoud.
il) Galezowski. De la rétinite et de la rétino-choroïdile albuminurique, leur traitement. (Union médicale, n» 148, 1873.)
(2) Ossieur. Résultats de quelques essais tentés avec la diète sèche et l'oignon dans les cas d'anasarque.(Bulletin de thérapeutique, t.XLV, p. 514.)
(3) Bulletin de thérapeutique, t. XLV, p. 515. 1853.
Observation XXVIII.
Hydropisie symptomatique d'une affection cardiaque (insuffisance mitrale). — Albuminurie, phénomènes asystoliques combattus par la digitale, l'eau-de-vie allemande. Guérison de l'hydropisie au bout de douze jours de diète lactée ; guérison de l'albuminurie après deux mois du même traitement.
Observation XXIX.
Hydropisie symptomatique d'une affection mitrale. Albuminurie ; guérison de l'hydropisie après cinq jours de diète lactée. Guérison de l'albuminurie au bout de quarante-cinq jours.
Observation XXX.
Hydropisie symptomatique d'une affection mitrale, albuminurie; l'hydropisie disparait après quinze jours de diète lactée et l'albuminurie au bout d'un mois.
Observation XXXI.
Affection mitrale; pas d'albuminurie; guérison de l'hydropisie en douze jours.
Observation XXXII.
Lésions mitrales etaortiques; albuminurie; disparition momentanée de l'hydropisie qui reparaît ultérieurement ; Taibuminurie persiste mort.
Observation XXXIII.
Hydropisie avec lésion mitrale, catarrhe bronchique, empii>sème; disparition momentanée de Thydropisie après 3ept jours de diète lactée; l'albuminurie persiste; mort.
Plusieurs points importants résultent de la lectui'e de ces observations. En premier lieu, on voit que, sous Fin-
fluence du rég-ime, l'hydropisie disparaît ordinairement; nous disons ordinairement, parce qu'à une période ultime, alors selon tonte vraisemblance que la substance musculaire du cœur présente de profondes altérations, le lait reste sans action ou est insuffisant, comme Test fréquemment la dig'itale à celte période de la maladie, ainsi que le prouve l'observation XXVII, ou bien l'action sur l'œdème peut n'être que passag^ère, comme dans les observations XXXII et XXXIII. Si les phénomènes asystoliques sont très-prononcés, s'il y a urg-ence d'intervenir rapidement, il sera bon d'employer au début des moyens plus énerg'iques ou tout au moins dont l'action soit immédiate, comme dans l'observation XXX , où M. Jaccoud commença par prescrire la digitale et l'eau-de-vie allemande, pour arriver ensuite au rég-ime lacté.
En second lieu, l'albuminurie disparaît communément; si elle persiste, malg-ré un traitement prolongé, le pronostic paraît g-rave. Ainsi, dans les observations XXXII et XXXIII, les hydropisies disparaissent, momentanément du moins, l'albuminurie persiste, et dans les deux cas la mort survient.
L'insuccès prouve que les lésions cardiaques sont arrivées à leur dernière période, et l'on peut rappeler ici le mot féroce de Guy-Patin, parlant du cardinal Mazarin : « Nous le tenons enfin... Il est bydropique, il prend du lait et ne g-uérit pas. »
Il est presque inutile de faire remarquer que la médication lactée ne peut avoir aucune action sur la lésion, cause de tous les désordres, l'action est purement palliative, mais
elle n'en est pas moins précieuse puisqu'elle fait disparaître des symptômes aussi pénibles pour le malade que la dyspnée, les palpitations, l'hydropisie. La plus g-rande partie de cette heureuse influence doit être rapportée à la diurèse, mais il y a probablement une autre action qui nous échappe, nous n'en voulons d'autre preuve que la sédation des accidents cardiaques chez les sujets atteints de néphrite interstitielle alors qu'il n'y a point d'œdème.
Remarquons aussi que le lait, par sa facile dig^estibilité, convient à des sujets dont la circulation viscérale se faitd'une façon défectueuse. C'est encore à ce point de vue qu'on peut employer le même traitement dans les dyspepsies liées aux affections du cœur. Ces effets thérapeutiques sont multiples, on ne saurait les isoler et attribuer le bénéfice de la cure à l'un d'eux à l'exclusion des autres.
