‹ Du Rhin à FontainebleauChapitre 7 sur 8 · LES GARDES NATIONAUX A LA BATAILLE DE LA FÈRE-CHAMPENOISE · texte numérisé non relu

LES GARDES NATIONAUX A LA BATAILLE DE LA FÈRE-CHAMPENOISE

Le 23 mars, les deux invasions, maîtresses, depuis TAisne jusqu'à l'Aube, de Neufchâtel, Châlons, Reims, Vitry et Arcis, venaient de se réunir. Le quartier impérial d'Alexandre se trouvait au château de Dampierre. La marche de Napoléon vers l'Est n'était plus douteuse. Les chefs alliés, étonnés de cet abandon de Paris, et d'autre part, de cette manœuvre menaçante sur leur retraite, hésitaient. Placés entre Napoléon et sa capitale, où devaientils aller terminer la lutte ?

Depuis quelques jours, un traître, envoyé de Paris par deux autres traîtres, était à leur quartier général. « Paris, leur avait-il dit, détestait plus qu'eux son tyran. On n'y attendait que leur présence pour y éclater, pour y proclamer sa déchéance, et y appeler les Bourbons ! » Mais jusque-là le patriotisme de nos provinces de l'Est contredisait cette assertion. Les chefs alliés ne savaient à quoi se résoudre, lorsque, dans la nuit du 23 au 24, deux lettres interceptées, l'une de Marie-Louise, l'autre du ministre de la police Savary à Napoléon, ne leur confirmèrent que trop les avis de la trahison.

Cela est certain. Ce qui l'est moins, c'est le fait

suivant. Un témoin me l'a pourtant attesté, mais Pozzo-di-Borgo n'a pu m'en donner la certitude. Ce témoin disait que, ce jour-là même, un second émissaire de Paris avait apporté, dans un bâton creux, à l'empereur russe ce peu de mots : « Vous pouvez tout, et vous n'osez rien. Osez donc enfin ! » La nécessité du secret avait imposé ce laconisme ; l'émissaire devait y suppléer. Il ajouta que, à Paris comme à Bordeaux, tout était prêt ; que les alliés n'avaient qu'à paraître ; mais que l'occasion pressait, sans quoi le foyer bientôt dispersé perdrait sa force.

Quoi qu'il puisse être de cet incident, ce furent surtout les deux dépêches interceptées qui nous perdirent. Toutes les passions des coalisés s'y enflammèrent, entre autres, deux haines privées : celles de Pozzo et de Wintzingerode. L'une datait de 1793 et de la Corse ; l'autre, surtout de 1812. Pozzo, avec son langage mordant, spirituel, et plein d'images saisissantes, excita l'orgueil ambitieux d'Alexandre : « Pourquoi suivre servilement Bonaparte au milieu de ses forteresses, s'éloigner du point décisif, accepter sa guerre, quand, par quelques marches dérobées, il peut, hors de portée de la redoutable épée de Napoléon, la lui faire tomber des maîns, terminer tout, et venger enfin, dans la capitale ennemie, les himiiliations de toutes celles de l'Europe entière ? »

Il en dit bien plus. Wintzingerode l'appuya chaleureusement. « Paris à découvert appelait la Coalition ! On n'avait qu'à y courir. Lui s'offrait à couvrir sa marche ! Dix mille chevaux lui suffiraient pour tromper Napoléon ; leur présence le persuaderait qu'il entraînait derrière lui, dans l'Est, toute l'invasion, tandis que, sans coup férir, elle irait lui dérober son trône et sa capitale ! f>

Ils l'emportèrent. Alexandre, décidé, entraîna le

reste. Chez les Allemands, chez les Prussiens surtout, un cri de joie vengeresse répondit ; on se débarrassa, en l'envoyant à Nancy, du père de Marie-Louise. Ils se sentaient réunis, ils étaient deux cent mille hommes ; ils allaient s'éloigner furtivement de Napoléon : ils osèrent donc aussitôt tout préparer pour courir renverser le trône impérial, ébranlé et vide de son grand capitaine.

Pendant qu'ils se déterminaient ainsi, non loin de là, le fatal génie de l'indécision était passé, avec les anxiétés de la défensive, d'un camp dans l'autre. On a vu que Blûcher était enfin sort^i de Laon et de son inaction. Le 18 mars, le lendemain du départ de Reims de Napoléon, il avait tenté le passage de l'Aisne à Berry-au-Bac. Marmont en avait fait sauter le pont. Mais bientôt débordés à droite par Neufchâtel, et cette faible barrière franchie, lui et Mortier, alors à Reims, n'avaient plus su à quoi se décider. Ils avaient hésité entre deux nécessités à la fois diverses et impérieuses : l'une les poussait à reculer de Reims sur l'Aube, pour couvrir les derrières de son expédition ; l'autre, à se retirer par Fismes, pour défendre la capitale.

Dans cette alternative, et pendant les 19 et 20 mars, on avait vu ces deux maréchaux, qu'excusaient l'énorme disproportion du nombre et des instructions contradictoires, flotter incertains de Fismes à Reims. Trois fois, ils avaient fait occuper cette dernière ville, et trois fois ils l'avaient abandonnée. Ils venaient enfin de se décider pour Fismes, quand, le 21, une dépêche de Napoléon blâma ce mouvement et ordonna l'autre. Elle leur annonçait la fuite de l'armée austro-russe sur Bar et Brienne. Dans cette confiance. Napoléon leur prescrivait pour point de ralliement général Châlons, ou cette même ville de Vitry, dont ils

venaient d'abandonner la route, et qui était près de devenir le centre de jonction de toutes les armées étrangères.

Aussitôt Mortier et Marmont,, s'empressant d'obéir, veulent ressaisir à Reims la route directe de Vitry par Châlons, mais déjà cette voie leur est fermée, et Wintzingerode en est maître. Alors, se détournant au sud et à droite sur Château-Thierry, ils tentent dans le même but le grand chemin d'Épernay, qu'ils trouvent également occupé. Le 22, ils y renoncent, et, redescendant toujours au midi, ils gagnent Montmirail. Cette troisième route de Châlons à Vitry leur paraissant libre, ils s'avancent le 23 mars jusqu'à Bergères. Mais là, ils rencontrent de nouveau l'ennemi qu'ils chassent de Vertus, et, ne pouvant continuer, ils se décident à une quatrième tentative encore plus au sud, sur une quatrième route, celle de Fère-Champenoise à Somme-Puis. Ce fut par là qu'enfin Marmont poussa jusqu'à Soudé-Sainte-Croix, où il s'établit, tandis que Mortier, pour mieux vivre, mieux s'abriter et sonder Châlons, s'arrêta à Vitry d'un commun accord.

Ils espéraient se rallier, le lendemain, à Napoléon. Près d'atteindre le rendez-vous prescrit, ils ne se doutaient pas que, entre eux et l'Empereur, au lieu de quelques cavaliers de Blûcher, c'étaient toutes les armées ennemies qui, d'Arcis à Somme- Puis, Vitry et Châlons, étaient réunies devant leur faible colonne. Ils ignoraient enfin que, en cet instant même et à quatre pas de là, deux cent mille alliés se décidaient à marcher, le lendemain, sur Paris, par cette même route sur laquelle Marmont venait de s'établir avec sept miUe huit cents hommes.

