‹ Du Rhin à FontainebleauChapitre 8 sur 8 · Koch · texte numérisé non relu

Koch

nuit venue, leur colonne, serrée et silencieuse, s'ébranla sur Paris, et traversa, d'un pas ferme et résolu, la forêt impériale. Ces chênes séculaires, ces arbres gigantesques, au milieu desquels s'écoulaient ces vétérans, dévoués à une mort presque certaine, le clair de lune qui grandissait tous les objets, ajoutaient à cette marche guerrière je ne sais quoi de majestueux et de solennel. Une taciturnité farouche et menaçante régnait, dit-il, dans ces colonnes. On n'entendait que. le sourd roulement des canons, le bruit régulier des pas, et le cliquetis des sabres et des baïonnettes. D'austères réflexions préoccupaient ces guerriers, échappés à tant de batailles. On voyait leurs regards, sombres et sévères, se fixer, par intervalles, sur plusieurs batteries d'obusiers qui marchaient au milieu d'eux. Il était évident que, l'esprit frappé et le cœur plein du terrible serment qu'ils venaient de prêter, ils s'apprêtaient, dans un recueillement héroïque, à périr, ou à venger l'Empereur et l'Empire, et à terminer leur carrière devant les murs ou sous les décombres sanglants de leur capitale ! » Dévouement sublime, m.ais que le désespoir de plusieurs de nos chefs, le spectre de la capitale saccagée et des proscriptions qui suivraient, et la crainte de ne jamais obtenir la paix, rendirent inutile.

En effet, partout ailleurs, devant, derrière eux, et même au quartier impérial, en ce moment-là même, tout se dissolvait. L'Empire, fondé sur l'armée, manquait dans sa base : il s'écroulait ! ses ressorts, depuis trop longtemps trop tendus, se brisaient enfin, jusque dans les mains mêmes de l'Empereur !

En avant d'eux, à Essonne, ce fut le duc de Raguse. Sa défection se décida, vers cinq heures du soir, le 3 a\Til. Ce même 3 avril, vers la m.ême

heure, et dans Fontainebleau, une révolte intérieure, dans le palais même, imposa à l'Empereur sa première abdication. Enfin, en arrière, et sur TYonne, à hauteur de Montereau, le même soir de ce même 3 avril, et à la même heure, dans les corps d'Oudinot, de Gérard et de Macdonald, le cri de la paix retentit et l'obéissance cessa.

Leurs soldats venaient de traverser, nuit et jour, un pays dévasté. Les malheureux, affamés, presque nus, couvraient la route de malades et d'hommes épuisés et débandés. Les meilleurs, au bout de leur courage, se traînaient encore, mais en maudissant l'éternité de la guerre, en murmurant que c'était trop ; que toutes le forces humaines étaients dépassées ; qu'il fallait la paix ; qu'il était temps de faire connaître à l'Empereur leur détresse.

Au milieu de ce découragement et d'une halte de six heures, le bruit de la prise de Paris s'était répandu. A cette nouvelle, un accès de rage ou de douleur exalta ou consterna chacun, suivant son caractère. Dans ces transports le dépit domina ; il tourna contre Napoléon, qu'on accusa de ce gi'and revers, de cette honte nationale. Leur cause dès lors leur paraissant perdue, ils croyaient, du moins, la paix infaillible, quand on reçut, au contraire, l'ordre de continuer, d'avancer, en toute hâte, par Fontainebleau, sur la capitale. Mais leur dernière marche forcée pour sauver Paris, et dont le but était manqué, avait tout achevé : il n'était plus resté d'énergie que pour désobéir !

Ces chefs avaient blâmé cette tardive manœuvre. Ils n'avaient point été écoutés quand, à Saint- Dizier, ils avaient proposé de concentrer la guerre en Lorraine, et, le surlendemain, de se rallier à tout ce qui restait de forces dans le midi de la France. Il n'y eut point là trahison comme à

Essonne, mais mécontentement, mais épuisement absolu, mais désespoir et irritation de la prise de la capitale. L'ordre de marcher contre elle révolta. On se refusa à la punir du malheur des armes. L'impérieux besoin de la paix était au fond de tous les cœurs. Pourtant ils n'abandonnaient pas la cause Impériale, mais le temps semblait venu, la Fortune avait prononcé, et l'on mit des conditions à l'obéissance.

Il fallait que ce découragement fût universel et insurmontable, puisque ce fut Gérard, jusque-là le plus ferme et le plus ardent, qui se vit forcé de le déclarer. Il vint avertir Macdonald, « qu'on n'obéissait plus; que les armes tombaient des mains; qu'il n'était plus possible de continuer ; qu'il fallait dire à l'Empereur la vérité ; qu'enfin c'était au nom des généraux des trois corps d'armée, qu'il le suppliait de lui déclarer : que tous se refuseraient à marcher contre Paris, ne voulant pas ajouter à tant de sacrifices celui de la destruction de cette ville ! » Macdonald répondit : <^ Eh bien, je m'en charge ! Marchons à Fontainebleau, et la guerre finira ! t

Il était environ six heures du soir. Vers cette même heure, dans Fontainebleau, une autre scène, bien autrement grave et décisive, éclatait chez Napoléon lui-même. Car, encore ime fois, tout fut simultané : désobéissance sur l'Yonne; révolte dans le palais ; défection sur l'Essonne ; tout se rompit à la fois, et de toutes parts, sans que l'on se fût concerté, tant étaient universels et l'épuisement, et le désespoir de n'avoir pu défendre la capitale, et la répugnance pour l'ordre de marcher contre eUe !

La Garde seule, en ce moment, obéissait. Le château de Fontainebleau, à l'exception ^ de plusieurs chefs, de quelques postes, et des officiers

attachés à Napoléon, était resté désert. Ces chefs étaient réunis dans un salon voisin de l'appartement de l'Empereur. Un profond découragement abattait les uns, une vive irritation exaltait les autres. Quant à ceux-ci, les nouvelles de Paris, les paroles d'abdication de la veille, et en sens tout contraire cette harangue, de ce joiu* même 3 avril, qui venait d'annoncer la guerre à outrance, une guerre vengeresse et désespérée, sans en indiquer le terme, tout les excitait. Il en faut convenir, dans une telle extrémité, lorsqu'au cœur de ces grands personnages, l'honneur, l'orgueil, le patriotisme humiUés, tout saignait cruellement, du moins eût-il fallu avec eux quelque épanchement, quelque explication sur le seul espoir qui restait encore, celui de forcer la Coahtion à l'abandon de sa conquête, en manœuvrant sur sa ligne d'opérations. Mais, soit fierté dans son malheur, soit défiance au milieu de l'ébranlement d'ime révolution commencée. Napoléon s'isola peut-être trop de ces chefs qui l'entouraient ; il se renferma trop dans les hauteurs du commandement, et, continuant à exiger une trop passive obéissance, il laissa, en eux, la grande voix de Paris dominer la sienne.

Pendant que, à l'écart de ces chefs réunis, Caulaincourt, la tête entre ses mains, demeurait absorbé dans ime consternation silencieuse, d'autres parlaient avec emportement : « Jusqu'où l'Empereur prétend-il donc les conduire ? Qu'espèret-il désormais ? N'a-t-il pas assez, de ses propres mains, creusé l'abîme ? Faut-il donc joindre encore à tant de guerres étrangères la guerre civile ? se faire de tous des ennemis, même de ses compatriotes ? porter le fer et le feu dans le sein de la capitale ? Et pourquoi enfin, pour ime cause perdue ! » Alors, s'échaufïant de plus en plus, l'un d'eux s'écria : « Que c'en était trop ; qu'il en fallait

finir; que se soumettre plus longtemps, ce serait pousser jusqu'à la servilité l'obéissance ; qu'il s'agissait ici de tout compromettre ; que l'Empereur n'avait pas le droit de tout entraîner ainsi dans sa chute ; que, lui déchu, les Alliés traiteraient avec son fils ; et quant à lui, que, ayant fait seul sa destinée, c'était à lui seul à la subir ! »

Telle fut à Fontainebleau la première scène, dont on va voir les suites cruelles, qu'au reste allait rendre inévitable ce qui se passait dans toute l'armée, à six lieues en avant et en arrière du quartier impérial, en ce même et fatal moment. La violence de cette scène fut portée si loin, que l'im déclara « qu'il saurait bien arracher à l'Empereur sa déchéance ! » Un autre même en dit bien plus !... Quant au maréchal Ney, excité par de telles exclamations, et toujours fougueux, il changea en actes ces paroles ; et, dans sa patriotique exaspération, entraînant plusieurs de ses interlocuteurs, il marcha précipitamment vers le cabinet de Napoléon.

L'Empereur était seul en ce moment. Revenu du premier choc du rapport de Caulaincourt, il avait repris un nouvel espoir. Son plan était* arrêté : son quartier général, indiqué à Monlignon ; l'Essonne devait marquer le front de son armée ; il n'aurait pas eu là cinquante mille hommes, contre plus de cent mille ; mais les Coalisés allaient être contraints de combattre et à la fois de garder Paris ; oseraient-ils affronter im échec, en avant du plus dangereux défilé, celui d'une viUe aussi grande et aussi populeuse ? D'autre part, l'élan de sa Garde, à la nouvelle d'im essai de contrerévolution, semblait lui répondre du dévouement de toute l'armée à une cause commune à tous, quand, soudainement et sans son ordre, sa porte s'ouvre : ses lieutenants lui sont annoncés, et Ney en

tête se présente. « Sire, lui dit-il brusquement, il est temps d'en finir ! Votre situation est celle d'un malade désespéré ! Il faut faire votre testament, et abdiquer pour le Roi de Rome ! j)

L'Empereur, d'abord, soit surprise ou ménagement, ne fit que contester : il soutint qu'on pouvait combattre encore et ressaisir la fortune, un moment contraire. Mais le maréchal répliqua rudement, « que cela était impossible ; que l'armée ne le suivrait plus ; qu'il en avait perdu la confiance. » L'Empereur, indigné, répondit dédaigneusement, « que l'armée obéirait assez pour le punir de sa révolte. — Eh ! si vous en aviez le pouvoir, s'écria Ney, serais-je encore ici dans cet instant ? » Alors, lancé comme dans une charge, la voix de plus en plus haute, ses gestes même s'animant, l'Empereur s'étonna. Cette audace jusque-là inouïe, le douloureux silence des témoins, l'éloignement de sa Garde, tout l'éclaira sur sa position. Sa surprise, muette, frappa Ney : il vit qu'il avait été trop loin, car, s'arrêtant soudainement, il ajouta : « Ne craignez rien, nous ne venons pas vous faire ici une scène de Pétersbourg ! »

Mais le coup était porté ! Dès lors, et comme après un duel terminé, tout s'adoucit ; le respect pour le malheur succéda à la violence ; on se laissa congédier, et l'Empereur, trahi dans Paris, abandonné par les chefs de son armée, se résignant, prépara son abdication conditionnelle !

On verra bientôt que dès lors, convaincu de l'insuffisance de cette concession, frappé au cœur, ce fut dans cette cruelle nuit, du 3 au 4 avril, qu'il envoya des instructions pour préparer l'Impératrice à tout, même à sa mort, se décidant déjà à ne pas survivre à sa fortune.

Ces faits, que je tiens des témoins eux-mêmes, expliquent pourquoi l'Empereur, après sa pro-

clamation et le départ de sa Garde, changea si subitement et si complètement de résolution. Mais ils sont si graves, qu'après les avoir consignés, je les ai relus plusieurs fois à ces témoins \ pour m'assurer de leur entière et complète exactitude ! J'aurais voulu pouvoir les taire, mais c'eût été trahir non seulement la vérité, mais aussi Napoléon ! C'eût été laisser ajouter à son malheur l'injuste accusation d'un trop prompt abandon de lui-même et de notre cause ; découragement que l'histoire, privée de ces révélations, pourrait juger défavorablement, et dont sa mémoire subirait, à tort, le blâme !

Le 4 avril, vers onze heures du matin, Ney, Berthier, Caulaincourt, Moncey, le duc de Bassano et le maréchal Lefebvre, étaient réimis dans la salle à manger de l'Empereur : ils y attendaient ses ordres. Napoléon parut ; sa figure était chargée de soucis. « Restez ! f> leur dit-il d'une voix brève et encore impérieuse. Puis, sans proférer une parole de plus, il déjeima précipitamment, rentra seul dans son salon, et y fit presque aussitôt appeler ces mêmes personnages, acteurs ou témoifis, excepté le duc de Vicence, de la scène décisive qui avait eu lieu la veille. Là, comme aux autres levers, on se rangea en cercle, debout, et dans une attitude immobile, attentive et silencieuse. L'Empereur, au contraire, dans une vive agitation, allait, venait,

1 Entre autres témoins de ces faits, je citerai Saint-Aignan, Fain, et le maréchial Moncey, qui maintes fois m'a certifié l'exacte vérité de toutes les paroles que renferme ce récit, assertion que les autres témoins m'ont confirmée. Quant à la part que prit à cette abdication le maréchal Macdonald, c'est sous sa propre dictée que j'en ai écrit toutes les particularités, dictée qu'après la lui avoir relue il m'a déclaré être de la plus scrupuleuse exactitude.

Ai-je besoin d'ajouter ici que, pour tout ce qu*on a lu, comme pour tout ce qui reste à lire dans ces Mémoires, c'est avec le même soin et le même scrupule que j'ai procédé ?

à grands pas, ses regards fixés à terre, se débattant intérieurement contre la nécessité, et ne pouvant s'arracher à lui-même le cruel aveu de sa défaite !

Cette lutte muette était douloureuse ; elle dura trois minutes. Enfin, relevant brusquement la tête, il parcourut des yeux ces grands officiers, évita ceux de Ney, s'arrêta devant le maréchal Moncey, et, regardant Caulaincourt : « Eh bien, oui, s'écriat-il avec effort, puisqu'ils ne veulent plus traiter avec moi ; puisque ma résistance serait cause d'une guerre civile, je saurai me sacrifier au bonheur de la France : j'abdiquerai ! »

A ces mots, Moncey se précipita, saisit sa main, la baisa, et lui dit : «Ah, Sire, vous sauvez la France ! Recevez mon tribut d'admiration et de reconnaissance ! » Puis, comme l'Empereur le regardait avec surprise, il ajouta : « Ne vous y méprenez pas; c'est mon sentiment, Sire; mais ordonnez, et partout où vous le voudrez, je n'en suis pas moins prêt à vous suivre ! » Ce second mouvement, digne du cœur de Moncey, frappa moins l'Empereur que le premier cri de ce maréchal. Il appela Fain, reçut de sa main le projet d'abdication, et le remit au duc de Vicence.