Ces exemples montrent bien que la division que nous avons dû adopter pour la commodité de l'exposition est en grande partie artificielle.
Pleurésie. — Dans les hydropisies g-énéralisées, brig-htiques ou autres, les épanchements séreux de la plèvre disparaissent aussi rapidement que l'anasarque. Un certain nombre d'observations nous autorisent à penser que les épanchements d'orig-ine inflammatoire peuvent ég*alement se résorber sous l'influence du rég-ime lacté. M. Siredey, M. le professeur Jaccoud et leurs élèves ont produit des faits très-concluants dont nous donnons ciaprès le résumé ;
Observation XXXIV (Siredey).
Un castrés-curieux sous ce rapport est celui d'un malade soigné en ville, atteint d'un épanchement datant de vingt-huit jours et montrant une ténacité désespérante; diurétiques et drastiques de toutes sortes et à toutes doses avaient été épuisés. La thoracenlèse avait été proposée depuis plusieurs jours et repoussée d'abord; puis, on se préparait à passer outre et à la pratiquer, lorsque M. Siredey songea à faire prendre le lait. Seulement, cette fois, comme l'homme était gros mangeur, il lui sembla qu'on aurait plus de prise en lui imposant au début une diète absolue, à laquelle il se soumit docilement, parce qu'il sentait toute la gravité de son état et la menace de l'opération. Ici, comme chez les albuminuriques, dès le troisième jour, diurèse; la dyspnée diminua, en quelques jours rétablissement complet (1).
Observation XXXV (Lemoyne, p. 43).
Pleu.'ésie à début brusque, traitée par la diète lactée et guérie après douze jours de traitement.
Observation XXXVI (Lemoyne, p. 42).
Pleurésie à début aigu, traitée par la diète lactée, guérie après quatorze jours de régime.
Observation XXXVII (Lemoyne, p. 41).
Pleurésie à début aigu, traitée par la diète lactée et guérie après dix jours de régime lacté.
Observation XXXVIII (Lemoyne).
Pleurésie à début franchement aigu, guérie en quinze jours par la diète lactée. Durée totale de la maladicj deux mois.
La lecture de ces diverses observations fait penser que le rég>ime lacté réussit dans les épanchements aig'us,
(I) Journal de médecine et de chirurgie pratiques, 1872, p. 105.
alors que les phénomènes du début sont dissipés. Comme le fait remarquer M. le professeur Jaccoud. il faudrait s'abstenir de l'instituer s'il y avait dyspnée considérabL?, menace de suffocation ; la thoracentèse est alors formellement indiquée, la diète lactée exigeant toujours un certain nombre de jours pour produire son effet.
 scite. — Lorsque l'hydropisie ascite existe avec une infiltration g-énérale, lorsqu'elle est liée à une affection du cœur ou du rein, elle disparaît avec les autres épanchements, sous l'influence du régime.
En est-il de même des ascites liées aux affections du foie? Ghrestien a affirmé que l'ascite g-uérissait parfaitement par le rég'ime lacté, mais ses observations sont trèsdéfectueuses au point de vue du diag'nostic.
Karell et Pécholier parlent dans le même sens. Pour nous, nouspartag-eons complètement l'opinion de M. leprofesseur Jaccoud, et nous croyons, qu'en pareille occurrence, l'effet produit est nul ou de peu d'importance. « J'ai été, écrit-il, beaucoup moins heureux que Karell et Pécholier, car je n'ai pas réussi une seule fois^ quelque insistance que j'aie apportée dans lamédication, quelque patience qu'aient montrée les malades... Quant à l'ascite de la sclérose du foie, je ne compte plus les revers; je n'ai pas eu un seul succès. )^ (Jaccoud, loc. cil., p. 807.)
L'observation suivante, empruntée au même auteur, montre bien l'insuffisance du rég-ime dans les cas d'ascite liée aune altération du péritoine.
Observation XXXIX.
X..., jeune fille de 16 ans, qui est encore dans notre service, (salle Sainte-Claire, no 5), qui est affectée d'une ascite énorme due à une tuberculose péritonéale. Depuis le 2 mars jusqu'au 22, elle a subi le régime lacté dans toute sa rigueur; à plusieurs reprises, la diurèse a montré par sa quantité qu'elleétaitfavorablement influencée par la médication, car elle est arrivée jusqu'à 2500 grammes, avec une densité de 1009; néanmoins, le mars, en raison de l'imminence delà suffocation, j'ai 6ù. faire la ponction de l'ascite; elle s'était constamment accrue pendant la durée du traitement. Plus tard, cete jeune fille a succombé, et l'autopsie a démontré la justesse du diagnostic.