A cette fatalité divers accidents se joignirent. Les uns naquirent des circonstances, d'autres de la

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pluralité des chefs, un troisième, surtout de leur caractère. Cette dernière marche de flanc, en plaine et à portée de l'ennemi, était dangereuse. Déjà, dès le matin, Belliard, effrayé des bruits qui circulaient, avait proposé la position de Fère- Champenoise comme assez avancée, et moins imprudente ; Mortier aussi l'avait préférée. On y eût appris des nouvelles de l'Empereur, de l'ennemi, et rallié successivement à soi Pacthod, Compans, Souham et dix mille hommes. On se fût enfin trouvé là vingt-sept mille hommes, réunis dans ime position moins défavorable à la défensive.

L'inspiration de l'habile Belliard, celle du bon sens de Mortier, étaient donc heureuses ; Marmont les dédaigna. Soit confiance en lui-même ou dans ses instructions ; soit qu'il crût les Austro-Russes en fuite vers Bar ; soit réaction de fermeté après ses hésitations du 19, il s'était obstiné jusqu'à déclarer qu'il pousserait jusqu'à Soudé-Sainte- Croix ; qu'il suivrait tout seul cette direction plutôt que de tâtonner davantage ; et cette témérité, il n'avait pas manqué de la commettre. Ce maréchal avait reçu de l'Empereur le commandement en chef des deux corps, mais secrètement, à l'insu de Mortier, plus ancien maréchal que lui. Dans sa confiance, pour mieux vivre et dormir plus à l'aise, et par ménagements pour son collègue, il l'avait laissé s'arrêter à Vitry, sans exiger sa réunion dans Soudé-Sainte-Croix, dès ce soir-là même.

Cependant, à peine était-il arrivé dans ce quartier général, que, de toutes parts, les avis les plus alarmants l'avaient entouré : Châlons pris ; l'échec d'Arcis ; la perte de Vitry ; la retraite sur Saint-Dizier ; la jonction menaçante des deux invasions en ime seule ; jusqu'à leur marche, résolue le matin même, sur Paris, résolution que

ces alliés proclamaient hautement dans leur joie déjà triomphale ! Toutes ces calamités, on les touchait du doigt ; elles étaient dans toutes les bouches, elles frappaient même tous les regards.

Mais l'orgueilleux Marmont n'avait foi qu'en lui. Convaincu que cette partie la plus difficile de la science du général, celle de deviner, d'après les événements de la journée, les projets de l'ennemi pour le lendemain, était particulièrement la sienne, dès que son opinion sur ce point était fixée, c'était comme l'arrêt du sort. Ajoutez que, par tempérament et dédain, il était de l'intrépidité la plus impassible. Il en résultait alors qu'aucun avis, que nul rapport, sur l'approche même des plus grands dangers, n'étaient capables d'ébranler sa conviction. Il y avait du grandiose dans ce caractère entier. C'était, il en faut convenir, un homme de grand cœur, de beaucoup de science et d'esprit, et quelqu,e mal que, dans ce moment d'erreur et depuis, il nous ait fait, Tmi des personnages remarquables de cette époque.

Enveloppé dans sa persistance hautaine, et persuadé que l'ennemi ne s'attaquerait point à lui, il s'était donc établi, de plus en plus, dans ce nouveau quartier général. La nuit venue, d'immenses lignes de feux rougirent l'horizon devant lui entre la Cosle et la Marne ; ces feux ne l' éclairèrent point. Peut-être même y crut-il voir ceux de l'Empereur ! Vainement, les cris d'alarme autour de lui redoublèrent : au général Belliard, qui insistait sur ces rapports, il reprochait, en souriant, sa facilité trop crédule ; à un officier, envoyé en reconnaissance et ramené à coups de sabre jusqu'aux grand'gardes, il répondait qu'il avait eu peur et vu double. Quant aux assertions des prisonniers ennemis, n'en tenant compte, c'étaient, disait-il, des gens rusés ou stupides !

Un autre officier, un Polonais, avait osé pénétrer seul au milieu des Russes, il avait compté leurs régiments, entendu leurs projets d'attaque. Bien plus, et pour preuve, en revenant il avait audacieusement enlevé Tune de leurs vedettes. Ce rapport était incontestable, mais, loin d'ébranler Marmont, il ne lui inspira d'autre précaution que d'envoyer, à plus de deux lieues de là, prier Mortier de rapprocher, le lendemain seulement, de Soudé- Sainte-Croix, ses neuf mille hommes.

Un autre incident marqua cette sécurité si imperturbable ; les suites en furent cruelles. Vers trois heures du matin, un ofifîcier de Pacthod se présente ; il annonce que son général, avec environ six mille hommes escortant un convoi, vient d'arriver à Bergères ; qu'il est prêt à se réunir aux maréchaux, et qu'il demande leurs ordres. Dans de telles circonstances, ce renfort inattendu était inappréciable. On assure qu'il fut répondu à Pacthod négligemment, et sans même l'avertir du danger commun, qu'il eût à rester où il se trouvait. Un témoin dit plus, c'est le général Ricard luimême : il m'a dit que, le cheval de l'envoyé de Pacthod étant tombé mort de fatigue à la porte du maréchal, cet officier en demanda un autre pour que l'ordre pût arriver à temps à son général, mais qu'on le lui refusa insoucieusement, chacun ne songeant qu'à soi : égoïsme résultant de besoins, de souffrances et d'émotions trop multipiiés ; d'où vint que le malheureux repartit à pied, qu'il arriva trop tard, et que, dans la journée même, cette division, surprise en marche, au lieu de seconder en commun la retraite, y périt tout entière, à part, sans être utile.

Enfin, pendant toute cette nuit du 24 au 25 mars, quoique assailli par mille renseignements qui tous concordaient d'une manière effrayante.

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Marmont, persistant à les mépriser, s'était imperturbablement rendormi, répétant : « Qu'il connaissait sa position, et qu'il en savait là-dessus plus que personne. ^

Le jour reparutavec de nouveaux sujets d'alarme. Le dernier avertisserfient vint de Ricard. Ce général, voyant, m'a-t-il dit, l'avalanche prête à tout engloutir, et qu'il n'y avait plus un instant à perdre, courut chez le maréchal. Ses yeux exercés venaient d'apercevoir l'armée entière des alliés marchant sur Marmont. Leur avant-garde était déjà même en présence, et pour ainsi dire touchant à sa porte. Ricard entre ; il trouve Marmont encore désarmé, et paisiblement assis devant ses cartes ; il l'entend conjecturer sur nos chances à venir, quand il n'y en avait plus d'autres pour lui que d'être écrasé à l'instant même.

Mortier venait d'arriver de sa personne ; son corps était loin encore. A la première exclamation de Ricard, ce maréchal, homme de résolution, dont le bon sens s'entendait sur-le-champ avec celui des autres, se leva vivement, et courut hâter l'arrivée de sa colonne. Quant à Marmont, il demeura dans ses hauteurs contemplatives, sans s'émouvoir d'un avis qui n'y concordait pas. Il entendit Ricard sans l'écouter, et tellement, que celui-ci, désespéré, sortit en poussant violemment la porte, décidé à faire lâcher en l'air quelques coups de feu, afin d'arracher son chef, si ce n'était de son aveuglement, du moins de son quartier général.

Mais il n'en eut pas le loisir, l'ennemi se chargea de cette alerte. Il était déjà si proche, que, en ce moment, ses premières balles sifflèrent, et qu'un coup de canon brisa les vitres de la chambre même où le maréchal s'obstinait à rester encore.