Ce ministre, après l'avoir lu, déclara d'une voix triste et ferme, que cette abdication était insuffisante, que les Alliés la rejetteraient ; et il indiqua les conditions sans lesquelles il était inutile de la présenter à l'empereur Alexandre. Napoléon les combattit ; il se refusait d'y souscrire, lorsque Ney, silencieux jusque-là, mais l'œil ardent, rentra dans son agitation de la veille, et s'écria « que le temps pressait, qu'il fallait se hâter ; qu'il n'y avait plus im instant à perdre ! » L'Empereur céda : il s'approcha d'une console, modifia de sa main l'acte fatal et le remit à Fain pour le transcrire ; le duc de Vicence, l'ayant de nouveau pai'couru, s'écria

avec quelque impatience «que cela encore ne terminerait rien ; qu'il ne voyait là qu'une matière à des discussions nouvelles ! »

Il fallut que notre malheureux Empereur se soumît à reprendre une seconde fois ce triste papier. Alors il rentra dans son cabinet, et en ressortit bientôt, avec une troisième rédaction. « Tenez, dit-il sèchement à Caulaincourt, la voici, et pour cette fois telle qu'elle restera, je n'y changerai plus rien ! » Le duc de Vicence lut alors, à haute voix, l'acte suivant :

« Les Puissances alliées ayant proclamé que l'Empereur Napoléon était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'Empereur Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu'il est prêt à descendre du trône, à quitter la France, et même la vie, pour le bien de la Patrie, inséparable des droits de son Fils, de ceux de la Régence de l'Impératrice, et du maintien des lois de l'Empire. — Fait à Fontainebleau, le 4 avril 1814. »

Il achevait cette lecture lorsqu'on annonça les ducs de Reggio et de Tarente. Macdonald venait d'arriver à Fontainebleau, et, sans le laisser respirer, les états-majors réunis, toujours décidés à exiger la fin de la guerre, étaient venus l'assiéger dans son quartier. En même temps, une lettre de Paris lui avait été remise. L'adresse portait : Au maréchal Macdonald, duc de Raguse. L'erreur en était évidemment volontaire. Marmont avait ouvert cette lettre à Essonne. Elle était d'un ancien ami de Macdonald, de Beurnon ville, membre du Gouvernement Provisoire. Elle annonçait la déchéance de l'Empereur et de sa famille ; le rappel des Bourbons ; l'espoir de la constitution anglaise pour la France ; enfin, la confirmation dans leurs grades de tous les officiers de l'armée française.

La chambre du maréchal était remphe de gêné-

raux et d'officiers d*état-major. Ils le pressaient de marcher au château à leur tête, et d'y accompHr sa promesse. Soit franchise qui lui était naturelle, soit précaution contre le danger qu'il allait affronter, ou qu'il ne se crût point le droit de taire la vérité à ses compagnons d'armes, il leur livra cette lettre, et en autorisa la lecture. Elle accrut la résolution universelle. Ils avaient hâte d'en finir, trop pressés de s'assurer, à tout hasard, du repos du jour, sans songer assez aux humiliations et aux regrets du lendemain.

Macdonald, cédant à leurs solHcitations, sortit enfin, et tous, fort échauffés, le suivirent. A chaque pas, ce cortège grossissait et l'accompagnait en tumulte. Le maréchal voulut vainement s'en débarrasser : il arriva ainsi jusqu'au pied du grand escalier, où, se retournant, il commanda qu'on s'arrêtât, qu'on l'attendît, qu'on le laissât monter seul ; ajoutant qu'il suffirait, qu'autrement cela ressemblerait à une émeute d'officiers, et il en montra l'inconvenance.

Tous, comme lui, ignoraient qu'en ce moment même, à quelques pas d'eux, tout se terminait. Ils répondirent que, puisqu'il allait s'exposer pour eux, ils ne l'abandonneraient pas dans ce péril; qu'ils voulaient le suivre jusqu'au bout, pour le soutenir. Ce fut seulement dans le palais que, s'arrêtant enfin, ils se dispersèrent dans le vestibule et dans la galerie voisine des appartements de Napoléon. Quant à lui, la tête haute, l'air déterminé, car telle était sa contenance habituelle, et accompagné du duc de Reggio, il entra sans hésiter chez l'Empereur.

Ce fut Napoléon qui, le premier, lui adressa la parole. Ses premiers mots furent insignifiants. Macdonald répondit : « Bien, Sire, mais bien cruellement affecté, bien malheureux que le sort

des armes nous ait refusé le dernier honneur de combattre devant Paris, et de nous faire tuer en défendant contre une si grande infortune notre capitale ! j> L'Empereur convint de cette triste vérité. Puis il demanda où étaient ses trois corps, et dans quelles dispositions il les avait laissés. «Ils arrivent, répliqua Macdonald, mais bien décidés. Sire, à ne point marcher contre Paris. Je viens, en leur nom, vous le dire ; je viens vous déclarer, quel que soit le parti que la capitale ait pu prendre, que nul de nous ne tirera son épée contre elle, que pas un de nous ne la rougira du sang d'un seul de nos compatriotes ! »

L'Empereur se récria, protestant, « que telle n'avait jamais été sa pensée, j> et demandant <? pourquoi on lui supposait un projet aussi cruel ? j> Le maréchal répondit : <^ Que c'était le bruit général ; que l'armée en était révoltée ; qu'on y disait que c'étaient assez de malheurs ; et qu'on s'y refusait à faire de Paris une seconde Moscou ! f>

Ici, Napoléon, se récriant plus encore, l'interrompit, s'indignant « d'une si odieuse supposition, en demandant la cause, et y opposant ses soins, son amour constant pour sa capitale, et tout ce qu'il avait fait pour elle. ^ — « Mais, Sire, reprit Macdonald, Votre Majesté sait-elle bien tout ce qui s'y passe ? )> A quoi, l'Empereur ayant répondu « qu'il savait les Alliés résolus à ne plus traiter avec sa personne, » le maréchal, en lui présentant la lettre de Beumonville, ajouta « que ce n'était pas tout, et que malheureusement cette lettre lui en apprendrait bien davantage. i> Napoléon la reçut sans empressement, sans émotion, son sacrifice étant fait, et s' attendant à tout. Il la parcourut avec le même calme, demanda qui en était l'auteur, et si le maréchal consentait à ce qu'il la fît connaître. Alors, sur la réponse franche du duc de

Tarente, que déjà il l'avait communiquée à son quartier général ; qu'évidemment, d'ailleurs, Marmont, avant lui l'avait ouverte, l'Empereur la remit à Maret, en lui ordonnant d'en faire, tout haut, la lecture. Après quoi, interpellé par Macdonald sur le parti qu'il allait prendre, il répondit : « J'ai voulu la gloire et le bonheur de la France ; je n'ai point réussi, j'abdique, et je me retire. » — <( Ah ! Sire, quelle catastrophe ! » s'écria le maréchal, d'autant plus ému que, ignorant ce qui avait précédé, et n'étant venu demander que la paix et non l'abdication, il crut cette résolution soudaine, s'en prit à sa démarche et s'en accusa.

L'Empereur, sans lui répondre, parcourut d'un regard élevé ceux qui l'entouraient. « Oui, continuat-il, je me décide à abdiquer ! Mais vous tous, consentez-vous à reconnaître mon Fils pour mon successeur, et à accepter la Régence de l'Impératrice ? t> Chacun d'eux alors, sur l'interpellation directe et successive de « Vous ? vous ? et vous encore ? d répondit affirmativement du geste et de la voix. Ma)î:donald y joignit, avec effusion, la ferme protestation d'un entier dévouement, et de tous ses efforts pour le faire partager à tous ceux qui étaient sous ses ordres. L'Empereur reprit : a Les Sénateurs, quels ingrats ! Mais vous, qui les connaissez, écrivez-leur donc qu'ils se perdent ! d Puis, il déclara qu'il choisissait les ducs de Vicence et de Raguse, avec le prince de la Moskowa, pour négociateurs. Alors enfin, les congédiant, il ajouta qu'il allait faire préparer leurs instructions ; que ses voitures les conduiraient à Paris, et qu'ils eussent à se tenir prêts à partir.

Un quart d'heure après, soit que les accents de Macdonald l'eussent touché, soit confiance dans la loyauté de ce maréchal, il le fit rappeler et lui dit : « Qu'il s'était ravisé sur Marmont ; qu'il le jugeait

indispensable en tête de son corps, puisqu'il était aux avant-postes ; » et il demanda au duc deTarcnte s'il consentait à remplacer ce maréchal dans la négociation près de s'ouvrir. Sur la réponse de Macdonald, « qu'il acceptait cette marque de confiance, et qu'il lui prouverait qu'il en était digne, » l'Empereur le congédiait, quand, le voyant prêt à sortir, il se jeta sur un canapé, en s'écriant : « Ah ! croyez-moi, marchons demain matin, et nous les battrons encore ! » Macdonald avait la main sur la porte déjà entr'ouverte ; il feignit, m'a-t-il dit, de ne point entendre, acheva de sortir, et alla rejoindre les maréchaux. Il les trouva ressaisis d'une inquiétude que ces derniers mots ne lui firent trouver que trop naturelle.

Ce qu'ils redoutaient, c'était un regret, un retour d'espoir de Napoléon, et que, en leur absence, quelque mouvement guerrier ne les compromît, ainsi que la mission qu'ils allaient remplir. Dès lors, considérant le règne de l'Empereur comme terminé, ils déclarèrent formellement au major ' général « que désormais ils représentaient seuls l'armée, et que ce n'était plus de Napoléon, mais d'eux seuls, qu'il devait recevoir des ordres. » Berthier accepta.

Ces précautions prises, leurs instructions reçues, Caulaincourt, Ney et Macdonald partent et arrivent dans Essonne. Pendant qu'ils envoient demander au prince de Wurtemberg, général de l'avant-garde des Alliés, un sauf-conduit, ils expliquent au duc de Raguse l'objet de leur mission. Dès leurs premiers mots, Marmont se trouble; à celui de Régence, son anxiété augmente, le remords le saisit : dans son angoisse, il avoue des pourparlers avec l'ennemi, une convention commencée, conclue, signée même !

Il était trop vrai, l'infortuné maréchal avait

failli ! Ce n'était ni Torgueil de sa lutte énergique du 30 mars, ni l'indignation de Tinutilité d'un si grand dévouement, qui l'avaient égaré ; tant d'efforts n'avaient point été suivis d'épuisement ; l'affront de la prise de Paris ne l'avait pas ébranlé ; dans Paris même, chez lui, pendant la nuit du 30 au 31, on croit qu'il avait été insensible aux insinuations de TaJleyrand et aux suggestions de Lafiitte en faveur des Bourbons, « de qui seuls, lui dit ce banquier, on devait attendre le salut de la France. »

Fabvier confirme cette opinion. Il dit, il est vrai, que, le combat du 30 mars terminé, et après avoir dirigé les restes des deux corps vers Essonne, étant revenu chez Marmont prendre ses ordres, il y avait aperçu Talleyrand assis seul à l'écart, et qu'il en avait reculé comme à la vue d'un mauvais présage. En ce moment, le duc de Raguse réglait, dans une pièce voisine, les conditions de la capitulation de Paris, avec les envoyés d'Alexandre. Il se peut qu'aussitôt après, ce maréchal, étant retourné près de Talleyrand, ait commencé à subir cette fascination venimeuse. Toutefois, comme à Essonne, quelques heures après, il s'en trouva séparé ; comme la défection de Talleyrand n'éclata que le lendemain au soir, et "qu'il fallut à son succès, dans Paris, les deux jours suivants, il ne semble pas que jusqu'au 3 avril ce mauvais germe, s'il fut déposé dans le cœur de Marmont, s'y soit développé. Fabvier croit donc qu'il sortit de Paris fidèle encore; du moins ce maréchal l'y laissa-t-il pour observer l'entrée de l'armée alliée dans la capitale, avec Tordre d'en rendre compte à l'Empereur.

Fabvier obéit. Ce fut le 3 avril seulement qu'il put rejoindre Napoléon sur la position de l'Essonne. L'Empereur y était revenu ce matin-là même. 15^

458 DU RmN A FONTAINEBLEAU

Pressé de questions, Fabvier se vit forcé de lui raconter, sans ménagement, les détails déplorables de la réception des Alliés par une partie de la population parisienne, à quoi TEmpereur, sans irritation, répondit : <^ Paris souffre ! Ses habitants sont malheureux, et les malheureux sont injustes I ^ Alors, avant de tourner bride sur Fontainebleau, où l'attendait, après sa harangue à sa Garde et le départ de cette élite fidèle, la scène cruelle qu'on vient de lire il indiqua le champ de bataille qu'il avait choisi, ordonnant d'y marquer les points de protection nécessaires aux forces qu'il comptait y déployer.

Ce travail achevé, Fabvier revint dans Essonne près du duc de Raguse. Il le trouva, m'a-t-il dit, au fond du jardin de son quartier général. Ce maréchal achevait d'y conférer avec un individu chauve, en habit de ville, jadis officier en Egypte sous ses ordres, et depuis ou démissionnaire ou retraité. C'était Montessuis, un émissaire des royalistes ! Marmont, quand il l'eut congédié, ne dissimula point à Fabvier la mission que cet envoyé venait de remplir. Puis, interpellant son souschef d'état-major, il lui demanda quelle réponse il jugeait convenable à des propositions de cette nature. Fabvier se trouvait, en ce moment, près d'un arbre exotique assez remarquable : « Mais, répondit-il en désignant la plus forte des branches de cet arbre, il me semble que, dans d'autres circonstances, la réponse aurait dû être là. Pourtant, au moins, faudrait-il avertir l'Empereur d'une aussi fâcheuse tentative ! » Marmont répliqua que telle était son intention ; après quoi, l'on se mit à table, où Fabvier remarqua avec peine cjue la place du chef d'état-major était vide. Sa cramte n'était malheureusement que trop fondée : en ce moment-là mêmie, la défection commençait !

Ainsi, dans cette soirée du 3 avril, partout à la fois si fatale à Napoléon, quand, sur l'Yonne et dans Fontainebleau, les autres chefs de T armée s'étaient soulevés : les premiers contre la guerre seulement, les seconds contre l'Empereur lui-même, en demeurant toutefois fidèles au roi de Rome, Marmont, livré à lui seul, et trop susceptible d'élans subits, s'était laissé entraîner bien plus loin encore ! Ébranlé par la révolution accomplie dans la capitale, et sans s'apercevoir de l'énormité de son action, il s'était laissé persuader qu'il serait le sauveur de la France, en trahissant non seulement Napoléon, mais le drapeau Français, l'armée, et l'Empire même !

Tel avait été l'objet de la mission confiée à Montessuis. Ses lettres de créance près de Marmont avaient été, avec une communication de Schwartzenberg, les premiers actes du Gouvernement Provisoire et les écrits pressants de trois personnages, deux civils, l'autre miHtaire. Tous trois étaient d'un nom et d'un mérite connus ; leurs sollicitations n'avaient eu que trop d'influence sur l'imagination vive et orgueilleuse du maréchal.