Le rein est la voie principale d'élimination des poisons introduits dans i'org-anisme ou des matières excrémentitielles (à une certaine dose, elles peuvent être considérées comme des poisons).
Le lait, en aug-mentant la sécrétion urinaire, opère une sorte de lavag'e des org-anes, et permet l'élimination des substances qui y sont retenues par le fait d'une élimination rénale insuffisante. On comprendra mieux ce mode d'action après l'exposé qui va suivre.
Urémie. — Lorsqu'on lie à un animal les deux uretères, ou lorsque, chez l'homme, les deux canaux sont oblitérés, il ne tarde pas à se produire une série de phénomènes graves, rapidement mortels, connus sous le nom d'urémie. C'est un véritable empoisonnement, .dû au défaut d'élimination des matières excrémentitielles. Quelles substances sont plus particulièrement la cause des accidents? c'est là un point fort discuté, et que nous n'avons pas ici à dé-
velopper. Les mêmes effets peuvent se produire quand la sécrétion rénale est non plus supprimée, mais insuffisante, comme dans les diverses espèces de néphrite. Le rég-inie lacté préviendra ces accidents par son action diurétique. Il convient surtout dans les cas d'urémie lente; « dans l'urémie aig-uë, il est nécessaire de faire appel à des moyens plus énerg-iques, d'une action plus rapide ; les premiers dang-ers conjurés, on prescrira le rég"ime lacté.
Chez un malade dont M. Jaccoud a consigné l'histoire dans sa Clinique de T hôpital Lariboisière^le bénéfice qu''il est possible de retirer du rég-ime lacté est évident, ainsi que cela ressort du passag-e suivant de l'observation, relatif à l'état du malade plusieurs jours après l'institution du traitement : « Il est bon de remarquer que la densité n'a pas diminué d'une manière proportionnelle à l'aug^mentation quantitative de l'urine, ce qui prouve que nous n'avions pas seulement une simple diurèse aqueuse, et que le liquide éliminé conservait les caractères et la sig*nifîcalion de l'urine véritable. »
Si, outre les faits précédents, le lecteur veut bien se rappeler que le lait est utile dans les dyspepsies urémiques, les troubles cardiaques, les hydropisies liées aux néphrites, qm'il diminue ou suspend l'albuminurie, qu'il paraît modifier les lésions rénales, les lésions oculaires, on concevra que le rég*ime lacté est le traitement par excellence des inflammations des reins.
Ictère grave. — L'ictère grave est un état patholog-ique tout à fait comparable à l'urémie. Dans l'un et l'autre cas, il s'agit d'une véritable toxémie due à la rétention de cer-
tains produits excrémentiliels de nature encore indéterminée; il existe cependant une différence considérable : l'oblitération des uretères amène rapidement des accidents gTaves et mortels, celle du canal cliolédoque donne lieu parfois à des accidents redoutables (ictère gTave), d'autres fois elle est supportée pendant une longue période. On a supposé pour expliquer ces derniers faits que l'élimination de la substance toxique pouvait avoir lieu par les reins (1). « En admettant comme vraie celte hypothèse, on comprend que les accidents de cette maladie se montreront plus ou moins rapidement, et avec plus ou moins d'intensité, suivant que les org-anes charg*és d'éliminer les produits anormaux introduits dans le sang" seront plus ou moins altérés. Supposons, par exemple, que les reins soient sains ou n'aient subi aucun trouble fonctionnel, ces produits pourront être rejetés au dehors en grande partie en dissolution dans l'urine. Tl se fera ainsi une réparation relative du sang- qui pourra retarder ou même empêcher les accidents de l'ictère grave. Si ces org-anes, au contraire, ont subites altérations du mal de Brig'ht, l'élimination deviendra insuffisante; les principes de désassimilation s'accumuleront dans le sang-, les phénomènes caractéristiques de l'ictère grave se manifesteront fatalement et la marche de la maladie sera plus rapide (2). » La conclusion thérapeutique de ces théories est qu'il faut exciter la sécrétion rénale, chercher à déterminer une polyurie. Dans
(1) Voir l'exposé complet de cette théorie dans: Vulpian. Leçons sur l'ictère, in journal l'Ecole de médecine. - Decaudin. Concomitance des maladies du foie et des reins. Thèse de Paris, 1878.