Le jour était commencé, il était environ sept

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heures. Deux cent mille hommes s'avançaient contre vingt-trois mille, dont la dispersion en trois corps triplait la faiblesse. Autour d'eux, llnvasion, comme un torrent débordé, n'avait plus de digues. La droite en était déjà avancée de dix-huit lieues sur la Marne. La masse, presque entière, se précipitait droit sur Marmont et Paris, tandis que ce maréchal, selon ses instructions il est vrai, et ne songeant qu'à percer ce prétendu rideau pour se joindre à l'Empereur, allait se heurter contre elle!^

Déjà des flots de cavalerie ennemie inondaient la plaine. Marmont, étonné, fut enfin forcé de faire ses dispositions de résistance sous un feu ardent. Il ne comprenait rien à cette attaque. Qu'était donc devenu Napoléon ? Pourquoi toute la coalition se retournait-elle de son côté ? Il voulait douter encore ; mais, devant comme derrière lui, tout lui montrait son imprudence, et combien sa situation était critique. Devant lui, un ruisseau au fond d'un pli de terrain pour toute défense. Derrière lui, pour tout refuge, des plaines immenses, où, sans appui, son faible corps semblait comme un point perdu dans l'espace ; pour comble de danger, à quelques lieues en arrière, un défilé ; puis un second. Encore si, moins confiant, il eût donné rendez-vous à Mortier derrière cet obstacle ! mais non, il venait de l'appeler de Vitry à Soudé même, c'est-à-dire en avant et au milieu de l'ennemi, que maintenant on ne pouvait plus éviter, qu'il fallait combattre.

On assure, néanmoins, que le premier appel de Marmont à Mortier avait encore été fait assez à temps, pour que, dès le point du jour, on fût réuni, mais que cette décision n'avait pu être envoyée d'un maréchal à un maréchal sous la forme d'un ordre ; qu'ainsi, chaque décision demandant un concert, il avait fallu s'écrire, se répondre, et cela

avec la déférence et les précautions indispensables à la bonne harmonie entre deux chefs égaux et dans un commandement partagé. De là, des lenteurs, sans compter les accidents inhérents aux communications nocturnes. Le malheur, qui souvent se joint aux fautes, n'avait pas manc^ué, de s'ajouter à celle du duc de Raguse. Il avait rendu irrémédiable sa téméraire obstination. Son aide de camp avait croisé en chemin, sans l'apercevoir, le duc de Trévise, que l'inquiétude amenait chez son collègue, et il avait fallu renvoyer une seconde fois au corps de Mortier l'ordre de ralliement enfin convenu.

Marmont, malgré le danger qui s'aggravait à chaque instant, fut donc forcé d'attendre en combattant. Cette attente dura trois heures entières. Cependant, les masses ennemies s'approchèrent de plus en plus ; elles s'étendirent et gagnèrent les flancs. Dès lors, pour rétrograder, on dut se résigner au sacrifice, dans Soudé, de plusieurs compagnies de voltigeurs, puis à risquer une charge de cavalerie, qui fut repoussée.

Néanmoins, vers onze heures, les deux maréchaux s'étaient rejoints ; ils étaient même parvenus, presque entiers, jusqu'au delà du premier défilé, celui de Som^rnesous. Là, se retournant entre Chapelaine et Montépreux, ils s'étaient couverts de soixante canons, et, pendant deux heures, ils avaient fait respecter leur faiblesse ; mais, de même qu'à Soudé-Sainte-Croix, leur position, de plus en plus débordée, devenait un piège. Il restait six heures de jour, sept lieues de plaines, un autre défilé à traverser, et derrière celui-ci d'autres plaines. Quel qu'en fût le danger, il fallut donc, sous les yeux et comme sous la main de l'ennemi, se remettre encore en retraite.

Dans ces champs tout nus, forcé de s'appuyer

sur soi-même, on reculait lentement sur deux lignes, Tune traversant l'autre par ses intervalles, et protégée de ses feux, quand tout à coup d'épais nuages, accourant de Test, et de noires colonnes d'artillerie et de cavalerie couvrirent à la fois le ciel et la terre. Ce fut vers une heure que ce double orage, s'étant amoncelé, éclata soudainement : sur terre, par des charges impétueuses ; dans l'air, par une grêle violente, suivie de torrents de pluie, qu'un vent furieux fouettait au visage de nos malheureux soldats aveuglés. Bientôt, le sol trempé se défonce sous nos canons, qu'on n'en peut arracher qu'à force de cris et de coups, les pieds de nos fantassins glissent ou s'enfoncent dans une boue visqueuse ; dans leurs mains engourdies leurs armes mouillées se taisent, elles leur deviennent inutiles. Forcés de lutter ainsi contre tout à la fois, ils se troublèrent et ne cherchèrent plus leur salut que dans la fuite.

Cependant, deux fois les escadrons de Bordesoulle avaient résisté, mais une troisième charge les rompit. Il fallut que Belliard, avec la division Roussel, accourût promptement pour remplir ce vide. Belliard espérait, avec ce renfort, surprendre la cavalerie ennemie dans le pêle-mêle de sa victoire et la repousser, mais de nouvelles lignes des alliés le prirent lui-même à revers ; et, renversé sur notre infanterie, il en augmenta la déroute.

Tout eût été perdu sur l'heure, sans le 8^ de chasseurs que Latour-Foissac lança à propos au milieu de ce désordre. A sa vue, l'ennemi s'arrêta poilr se rallier ; on reprit avec la marche quelque ensemble, et, comme on atteignait le second défilé, celui de Conentray, on crut avoir quelques instants pour se préparer à en effectuer le passage. Bordesoulle et sa cavalerie en masquèrent l'entrée, que deux faibles brigades d'infanterie, placées à

droite sur le mamelon de Vaurcfray, devaient défendre ; le reste défila.

Mais l'ennemi, se renforçant à chaque pas, s'enhardissait. Le grand-duc Constantin, trois mille chevaux de la Garde russe et douze canons arrivaient en cet instant ; ils chargèrent aussitôt. Bordesoulle et ses cuirassiers étaient affaiblis ; deux échecs venaient de les déconcerter, ils tournèrent bride. Nos deux malheureuses brigades d'infanterie furent laissées à découvert : surprises dans leur formation, trempées par l'orage, et sans autres armes que leurs baïonnettes, l'une succomba tout entière ; l'autre, écrasée, se releva mutilée, et ses restes, se rapprochant et se retirant, sauvèrent du moins leurs aigles et leur général.

' Ainsi le défilé demeurait sans défense ; la cavalerie, dispersée, fuyait ; l'artillerie était culbutée et engravée au fond du ravin, un bataillon du train, vingt-cinq bouches à feu, et soixante caissons, attelés de chevaux entiers hennissant, ruant et mettant tout en désordre, y restaient abandonnés. Marmont revint sur ses pas pour les reprendre, mais, après de vains efforts, il y renonça.

Ce désastre, résultat de son obstination de la nuit précédente, n'abattait pas sa fierté : il passa sous ce joug sans courber la tête. Lui et Mortier, avec les divisions Ricard et Christiany, se couvrirent de ce défilé tout encombré de leurs pertes ; ils rallièrent leurs débris derrière cet obstacle, et y tinrent ferme.

Mais là encore, de même qu'à Soudé et à Sommesous, s'arrêter c'était préparer sa perte, puiSque des masses, toujours croissantes, de cavalerie, tournant leurs flancs, allaient gagner, avant eux, Fore-Champenoise, leur seule retraite. Il fallut donc reculer encore en pla.ine rase, au travers d'une pluie de boulets, et poussés par les charges

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redoublées des Russes. Heureusement l'orage avait cessé. Les armes firent feu, et quelques-uns de nos bataillons, maintenus par leurs chefs, tantôt marchant, tantôt se reformant en carrés, protégèrent une foule de blessés et d'hommes débandés fuyant en déroute. On dit, pourtant, que tous eussent été coupés de Fère-Champenoise sans T apparition imprévue de quatre cents chevaux, arrivant de Paris dans cette ville, et qui en débouchèrent à propos. A Taspect de ce secours, l'ennemi, s'arrêtant, donna le temps aux deux maréchaux d'atteindre et de franchir ce passage.