Montessuis, comme on l'a vu, était arrivé à Essonne le 3 avril, vers cinq heures du soir. Marmont venait d'expédier tous ses officiers à ses divisions avec des instructions vigoureuses. Ces ordres ne respiraient que la guerre ; le maréchal ne semblait songer à autre chose, quand Montessuis, l'abordant, s'enferma seul avec lui et le transforma. Il lui apportait : d'un côté, la certitude que désormais dans Paris tout était fini pour la dynastie impériale ; et d'autre part, avec les dépêches susdites, la proposition de traverser, à la tête de son corps, l'armée ennemie. Lui et la Normandie deviendraient le centre de ralliement d'une armée

46o DU RHIN A FONTAINEBLEAU

toute nationale. Elle achèvera la révolution ; elle décidera de la paix. Elle sauvera la France de Tanarchie, Paris du pillage, et la nation des horreurs de la guerre civile !

A cette tentation, Montessusi joignit la contagion de l'exemple : il cita cent noms remarquables, déjà engagés ; il lui remit une lettre de l'un des plus renommés. Ce général s'était déclaré ; son parti était pris ; il pressait le maréchal d'imiter son patriotisme.

On ignore la réponse du duc de Raguse, et si l'embaucheur repartit sûr de son succès. On croit qu'il n'en emporta point la certitude ; mais il avait été écouté ! Les mémoires, encore secrets, de Marmont, mémoires dont il m'a fait remettre un passage avec d'autres documents, sont, sur ce point, d'une brièveté évidemment pénible et douloureuse. Ce qui est certain, c'est que, resté seul pendant cette nuit si critique, le venin laissé dans son cœur y fermenta ; que son orgueil s'enivra du rôle qu'on lui offrait ; qu'il s'exalta d'une inconcevable illusion de patriotisme, et se décida, comme à un devoir impérieux, à la trahison qu'on lui proposait. Il en formula l'engagement, destiné à Schwartzenberg. En même temps, et pour se justifier, il écrivit à Napoléon. De ces deux lettres, l'une est connue, la seconde est encore inédite, les yeux de Marmont ayant été dessillés avant qu'il eût pu l'envoyer à son adresse; mais l'une explique l'autre, et toutes deux ici sont indispensables.

La copie de cette seconde lettre vient de m'être remise (29 juin 1837) P^^" ^^ ancien aide de camp de M. de duc de Raguse et par son ordre, ainsi qu'un passage de ses Mémoires et plusieurs autres pièces, que le maréchal a désiré qu'il m'apportât.

< Essonne, 4 avril 1814.

« Sire,

« Je vous ai servi avec dévouement depuis vingt ans, et mon zèle a redoublé avec vos malheurs ; les travaux de cette campagne le prouvent assez. Soutenu par Topinion de mon pays, mes efforts n'auraient point eu de terme, car l'adversité n'a jamais su m'effrayer. Mais, Sire, c'est contre l'opinion de la France, et tout à l'heure contre les Français mêmes, que nous portons les armes ! L'exaltation des esprits à Paris, à Lyon, à Bordeaux, à Marseille, l'universalité des sentimicnts exprimés d'une manière si véhémente, le décret du Sénat, décèlent assez la véritable opinion publique, et celle-là doit faire la règle d'un bon Français, d'un citoyen. D'ailleurs, Sire, dans quelle horrible situation sommes-nous placés ? Ou la fortune couronnera momentanément vos efforts, et alors la dévastation de Paris et la fuite de ses habitants en sont la suite ; ou elle vous est contraire, et alors. Sire, avec notre perte immédiate nous entraînons la perte du reste d'une milice, peut-être trop tôt nécessaire au salut de la patrie, et qui, combattant pour elle, alors soutenue par l'opinion, saura la sauver. C'est donc. Sire, pour la France que je me dévoue en faisant une action que mon cœur condamne, mais qui m'est commandée par le salut de mon pays. Je dois m'éloigner de vos rangs le jour où la nation vous réprouve ; mais, après avoir sauvé la Patrie, je suis prêt à vous rapporter ma tête, si vous la réclamez !

« Je n'ai séduit ni les généraux, ni les troupes dont vous m'avez confié le commandement. Tous sentent, comme moi, que la volonté de la nation

doit être leur règle, et que rien ne la rend douteuse aujourd'hui.

« Je suis avec un profond respect, Sire, de votre Majesté, etc. »

Au Maréchal Prince de Schwartzenberg. [Même date.)

«Monsieur le Maréchal, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, ainsi que tous les papiers qu'elle renferme.

<t L'opinion publique ayant toujours été la règle de ma conduite, et l'armée et le peuple se trouvant déliés du serment de fidélité envers l'Empereur Napoléon par le décret du Sénat, je suis disposé à un rapprochement entre l'armée et le peuple, qui doit prévenir toute chance de guerre civile et arrêter l'effusion du sang. En conséquence, je suis prêt à quitter, avec mes troupes, l'armée de l'Empereur Napoléon, aux conditions suivantes, dont je vous demande la garantie par écrit : 1° Les troupes quitteront l'armée avec leurs armes, artillerie, munitions, etc., et se rendront directement en Normandie, dans les lieux que je leur assignerai, et qui ne sont point occupés par les troupes alliées. Elles y resteront jusqu'à nouvel ordre, s'y reposeront, se referont des fatigues de la campagne, et ne seront qu'aux ordres de leurs généraux. 2° Dans le cas où, par suite des événements de la guerre, l'Empereur Napoléon tomberait au pouvoir des Puissances alliées, dans quelque circonstance que ce soit, sa vie et sa liberté, dans un pays qui lui serait déterminé, lui seront garanties, etc., etc. ^

Le 4 avril venu, dès le point du jour, Marmont

appelle autour de lui, dans sa propre chambre, tous ses généraux, Chastel excepté : il les harangue, il les entraîne dans sa résolution, et reçoit leurs serments, qui y sont conformes ; puis, leur ayant lu sa réponse à Schwartzenberg, l'infortuné maréchal, encore ébloui, la fait aussitôt partir, et s'engage irrévocablement, ainsi, dans une de ces actions irrémissibles, qu'un instant consomme, et qui deviennent le remords dévorant d'une vie entière !

Toutefois, vers quatre heures du soir, lorsque, entouré de l'étonnement douloureux de Ney, de Macdonald et de Caulaincoiurt, il comprit enfin l'énormité de l'action qu'il avait commise ; lorsque, sortant de son ivresse, il s'aperçut que, armée. Empereur et Empire, il avait, à la fois, tout trahi, dans son inexprimable détresse, il implora, de ses regards troublés, ses anciens amis, cherchant à quelle branche rattacher sa renommée, et se débattant vainement sur l'abîme où il la voyait près de s'engloutir ! L'un d'eux lui conseilla d'aller à Fontainebleau, jugent qu'ainsi la réponse de Schwartzenberg aux conditions mises à sa défection, le trouvant absent, l'effet en serait suspendu. Mais Marmont se sentit trop coupable, il n'osa, il s'écria : « Que déjà, peut-être, l'Empereur connaissait sa faute ; qu'il y allait de sa tête, qu'il ne pouvait la livrer ainsi ! ^ Il émut de pitié ses compagnons d'armes.

Pressé par sa conscience de rentrer dans le devoir ; entraîné par son nouvel engagement, il ne savait plus auquel entendre, qui ne point abandonner, à qui ne point manquer de parole ! L'infortuné n'avait plus que le choix des trahisons.

Il se décida enfin à se réimir aux efforts que ses collègues allaient tenter en faveur du roi de Rome. Sa détermination fut sincère, son retour complet. Il rassembla ses généraux, il leur déclara : que son

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traité avec le prince de Schwartzenberg était devenu sans objet ; qu'une négociation nouvelle, entreprise au nom de toute Tarmée, commençait ; qu'il fallait s'y rattacher ; et il leur laissa l'injonction formelle d'attendre, quoi qu'il pût arriver, son retour, et de ne faire aucun mouvement sans son ordre.

La nuit, celle du 4 au 5, et le sauf-conduit venus, Caulaincourt et les trois maréchaux étaient repartis, lorsque, arrivés à hauteur de Petit-Bourg, Marmont s'aperçut qu'on les détournait vers ce château. Alors, s'agitant violemment, il s'écria : « Que là était le quartier du prince de Wurtemberg ; que c'était avec ce prince qu'il était convenu du passage de son corps, cette nuit même, au travers des postes ennemis, et qu'il ne pouvait se montrer à lui, après s'être décidé à manquer à cet engagement ! » Ses compagnons cédèrent à son anxiété. En descendant de voiture, ils y renfermèrent le malheureux duc de Raguse, ils le couvrirent, à sa prière, m'ont-ils dit, de leurs manteaux, pour le cacher à tous les regards ; puis ils entrèrent au château de Petit-Bourg.

Après quelques moments d'attente, les portes s'ouvrirent, le prince de Wurtemberg parut ; et d'abord, ne recevant d'une victoire dérobée et si peu glorieuse que de grossières inspirations, il insultait brutalement à notre infortune, quand Schwartzenberg, accouru pour s'assurer de la défection de Marmont, intervint. Il montra de plus nobles sentiments, mais hostiles à la Régence de la fille de son empereur, et voulut que les maréchaux, pour continuer leur route vers Paris, attendissent l'autorisation d'Alexandre. Les heures ainsi s'écoulaient ; la position de Marmont devenait intolérable, quand il aperçut le généralissime. Saisissant cette occasion, il sortit de son réduit,

se découvrit au feld-maréchal, lui annonça sa réunion aux négociateurs, et, sa conscience ainsi allégée, il osa se joindre ouvertement à ses collègues.

Ce fut le 5 avril, vers trois heures du matin seulement, qu'arrivés enfin à Paris, ils furent admis devant Tempereur Alexandre. Le roi de Prusse était présent. A Taspect de ces envoyés de Napoléon, le souvenir d'une longue et cruelle humiliation l'emporta hors de son caractère. Il ne répondit à leur premier salut qu'en leur reprochant durement d'avoir fait le malheur de l'Europe et de la France. Après quoi, il leur tourna brusquement le dos et se retira.

L'empereur russe, au contraire, les accueillit généreusement. Il arrêta d'abord, du geste et de la voix, Ney qui, tout bouillant, s'était empressé de commencer, et il leur dit : « Qu'avant tout il avait besoin de leur déclarer l'estime, l'admiration même qu'il portait à la bravoure de l'armée française et à l'habileté de ses chefs. Il protesta de ses dispositions toutes favorables à la France ; il en voulait le bonheur, la sécurité. Il fallait qu'elle restât grande, qu'elle fût puissante ! » Ney reprit vivement en insistant pour la Régence, mais dans son ardente chaleur à vouloir assurer le sort désormais privé de l'Empereur, et à exiger l'avènement du roi de Rome, il s'emportait trop, quand Macdonald, l'interrompant, renouvela, avec une fermeté calme, la proposition formelle de la Régence de Marie-Louise. Alexandre objecta l'inévitable influence de Napoléon sur cette princesse; les inconvénients de la Régence, au dehors pour la paix générale ; au dedans pour Paris, Bordeaux, et pour tant de personnages, déjà compromis contre la dynastie impériale. Il termina en ajoutant : qu'il ne tranchait pourtant pas absolument une

question aussî importante ; qu'il en voulait référer au roi de Prusse ; qu'à neuf heures du matin messieurs les envoyés eussent à revenir, qu'alors il se serait décidé et qu'ils recevraient sa réponse.

Ils ont dit, et l'histoire n'a point le droit de le taire, qu'ils sortirent de chez cet empereur aussi satisfaits de lui qu'il était possible. Formes majestueuses, noblesse de sentiments, paroles généreuses, tout enfin avait été d'accord avec sa position : quelque grande qu'elle fût, ils l'y trouvèrent proportionné. Mais, en le quittant, ils rencontrèrent dans la pièce voisine Dupont, DessoUes et les membres du Gouvernement Provisoire. Changeant aussitôt d'émotions, ils s'indignèrent, ils les abordèrent avec emportement, les interpellant des noms de rebelles, de traîtres, qui sacrifiaient la France à leur haine contre Napoléon et à leur ambition envieuse et mécontente ! Il y eut là plusieurs minutes d'un timiulte de voix injurieuses et de provocations menaçantes. Caulaincourt ne parvint à les calmer qu'en leur rappelant qu'ils étaient chez l'empereur Alexandre.

Quant à Talleyrand, resté impassible au milieu de ce conflit, il profita de cet apaisement pour essayer d'attirer chez lui les parlementaires. Mais Macdonald comprit ce que cette offre avait d'insidieux, il la rejeta avec une hauteur méprisante ; puis, sortant avec ses trois collègues, ils allèrent chez Ney, laissant libre à leurs adversaires ce champ d'intrigues.

On sait les nouveaux efforts de ceux-ci sm* l'esprit de l'autocrate, et leurs invocations contre le danger auquel il exposerait tant de royalistes, s'il les laissait à la merci de l'Empereur et de la Régente.

Au reste, en ce moment même, tout espoir était perdu pour la cause impériale. La défection d'Es-

sonne, abandonnée par Marmont, venait d'être reprise par les généraux de ce maréchal. Déjà même, Alexandre en était instruit. Vers la fin de son audience aux maréchaux, Macdonald avait remarqué qu'un officier russe, entr'ouvrant la porte, avait parlé à voix basse à son empereur. Ces mots « Totum corpus r> avaient frappé T oreille du maréchal, sans toutefois qu'il en eût saisi toute l'importance. Mais, trois heures plus tard, au miheu d'un repas matinal qu'ils prenaient en attendant qu'ils fussent rappelés chez l'empereur russe, il n'en apprit que trop la fatale explication.

Le fait était que, après leur départ d'Essonne, Napoléon avait envoyé au duc de Raguse l'ordre de venir de sa personne à Fontainebleau. Le malheur voulut que l'officier chargé de ce message fût un homme de bruit et d'embarras. Ne trouvant point Marmont, il s'était adressé au général Souham ; mais ce fut en s'emportant sur l'absence du maréchal, si inconsidérément, si malencontreusement, que Souham, effrayé, crut la trahison découverte, et que l'Empereur, à défaut de leur chef, allait les faire appeler pour les en pimir.

Souham n'avait jamais aimé Napoléon, qui Testimait peu. A sa haine se joignit la peur ; cette peur, il s'était hâté de la communiquer à ses comphces. Tous, aussitôt, s'étaient décidés. Leur terreur fut telle, que, retournant leurs avant-postes, ils s'étaient d'abord mis en défense contre Fontainebleau. En même temps, ils avaient fait avertir les Alliés de leur ouvrir le passage. Puis, trompant leurs propres troupes, ils les avaient mises en mouvement sur Versailles. Vainement, Fabvier leur avait protesté, m'a-t-il dit lui-même, qu'il allait crever son cheval pour rejoindre le maréchal, en les conjurant d'attendre ses ordres ; mais, dans leur frayexir, n'écoutant rien, ils avaient entraîné tout

avec eux, se précipitant dans la honte de cette trahison pour en éviter la peine.