(2) Vulpian. Loc. cit., p. 460.
une observation de M. Ch. Bouchard, on Tobtint g-râce au régime lacté. Elle concerne un malade atteint d'atrophie jaune aig^uë du foie; les urines, à un moment donné, ne présentaient plus que 8 g-r. 5 de matières extractives par litre; g'râce au rég-ime lacté, on put provoquer la polyurie et celle-ci fut vraisemblablement la cause de la g-uérison.
Nous ne pouvons, en raison de son étendue, rapporter l'observation de M. Bouchard, nous eng-ag-eons d'autant plus vivement ceux que ces faits intéressent à la consulter, que la quantité des urines, leur densité, la proportion des divers matériaux sont notées jour par jour dès le début de la maladie avec le soin que sait apporter l'auteur à ce g-enre de recherches (1).
Le vif intérêt que présentent toujours les recherches de palhologne comparée nous eng-ag-ent à publier le cas suivant d'ictère observé sur un chien et traité par le rég*ime lacté, nous le devons à l'oblig-eance de notre ami le D-" Terrier, ag-rég-é de la Faculté.
Observation XL.
Épagtieul noir, âgé da 4 ans, est atteint d'ictère, maladie assez mal connue des vétérinaires, semblant se rapprocher de l'ictère grave.
L'étal pjénéral de l'animal est rapidement très-mauvais, il peut à peine se soutenir sur ses membres, les yeux sont enfoncés dans l'orbite et cachés par la paupière, La respiration est embarrassée, le pouls tiliforme, l'ictère très-intense, non-seulement sur la muqueuse,
(1) Atrophie jaune aiguë du foie; augmentation de l'urée au début de la maladie; diminution considérable de l'urée coïncidant avec des accidents «raves; polyurie; guérison. (Observation recueillie à l'hôpital de la Charité, par M. Joseph Michel, externe du service; service de M. Ch. Bouchard, agrégéisuppléant M. le professeur Bouillaud). (Gazette hebdomadaire, 1877, p. 34.)
Debove. '
mais aussi sur les téguments. II existe de la diarrhée, succédant à une constipation persistante.
L'animal est soumis au régime lacté exclusif, et pour faciliter la digestion du lait qui est parfois rejeté, on y ajoute un peu de bicarbonate de soude (l gramme par litre de laii).
L'état général ne tarde pas à s'améliorer et, au bout de huit jours, ranimai était parfaitement guéri d'une affection qui, presque fatalement, entraîne la mort.
Septicémie. — En se basant sur des considérations théoriques analog-ues, ne pourrait-on pas instituer le régime lacté chez des sujets présentant des accidents de septicémie et en espérer des résultats favorables? Deux observations qui nous sont communiquées par le D"" Terrier semblent le faire croire, mais on nous permettra, en l'absence de documents plus étendus, de ne pas insister sur ce point.
Goutte. — Les mêmes théories peuvent s'appliquer à la g-outte ; si on admet que la cause principale des accidents est l'uricémie, ne pourrait-on point, par ie régûme lacté, provoquer une polyurie et favoriser ainsi l'élimination de l'acide urique?
Du temps de Sydenham, ce rég-ime était employé. « Depuis ving't ans (1) on s'est mis, dit cet illustre clinicien, dans
(1) Ce traitement est plus ancien que ne le pensait Sydenham, ainsi que le montre ce passage de F. Hoffmann : « Plinius plurimos laclis usu ah articulari morbo liberatos perliibet. Cui assurgit Ceisus scribens; quidam etiam, cum asinino lacli polo, ex toto sese eluissent, in perpetuum hoc malum evaserunt. Ex recentioribus Gabriel Fonseca, Hollerius, Ballonius, Baglivius, Sydenham, Sachsa, Lewenheimb, Greiselius, Pechlinus, Doiœus, Waldsclimidt, aliique plures lac et maxime asininum arthriticorum et podagricorum solalium et sacram anchoram compluribus exemplis et accuratis observaiionibus esse affirmaul » (Loc. cit.). Dans le même chapitre, parlant du lait d'ànesse, Hoffmann dit encore : « Lac asininum specificum in podagra. » (Loc. cit., t. I, p. 450.)