On continuait vers Sézanne, se croyant sauvés, lorsqu'un nouveau corps de cavalerie ennemie, accourant des bords de l'Aube au bruit du combat, faillit tout perdre. Il surprit en flanc nos files distendues qu'il rompit, sabra, et dont il ne ressortit qu'en entraînant des prisonniers et plusieurs canons qu'on ne put reprendre. Enfin, depuis le matin, attaques en tête, en queue, chargés sans cesse, entamés, culbutés à plusieurs reprises, les restes de notre malheureuse colonne, harassés d'une fuite si longue et si sanglante, rencontrèrent un terrain moins défavorable : ils y prirent position en avant de Linthes.

Il était quatre heures ; les souverains alliés étaient présents. Attirés par la victoire, artillerie, infanterie, tout s'apprêtait, un dernier et funeste choc allait commencer, lorsque, en arrière de l'aile droite ennemie, vers notre gauche, le bruit d'une fusillade soutenue, entrecoupée des détonations d'une artillerie nombreuse, détourna l'attention. Le combat en fut suspendu ; des deux côtes tous écoutèrent ; le bruit évidemment se rapprochait. Un cri l'Empereur! cri d'alarme d'un côté, cri d'espoir du nôtre, courut dans les rangs, et telle en était la magie, que nos soldats épuisés et vain-

eus, ne doutant plus de la victoire, demandèrent à attaquer !

Ces échos annonçaient un autre désastre. C'étaient les derniers efforts du corps de Pacthod. La confiance de Marmont avait été contagieuse. Pacthod, sans réponse de ce maréchal, s'était, à tout hasard, avancé pour se rallier à lui, s'aventurant trop ainsi dans la plaine. Vers dix heures du matin, il reprenait haleine dans Ville-Seneux, quand il fut aperçu par r avant-garde de Bliicher. C'était Korff et cinq mille chevaux. L'attaque avait été vive, les charges multipliées, mais, pendant deux heures Pacthod, ayant placé son convoi entre le village et ses carrés, y était demeuré impénétrable. Il ne songeait nullement à reculer, lorsqu'une seconde apparition, celle de Wassiltchikow, avec quatre autres mille chevaux, lui fit comprendre son danger, et qu'il fallait songer à la retraite. Jusqu'à Clamange il n'avait rien abandonné : son convoi de vivres, couvert par ses bataillons, avait marché en échiquier sur quatre voitures de front. Mais là, se voyant débordé, il s'était appuyé de ce village et, pendant un combat vigoureusement soutenu, il avait ajouté aux attelages de ses canons les chevaux les moins exténués du convoi qui l'appesantissait, et dont il allait débarrasser sa marche.

Vers trois heures, ainsi allégé, il avait atteint Écury-le-Repos ; il s'efforçait de gagner Fère- Champenoise, dans l'espoir d'y trouver nos maréchaux, quand la cavalerie de Korff, l'ayant dépassé, se mit en travers. Un élan du général Delort eut bientôt crevé cet obstacle ; mais d'autres nuées de chevaux ennemis, affluant de toutes parts, l'enveloppèrent. Delort, attaqué de trois côtés, fit face partout ; et, reculant aussi bravement qu'il avait chargé, il revint tout entier se rallier à

Pacthod, pour tenter ensemble une autre sortie, puisque celle-là était devenue impossible.

Déjà, à droite, au delà de Petit- Aulnay et de Bannes, ils apercevaient les marais de Saint-Gond. C'était un refuge, tous s'y dirigèrent. Et d'abord leur marche, à travers champs, fut plutôt escortée qu'attaquée par les neuf mille cavaliers ennemis, rebutés de six heures d'efforts inutiles. C'était alors, vers quatre heures du soir, que, au bruit de cet autre combat, les souverains alliés, devenant inquiets, avaient lâché prise sur nos maréchaux. On avait vu successivement l'infanterie de Rayefski, les Gardes russe et prussienne et leurs canons se détourner, et marcher de Fère-Champenoise sur l'infortuné Pacthod. Bientôt, toute cette infanterie, quatorze mille cavaliers, quatre-vingts bouches à feu, l'entoiuèrent. Dès lors, toute voie de salut lui fut fermée et, un pas de plus, impossible.

Cernée ainsi, au miheu de cette plaine, la malheureuse division s'arrêta. Elle se forma en carrés s'appuyant l'un l'autre, les canons aux angles et se hérissa de baïonnettes. C'étaient deux mille soldats et quatre mille gardes nationaux. Ils croyaient l'Empereur perdu ; ils voyaient l'invasion triompher ; ils savaient qu'après eux il n'y avait plus d'obstacle entre eux et la capitale ! Dans cette position désespérée, leur général les hairangua: « On ne capitule pas, leur dit-il, en rase campagne ; la loi militaire le défend, et surtout l'honneur ! D'ailleurs, quand la Patrie périt, qui voudrait lui survivre ? Jurons donc de mourir pour elle ! i> Aussitôt, l'épée haute, lui-même prononce à haute voix ce serment, et, tous, exaltés de son héroïsme, répètent, avec acclamations et en agitant leurs armes, ce cri d'un dévouement à jamais subUme !

Ils tinrent parole. Et d'abord, inaccessibles aux charges furieuses de toute l'élite de la cavalerie

allice, leur feu roulant les entoura de morts et de mourants, dont ils jonchèrent ces plaines fatales. Au milieu de ce combat, deux frères, l'un transfuge, l'autre dans nos rangs, se trouvèrent aux prises. Le premier, naguère aide de camp de Moreau, osa sommer l'un de nos carrés de mettre bas les armes ! Son frère en commandait Tartillerie : il lui répondit à coups de mitraille. La fimiée dissipée laissa voir l'un debout, ferme dans son devoir, tandis que, justement atteint, le transfuge resta étendu à terre.

Les charges alors recommencèrent, le feu de Pacthod redoubla, et, la cavalerie restant impuissante, l'empereur Alexandre fit avancer son infanterie. Mais contre ces murailles vivantes ce nouvel assaut ayant échoué encore, et l'artillerie seule pouvant les démolir, on l'appela. Bientôt, quatre-vingts bouches à feu les battirent en brèche. Et cependant, nos malheureux carrés, troués, brisés en morceaux, persistaient, lorsqu'enfin dans leurs flancs entr'ouverts, la cavalerie ennemie, suivant sa mitraille, se précipita.

Le premier carré qui succomba fut celui de Pacthod, les autres ensuite : ceux d'Amey, de Jamin, de Bonté et du général Delort. Le dernier fut celui du général Thévenet ; et pourtant, les rangs rompus, les carrés déformés, on ne se rendit point : on se défendit d'homme à homme, à la baïonnette ! Trois mille cinq cents gardes nationaux se firent tuer sur place. Quinze cents soldats et les six généraux, la plupart blessés ou foulés aux pieds des chevaux, restèrent prisonniers. Quelques centaines seulement, les plus rapprochés des marais de Saint-Gond, s'échappèrent.

On dit que Pacthod ne voulut livrer son épée qu'à l'empereur Alexandre Im-mème. On ajoute que, saisi d'admiration, ce Prince, rendant au

dévouement de nos malheureux compagnons d'armes le plus éclatant des témoignages, s'avoua vaincu dans sa victoire par une aussi glorieuse défaite.