Fabvier, ainsi repousse, n'en partit pas moins ; il espérait que leur maréchal pourrait les arrêter encore. Il le trouva, m'a-t-il dit, chez lui, seul, assis devant son feu, une glace en face, les coudes sur ses genoux, et la tête entre ses mains. Au bruit qu'il fit en entrant, le duc, levant la tète et l'apercevant dans la glace, s'écria : « Quoi ! vous, Fabvier ! Ah ! je suis perdu !» — « Et déshonoré aussi ! » ajouta Fabvier. « Que faire donc ? » reprit Marmont. Fabvier repartit aussitôt : « Courir à vos divisions, et en arrêter la défection ! Vous en avez peut-être le temps encore. » — Oui ! oui ! répondit le maréchal, mais avant j'ai promis de retourner, avec mes collègues, chez l'empereur Alexandre ; venez dans une heure, avec mes chevaux, m' attendre là. J'en sortirai promptement, et nous partirons ensemble. »

Ce fut alors que Marmont revint, éperdu, à ses collègues, parlant par exclamations, leur annonçant cette fatale nouvelle, et s'écriant : « Qu'il donnerait son bras pour qu'elle ne fût point véritable !» — « Dites votre tête, repartit Ney, et ce ne serait point assez encore ! »

Pendant qu'ils demeuraient consternés, l'infortuné, dans son désespoir, courut précipitamment au quartier impérial d'Alexandre. Il y entra pâle et hors d'haleine. Le comte de Paer venait d'y arriver à toute bride. Tout était consommé ! Vers trois heures du matin, 5 avril, la colonne française, Bordesoulle en tête, s'était avancée dans l'obscurité, marchant serrée, les armes prêtes, et dans un profond silence ; les soldats, leurs officiers, tous convaincus qu'ils allaient combattre et qu'il s'agissait d'une surprise. Mais d'abord, au mdlieu des ombres, la marche parallèle des

flanqueurs Bavarois entre eux et les bivouacs ennemis les avait étonnés. A chaque pas, leurs soupçons s'étaient accrus. Bientôt, des rumeurs avaient parcouru les rangs. Enfin, nos éclaireurs Polonais s'étaient écriés : « Qu'on les trompait, qu'on les livrait à l'ennemi; qu'ils ne voulaient point trahir l'Empereur ! » et refusant d'obéir, ils avaient fait volte-face, et ils étaient retournés, à toute bride, jusqu'à Essonne, où les généraux Chastel et Lucotte, restés fidèles, les avaient reçus. Les murmures alors avaient éclaté dans toute la colonne.

Malheureusement, un reste de confiance et l'habitude de la discipline avaient contenu nos soldats et trompé leur obéissance. Leurs généraux s'épuisaient encore en protestations, quand le jour, paraissant enfin, en avait montré le mensonge. Dès lors, le désordre était monté à son comble. Jusqu'à Versailles la marche, à tout moment interrompue, n'avait été qu'une longue révolte ! On voulut alors vainement les haranguer. Officiers, soldats, tous, dans leur impuissant désespoir, se débandèrent. Les uns brisaient leurs armes déshonorées; d'autres les déchargèrent sur les traîtres. Le crime eût été expié sur le lieu même, sans leur fuite précipitée ; elle déroba ces chefs coupables à leurs victimes. En même temps, le colonel Ordener, ralliant ces troupes indignées, se mit à leur tête ; et tous se dirigèrent précipitemment vers Rambouillet, pour tenter de se rejoindre à l'Empereur.

On a vu la douleur éperdue de Marmont à la première nouvelle de cet événement. Il eût pu se relever encore, en rejeter la responsabilité ; mais Talleyrand étendit sur lui sa fatale influence, et l'infortuné, la tête perdue dans une confusion de remords, se laissa replonger dans l'abîme d'où

il s'efforçait de s'arracher depuis la veille. Fabvier, depuis plus d'une heure, l'attendait à la porte de cet hôtel. Il le vit enfin en sortir abattu, la figure bouleversée, s'efforçant de composer sa contenance. Un i:)énible sourire contracta ses traits ; il remercia Fabvier, et le renvoya en balbutiant « que tout était arrangé, qu il n'y avait plus rien à faire. D

On venait de lui persuader d'accepter tout entière la faute dont il n'était plus coupable. Bien plus, ainsi retombé, apprenant la révolte de Versailles, il part avec précipitation de chez Talleyrand : il rejoint son corps d'armée, et, l'arrêtant en dépit de la résistance d'Ordener, il harangue ses soldats, il en invoque les souvenirs, il leur rappelle sa fidélité et son dévouement passés, il en atteste ses blessures, qu'il leur montre, et, ressaisissant, un reste d'autorité, il achève de tromper leur confiance et d'obtenir leur résignation, en leur annonçant la paix, dont il leur déclare faussement la signature I

Déplorable fin d'un guerrier justement illustre ! Car Marmont avait tout pour lui : complexion martiale, noblesse d'âme, de manières et de figure, instruction variée, que faisaient valoir un esprit piquant et une imagination ardente. Constamment épris de la gloire, tous les biens qu'elle donne, il les exposait héroïquement après les avoir conquis, méprisant le péril, comme vingt-deux ans plus tôt quand il avait tout à conquérir. Mais, plus glorieux que sa gloire, l'orgueil le perdit. Sa chute fut d'autant plus grande qu'il tomba le lendemain de l'action la plus héroïque de toute sa vie, et peut-être même de toute la guerre 1

Il était onze heures, quand les maréchaux Macdonald, Ney et le duc de Vicence furent une seconde fois introduits chez Alexandre. Les premières paroles de ce prince furent décisives. Il leur dit : <( Que la Régence était devenue impossible ; que trop d'intérêts, étrangers, français même, s'y opposaient ! Elle menacerait du retour de Napoléon ; son règne continuerait ; l'Europe n'en voulait plus ; l'opinion de la France s'y montrait contraire. L'armée elle-même, loin d'être unanime comme ils l'avaient annoncé, s'en détachait : la défection du corps du duc de Raguse en était la preuve. Il fallait donc chercher un autre souverain. C'était aux Français de se décider ; la Coalition les laissait libres de choisir : leur pays ne manquait pas d'hommes illustres, ou l'Europe, de princes dignes de fixer le choix de la France, et d'en occuper convenablement le trône. Hors Napoléon et sa dynastie, les Alliés n'excluaient personne. »

Il affecta de ne point nommer les Bourbons, qui seuls, en ce moment, étaient devenus possibles.

Ici, Caulaincourt se récria douloureusement : il demanda quel serait donc le sort qu'on destinait

à l'Empereur Napoléon. Et l'empereur russe allait repondre, quand Macdonald, élevant avec fierté la tête et la voix, s'anima d'un mouvement plus noble encore que celui du duc de Vicence. Il l'interrompit hautement en déclarant : que leur Empereur leur avait prescrit « de ne point s'occuper de son avenir ! » A ces mots, et sur un cri de surprise de l'Autocrate, le maréchal ajouta : que telles étaient ses instructions ; et, les déployant, il les présenta à l'empereur Alexandre.

Ce prince les saisit avidement. Il lut qu'elles enjoignaient aux plénipotentiaires : « De ne traiter que des intérêts de la France et non de ceux de sa personne. » Alors, dans son émotion, sentant sa victoire vaincue par ce généreux abandon que Napoléon faisait de lui-même, il s'écria : « Qu'il l'en estimait plus encore ! » Et, s'exaltant, il rappela l'ancienne amitié « qui les avait unis ; il protesta de sa constante admiration pour un aussi grand homme. Il attribua leur rupture à leur coalition contre le commerce anglais. C'était au risque de sa propre vie, qu'il en avait observé les conditions ; pourquoi Napoléon les avait-il enfreintes ? Pourquoi s'était-il refusé à ce qu'il s'en écartât pareillement ? De là, la guerre de 1812, acceptée par la Russie, non provoquée par elle, l'invasion jusqu'à Moscou, et l'incendie de cette capitale. »

Macdonald ici répliqua que, sans doute, il n'attribuait pas à l'armée française cette catastrophe. Alexandre en convint, mais en évitant, ou d'en accuser ses peuples, ou d'en faire honneur à leur patriotisme. Et, en effet, Rostopchine seul, et peut-être aussi Kutusow en pouvaient réclamer la gloire. Alors surtout s'échauffant plus encore, et s' attendrissant sur la grandeur de la chute de son rival : « Tous ses griefs, dit-il, étaient oubliés ; sa première amitié renaissait à Taspect de tant

d'infortunes ! Il déplorait la nécessité de sacrifier au repos de l'Europe cet héroïsme, et d'être forcé de rabaisser tant de grandeur à une position désormais inoffensive ! »

La question ainsi engagée, Caulaincourt se crut le droit de renouveler son premier appel. Il y eut un moment d'hésitation dans la réponse. Alexandre demanda quelques instants, se retira, puis revint bientôt, mais avec une émotion toute différente. Son attitude était contrainte. Ce fut avec un pénible embarras : « Qu'au nom des Alliés il offrit l'île d'Elbe, ou autre chose semblable. » Il s'empressa d'ajouter « que le titre d'Empereur et tous les honneurs attachés à ce rang lui seraient conservés, et que l'Europe les reconnaissait inhérents à sa personne. »

Ces mots « ou autre chose » provoquaient une exphcation : elle fut demandée, mais il refusa d'y répondre ; et aussitôt, reprenant avec une nouvelle chaleur son premier langage, il renouvela ses protestations généreuses ; il chargea les plénipotentiaires de les reporter à Napoléon, et de lui dire : « Que, si la retraite offerte à son malheur lui déplaisait, ses États lui étaient ouverts ; qu'il y serait reçu en ami, en Souverain, avec tous les honneurs dignes de la grandeur de son génie et d'une si mémorable infortune ! »

Paroles magnanimes en apparence, mais aussi vaines qu'éblouissantes ! Au fait, et à l'exception de l'imprudence d'un heu d'exil aussi rapproché de la France que l'île d'Elbe, dans quel réduit plus obscur, plus circonscrit, pouvait-on reléguer un Souverain naguère si puissant, un aussi grand homme ?

Les maréchaux repartirent pour Fontainebleau, forcés d'accepter ce dénoûment, auquel, le 3 avril, ils avaient contribué, plus ou moins, sans le vouloir.

et que les généraux de Marmont venaient de rendre inévitable.

Pendant que dans Paris tout ainsi s'accomplissait, à Fontainebleau, T Empereur, renfermé dans ses appartements, y était d'abord resté sans espoir. Toutefois, il avait fait avertir l'Impératrice d'envoyer, en toute hâte, à son père, le duc de Cadore ; mais il est certain qu'il joignit à cet avis des adieux sinistres ! Ce fut alors que ces mots « prêt à quitter la vie, » renfermés dans sa première abdication, furent remarqués. Ueffroi de la Régente et les faits qui vont suivre les expliqueront.

Pourtant, quel que fût l'accablement qui succéda à tant de cruelles agitations, le refus des Alliés d'accepter son abdication conditionnelle et un mouvement d'indignation de l'armée pouvaient tout changer encore. Forcé d'attendre, le repos de la nuit du 4 au 5 avril avait ranimé Napoléon, quand on vint lui annoncer la défection du corps d'armée du duc de Raguse I C'était en la fidélité de cet ancien aide de camp qu'il comptait le plus, et son premier mouvement fut incrédule. | Mais bientôt convaincu, il cessa de se récrier, et j muet, le regard fixe, retombant accablé sur le ; siège d'où la première nouvelle de cette trahison ] si inattendue l'avait arraché subitement, il demeura * longtemps absorbé dans la méditation la plus douloureuse. « L'ingrat ! il sera plus malheureux que moi ! » furent les seuls mots qui lui échappèrent.

Enfin, son cœur, oppressé, s'épancha. Il appela Fain ; et, se relevant, son génie ardent, enchaîné pour la première fois dans la révolte des chefs qui l'entouraient, déborda. Il se répandit dans la dictée rapide d'un ordre du jour, long cri de douleur rempli d'amertume. « La fidélité de l'armée y fut invoquée et louée ; la trahison de Marmont, ceUe du Sénat, dénoncées ! Les abaissements

redoublés de ce Corps, ses décrets, ses adulations pendant sa longue fortune, n'avaient-ils pas été complices des excès de gloire qu'on reprochait à son règne ? r> Puis, rappelant qu'il ne tenait sa dignité que de Dieu et de la Nation, il ajouta : « Qu'eux seuls pouvaient l'en priver ! Que, Dieu ou la Fortune s'étant déclaré contre lui, c'était à la Nation d'en décider ! Qu'au reste, puisqu'il paraissait être le seul obstacle à la paix, il se sacrifiait à la France ! ^ Et il annonça le départ de ses plénipotentiaires pour régler les conditions de ce sacrifice.

Ceux-ci revenaient en ce moment même ; il lui rapportaient sa ruine complète : résultat qu'il n'avait que trop prévu, et que la trahison d'Essonne rendait désormais irrémédiable ! Il les écouta sans surprise. Ses premiers mots, quand ils accusèrent surtout les généraux du corps de Marmont, furent : « C'est moi, sans doute, qui les aurai décidés : j'ai fait appeler Marmont ; ils se seront crus découverts, et, dans leurs remords, l'effroi aura fait le reste ! »

Quand l'offre de l'île d'Elbe lui fut soumise, il la reçut sans émotion. Seulement, à ces mots « ou autre chose, » il s'écria : « Ah ! la Corse, sans doute ! ils auront craint le sobriquet ; ils n'auront osé prononce ce nom, dont ils m'ont fait une injure I »

Dès lors, s' enveloppant dans une froide indifférence, il parut résigné à tout : soit répugnance ou dédain pour toute négociation personnelle, soit dépit contre les chefs qui l'avaient abandonné, qui même venaient de conclure, en leurs seuls noms, im armistice, et qui déjà lui avaient interdit le commandement, car Berthier avait obéi. C'est pourquoi, lorsqu'il fut question de l'armée, il répondit sèchement «que, puisqu'il était sans

pouvoir, il n'avait plus à s'ocGuper d'elle. » Affectant ensuite de ne plus songer qu'à son établissement dans son exil, il demanda s'il y trouverait une maison qu'il pût habiter ; et il ordonna devant eux, qu'on recherchât tous les officiers capables de lui donner des renseignements sur cette île. Dans ce court mouvement d'humeur il congédia les maréchaux.