l'usag'e de donner le lait aux g-outteux pour toute nourriture, en y ajoutant seulement une fois le jour un peu de pain. Le lait se prend cru ou cuit. Ce régime a mieux fait que tout le reste à la plupart d'entre eux, tant qu'ils s'y sont tenus régnilièrement ; mais dès qu'ils s'en sont écartés le moins du monde, pour retourner aux aliments ordinaires , quelque léguer et salutaires qu'ils fussent d'ailleurs, la g-outle est revenue avec plus de fureur que jamais... Mais, d'un autre côté, le lait ne convient pas à tout le monde, et pour ce qui est de ceux à qui il convient, il ne les exempte de la g-outte que durant le temps qu'ils en usent pour toute nourriture et non au delà (1). » Un médecin qui prendrait comme point de départ les recherches de Garrod ne raisonnerait pour ainsi dire pas autrement.
Nous ne donnerons point l'énumération des opinions émises par les auteurs sur le traitement de la g*outte par la diète lactée, on les trouvera au chapitre V du Traité des maladies g-outleuses de Barthez. Garrod, dont nous avons indiqué précédemment la théorie, ne consacre qu'un court passag-e à l'emploi du lait.
(( Le lait a été particulièrement vanté dans le traitement de la g'outte; il était naturel, en effet, de supposer que, g"râce à ses propriétés nutritives et non excitantes, il pourrait être de quelque utilité. Le rég-ime lacté a rendu de orands services dans plusieurs cas, surtout chez les individus jeunes et forts ; chez d'autres, au contraire, il acom-
(l) MéJecine pratique de Sydenham. Trad. Jault, p. 468. Paris, 4774.
plètement échoué, et chez les vieillards, il pourrait être fort nuisible (1). »
L'auteur, on le voit, croit que le lait peut être utile par ses propriétés nutritives et non excitantes, il ne parle point de son action diurétique, et cependant nous lisons dans le même ouvragée (2) :
« L'eau elle-même est incontestablement déjà un ag-ent thérapeutique puissant, peut-être trop nég'ligé de nos jours, et qui peut rendre de g-rands services. Si l'eau est ingérée alors que l'estomac se trouve à l'état de vacuité, les veines l'absorbent rapidement, puis les différents organes sécréteurs dont elle excite les fonctions l'éliminent presque aussitôt. Indépendamment de l'eau excrétée en excès, certaines matières qui autrement eussent été retenues dans l'org-anisme sont alors entraînées au dehors, et le sang se trouve ainsi purifié... De nombreuses obsertions me portent à admettre que l'eau, administrée abondamment à certaines heures de la journée, diminue la formation de l'acide urique dans l'org-anisme, et favorise en même temps l'élimination de cet acide par les reins. »
Le régime lacté n'est guère actuellement employé dans le traitement de la g*outte, aussi croyons-nous utile de publier l'observation suivante qui nous est co nmuiiiquée par M. Siredey, elle montrera que cette médication a peutêtre été trop nég'lig'ée de nos jours :
(1) Garrod. La goutte, sa nature, son traitement, Trad. Ollivier, avec notes de M. le prof. Charcot. Paris, 1867, p. 5-20.
(2) Garrod. Loc. cit., p. 478.
Observation XLI.
M. H..., négociant, actuellement âgé de 72 ans, est d'une bonne constitution et d'un tempérament lymphatico-nerveux. Chez ses ascendants et ses collatéraux on trouve des accidents de goutte et de 'iancer.