Malheur illustre, en effet ! Gardes vraiment nationaux ! Nobles victimes ! Puisse du moins ce récit leur survivre ! Puisse-t-il leur servir à jamais de monument funèbre ! Mais pourquoi notre Patrie n'en a-t-elle donc pas élevé un autre à leurs cendres ? Combien de temps ce sol, détrempé d'un sang si généreux, restera-t-il muet encore ? Garde nationale française, l'Étranger a-t-il oubhé le chemin de la France ? Et s'il se représentait cependant, quel exemple plus glorieux invoqueriezvous ? Dans quel monument la Patrie offrirait-elle à vos descendants le souvenir d'un dévouement plus sublime ? Sur quel autre autel enfin, iriez-vous alors jurer de mourir pour elle ?

Pendant que cet immortel sacrifice s'accomplissait, les maréchaux, profitant d'une si cruelle diversion, raffermirent leurs soldats et se dirigèrent sur Allement. Ils n'y arrivèrent qu'à neuf heures du soir. La nuit précédente, s'ils eussent reculé ensemble et à temps, ils eussent pu atteindre ces défilés avec vingt-trois mille hommes ; et, comme, depuis Sézanne et Nogent jusque dans Paris, douze mille autres soldats étaient réunis, leur mouvement rétrograde en eût été successivement renforcé ; ces trente-cinq mille hommes, bien liés au terrain, eussent pu forcer à des déploiements, à quelques manœuvres, et faire perdre à la pesante coalition trente heures de marche. L'Empereur alors serait arrivé à temps ; les alliés, presque épuisés de munitions, auraient pu être pris entre deux feux, et Pai'is eût peut-être été sauvé cette fois encore !

Mais tout le mal possible était arrivé. Cette déplorable journée de quinze heures détruisait ce

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dernier espoir. Nos ennemis l'ont appelée Fère- Champenoise ; car c'est aux vainqueurs qu'appartiennent ces sanglants baptêmes.

On ne sait jusqu'à quel point Marmont s'en crut responsable. Les excuses ne lui manquèrent pas. Avait-il donc pu, en dépit de ses instructions, deviner, et le parti désespéré qu'avait pris l'Empereur, et la présence de tous les coalisés ralliés, depuis la veille, entre lui et Napoléon, et leur direction nouvelle ? Connaissait-il la position de nos détachements, épars entre Seine et Marne ? Ajoutez le partage apparent du commandement entre lui et le duc de Trévise, d'où la nécessité de s'entendre et de s'attendre était résultée. Et d'ailleurs, la retraite, ainsi faite à temps sur Sézanne, eût-elle arrêté l'armée de Blûcher, déjà en pleine marche sur Paris, par Château-Thierry, Montmirail, Meaux et la Marne ? Non, la fortime de la France, trop de fois tentée, l'abandonnait ; le miracle de notre résistance était à son terme. Assez longtemps le génie avait changé l'ordre des choses ; la force matérielle, alliée à la trahison, l'emportait, et tout rentrait dans l'ordre naturel.

Quelles que fussent les considérations dont Marmont, dans son malheur alors commencé, soutint son courage, le fait est que cette fatale journée du 25 mars venait de nous coûter quarantesix canons, plus de quatre-vingts caissons, une quantité de bagages, et dix mille hommes, dont cinq mille tués, quatre mille prisonniers, et mille dispersés.

Le reste, douze à treize mille hommes harassés, consternés, hors de combat et de leur retraite, ne savait plus même où fuir. Par leur dernier mouvement à gauche sur Allement, les deux maréchaux s'étaient jetés au milieu des champs : ils avaient abandonné à l'ennemi Sézanne et son chemin, leur

seule voie de salut. Leur but, on l'ignore, à moins qu'ils n'aient espéré ou se rapprocher ainsi de Pacthod, ou regagner, au travers des marais de Saint-Gond, leur route habituelle, et naguère encore si glorieuse, de Montmirail.

Enfin, vers dix heures du soir, le désastre de Pacthod étant avéré, et se sentant perdus dans ces boues, ils se ravisèrent. Mais, soit fierté de l'un, ou pitié de l'autre, ils ne se décidèrent pas à exiger de leurs soldats exténués une nuit de marche encore. Ils ne donnèrent donc que pour le point du jour du 26 l'ordre de reprendre les armes. Compans était dans Sézanne : ils n'avaient point d'autre passage, ils le firent prier de le leur garder jusqu'au lendemain.

Heureusement Compans s'y refusa. Il répondit que l'avant-garde de la grande armée alliée était devant lui, et déjà l'infanterie de l'armée de Silésie, derrière sa gauche, dans Montmirail ; que, embarrassé par de lourds convois, il n'avait pas mille hommes à leur opposer ; que la nuit seule pouvait donc protéger sa retraite, et qu'il allait en profiter.

Cette réponse décida les maréchaux, mais trop tard encore. Le 26, à deux heures du matin, ils étaient pourtant en marche. La fatigue distendait leur colonne languissante. Elle défilait par deux hommes de front, et à tâtons, dans la fange profonde d'un mauvais chemin de traverse encaissé, et allait atteindre Sézanne, quand, dans l'obscurité, sa tête heurta l'ennemi, se renversa sur ceux qui suivaient, y propagea l'effroi, et tous s'en furent à toute bride.

On était parti deux heures trop tard : la ville, abandonnée par Compans, était déjà prise. Belliard et Roussel rallièrent ces cavaliers éperdus ; la tête de colonne, reformée, se déploya ; le reste rejoignit, et tout s'arrêta. Le jour vint avant qu'on se fût

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décidé au seul parti qui restait à prendre. Mais alors, les maréchaux ne voyant entre eux et leur seule retraite qu'un millier de chevaux prussiens, forcèrent l'obstacle. Ils traversèrent Sézanne ; après quoi, ils se dirigèrent d'abord sur Courgivaux, puis à droite, par Moutis, sur La Ferté-Gaucher, centre des routes du Morin. C'était là qu'ils espéraient rejoindre Compans, et faire tête à Forage.. Ils eussent ensuite regagné, par Coulommiers, leur ligne d'opérations de la Marne, que, sur l'ordre de l'Empereur, ils avaient abandonnée le 21 mars ; leur but, qu'enfin ils se croyaient maîtres d'atteindre., était d'aller se replacer à Meaux entre l'invasion et la capitale.

Ainsi, malgré la violence des coups dont ils venaient d'être frappés, vaincus et non défaits, ces coups n'avaient point porté jusqu'à leur cœur ; ils allaient le montrer, et quatre jours après, devant Paris, ils le firent voir bien plus encore !

Dans leiu: confiance, ils s'avançaient vers La Ferté, et, en dépit de l'échauffourée de Sézanne, la nécessité d'une halte, pour manger et reprendre haleine, venait de les arrêter quatre heures, lorsque, pressés en queue par l'ennemi, ils reprirent leur marche. Mais, à l'instant où, luttant à leur arrièregarde, ils croyaient leur avant-garde dans La Ferté, ils apprennent que Compans vient d'en être chassé ; que leiu* halte les a perdus ; que déjà Bliicher les a fait devancer dans ce passage ; qu'ils sont enfin entre deux feux, et sans retraite !