Ainsi déchargé de leur présence, et renfermé dans son intérieur, l'espoir en lui sembla renaître. il s'indigna de succomber sans combattre ! Il crut à la possibiHté d'une réaction parmi les siens, et il en appelait encore à la guerre ! Peut-être ceux qui l'ont forcé d'y renoncer y reviendront : leurs intérêts sont liés à la Révolution que lui représente. L'aspect de la Contre-Révolution les révoltera. Entre la paix au prix de Louis XVIII et lui, ou son fiils, au prix d'un effort de guerre de plus, il espère qu'on n'hésitera point ! On l'entendit parler, alors, de «manoeuvrer, de se retirer sur la Loire; de rallier à lui les trois armées du Midi, et de disputer encore la France ! » Quand on lui représenta les distances qui séparaient de ces renforts ; les autres armées ennemies qui les tenaient en échec ; la grande armée alliée qui, de toutes parts, s'avançait autour de lui, et déjà cernait son quartier impérial, il répondit « que les routes, fermées à des courriers, s'ouvriraient devant cinquante mille hommes ! »

« Mais, à ce cri de rupture, a dit un témoin irrécusable \ l'alarme se répandit de nouveau dans les quartiers généraux de Fontainebleau et dans les galeries du palais. On s'unit pour rejeter toute détermination qui aurait pour résultat de prolonger la guerre. La lutte a été trop longue, l'énergie est épuisée ; on le dit ouvertement, on en a assez !

1 Fain, Manuscrit de 1814.

On ne pense plus qu'à mettre à Tabri des hasards ce qui reste de tant de prospérités, de tant de naufrages ! Les plus braves finissent par attacher quelque prix à la conservation de la vie qu'ils ont sauvée de tant de dangers. Peut-être aussi se sent-on entraîné par une vieille aversion contre la guerre civile. Tout enfin devient contraire à ce qui ne serait pas un accommodement. Non seulement la lassitude a dompté les esprits, mais chacun des chefs qui en valent la peine a reçu de Paris des paroles de conciliation, et des promesses pour sa paix particulière. On se plaît à envisager la révolution nouvelle comme une grande transaction entre tous les intérêts français, dans laquelle il n'y aura de sacrifié qu'un seul intérêt, celui de Napoléon. C'est à qui trouvera un prétexte pour se rendre à Paris, où le nouveau Gouvernement accueille tout ce qui abandonne l'ancien. On ne voudrait pourtant pas être des premiers à quitter Napoléon ; mais pourquoi tarde-t-il tant à rendre chacun libre de ses actions ? Et l'on murmure hautement de ces délais, des indécisions de l'Empereur, et des projets désespérés qu'il conserve ! D

Ajoutez que, dans l'armée entière, au bruit d'une abdication quelconque, chacun la supposant volontaire, en ignorant la cause, et se croyant abandonné par l'Empereur, les armes étaient tombées des mains les plus résolues ! Vainement, quand on objecta ce découragement à Napoléon, invoquat-il les conditions qu'il avait mises à sa déchéance, le duc de Reggio lui répondit : <^ Que le soldat ne comprenait rien à ces restrictions pohtiques ; que le mot d'abdication avait tout décidé ; que le lien entre tous était rompu, et que tous les corps étaient tombés dans une dissolution immédiate. » Ce qui était vrai.

Ainsi repoussé. Napoléon, se débattant dans les

entraves qui de tous côtés Fétreignaicnt : contre le délaissement des siens ; contre le discrédit dont le frappaient trois années de désastres, la perte de Paris, et surtout ce mot d'abdication ; enfin, contre les intérêts privés qui se détachaient de son infortune, s'écria : « Que, puisqu'il fallait renoncer à défendre plus longtemps la France, l'Italie lui offrait, du moins, une retraite digne de lui ! Il demanda si l'on voulait l'y suivre encore une fois, et marcher aux Alpes. » C'était une dernière convulsion de désespoir ! Un profond silence y répondit. Lui-même sentit bien que sa détresse venait de laisser échapper de vaines paroles. C'est pourquoi, cédant enfin : «Vous voulez du repos ? leur dit-il ; ayez-en donc ! Hélas ! vous ignorez combien de chagrins et de dangers vous attendent. Quelques années de cette paix, que vous allez payer si cher, en moissonneront un plus grand nombre d'entre vous, que n'aurait fait la guerre la plus désespérée ! »

Alors, c'était le 7 avril, vaincu par cette défection si contagieuse, et renonçant à tous, lui-même, en ce moment, s'abandonna. Il reprit une plume et traça cette déclaration, dont il ne tarda pas à se repentir : « Les Puissances alliées ayant proclamé que l'Empereur était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'Empereur, fidèle à son serment, déclare qu'il renonce, pour lui et ses enfants, aux trônes de France et d'Italie, et qu'il n'est aucun sacrifice, même celui de sa vie, qu'il ne soit prêt à faire aux intérêts de la France. »

Cette seconde et entière abdication consomma tout ! Aussitôt, le duc de Vicence et les maréchaux repartirent. Le lendemain, 8 avril, tous les corps d'armée et leurs chefs déclarèrent leiu: soumission au Gouvernement Provisoire.

Dès lors, le traité se prépara. L'empereur Alexandre, satisfait dans sa vengeance, dans sa gloire et dans sa politique, continua ses générosités apparentes ; il en décora habilement son triomphe ; il se plut à se montrer le protecteur de la France, de r armée et de l'Empereur lui-même : de la France, à laquelle il voulait conserver le juste degré de force qui, sans Finquiéter lui-même, r aiderait à contrebalancer l'ambition anglaise ; de r armée, qui, décimée et désunie, avait cessé de lui faire ombrage ; enfin, de notre Empereur, désarmé, abandonné, et qui, par cette abdication avouait et confirmait toute sa victoire.

Au miUeu du bonheur d'un triomphe aussi complet, quels que soient l'orgueil vindicatif et la politique intéressée qui l'aient inspiré, et quoique ses soins pour dorer la chaîne de son rival abattu ne dussent être coûteux qu'à la France, il en faut convenir, dans ses formes du moins, il se montra digne de sa fortune. A Macdonald, à ce représentant de notre malheureuse armée, il offrit ses cartes, et le laissa maître d'y tracer, à son gré, la ligne d'armistice. Quand les généraux alliés voulurent, par d'indignes et puérils subterfuges, altérer cet accord en s'efforçant d'envelopper Fontainebleau de leuirs baïonnettes, il les gourmanda, et satisfit la fierté menaçante des réclamations de notre maréchal. Avec Caulaincourt, il régla les honneiirs et le sort de tous les membres de la famille impériale. Il veilla à ce qu'une maison militaire et domestique fût assignée à Napoléon ; il exigea qu'un revenu convenable lui fût assuré ; il voulut même que la France mît à sa disposition les fonds nécessaires pour qu'il pût, en mourant au trône, faire un testament rémunératoire, en faveur de ses serviteurs les plus pauvres et les plus fidèles.

48o DU RHIN A FONTAINEBLEAU

Tel fut le traité du ii avril. Le Gouvernement Provisoire le ratifia le même jour, et Louis XVIII, le 31 mai 1814, mais pour ne pas rexécuter.

Au milieu de cette négociation, il y avait eu un incident remarquable. Alexandre avait tout à coup fait appeler Caulaincourt et les maréchaux. Dans sa contenance tout était change. Il leur avait reproché amèrement d'avoir abusé de sa confiance. « Napoléon, leur avait-il dit, le trompait : il révoquait son abdication, et, profitant de la suspension d'armes, il venait de disparaître avec une escorte, pour rejoindre ses autres armées, renouveler la guerre et la rendre interminable. »

Cette étrange nouvelle, mille bruits divers et Todieuse dénonciation de Tun de nos généraux d'avant-garde paraissaient la confirmer. Macdonald la contesta ; il en démontra T invraisemblance. Néanmoins, et pour rassurer, il avait fallu qu'un aide de camp russe, avec l'un des officiers du maréchal, allât, sous un prétexte plausible, s'assurer, dans Fontainebleau même, de la fausseté de cette alerte.

Elle n'avait pourtant pas été dénuée de tout fondement véritable. Dès qu'il avait été affranchi de la présence des maréchaux, le génie de Napolcon se redressant, sa fierté s'était révoltée de ces négociations dans le seul intérêt de sa personne. Il s'était écrié : « Qu'il ne voulait aucun prix pour le sacrifice qu'il faisait à sa patrie ! Qu'avait-il besoin d'un traité, dès qu'on ne traitait point avec lui des intérêts de la France ? Vaincu, il cédait au sort des armes. Il refusait seulement de se rendre, et, pour assurer sa liberté, un simple cartel devait suffire. »

Mais c'était surtout le regret de son entière abdication qui l'avait saisi : il redemandait, à chaque instant, cet acte de sa déchéance et de

celle de sa famille. Plusieurs assurent même que, afin d'y échapper, se décidant à tout, il avait fait tenter le dévouement de sa Garde. On ignore quels moyens furent employés ; ce qui est certain, c'est que, dans la soirée du 10 avril, les abords du palais furent soudainement assaillis par des clameurs menaçantes : des groupes de soldats exaspérés l'environnèrent. En même temps, une foule d'autres soldats parcourut la ville en tumulte, criant : « Qu'on trahissait leur Empereur ; qu'on le retenait captif ; qu'ils voulaient le voir, et qu'on eût à le leur rendre à l'instant même ! »

C'étaient surtout des Polonais et des chasseurs à pied de la Vieille Garde. L'effroi saisit les étatsmajors renfermés dans le château. Plusieurs officiers s'évadèrent. Il y eut un général d'artillerie qui s'enfuit et erra, toute la nuit, dans la forêt. Berthier lui-même se crut perdu. Cependant, d'autres généraux, plus décidés, résistèrent : ils firent fermer et garder toutes les issues. On se servit du nom de l'Empereur contre lui-même. Alors, et à regret, les officiers, toujours intéressés à la discipline, intervinrent, et l'ordre enfin se rétablit.

Le 12 avril, au milieu de cette agonie, Macdonald, Caulaincourt et Schouwaloff, aide de camp de l'empereur Alexandre, apportèrent le traité conclu et signé la veille. Ce fut Caulaincourt seul qui le présenta à l'Empereur. Sa dernière abdication du 7 avril en était la base ; elle avait été produite, elle était publiée, et pourtant Napoléon ne répondit qu'en redemandant encore cet acte écrit de sa main, et qu'avait dû livrer le duc de Vicence. Quant au traité, il le repoussa. Néanmoins, comme les plénipotentiaires et l'aide de camp russe attendaient, il les fit inviter à sa table, où il ne parut point lui-même.

La nuit venait. Silencieux, seul et renfermé

482 DU RfflN A FONTAINEBLEAU

dans ses appartements, il persistait à refuser ai ce fatal traité sa signature. Enveloppé, comme il ^ l'était, par l'armée alliée, désarmé et comme emprisonné dans Fontainebleau, sa résistance étonnait ses serviteurs les plus intimes. Ils se demandaient quel but avait son hésitation ; à quelle dernière ressource il songeait à en appeler ! Et tous, alarmés de son attitude morne, surveillaient tous ses mouvements avec une anxiété de plus en plus vive.

Ils avaient remarqué, depuis quelques jours, qu'un sombre et secret dessein paraissait le préoccuper. L'un d'eux même, le comte de Turenne, avait cru devoir placer ses pistolets hors de sa portée, et les décharger. Or, quand avec une singulière impatience Napoléon les avait redemandés le lendemain, à son irritation, à ses reproches sur ce qu'il les avait trouvés vides, Turenne vit bien qu'il avait été tenté de s'en servir ! Pourtant, soit qu'il se sentît deviné, soit irrésolution, ou plutôt qu'il se crût maître d'une arme plus prompte et plus sûre, il n'avait plus insisté, et cet incident n'avait pas eu d'autres suites.

Depuis, il y eut même plusieurs moments où, paraissant accepter son exil, il affecta une résignation calme et philosophique : il s'occupait, il parlait des détails de son établissement à l'île d'Elbe, où il comptait être réuni à l'Impératrice et au Roi de Rome. Quant à la mort, il convenait que plusieurs fois il l'avait cherchée sur les champs de bataille, et il cita, entre autres, celui d'Arcis. Mais on l'avait entendu repousser comme indigne de lui la pensée d'un suicide ; il dit : « Que se tuer, c'était la mort d'un joueur ; qu'il était condamné à vivre ; que d'ailleurs il n'y avait que les morts qui ne revenaient pas ! » Puis, reprenant ses discussions précédentes à propos de la paix tant de

fois offerte à Châtillon et qu'on le plaignait d'avoir repoussée, il persévéra « à nier la bonne foi du Congrès ; ^ à soutenir a qu'il n'avait dû avoir de confiance que dans la victoire ; qu'une bataille était un coup de foudre qui transformait tout. » Et il s'était applaudi même encore, «d'avoir été fidèle à sa déclaration de ne jamais signer une paix humiliante. J'abdique, avait-il dit, et ne cède rien ! »

Quant à Talleyrand, dont il ne parlait qu'avec haine et dégoût, il avait ajouté : « Que cet homme, après lui avoir vendu le Directoire, le vendait aux Bourbons, lesquels il vendrait à leur tour, au premier bon marché qu'on lui proposerait. » Alors, revenant sur le passé, il avait avoué : a Que tous ses malheurs étaient venus d'avoir passé le Niémen ; mais qu'Alexandre lui avait manqué de foi ; qu'im an de plus au traité de Tilsitt, et l'Angleterre eût succombé sous le système continental ; qu'au reste on se tromperait à croire que des flatteurs l'eussent aveuglé : qu'en lui, tout venait de lui ; que toute sa fortune lui appartenait, et qu'il l'avait faite, tout seul, bonne ou mauvaise ! »

Ainsi, jusqu'à ce dernier jour, ces alternatives avaient rassuré ; mais, dans cette triste soirée du 12 avril, tout augmenta les appréhensions. En présence de ces conditions imposées, et de l'obligation de signer définitivement sa perte, tout en lui venait de se concentrer. Son regard était devenu fixe ; il était tombé dans une méditation si intense, qu'elle le séparait entièrement des soins dont ses serviteurs inquiets s'empressaient de l'environner. <i II leur semblait, m'ont-ils dit, déjà dans un autre monde 1 »

Vers six heures, il sortit de cette méditation, mais ce fut pour rappeler les grands et antiques exemples de ces morts fameuses auxquelles, dans

des positions semblables, les grands hommes, ses pareils, avaient eu recours. En ce moment, le calme de sa discussion, le sang-froid qu'il mit à peser les diverses opinions, la différence des temps, celle des croyances, au lieu de rassurer, accrurent les inquiétudes.