A i8 ans, il a été pris pour la première fois de douleurs articulaires qui se sont reproduites à peu près une ibis chaque année, d'abord dans les petites articulations des pieds, et plus tard dans celles des doigts des mains, et enfin des poignets et des genoux. Chaque attaque durait de 20 à 40 jours, et en dehors d'elles la santé était excellente, jamais, d'ailleurs, les douleurs n'ont présenté une acuité extrême, ce qui tient peut-être à l'usage, je devrais dire à l'abus inouï que le malade faisait du purgatif Leroy et de la liqueur Laville. Insensiblement les pieds et les mains se sont déformés, et à partir de 1871, les douleurs sont devenues pour ainsi dire continuelles, au point de ne plus permettre au malade de sortir, pendant des mois entiers. En même temps l'état général s'est altéré, et les signes d'une anémie profonde ont apparu. Toutefois ce n'est qu'en 1876 que la persistance des douleurs et la tuméfaction des pieds et des genoux ont forcé le malade à ne plus quitter son lit ou son fauteuil. De même les articulations des doigts et des poignets, douloureuses et notablement déformées, n'ont plus permis l'usage des mains.
Tel était l'état de M. H... quand, le 26 janvier 1877, je fus appelé à lui donner des soins d'une manière suivie. Aux douleurs de goutte habituelle se joignait alors une cystite avec alcalinité des urines. Je prescrivis Tusage du lait, et comme le malade s'en accommoda trèsbien, il en continua l'usage jusqu'à ce moment, c'est-à-dire pendant quinze mois. Ajoutons que l'appétit est très-peu prononcé, et que le malade est très-sobre; le lait constitua donc la plus grande part de son alimentation.
Or, depuis un an, les douleurs et la tuméfaction articulaires ont disparu progressivement; les doigts ont récupéré le mouvement, et depuis 3 mois, le malade se sert lui-même à table; les genouxsont aussi redevenus mobiles, les pieds ne sont plus tuméfiés, et depuis un mois à peu près, M. H.., avec l'aide d'un bras, peut aller et venir dans son appartement, après avoir été complètement perclus pendant plus de deux ans.
Notons enfin que le malade, plein d'aversion pour les drogues après
en avoir fait un abus si déplorable pendant plus de trente ans, n'a pris, depuis (luinze mois, d'autres médicaments que des purgatits salins pour combattre sa constipation, et quelques grammes de salicylate de soude Tété dernier; mais, à cause des bourdonnements et des tintements d'oreille, survenus après trois ou quatre jours de ce médicament, il fut abandonné et n'a pas été repris.
En consé(iuence, je crois pouvoir rapporter à l'iitfluence du régime lacté l'amélioration considérable survenue dans les accidents causés parla goutte.
Cette observation, très-intéressante, est bien faite pour encourag-er les médecins à recourir de nouveau à une médication fort en honneur au siècle dernier et tombée en discrédit, nous ne savons pour quelle cause.
Si la g-outte est compliquée d'altérations rénales, le rég-ime lacté serait particulièrement indiqué; nous n'avons rien à ajouter à ce qui a été dit au chapitre des néphrites ; il pourrait l'être égNilement dans les dyspepsies, si fréquentes, qui reconnaissent la même cause.
Gravelle urique. — La diathèse urique peut exister en dehors de la g-outte; elle peut, par exemple, ne se traduire que par des accidents de g-ravelle; par des raisons identiques à celles que nous venons de développer, la diète lactée trouve encore son emploi. « 11 est bien possible que, dans ces conditions, le processus nutritif reste vicieux et que Torg-anisme continue à produire de l'acide urique en excès; mais la surabondance d'eau maintenue dans l'urine par le lait assure la solution de cet élément, et la g'ravelle ne reparaît pas (1). » Le traitement devant être continué pendant fort long'temps, ce régime exclusif serait fort
(l) Jàccoud. Loc. cit., p. 850.
pénible, beaucoup de malades s'y refuseraient; le rég-ime mixte, quoique moins efficace, sera très-utilement conseillé.
La même médication rendra encore ici des services par une action purement mécanique, en lavant, en désobstruant, pour ainsi dire, les canalicules nrinifères, et permettra d'éviter la série d'accidents qui peuvent résulter de la présence de sables ui atiques dans les voies urinaires. M. Jacooud croit cependant qu'il faudrait s'abstenir, si le malade était sous le coup de douleurs néphrétiques, par crainte de les provoquer en déterminant l'eng-ag'ement des calculs dans les uretères.