Le péril était grand, leur détermination Tégala. Contre ce double danger, s'armant d'un double courage, Marmont se chargea de contenir l'ennemi qui suivait, et Mortier, d'attaquer dans La Ferté celui qu'on avait en tête. Mais, du côté de Marmont, Tavant-garde de Schwartzenberg, qu'il contint en face, l'assaillit tout à la fois sur ses deux flancs ;

à droite, ce fut de plain-pied ; à gauche, en se couvrant du Morin et en canonnant impunément ce flanc de notre malheureuse colonne. D'autre part, et dans La Ferté, le corps prussien, que Mortier en voulait chasser, s'aidant des lieux, récrasa de sa nombreuse artillerie retranchée dans une position inexpugnable. Deux fois Mortier se brisa contre elle. Ainsi, poussés en queue, repoussés en tête, et Tarmée coalisée accourant sans doute, le danger s'accroissait de plus en plus : le temps, les combattants, T espoir, tout se perdait ! Dans cette extrémité, les deux maréchaux se concertèrent et prirent un parti extrême. Mortier masqua la tête de la colonne de quelque cavalerie contre les Prussiens, restés maîtres de La Ferté, et Marmont, son arrière-garde contre les Russes et les Bavarois, en leur opposant la brigade Joubert, qui se dévoua pour le salut général. Puis, tous deux, abandonnant la Marne pour la Seine, s'en furent à travers champs. Mortier vers Chartrouges et Marmont vers Courtraçon, où la nuit les réunit, et d'où ils gagnèrent Provins, le 27 mars.

Ils y retrouvèrent Joubert. Ce général, après avoir lutté dans Moutis le reste du jour précédent, avec mille hommes contre six mille Bavarois et vingt canons, leur avait échappé. On l'avait cru perdu. Cette réunion inespérée fut une courte et dernière joie au milieu de tant d'infortunes.

Heureusement, Schwartzenberg, déjà étonné de la promptitude hardie de son mouvement du 25, était retombé dans sa pesanteur méthodique et indécise. On assure que, dans cette marche dérobée à Napoléon, où tout devait être si rapide, il sacrifia un temps précieux à des alignements de parade. Nos maréchaux, dépassés par Elucher, avaient donc pu errer impunément pendant trente-deux heures, du sud au nord, puis du nord au sud, au 13a

milieu des champs et de ses avant-gardes. Ils purent même encore, pour reprendre haleine dans Provins, perdre toute la journée du 27. Marmont, pourtant, devait craindre d'arriver trop tard et trop faible devant Paris ; mais, après tant de sang et de fatigues, comment lui reprocher un repos indispensable ? Ce qui Tétait moins c'était de laisser, comme il le fit, Souham et cinq mille hommes dans Nogent, sans les rallier à sa retraite. Déjà la fatalité pesait sur ce maréchal. Lui et Mortier ne repartirent de Provins que le 28. Ce fut seulement à Charenton, avec leurs débris réduits à dix mille hommes, que le 29 ils revirent enfin la Marne.

L'Invasion eût encore pu les y prévenir, et prendre Paris sans bataille. Tout entière sur la route de Meaux, Compans n'avait eu d'abord à lui opposer que quinze cents hommes ! Dans Meaux, il est vrai, Ledru des Essarts, avec trois mille recrues et gardes nationaux, s'était joint à ce général. Là, ces quatre miUe cinq cents hommes, protégés par la Marne et bien commandés, s'étaient défendus jusqu'au 28. Mais alors, la Marne franchie, la Coalition les avait débordés et repoussés. Toutefois, Compans n'avait reculé que pied à pied, n'abandonnant chaque position qu'au moment où il y eût été culbuté, et forçant l'ennemi trop circonspect à des développements successifs, dont sa marche fut retardée. Claye, où deux mille cinq cents hommes de renfort venaient d'arriver, avait marqué sa première halte, Grosbois la seconde. Dans Ville-Parisis ou Monsaigle, on avait eu même un faible et dernier succès ; l'infanterie prussienne en ayant débouché sans précaution, ime charge de flanc l'avait entamée : le général Vincent lui avait arraché, avec ce village, deux cent cinquante prisonniers. Ce coup de main avait

arrêté, quelques instants, la tête de Tlnvasion, et dans Livry et Bondy, la nuit du 28 au 29 avait protégé la troisième halte de nos sept mille hommes.

Mais le 29, ce n'est plus une avant-garde, ce sont toutes les armées alliées qui s'avancent sur trois colonnes : celle de droite, par les routes d' Aunay et du Bourget ; celle du centre, par Bondy ; celle de gauche, par Neuilly-sur-Marne ! Elles avaient laissé, à tout hsisard, deux corps, russe et prussien, vers Meaux, en observation contre l'armée Impériale. Ces masses étaient irrésistibles. La trahison, qui redoublait chaque jour, les appelait. Néanmoins, leur force rusa encore : elles n'avancèrent qu'en parlementant, et à la faveur d'une suspension d'armes.

Compans s'en aperçut. Il rompit cet accord, qu'il avait d'abord accepté. Mais, dans son impuissance, il fut forcé d'abandonner Bondy, Pantin, Romainville même, le canal de l'Ourcq, celui de Saint-Denis, et à se réfugier sur la butte de Beauregard. Paris, dans cette journée du 29, resta donc à découvert, depuis Saint-Denis jusqu'à Belleville : large espace de cinq mille six cents mètres de développement, qu'un faible rideau de cavalerie, étendu dans cette plaine, ne pouvait défendre.

Tout eût été fini ce matin-là même, si Schwartzenberg eût marché les 26, 27 et 28 mars, comme le 25. Mais toujours préoccupé de l'alignement de ses têtes de colonnes, il perdit encore ce dernier jour du 29, où nos maréchaux ne purent atteindre Charenton que vers la nuit. Leurs troupes étaient si affamées, si exténuées, qu'ils furent forcés de les cantonner sur place, entre la Marne et Vincennes, remettamt au lendemain à les placer en face de l'ennemi, et n'en recevant point Tordre.

Paris et Tlnvasion étaient en présence : Tlnvasion dans sa toute-puissance, avec ses princes, ses chefs les plus décidés, ses corps d'élite, cent cinquante mille hommes ; Paris, surpris sans garnison, sans armes, sans un retranchement ébauché, surpris enfin comme en pleine paix, quand, depuis deux mois, sans cesse menacé, il avait déjà vu l'Invasion se montrer trois fois à ses portes !

Cependant, outre sa garde nationale, trois mille anciens artilleurs s'étaient offerts. On sait que, dans la ville, dans ses faubourgs, dans la banlieue, dix mille volontaires auraient pu être organisés. Bien plus, soixante cadres de dépôts d'infanterie étaient répartis à quelques lieues de ses murailles .J Les canons étaient nombreux, les abords extérieurs, faciles à rendre formidables, et rien n'était prêt. Les combattants, volontaires ou autres, ou refusés ou non appelés, étaient restés épars ; les canons, inutilem.ent entassés en parcs, manquaient de munitions ; enfin, pas un seul pouce de terre n^avait été remué sur aucun des abords de la capitale. D'autre part, le Roi de Rome et la Cour avaient obéi aux dernières instructions de Napoléon : l'Impératrice venait de fuir vers la Loire ; elle était sortie de Paris la

veille, et son escorte avait encore affaibli la défense, de deux mille hommes d'élite.

Paris et TEmpereur s'étaient mutuellement redoutés. Combien, pourtant, on eût trouvé là de ressources, pour prolonger la résistance pendant plus d'un jour ! Mais, outre la pénurie de petites armes, des instructions soupçonneuses avaient été confiées aux mains incertaines du roi Joseph. Ces fatales instructions avaient été trop respectées par l'esprit fébrile et inquiet d'un vieux maréchal, en qui l'énergie du soldat ployait devant la responsabilité du général. Elles avaient enchaîné le patriotisme d'une population suspecte à l'autorité absolue de l'Empereur : autorité jalouse, dont le principe, se retournant contre elle-même, produisit l'isolement. De là encore l'inertie des chefs, n'osant suppléer en rien aux instructions de leur maître absent, quelque insuffisantes ou contraires aux circonstances qu'elles fussent devenues.