On espérait pourtant dans l'arrivée de Tlmpératrice et du Roi de Rome ; mais une exclamation de l'Empereur montra qu'il ne fallait plus compter sur la triste douceur de cette réunion et sur l'attendrissement qui en eût été la suite naturelle. Ses serviteurs disent avoir compris que lui-même avait pris soin de se préserver de cet ébranlement. Il est vrai que déjà un adieu sinistre et prématuré était parvenu à l'Impératrice. Dès le 3 avril, il avait chargé Menneval, dans une lettre chiffrée, de la préparer à s'aider de son père et de Metternich pour assurer ses droits à la Régence, ajoutant : « Que cela même pouvait manquer ; qu'alors tout, jusqu'à sa mort, deviendrait possible ; et qu'il ne resterait plus à l'Impératrice que d'aller, avec son fils, se jeter dans les bras de l'empereur d'Autriche 1 »

Menneval assure que depuis, changeant de projet, il avait tenté d'ouvrir un passage, jusqu'à lui, à l'Impératrice. De son côté, celle-ci avait résisté, avec raison, au projet de fuir plus loin avec ses beaux-frères, alléguant qu'elle voulait attendre à Blois les ordres de l'Empereur. Quant à le rejoindre lui-même, ce devoir, que d'abord elle voulut remplir, il paraît que, du moins jusqu'au 12 avril. Napoléon n'en exigea point l'accomplissement, mais qu'ensuite Marie-Louise, et bien malheureusement pour sa mémoire, en manqua l'occasion. Voici comment :

M^^ de Luçay, ma belle-mère, dame d'atours de cette princesse, était un modèle d'amour conjugal.

Deux fois, pendant la Terreur, elle avait sauvé la vie à son mari, en risquant la sienne avec le courage le plus dévoué et le plus intelligent. Animée des aimables et douces vertus comme de ces sentiments d'honneur qui distinguaient la haute société de la fin du dix-huitième siècle, elle venait de décider secrètement Tlmpératrice à partir de Blois pour Fontainebleau ; le secret, pour lui faire accomplir un devoir aussi sacré, était malheureusement indispensable. Déjà la voiture, commandée pour ce départ, l'attendait au bas d'un escalier dérobé, quand une autre personne, dont la funeste influence n'agissait que trop, depuis longtemps, sur l'esprit de la faible Marie- Louise, se fit annoncer. Aussitôt, l'Impératrice, troublée par cet incident inattendu, fit précipitamment passer sa dame d'atours dans un cabinet voisin. Ce fut de là que ma belle-mère put entendre, et n'entendit que trop bien, avec quel art perfide on parvint à détruire, sans retour possible, et à changer en la plus triste des défections la généreuse et noble résolution qu'elle avait fait prendre.

Ainsi tous les hens de Napoléon à la vie étaient rompus ! Ses serviteurs s'apercevaient qu'il ne songeait plus qu'à achever de s'en affranchir. Quant au moment et au moyen, tous l'ignoraient ; mais évidemment sa résolution était prise.

Vers dix heures du soir, après les avoir congédiés, il se coucha, et s'endormit sans qu'on eût remarqué aucun changement dans ses habitudes. Sa porte môme, en travers de laquelle son valet de chambre de service était couché, demeura entr'ouverte selon l'usage. C'était, ce soir-là, ce jeune homme nommé Hubert, dont j'ai dit l'éducation et les talents distingués, l'esprit et les moeurs aimables comme sa figure, le cœur élevé, et le dévouement inaltérable. Vers minuit. Napoléon l'appela. Il était levé.

Sa voix était douce, sa figure calme : « Allons, dit-il, Hubert ; faisons du feu. ?> Et tous deux, l'un à moitié vêtu, et l'Empereur sans vêtements, ranimèrent des tisons presque éteints. Puis, il le renvoya, se reposer, après lui avoir fait placer sur une table légère, proche du foyer, tout ce qu'il fallait pour écrire. Hubert ayant obéi se retira, mais attentif ; et, la porte toujours à demi fermée, il se replaça à son poste.

Ce fut de là qu'il entendit bientôt l'Empereur marcher avec agitation, s'asseoir, écrire, puis froisser son papier, le jeter au feu, se promener encore, écrire de nouveau, et trois fois froisser, déchirer et brûler ce qu'il venait d'écrire. Alors l'émotion dont son maître était tourmenté sembla s'accroître. Sa marche, au travers de sa chambre, lui parut plus vive et plus rapide. Parfois, et tout à coup, elle était suspendue comme par une méditation plus intense. Enfin, il l'entendit se rapprocher et s'arrêter près de sa commode.

C'était sur ce meuble que son nécessaire était placé. L'habitude était de laisser là, au fond d'un verre, du sucre à demi fondu, prêt à recevoir l'eau qu'il lui arrivait souvent d'y verser. Cette fois, ce détail avait été oublié, Hubert se rappela cette négligence ; il se relevait pour la réparer, lorsqu'il entendit et même entrevit Napoléon ouvrir ce nécessaire, en retirer un sachet noir que chaque soir il y déposait, et qu'en guerre, depuis sa campagne de Madrid, chaque matin il suspendait à son cou sous ses vêtements. Au bruit qui suivit, le valet de chambre comprit qu'il en jetait le contenu dans un verre où il versa de l'eau qu'il remua et but précipitamment. Après quoi, il y eut un moment d'immobihté, puis quelques pas suivis d'un plus long silence : l'Empereur alors s'était recouché.

Hubert, incertain, pressentait quelque malheur ; mais, n'osant intervenir, il resta près d'une demiheure immobile, plein d'anxiété, l'oreille au guet, tandis que Napoléon, étonné de vivre encore, attendait impatiemment l'effet du poison qu'il venait de prendre. Il commençait sans doute à en soupçonner l'inefficacité à de douloureux mais faibles symptômes. On ne sait s'il eut alors recours à un autre moyen pareil ; mais il est sûr qu'un cachet ^ que, dans les premiers jours de 1812, il avait destiné à renfermer le plus actif de tous les poisons, fut, ainsi que le sachet, trouvé, près de là, vide et ouvert ! Tous aujourd'hui disent encore, et quelques-uns même de ces témoins ont écrit que sans doute le temps avait ou trop endurci ou fait évaporer ces poisons, et cette opinion, l'incomplet effet qu'ils produisirent la confirme.

Enfin, n'ayant plus d'autre arme assez sûre contre lui-même, fatigué de souffrir sans finir, et sentant jusqu'à cette dernière ressource de son désespoir lui échapper, il demanda Yvan, son chirurgien particulier et le plus ancien de ses serviteurs. Yvan venu, après quelques mots prononcés par Napoléon avec effort, au milieu de plusieurs angoisses, une vive contestation s'éleva. Hubert entendit des exclamations, des refus, d'amers reproches, où la voix du chirurgien dominait. Yvan rappelait l'Empereur à ce qu'il disait être son courage ; il se refusait à devenir son complice, lui reprochant de le compromettre : qu'il allait

^ M. de Turenne le lui avait fait faire par son ordre en 1813. C'est pourquoi, m'a-t-il dit lui-même, il fut frappé de revoir ce cachet ouvert et vide, près de l'Empereur, quand il vint le secourir. Tous croyent que le sachet renfermait une forte dose d'opium, et le cachet, un poison plus subtil, de la composition de Cabanis, et dont l'attouchement sur la langue devait, disaiton, tuer instantanément.

le faire passer pour un empoisonneur, stipendié par les ennemis de l'Empire et de sa personne !

Il l'emporta ; il le força d'atténuer, par de chaudes boissons, ses vaines douleurs ; d'aider la nature à rejeter le venin qui le tourmentait ; et l'Empereur, vaincu dans son dernier refuge, se laissa arracher à des souffrances dès lors sans but, et dont il était forcé de reconnaître l'inutilité.

Déjà, d'ailleurs, et de toutes façons, le dénoûment qu'il avait choisi était devenu impossible. L'effroi, les cris, les mouvements précipités des valets de chambre, qui, dans les longs corridors du palais, s'étaient appelés, avaient répandu l'alarme : MM. de Turenne, de Vicence et le grand maréchal, avertis, étaient accourus. Le premier soutenait le front de Napoléon, que fatiguaient des crises fortes et successives. Dans leur intervalle, notre malheureux Empereur tantôt recommandait au duc de Vicence quelques dernières dispositions, et tantôt se plaignait « de ce que tout, jusqu'à la mort, l'eût trahi, et d' être condamné à vivre encore ! »

Quant à Caulaincourt, si dévoué mais si peu écouté, et d'un caractère si franc et si ferme, il détournait la tête et prononçait des mots pleins d'irritation. Bientôt Maret fut introduit. D'autres officiers se pressaient aux portes, interrogeant les sanglots qui s'échappaient de l'antichambre. Cette inquiète agitation se calmait enfin, lorsqu'ils virent Yvan sortir pâle, traverser leur groupe interdit, descendre précipitamment, et les cheveux en désordre, la tète nue, s'élancer sur un cheval attaché aux grilles, et s'éloigner éperdument. Luimême m'a dit qu'après avoir mis la vie de son maître hors de danger, il n'avait plus voulu en être responsable. Il craignit qu'un odieux soupçon ne pesât sur lui, et perdit la tête. Son motif l'excuse. Plusieurs abandons, moins excusables,

avaient précédé ; d'autres suivirent. II y eut aussi des dévouements généreux, chacun, dans ces moments extrêmes, montrant la plus belle ou la plus triste des nudités, celle du cœur ! Et ici les moindres ne furent pas les moins fidèles.

Le secret sur cette vaine tentative de Napoléon pour échapper à sa destinée, et à la nécessité de signer définitivement la chute de sa dynastie, fut convenu ; T Empereur lui-même, par quelques mots, le recommanda. Ce secret fut longtemps bien gardé, tant la circonspection et la discrétion régnaient dans cet intérieur sévère. Le respect pour le malheur s'y joignit. Ce silence pouvait être un dernier devoir envers une si grande infortune. On craignit aussi, d'abord, que cet acte de désespoir ne parût une abdication de plus ; on était d'ailleurs incertain siu: le jugement que l'histoire en porterait. Cependant, après la mort de Napoléon, son secrétaire le plus intime ayant divulgué ce fait dans son livre intitulé Manuscrit de 1814, j'ai cru, dès lors, devoir en donner les détails inconnus encore.

A une crise si violente, un long assoupissement, suivi d'une sueur abondante et d'un profond abattement, avait succédé. Vers dix heures du matin, Macdonald se présenta ; il fut admis. L'Empereur, m'a-t-il dit, était assis près de sa cheminée, la tête penchée, et appuyée sur ses deux mains qui couvraient entièrement sa figure. Il demeura ainsi une demi-heure, immobile, étranger à tout ce qui se passait autour de lui, soit qu'il ne fût point encore résigné à vivre, soit épuisement. Le maréchal, étonné, se crut oublié, ou que l'Empereur ignorait sa présence. Caulaincourt enfin l'ayant nommé, Napoléon souleva lentement et péniblement sa tête. Sa figure livide était entièrement décomposée. Elle émut Macdonald, qui en i6a

ignorait la cause ; il se recria de saisissement. L'Empereur convint : a Qu'en effet il avait souffert, mais qu'il était mieux. » Puis, continuant avec effort, « il le remercia de ses soins pour ses derniers intérêts, regrettant d'avoir reconnu si tard sa loyauté, son attachement, et qu'il ne lui restât plus que des paroles pour lui témoigner sa reconnaissance I & Macdonald répondit qu'en aucun cas il n'en aurait accepté d'autres gages, et que ces soins portaient avec eux leur récompense.

Mais déjà l'Empereur, sans paraître l'entendre, était retombé dans son premier engourdissement. Il faUut l'en arracher. Ce fut alors que, congédiant Macdonald, il lui dit : <i Qu'il lui réservait un témoignage de gratitude, que sa délicatesse ne refuserait pas. f> Et, se faisant apporter un sabre turc qu'il lui remit de sa main, il ajouta : Que c'était celui de Mourad-Bey ; que lui-même l'avait porté au combat du mont Thabor ; et qu'entre eux cette anne serait un souvenir. i>

Ainsi finit leur dernière entrevue. L'effort qu'elle lui coûta sembla l'avoir rappelé à l'existence. Dès lors, du moins, ses pensées prirent un autre cours. Après quelques instants de réflexion, • on le vit se ranimer ; on l'entendit s'écrier : « Dieu ne le veut pas ! > Alors, domptant ses dernières souffrances et reprenant son calme habituel, il céda enfin et, ratifiant le traité, il le revêtit de sa signature. On comprit que, se résignant à de nouvelles destinées, il s'abandonnait à la Providence !

Mon œuvre est revue. La vieillesse en moi a remplacé rage mûr ; mais je m'aperçois que, soit fatigue, soit répugnance à redescendre de cette grande infortune de Fontainebleau jusqu'à moimême, je n'ai pas, sous ce point de vue, complété l'ensemble de mes souvenirs. Je vais donc ajouter le récit de ce qui m'arriva pendant l'accomplissement de ce désastre.

Et d'abord, arraché de l'armée par mes blessures, et presque aussitôt chassé de Paris par l'Invasion, je lui avais abandonné sans regrets mes propriétés, n'en appelant de la guerre qu'à la guerre, et convaincu que l'Empereiu" se défendrait jusqu'à son dernier soupir. Chemin faisant, vers Epemon, je réunis tous ceux des Gardes, blessés ou démontés, que je rencontrai, leur donnant Tours pour point de ralHement, et leur promettant là des chevaux et des armes. Ces braves Gardes me répondirent par des acclamations ; ils se pressèrent autour de moi, me comblant de marques de leur attachement : touchant témoignage, dont mes enfants et ma belle-mère furent témoins, et dont je fus ému jusqu'aux larmes.

Arrivé à Tours, au milieu des dépôts des 3^ et 4^ régiments de Gardes d'Honneur, j'employai

l'argent que j'y trouvai à armer, rééquiper et réorganiser les débris qui s'y étaient réfugiés ; je les ralliai aux dépôts de la Vieille Garde. Mais le mal va vite. Bientôt le souffle de la contrerévolution nous y atteignit. Il agita les royalistes de la ville et jusqu'au préfet lui-même.

J'ai dit que ce préfet était un homme d'esj)rit et de cœur ; mais il voyait notre cause perdue, il était Breton, et ses relations l'entraînèrent. Mieux instruit que moi, il vint me dire que l'Empire avait fini ; que l'Empereur avait abdiqué ; que pour lui son parti était pris, et qu'il allait faire arborer la cocarde blanche. J'ignorais les scènes de Fontainebleau, et ne pus croire à cette abdication. Quant à la cocarde blanche, ma réponse fut qu'il se gardât bien de la prendre ; qu'il me mettrait dans la nécessité de faire tirer sur elle, quel que fût celui qui la porterait. Cela suspendit sa détermination.