Intoxication saturnine. — Dans tous les états pathologiques que nous venons d'étudier, le lait pai'aît favoriser l'élimination de substances nuisibles formées dans l'org-anisme ; il ne l'est pas moins lorsqu'elles viennent du dehors dans les empoisonnements chroniques. Déjà Tanquerel avait dit à propos de l'intoxication saturnine : •< Le lait, employé comme boisson et comme aliment, produit souvent de bons effets. Plusieurs ouvriers se préservent des maladies de plomb ou en éloig-nent considérablement les attaques, en faisant un usag-e habituel d'une alimentation lactée (Ij. » M. Didierjean a publié dernièrement sur le même sujet une note intéressante (2). Parmi les ouvriers d'une fabrique de minium, deux n'avaient jamais présenté d'accidents saturnins; on apprit qu'ils buvaient tous les
(1) Tanquerel. Traité des maladies de plomb, l. 11, p. 495, 4839.
(2) Didierjean. Sur l'emploi du lait comme préservatif des affections saturnines. (Çomptes-rendus, 1870, et Bulletin de thérap., t. LXXIX, p. 191.
— lOi —
jours, à leurs repas, en g-uise de boisson, une quantité de lait assez considérable. On prescrivit dès lors le lait aux autres ouvriers, on le donna même g'ratuitement, et, depuis dix-buit mois que ce rég"ime a été suivi, on n'aurait pas vu un seul ouvrier malade dans cette fabrique de minium.
Si le lait a une action aussi évidente que l'annoncent les observations que nous venons de rapporter, il les doit vraisemblablement à son action diurétique ; si, comme l'affirment MM. Mayençon et Bergeret (1), on trouve du plomb dans les urines, si le rein est la voie d'élimination de ce métal, g-râce à la polyurie, il ne pourrait s'accumuler dans l'économie et faire naître la série d'accidents bien connus que produit cette redoutable intoxication.
Cystite. — Parmi toutes les observations rapportées pour démontrer la possibilité de g'uérir la cystite par le rég-ime du lait, celles de Johnson nous paraissent les plus probantes. Johnson a vu ég-alement des catarrhes de la vessie, occasionnés par la présence de calculs, améliorés par le même rég-ime, et il en conclut qu'il conviendrait pour préparer les malades à subir les opérations de lithotritie.
Observation XLII.
Cystite datant du mois de mars 1874, traitée en janvier 1815; cause inconnue; urines purulentes; régime lacté. Au mois de septembre, la malade était guérie; s'il survenait de temps à autre quel-
(1) Mayençon et Bergeret. Recherches du plomb dans les excrétions, Lyon médical, 1873, vfi 7, p. 434.
ques accidents, il suffisait de reprendre le régime pour Ifts l'aire disparaître.
Observation XLIII.
Snjet âgé de 48 ans. Cystite consécutive à une blennorrliagie datant de deux ans; guérison complète par le régime lacté.
Observation XLIV.
Yessie irritable; mictions répétées sans urines purulentes ; guérison qui perMSte malgré la reprise du régime ordinaire.
M. Je professeur Jaccoud avait déjà sig-nalé des faits analog-ues, et cite deux cas de cystite muco-purulenleg*uéris par la diète lactée; enfin, M. le D"" Terrier nous a communiqué une observation recueillie à l'hospice de Bicêlre, dans son service, oij le bénéfice du rég-ime ne fut pas moins évident.
Comment expliquer ces g'uérisons : par la polyurie lavant les surfaces m.alades ou diluant les matières irritantes de l'urine, ou bien par les propriétés spéciales que prendrait cette excrétion sous l'influence du rég-ime? Nos connaissances physiologiques actuelles ne nous permettent pas d'émettre un avis sur ce point, ou plutôt encore elles permettraient, vu leur insuffisance, toutes les hypothèses.
Blemiorrliagie. — L'action du rég*ime laclé dans la blennorrhag-ie (Jaccoud) n'est pas moins obscure; on signale cependant, en pareille circonstance, un apaisement rapide et complet des accidents initiaux. Winternitz (loc.
cit.) aurait obtenu six cas de g'uérison dans les mêmes conditions.
Nous croyons avoir exposé les principales indications du rég^ime lacté, passé en revue les divers états patholog-iques où il paraît avoir une action utile et démontré qu'il constitue un des moyens d'action les plus précieux dont dispose la thérapeutique. Puisse notre travail engag-er les médecins à essayer plus souvent une médication d'une utilité aussi incontestable et qui serait peut-être plus employée, si, au lieu d'être constituée par un aliment usuel, elle l'était par une substance sortant d'une officine.