Cette fois, pourtant, ce reproche fut moins mérité. Quoiqu'on sût que l'inquiétude irritait Napoléon, on avait osé provoquer ses ordres. Un plan de défense, étudié mystérieusement par des officiers déguisés, avait été tracé. Les précédentes incursions, jusque sur Meaux, Melun et Fontainebleau, en avaient fait solhciter l'exécution ; mais alors les miracles de Champaubert, Nangis et Montereau, et plus tard les marches hardies sur Soissons, Laon et Reims, avaient seuls répondu. On était rentré dans la soumission habituelle, imposée par l'infaillibilité de quinze années de triomphes, et par ces récents et brillants retours de fortune. Ainsi, quelle qu'eût été l'anxiété, chacun, accoutumé à voir l'Empereur tout prévoir et tout dicter, n'osant qu'obéir, avait attendu ses ordres : il n'en était point arrivé. Napoléon, soit confiance d'un génie aventureux, ou qu'il crût toujours que

tout était là où il était, soit défiance de Paris, de ce centre d'intrigues, ou crainte d*en effaroucher la population, d'y donner trop d'alarmes aux siens, trop d'espoir à ses ennemis, l'avait laissé sans défense. Il semblait n'avoir songé qu'à y maintenir l'obéissance.

Un maréchal et deux généraux, indépendants les uns des autres, y commandaient, sous un chef sans expérience guerrière et d'un caractère indécis, le peu de forces disponibles. Elles consistaient en une garde nationale organisée dans une défiance réciproque. Aussi ne se composait-elle que de douze mille hommes effectifs, dont moitié sans armes, et le reste armé seulement depuis la veille. C'était, avec des gendannes et des pompiers, tout ce qu'il y avait pour garder Paris et ses cinquante-six barrières, que devaient couvrir, derrière quelques palissades, soixante-seize pièces, de huit et de quatre, mal approvisionnées, attelées de chevaux de poste, de fiacres ou de halage, et servies par trois cents élèves polytechniciens et quatre cent quatrevingts Invalides.

Quant aux dehors, même dénûment : pas tm retranchement, pas même une barricade dans les faubourgs extérievirs, nuls préparatifs de défense. Quelques tambours en charpente, aux ponts de êaint-Maur et de Charenton, et, derrière ces ouvrages inutiles, quelques centaines de conscrits ; quelques autres encore, jetés précipitamment dans Vincennes et dans Saint-Denis ; enfin, pour renforcer, depuis cette dernière ville jusqu'à Charenton, les dix-sept mille combattants harassés de Compans et des maréchaux, sur un front de bataille de treize mille six cent cinquante mètres de développement, six mille soldats seulement, dont deux mille vétérans, et quatre mille recrues à demi vêtues, et armées pour la première fois ce jour-là même !

Quant aux sept mille hommes détachés sur TYonne et le Loing, personne n'avait songé à les rappeler en poste ; on ne Tosa. C'était donc, avec ces vingt-trois mille soldats trop vieux ou trop jeunes, sans réserve et sans retranchements, que, sur un front de trois lieues, Marmont et Mortier allaient avoir à lutter contre cent cinquante mille hommes !

Ce fut dans cette journée du 29 seulement, que le roi Joseph, guidé par son chef d'état-major, reconnut le champ de bataille. Les formes en sont prononcées. Le grand mamelon de Belleville à Kosny en était le saillant ; le plateau de Romainville, le point capital ; puis, en seconde Ugne, celui dont les contreforts, derrière Tétranglement formé par la gorge de Bagnolet, dominent, à droite et à gauche, les routes de Bondy et de Lagny ; enfin, en troisième ligne, et en désespoir de cause, le

S'ateau de Saint-Fargeau, en avant de Belle\nlle. armont se chargea de défendre ces positions.

Au pied de ces hauteurs, à leur droite, de Bagnolet à Charenton ; à leur gauche, des carrières de Pantin au canal de rOiurcq, Bordesoulle, Chastel ave dix-huit cents chevaux, et plus loin quelques conscrits d'ime part, Compans et Omano de l'autre, durent se poster en travers des routes qui, de Lagny et de Meltm d'un côté, de Meaux et du Bourget de l'autre, amenaient l'Invasion sur la capitale. Derrière ces ailes, aux barrières elles-mêmes, la garde nationale, les Polytechniciens, les Invalides et leur artillerie durent être placés en réserve.

A la gauche de cette Hgne, sur les deux rives du canal de l'Ourcq, commença Mortier. Les extrémités des longs faubourgs extérieiurs de La Villette et de La Chapelle, et les dernières pentes de Clignancourt, sous Montmartre, marqueront sa ligne de bataille. Elle bordera la plaine d'AubervilUers,

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où la cavalerie de BcUiard doit s'étendre. Enfin, le sommet de Montmartre, où Ton montrera de loin à Tennemi un rang de gardes nationales, recevra le quartier royal; quelques vétérans et quelques batteries en occuperont les revers ; elles domineront les escadrons de Belliard et en protégeront les manœuvres.

Cependant, Paris s'était ému : les habitants des campagnes se réfugiaient dans ses murs. La population, à la fois effrayée et curieuse, debout tout entière, inondait les quais, les boulevards et jusqu'aux avenues menacées, avides de nouvelles et d'un si nouveau spectacle.

En ce moment même, arriva l'annonce d'une victoire, remportée le 26 à Saint-Dizier. Elle releva l'espoir de la multitude ; elle ajouta m^ôme à l'illusion des chefs, ils espérèrent l'Empereur ; ils crurent n'avoir à combattre qu'une des armées ennemies. Ce fut peut-être pourquoi ils remirent au lendemain à prendre rang sur le champ de bataille, et pourquoi, malheureusement, Rayefski, Pahlen et leurs Russes, purent, dès cette soirée du 29, occuper fortement et sans combat Pantin et Romainville. Au reste, ce retard des nôtres s'explique par le temps qui manqua à nos maréchaux et par leur fatigue.

Tandis que dans Paris notre impuissance s'agitait, chez les Alliés, leurs Souverains et leurs principaux chefs, réunis en conseil de guerre, n'étaient embarrassés que de leur nombre et de la répartition de leurs forces. Ils se décidèrent à jeter à droite, sur le Bourget, Bliicher et son armée. Saint-Denis, Aubervilliers, La Villette, La Chapelle et Montmartre furent donnés pour but à son attaque. Celui de Barclay de Tolly, ainsi démasqué, fut les hauteurs de Belleville. Entre ces deux agressions, et à leur faveur ou avec leur appui, les réserves

russe et prussienne pénétreront, par la grande route de Pantin, jusque dans la capitale.

Quant à l'attaque de gauche, le prince royal de Wurtemberg et Giulaï en furent chargés ; la route de Lagny les dirigera. Ils achèveront, avec les corps de Sacken et de Wrede laissés vers Meaux, de s'emparer, à Lagny, Saint-Maur et Charenton, des ponts de la Marne. Ainsi les derrières de l'Invasion, couverts désormais par cette rivière, seront préservés d'un retour subit de Napoléon. En même temps le prince royal de Wurtemberg s'enfoncera dans l'intervalle de Montreuil à Bercy; il se masquera de Vincennes ; il menacera les barrières ; et, par ce coup de main, il favorisera à gauche, comme les réserves russe et prussienne et plus loin Blùcher à droite, Pahlen et Rayefski chargés de la principale attaque.