Le lendemain, m'ayant convoqué chez lui avec les officiers des 3^ et 4® régiments, il me demanda s'il pouvait renouveler devant eux sa proposition de la veille, « Sans doute, répliquai- je, et sans douter un seul instant que vous ne receviez la même réponse. ^ Aussitôt, s'adressant surtout à MM. d'Arbaud, officiers supérieurs, il leur exposa la situation de Paris, la défection du duc de Raguse, l'abdication, et leur demanda leur adhésion aux couleurs de la dynastie que le Sénat et le Corps Législatif rappelaient au trône. MM. d'Arbaud étaient des émigrés jadis rentrés ; pourtant, ils n'hésitèrent pas, ils répondirent : «Qu'ils ne trahiraient point le chef et le drapeau qu'ils avaient juré de défendre ! &

Ce fut encore un jour de gagné. Mais, en me retirant, je m'aperçus qu'on remuait contre nous la population et nos gardes mêmes. On

excitait la ville, en répandant le bruit que j'allais en faire sauter le grand pont, son plus bel ornement et le plus utile. On disait aux Gardes, que Tarmée s'était soumise au Gouvernement Provisoire, que le comte d'Artois était dans Paris, et Louis XVIII reconnu roi dans la capitale. La plupart de ces Gardes étaient Bretons et Vendéens ; cet appel à leurs anciens sentiments eut l'effet qu'on voulait produire.

Le hasard voulut que, ce jour-là, plusieurs escadrons du ler de Gardes d'Honneur passassent à portée de la ville. Leur vieux général les conduisait au Gouvernement Provisoire. Pourtant, soit qu'il hésitât dans sa défection, ou plutôt qu'il voulût en augmenter le mérite en m'y entraînant, il suspendit sa marche, et sembla venir me consulter. Je m'efforçai de le retenir. Mais alors la Fortune s'était déjà trop prononcée. On en était à ce point, où dans le détachement du malheur l'émulation commence, et, dans ce concours vers le parti qui triomphe, la crainte d'être le dernier venu. Il en résulta que, au lieu de le détourner de son projet, ce fut moi qui faillis voir mes Gardes embauchés par lui ! Il m'avait à peine quitté, qu'on vint m'avertir que les miens, entraînés par ce général, sellaient déjà leurs chevaux pour m'aban donner et le rejoindre. Je courus à leur caserne. J'avais le bras gauche en écharpe ; un pistolet chargé, caché dans mon manteau, était ma seule défense. Mais heureusement j'arrivai à temps. Mon apparition soudaine surprit cette défection. J'interpellai les plus ardents, leur demandant : « Pourquoi ils se déterminaient sans mon ordre ? Les avais- je si mal conduits jusqu'à ce jour ? Qui d'entre eux saurait, mieux que moi, juger du moment où l'honneur et la fidélité au drapeau et au pays seraient satisfaits, et décider alors du parti que

la nécessité et leur intérêt forceraient de prendre ? r> Il n'y eut qu'un cri. Ce fut le Vendéen le plus animé qui commença : (n Oui, oui ! nous ne suivrons que vous I Nous vous obéirons jusqu'au bout. Vive notre Général ! j> Et en effet, renonçant à leur dessein, aussitôt tout rentra dans l'ordre.

Toutefois, je jugeai prudent d'envoyer sur-lechamp, dans le faubourg de la rive droite, prévenir le général Dériot, commandant les dépôts de la Vieille Garde, de garder le pont et de se tenir prêt à m' aider à maintenir Tours dans l'obéissance. Ces précautions prises, j'écrivis à Blois que je répondais de Tours, et que, s'il en était besoin, l'Impératrice y trouverait mi second refuge.

Jusque-là le devoir était tracé, et d'accord avec le sentiment. Aucune hésitation, nulle incertitude n'était possible. Qu'importait Paris et le Gouvernement Provisoire? Je n'y voyais qu'une révolte, des étrangers, une guerre de plus qu'ils nous suscitaient. Notre cause, celle de l'Empereur, en était plus sacrée encore, et plus nationale 1 L'armée, l'abandonner ? L'Empereur, abdiquer ? Cela me paraissait invraisemblable. Quand donc le préfet, renouvelant ses sollicitations, m/ annonça la soumission de tous nos maréchaux, celle de tous nos corps d'armée au Gouvernement Provisoire, et l'abdication entière du 7 avril, dans mon inexpérience des révolutions, toujours plein de confiance dans le caractère inflexible et dans l'ascendant de Napoléon, je répliquai : « Que l'Empereur se tuerait plutôt que d'abdiquer ! )> Fouché, par hasard, se trouvait là : il y arrivait d'Italie, par le midi de la France. Sa réponse à cette exclamation fut : « C'est un roué, il ne se tuera pas. ^ Ce mot, c'est Fouché tout entier, et non l'Empereur. La nuit du 12 au 13 n'allait que trop le démentir. Mais, comme il arrive ordinairement, pour juger autrui

ce personnage n'avait d'autre mesure que luimême.

Pourtant, chaque heure, chaque bruit nouveau confirmait ces tristes nouvelles ; ma confiance s'ébranla ; elle résistait toutefois encore, lorsque, au milieu de la nuit du 9 au 10 avril, une lettre de Blois et de mon père acheva de la détruire. «Deux aides de camp, l'un d'Alexandre, l'autre de Napoléon, disait-elle, venaient d'y arriver. Tout était fini ; l'abdication consommée ! les Bourbons reconnus 1 Napoléon partait pour l'île d'Elbe. Toute résistance devait cesser ; il n'y avait plus qu'à se résigner, qu'à adhérer, qu'à suivre l'exemple universel. &

Je l'avouerai, je demeurai confondu d'étonnement. Il fallait cependant prendre im parti, et non seulement pour moi mais pour les corps que je commandais. Il n'y avait pas à choisir. L'abdication était complète, Louis XVTII déjà proclamé; j'envoyai donc mon adhésion, dont les premiers mots : « Je suis mihtaire, j'étais à mon poste et fidèle à mes serments, ils me sont remis par l'abdication de Sa Majesté l'Empereur Napoléon, » furent supprimés, je ne sais pourquoi, dans le Moniteur du 11 avril. Quant au reste. Napoléon nous manquant, quel autre droit que celui de Louis XVIII pouvait prévaloir, quel autre prince pouvait, au dehors comme au dedans, pacifier la France ? Cette révolution était d'ailleurs un fait accompli, confirmé môme par un aide de camp de l'Empereur ; nous l'acceptâmes ; et, quoi qu'il soit arrivé depuis, nous n'avions alors rien de mieux ni autre chose à faire.

La Restauration accomplie, celle de 1814, dès mon premier pas aux Tuileries pour la juger, je reconnus, à ceux qui étaient déjà accovirus pour l'entourer et en profiter, la difficulté de la fusion

de Tancienne et de la nouvelle France. Tout en l'une insultait Tautre ! Les haines intestines, trop naturelles, il est vrai, après le bouleversement d'intérêts de 1789 et les horreurs Conventionnelles et Directoriales, avaient pénétré au fond des cœurs jusqu'à des parties si sensibles, qu'il y avait peutêtre moins loin de nous aux Russes et aux Autrichiens, forcés de respecter des ennemis vaincus et non épuisés, que de nous à un grand nombre de ces Français, ressuscites tout à coup de l'autre siècle, et qui désavouaient le nôtre ! Nos ennemis étrangers avaient combattu la République et l'Empire, qu'ils venaient enfin de renverser ; mais, du moins leur vie, leur gloire et leurs travaux, leur histoire entière enfin, depuis un quart de siècle, se trouvait liée à la nôtre ; tandis que, à peu d'exceptions près, les plus sages étant là, comme partout, en petit nombre, ceux de nos compatriotes qui n'avaient point accepté la Révolution de 1789 ne reconnaissaient l'existence de ces souvenirs que par de l'aversion et des mépris. Ces dédains étaient si insultants, que, en dépit de la conduite plus prudente des princes et de Louis XVIII, il nous eût fallu, pour vivre, pour servir supportablement au milieu de beaucoup de ceux qui les entouraient, devenir transfuges de notre drapeau, renégats de notre gloire, traîtres enfin à tous nos souvenirs et à nos compagnons d'armes !

Toutefois, je ne blâme point ceux d'entre nous que les circonstances et nos princes attirèrent et retinrent à cette Cour. Une fois engagés dans cette position, ils durent y persévérer ; mais combien ils ont eu à en souffrir ! Quant à moi, après un premier pas qui suffit pour m' éclairer, je reculai, je me séparai de cette réaction, en en comprenant la fatalité, mais n'en étant pas moins irrité de la folle et hostile invasion du siècle passé

au milieu du nôtre. Je me décidai donc à y résister soit passivement, soit activement, selon l'occurrence.

Il me souvient, à ce propos, que, dans Tun de ces premiers jours, pressé d'épancher l'amertume dont j'étais abreuvé dans le cœur de l'un de nos chefs les plus illustres, j'allai voir un matin le maréchal Ney. J'avais mal choisi le moment de cette visite. En effet, à peine m'étais-je engagé dans l'avenue de son hôtel qu'il fallut me ranger pour en laisser sortir plusieurs voitures. C'étaient celles de l'empereur Alexandre et de quelques autres rois et princes de la Coalition. J'entrai toutefois, sans céder à un premier mouvement de mécontentement irréfléchi, car j'eusse été presque aussi insensé que le parti rétrograde de l'ancienne France, si je n'eusse pas reconnu dans cet incident l'empire des faits accomplis. Je me résignai donc à ne point être surpris de trouver dans le maréchal quelque enivrement des hommages généreux et mérités dont il venait d'être l'objet.

Cet orgueil bien naturel colorait encore les traits de sa figure martiale si expressive ; il perçait môme dans ses paroles, lorsque trop brusquement peut-être, je glaçai son émotion par le tableau des sentiments réprobateurs de notre passé, que, à la Cour des Tuileries, je venais de reconnaître. « Qu'avait-il pour s'en défendre, si ce n'était les débris de nos armées, sous lui tant de fois victorieuses ? Mais savait-il que, en ce moment, nos soldats, pleins de dépit, couvraient par bandes les chemins, jetant, brisant leurs armes ? Croyait-il que sans la crainte qu'ils inspiraient à cette Cour, on ménagerait son isolement, lorsqu'il suffirait de lui en défendre l'entrée, pour se débarrasser, en lui, d'une origine réprouvée et des souvenirs d'une gloire hostile ? »

Ma colère exagérait. Mais il en avait sans doute assez vu déjà pour la comprendre, car, à cette sortie inattendue, il pâlit, demeura muet, puis convint qu'il fallait promptement songer à la réorganisation des restes de Tarmée impériale.

Je vivais dans cette irritation, lorsqu'un autre jour le prince de Neuchâtel, m'ayant appelé dans son cabinet, m'offrit le commandement de la compagnie des Gardes du Corps récemment créée pour lui. Je refusai, il insista ; et, forcé de m'expliquer, j'eus le vif regret d' affliger cet excellent homme, que l'âge et surtout des travaux excessifs avaient affaibli. Je lui répondis : « Que ma position passée près du Premier Consul et de l'Empereur m'excluait de tout service personnel près de Louis XVIII ; mais que je n'en serais pas moins prêt à servir mon pays dans l'armée et dans mon grade. » En achevant ces mots, je me levai, prévoyant le mouvement de dépit avec lequel le prince s'empressa de me congédier. Depuis, je n'entendis plus parler de lui que pour apprendre et plaindre sa fin malheureuse et peut-être prématurée.

Ajoutons ici, pour ne plus revenir sur ce sujet, que plus tard, à une autre invitation semblable, du ministre de la guerre, d'accepter une place de gentilhomme de la chambre, je répliquai pareillement.

Cependant Louis XVIII, plus clairvoyant que la plupart de ses conseillers et de ses entours, quoique trop peu leur maître, avait satisfait l'opinion par sa Charte, malgré ce qu'il y avait d'aventureux dans cet essai d'un gouvernement monarchique sans aristocratie réelle, mis sans cesse aux prises avec toutes les passions cupides, ambitieuses et vaniteuses d'une presse et d'une tribune démocratiques et révolutionnaires. Il avait même

rassuré, du moins matériellement, par la conservation des grades et des emplois, une grande partie des restes de Tarmée impériale. Nos maréchaux en étaient naturellement les protecteurs. Il arriva qu'un jour, réunis à dîner chez le maréchal Moncey, en récapitulant les noms des généraux, ils s'aperçurent que j'étais resté seul, à peu près, sans commandement» On se récria; et aussitôt le maréchal Ney me fit dire que, placé tout récemment à la tête de la Vieille Garde à cheval, alors corps royaux cavalerie, il allait me demander pou? son chef d'état-major, emploi dont, en effet, dès le lendemain je reçus les lettres de service.

Cette position me convenait d'autant mieux qu'elle me rapprochait de mes plus habitués et anciens compagnons d'armes. Mais la première instruction qu'on me donna, avec l'ordre d'aller, à Blois, Tours et Saumur, passer l'inspection de ces quatre corps, fut d'accorder des congés définitifs a tous ceux qui en demanderaient. Ceci me déplut, me parut hostile. J'y vis un commencement de licenciement, que n'avait point aperçu le maréchal. Aussi, quand je fus au milieu de ces hommes d'élite, loin d'obéir : <? Nous avons tous besoin les uns des autres, leur dis- je, on ne sait pas ce qui peut arriver ; restons donc ensemble ! f> Et j'en conservai sous le drapeau le plus grand nombre.

J'agissais ainsi sans intention agressive contre le Roi, mais défensivement contre l'inimitié de ses entours et de quelques membres de son Gouvernement. Telle me paraissait être la nécessité des circonstances.

Ceci, pourtant, faillit m'engager plus avant que ma conscience ne l'eût permis ; tant il importe de n'accepter que des positions où l'on puisse se mouvoir avec une loyauté libre et manifeste : principe, dont, en dépit de nos intérêts les plus

légitimes et de nos passions les plus excusables, il faut reconnaître la vérité, quelque difficile que, parfois, en puisse être l'application.

Nous approchions du 20 mars 1815. Une reconnaissance bien naturelle, des entraînements inévitables, et de dangereux conseils, avaient conduit les princes à satisfaire les prétentions de ceux dont la fidélité, pendant leur long exil, ne s'était point démentie. Ils s'en étaient entourés, et, pour ne parler que de l'armée, ils avaient prodigué les plus hauts grades à une inactive ancienneté. Quant aux plus jeunes royalistes, ils s'en étaient formé une Garde nombreuse, toute d'officiers, de colonels et de généraux, sous les dénominations d'usage avant 1789. En même temps, un grand nombre d'officiers de l'armée impériale avaient été réformés ; enfin, répudiant les insignes de nos victoires, ils nous avaient imposé le drapeau sous lequel ils avaient combattu le nôtre.

Je ne contesterai pas au roi la sincérité constitutionnelle, qu'il est impossible d'accorder à ses entours; mais n'était-ce pas, dans leurs éléments les plus actifs et les plus hétérogènes, vouloir fondre ensemble et faire marcher d'accord la Révolution et la Contre-Révolution ? Elles s'y refusèrent. Celle-ci prétendit dominer et écraser l'autre. A ces envahissements de grades sans services, si choquants pour ceux dont tant* de sang et de travaux avaient payé les mêmes grades, et si menaçants pour leur avenir, de journalières aggravations d'outrages de toute nature s'étaient ajoutées ! J'en appelle aux journaux, aux propos, aux caricatures du parti dominant de cette époque. L'indignation, l'exaspération de l'armée étaient devenues si violentes, qu'aux Tuileries, parmi les officiers de la Vieille Garde en permission, et spectateurs, comme moi, des revues

qui s'y passaient, j'avais peine à en contenir l'explosion.

Ainsi fermentaient nos mécontentements, quand, sur la nouvelle du débarquement de Napoléon, le maréchal Ney me fit appeler. « Il partait, me dit-il, pour son commandement de la Franche-Comté, pour y rassembler une armée et pour s'opposer aux progrès de la descente. Quant aux corps royaux cavalerie, il me laissait l'instruction de renvoyer sur-le-champ à leur tête leurs généraux, avec l'ordre de les maintenir dans la fidélité qu'ils devaient à Louis XVIII. » Puis, en homme tout d'action qu'il était, emporté par l'un de ces élans guerriers dont il n'était pas le maître, il préluda aux paroles ardentes avec lesquelles il allait, s'écria-t-il, prendre congé du Roi à l'instant même.

Leur exaltation m'inquiéta ; je craignis qu'elles ne l'engageassent au delà de ce qui était nécessaire : je lui fis donc observer que, en outre de ce que devait avoir de pénible à ses souvenirs un pareil engagement, il serait sans doute inutile : que, si les défilés du Dauphiné ne s'ouvraient pas devant Napoléon, il s'y perdrait sans qu'on eût besoin de le combattre ; tandis que, s'il surmontait cet obstacle, rien, au delà du Rhône, ne l'arrêterait.

Cette considération l'ayant calmé, je le quittai pour aller exécuter ses ordres ; mais, en sortant par une porte, je vis entrer par l'autre un personnage qui vraisemblablement m'avait écouté ; ce fut lui dont les excitations, dictées par un sentiment toujours mauvais conseiller, détruisirent l'effet des observations que je venais de soumettre au maréchal.

De là, et tout aussitôt, j'allai rue de la Victoire, dans la célèbre maison du 18 brumaire, donnée par Napoléon à Lefebvre Des Nouettes. Ce général commandait les chasseurs à cheval de la Vieille

Garde. Je ne trouvai chez lui que sa femme. Elle était dans une vive anxiété, que mes questions augmentèrent sans pouvoir en rien tirer. Elle ignorait, disait-elle, où était et ce que faisait le général ; mais évidemment elle soupçonnait un coup de tête, dont, plus que tout autre, il était capable. Dans ce doute, et comme les trois autres généraux étaient à leurs corps, je rentrai chez moi pour leur écrire les instructions que j'avais à leur transmettre.

La nuit me surprenait dans cette occupation, quand un général, commandant en second les grenadiers à cheval de la Vieille Garde, vint m' interrompre. Il entra précipitamment ; puis, sans autre préambule que d'obtenir ma parole de taire ce qu'il allait me confier, il m'apprit : a Qu'en ce moment même Des Nouettes, avec ses chasseurs, marchait sur Paris ; qu'il avait entraîné des grenadiers en trompant leur général par un ordre simulé du ministre de la guerre ; mais que, ces deux chefs n'étant point d'accord, infailliblement .tout allait manquer si je n'accourais pas me mettre à leur tête ; qu'il venait m'en supplier ; qu'alors, sûrs de réussir, d'autres corps, les attendant dans Paris, rien ne leur résisterait I » Il achevait ces derniers mots, lorsqu'un vieux personnage de l'Empire, mon proche parent, étant survenu, ce général ajouta à voix basse, en me quittant aussi précipitamment qu'il était entré : « Qu'il retournait à son poste, où il espérait me revoir, mais qu'en tous cas il emportait la parole de me taire, que d'avance je lui avais donnée. )>

Je l'avoue, quelque téméraire que me parût cette révolte, je me sentis violemment tenté par le danger de mes compagnons d'armes, par leur confiance en moi, et par une même indignation contre tant d'outrages, dont plus qu'eux encore

j'avais été témoin. Je n'avais rien à cacher de cette disposition à celui qui venait d'entrer ; ses conseils l'excitèrent. Déjà même, rassemblant quelques effets, je m'armais machinalement lorsque mes lettres de service, signées du roi, me revinrent à la mémoire 1 ^ Non, m'écriai-je, ce serait une trahison ! Ce serait tourner contre lui les armes qu'il a mises entre mes mains ! » Je les jetai aussitôt ; et, demeuré seul, je me mis à réfléchir sur ce qu'il me restait à faire.

Il s'agissait de concilier mon devoir avec une parole donnée et avec mon attachement pour mes camarades. La situation était difficile. Il était minuit. Fatigué d'émotions, ma tête tombait de sommeil, lorsque Rabusson, chef d'escadron des chasseurs de Des Nouettes, se fit annoncer. «Son corps, me dit-il, venait d'arriver devant Com.piègne ; il s'y était heurté contre un régiment sous les armes, dont on avait voulu vainement ébranler la fidélité. Dès lors, comprenant le danger de sa tentative, et se déguisant, Des Nouettes avait disparu I En conséquence, ses officiers, abandonnés à eux-mêmes, venaient de le députer, lui Rabusson, pour protester de leur ignorance des projets de leur général, de leur soumission au Roi, et pour demander de nouveaux ordres I »

Ici, Rabusson, invoquant nos souvenirs de guerre, me pressa d'aller avec lui aux Tuileries. Je m'y refusai, répliquant que je ne voulais pas m'y faire honneur de cette soumission sans l'avoir mérité ; que je préférais rester étranger à cette affaire, comme je l'étais en effet, et surtout au moment où, pour s'excuser, il s'agissait d'accuser un camarade ; que je l'engageais, comme son supérieur, à exécuter promptement la mission qui lui était confiée, et, comme ami, à F accomplir de façon à ce que le

lendemain on ne publiât pas qu'il était venu dénoncer son général.

Les jours suivants, après plusieurs rapports de service avec le ministre de la guerre, comme le danger approchait de Paris, ce ministre me fit appeler. Il me confia les dispositions qu'il venait de prendre contre l'Empereur. Étonné qu'il voulût mêler les compagnies de Mousquetaires et de Gardes du Corps aux régiments de ligne, je lui demandai s'il ne craignait pas que ces régiments ne fissent feu sur elles. Mais, à cette observation que justifia l'événement, ce ministre se récria. Il ne put comprendre pourquoi la création de ces corps privilégiés avait excité la haine de l'armée entière. Or, comme cette assertion, que je renouvelai, l'irrita d'autant plus qu'elle était incontestable, il me prit en défiance, et m'interpella sur mes propres dispositions. Elles lui déplurent. Toutefois, il ne put douter de ma fidéhté jusqu'au moment où, libre de ma conduite par la cessation, facile à prévoir, de mes fonctions, je pourrais, selon l'occurrence, disposer de mon épée contre les ennemis de la France.

Le surlendemain, tout était fini. Louis XVIII était en marche pour une seconde émigration, et l'Empereur aux Tuileries !

Que d'autres disent les détails héroïques et merveilleux du retour de Napoléon de l'île d'Elbe, ses premiers efforts, d'abord pour conjurer la Coalition, puis pour se préparer à la combattre, enfin, depuis le lendemain de son arrivée, ses secrets et tristes pressentiments, sa foi perdue dans son Étoile, et le désastreux résultat de ce troisième et dernier effort d'un incomparable génie contre son destin, dont l'inflexibihté voulut qu'à la grandeur de l'élévation s'égalât celle de la chute ! Quelque dignes de mémoire que puissent

être, sur ce sujet, les récits que m'en ont fait des témoins tels que M. Mollien, mon père. Benjamin Constant, le maréchal Reille, Montyon, Turenne, le prince d'Eckmùhl, et d'autres encore, je l'avoue, le courage me manque pour retracer tant de douloureux détails.

Renonçant donc à l'histoire, et continuant cette simple biographie, je me bornerai à dire qu'attendant, d'après l'ordre verbal de Napoléon, le commandement d'une brigade de cavalerie, je fus nommé chef d'état-major de l'armée chargée de défendre Paris, sur la rive gauche de la Seine. Ici, l'événement rend superflue la nomenclature des forces qui nous furent confiées et de nos dispositions de défense. Comment oublier pourtant qu'un jour, vers cinq heures du matin, à cheval et parcourant cette position, je cheminais en compagnie du général commandant en chef, homme d'esprit et de coup d'œil, quand la nouvelle de la défaite de Waterloo nous atteignit ? Nous nous arrêtâmes, moi consterné, lui étonné mais calme, réfléchi, et muet d'abord. Bientôt, interrompant mes exclamations, il me montra le moulin de Vaugirard : « Voyez-vous cette hauteur, me dit-il, songez-y ; elle pourra bientôt acquérir de l'importance ! Reconnaissez-la bien, quant à moi je vais à mes affaires. }> Sur quoi, tournant bride, et prenant le galop, il rentra subitement dans Paris pour ne plus nous revenir.

Ce chef venait, en homme moins moral qu'habile, de prendre sur-le-champ son parti, celui de s'accommoder à la circonstance. Cependant, pour n'être point trop sévère, convenons qu'il ne faut pas juger les hommes d'action dan3 ces grands bouleversements, comme en des temps moins révolutionnaires.

Bientôt après, Louis XVIII et les Anglais

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étaient arrivés à Saint-Denis, sur la rive droite, tandis que Blùcher et ses Prussiens, s'en étant follement séparés, étaient passés sur la rive gauche. Ils s'y trouvaient sans autre retraite qu'un pont étroit devant nos débris de Waterloo. Ces restes étaient respectable : ils présentaient encore cinquante mille hommes et cent canons. La veille de ce dernier jour, leur avant-garde, sous Exelmans, avait même écrasé et rejeté par delà Versailles la cavalerie prussienne. Exelmans venait de rentrer en ligne. Les deux armées se retrouvaient donc en présence, en vue de Paris, et sur la rive gauche de la Seine.

C'était le 3 juillet 1815. Il était environ neuf heures. Drouot, toujours tout entier à ses canons, venait de m'appeler pour Taider à placer une batterie au petit Montrouge. Nous nous étonnions d'entendre les feux des tirailleurs s'éteindre successivement, quand nous vîmes arriver le prince d'Eckmiihl et les généraux Grenier et Carnot, membres du Gouvernement Provisoire. Aussitôt Drouot interpella vivement le maréchal sur la nécessité de soutenir sa batterie, mais il n'obtint d'autre réponse qu'un geste de décoiiragement ; après quoi, le maréchal alla s'asseoir sur le revers d'un fossé devant nos canons. Il indiquait assez par là qu'on songeait à tout autre chose qu'à combattre, ce que le patriotisme de Drouot ne put ou ne voulut pas comprendre.

Étonné moi-même, je représentai vivement au maréchal la position désespérée de l'ennemi, s'il était battu, a Pourquoi ne profiterions-nous donc

?as de cette journée de répit et de la nuit suivante ? 'ourquoi ne pas faire prendre, dans nos maisons, nos meilleurs vins, nos meilleurs vivres ? Le lendemain, dès trois heures, l'armée, ainsi bien repue, bien reposée, ses armes et ses colonnes d'attaque

prêtes aux débouchés de Neuilly, Saint-Cloud, Issy et Montrouge, s'élancerait impétueusement : elle refoulerait, elle anéantirait dans la Seine tous ces PiTissiens, surpris dans une position si insolemment aventurée. Après quoi, retraversant Paris, nous chasserions de Saint-Denis les Anglais, trop faibles pour résister à une armée plus que triple en nombre, et déjà victorieuse I

<( Oui, repartit le marcéhal, un instant ressaisi d'une ardeur guerrière, oui sans doute, et ce serait par Neuilly surtout, en poussant sur Saint-Germain, qu'il faudrait attaquer. Mais ne voyez-vous pas qu'on ne peut plus se fier à personne ; que chacun traite pour son compte ; que Fouché nous trahit ; que là, à côté de nous (et il indiquait de la main le moulin de Vaugirard), Vandamme lui-même, à la iéte de la Jeune Garde, est découragé, et qu'il ne veut plus combattre ? j) A cela Grenier, s'étant approché, ajouta : « Que risquer, en cas d'échec, de faire prendre la capitale au milieu d'ime échauffourée, ce serait assiuner sur soi une responsabiUté trop grande ; que d'ailleurs on traitait, en ce moment, à Saint-Cloud avec Blucher, de la reddition de Paris ! î>

Dès lors, songeant surtout aux vengeances d'une seconde Restauration, je demandai si l'on était, au moins, entré dans quelque accommodement pour l'armée, avec Louis XVIIL Sur quoi, Camot s'écria : « Eh ! quel arrangement voulez- vous que nous attendions d'un Gouvernement dont l'odieuse proclamation, dictée après Waterloo, sur les restes mutilés de tant de Français, commence par ces mots : Grâce au Ciel, les satellites du tyraji sont enfin dispersés 1 — Raison de plus, répliquai- je, pour ne pas se laisser retomber sans conditions entre ses mains ! — Eh 1 que m'importe ? reprit Grenier, je suis resté dix ans chez moi sous TÉm-

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pereur, je puis bien y rester encore autant sous Louis XVIII ! — Mais on ne vous y laissera point, lui repondis- je ; toute porte doit être ouverte ou fermée : le Roi est à la nôtre, traitons avec lui ou battons-nous ! »

Nous étions là, quand un officier arriva : la capitulation de Saint-Cloud était signée ; l'armée devait partir pour la rive gauche de la Loire. Tous aussitôt se dispersèrent.

Drouot, étranger à toute intrigue, revenait en ce moment, préoccupé encore de sa batterie, et me montrant la cavalerie prussienne à portée de charge. Ma réponse changea son impatience en consternation. « Qu'allez-vous faire ? » ajoutai-je. — « Suivre Tarmée, répliqua-t-il après un moment de réflexion ; et vous ? — Oh ! quant à moi, lui répondis- je, seul, sans commandement dans cette armée, sans autre espoir pour elle qu'une soumission inévitable, je rentre chez moi. Je vais y déposer des armes désormais inutiles, puisqu'on nous force de renoncer à cette dernière et si belle occasion de nous en servir ! »

Là-dessus, nous étant serré la main, nous nous séparâmes.

Je tins parole. Dès que les environs de Paris redevinrent libres, je me retirai avec vous, mes enfants, à Saint-Gratien, dans la vallée de Montmorency, chez le comte de Luçay, mon beau-père. C'est là que, hiver comme été, pendant sept ans, rendu aux lettres, et vivant surtout dans le passé, j'écrivis l'Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812.

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