Ce plan fait plus d'honneur à la prudence des Alliés qu'à leur résolution. Au lieu de le discuter et d'en remettre au lendemain l'exécution, ils n'avaient qu'à pousser en avant quelques pas de plus, et Paris succombait à l'instant même. Mais Paris étonnait encore ! Ils avaient d'ailleurs marché trop lentement ; enfin, qui, hors Napoléon, osa jamais compter sur toutes les fautes possibles de son ennemi, et sut impétueusement pousser jusqu'au bout toute sa fortune ?

De notre côté, ce fut un malheur déplorable que le plan de défense proposé et rejeté dès janvier, et reproduit en mars, eût été ajourné une seconde fois par l'Empereur. Il répondait sur tous les points à cette attaque. Mais quel regret plus poignant encore, lorsqu'on songe que ces soixante dépôts d'infanterie, les volontaires, et nos corps détachés vers l'Yonne, eussent pu porter notre armée, le 30 mars, à près de cinquante mille hommes! Avec ces renforts et nos maréchaux, derrière des

retranchements bien armés, bien approvisionnés, qui peut douter que l'héroïsme qu'ils déployèrent pendant dix heures dans cette journée n'eût retardé de plus d'un jour l'envahissement ? Et trente-six heures de résistance de plus eussent peut-être suffi pour sauver l'Empire, et préserver du joug honteux de l'invasion notre capitale !

Le lendemain 30 mars, avant le point du jour, tout s'ébranle, tout marche, et chacun se rend au poste qui lui a été assigné la veille. Mortier, le plus éloigné du sien, y arriva tard. Heiureusement, le corps de Bliicher, qu'il devait avoir en tête, soit négligence, soit retard dans l'expédition des ordres, traînait encore derrière le grand Drancey, depuis le Bourget jusqu'à Villepinte. Dans Paris, Moncey haranguait avec précaution la garde nationale. On s'en était trop défié. Elle fournit volontairement trois mille hommes de postes extérieurs, et des tirailleurs sur la ligne. Ainsi, chez les Alliés, Bliicher à leur droite, à leur gauche le prince de Wurtemberg, ne pouvaient arriver avant midi ; mais, à leur centre, dès la première heure du jour, tout était prêt.

Un soleil pur commençait à paraître à l'horizon d'un ciel serein, et à éclairer ce dernier de nos jours de gloire. Dès ses premiers rayons, à six heures du matin, un premier coup de canon russe annonça la fin de l'Empire et sa dernière bataille !

Rayefski débouchait à la fois de Pantin et de Romainville. Six mille soldats, les trois quarts recrues, sous deux généraux blessés, Rebeval et Michel, leur droite en avant de Saint-Gervais, leur gauche à la route de Bondy, continrent, en l'écrasant de leur mitraille, la première de ces attaques. En même temps, Compans et Ledru des Essarts s'apprêtaient contre la seconde, sur les hauteurs des prés Saint-Gervais et dans le bois

de Romainville. Marmont n'était point encore en ligne. Il accourait de ses cantonnements, et montait rapidement sur les hauteurs, par Charonne, Bagnolet et Montreuil.

Un faux rapport le persuadait que Romainville, clef de la position, était resté libre ; il se hâtait pour aller s'y établir, lorsque, dans les dernières ombres de la nuit, il se heurta contre les Russes dans les bois de ce village. Ceux-ci prirent cette rencontre imprévue pour une agression ; ils s'étonnèrent, ils crurent la force proportionnée à Taudace, et s'arrêtèrent incertains. Marmont fut plus surpris encore, mais il ne se déconcerta pas. L'ombre et le bois cachaient sa faiblesse, il en profita ; il appela à sa gauche Ledru des Essarts, et, pendant qu'il poussait devant lui, il fit menacer, de sa droite, en avant du plateau de Mal-Assise, le flanc gauche de l'ennemi. L'effort bientôt devint général, et les Russes, refoulés de toutes parts, au lieu d'attaquer, perdirent trois heures à défendre les premières maisons de Pantin et de Romainville.

Mais là s'arrêta notre succès, et Rayefski que sa retraite avait concentré. Sur ce sol accidenté, à nos charges heureuses succéda un combat opiniâtre et sanglant de tirailleurs, soutenu, de part et d'autre, de pied ferme. Cependant, l'arrivée de Mortier à notre gauche et de Langeron à la droite des Russes, en alimentant le feu, retendait jusqu'à Aubervilliers. Il était déjà dix heures ; on respirait, et nos maréchaux, fiers du bonheur de ce premier effort, se raffermissaient quand Barclay de Tolly, inquiet, voyant Bliicher et le prince royal de Wurtemberg encore en arrière, son attaque isolée, et Rayefski fléchir, appela toutes ses réserves.

Alors s'avancèrent sur plusieurs colonnes les grenadiers russes, la Garde prussienne, celle de

Bade, toute l'élite ennemie. Les unes se précipitèrent entre le canal et les hauteurs, jusque sur Saint-Gervais ; les autres montèrent de toutes parts à Tassant des plateaux élevés de Romainville et de Mal-Assise. Déjà, Montreuil tombe à la droite de Marmont, Bagnolet est menacé, et déjà, sur son flanc gauche, Saint-Germain, prêt à succomber, va livrer passage, entre les deux maréchaux, à Tune des colonnes russes. Au centre, et tout à la fois entre Mal-Assise et Romainville, d'autres masses, vigoureusement lancées, font ployer nos conscrits épars. Tout semble perdu sur tous les points ; les avenues de Paris se couvrent de la multitude de nos blessés qui se retirent ; de tous côtés on crie : Au secours ! Mais Marmont, inébranlable, domine encore tous ces dcuigers. C'est la plus belle journée d'une vie dont tant de jours furent remarquables !

Chabert et sa faible brigade s'éteignaient dans le bois de Romainville, Cette première position, envahie de front, était tournée par ses deux flancs ; quelques poignées de recrues, bien encadrées et bien commandées il est vrai, restaient seules pour disputer la seconde ; et pourtant, loin de se résigner à se défendre, Marmont répondit à cette attaque par une agression pareille. Il poussa en face, sur Romainville, Fournier et quelques centaines d'hommes, Ledru des Essarts à gauche, et Fabvier avec un bataillon, sur Saint-Gervais. Ces faibles secours arrivèrent si à propos et l'élan fut donné si audacieusement, que tout réussit à la fois : l'ennemi, culbuté, céda ; et pour la seconde fois, rejeté dans Montreuil, Pantiji et sur les pentes de Romanville, Barclay y fut contenu par les feux de nos tirailleurs et par ime vive canonnade.

Ce général, rebuté, s'étonna. Il était à peine onze heures, et déjà, deux fois vaincu, il venait, dans Télite qui lui était confiée, d'éprouver des pertes

cruelles. Il s'arrêta sanglant et tout en désordre, ne songeant plus qu'à rallier ses corps dispersés par les accidents du terrain et par leur défaite ; et, se contentant de s'affermir sur son point de départ, il se résigna à attendre, derrière un feu bien nourri, le concours simultané des attaques de Blûcher et du prince de Wurtemberg.

Marmont, de son côté, rectifia sa ligne de bataille interrompue par d'énormes vides. Son corps d'armée presque entier était dispersé en tirailleurs ; quelques pelotons seulement marquaient ses brigades, ses divisions même, et sept cents hommes sous Ricard, toute sa réserve ! Compans, avec une bg^tterie de douze, placée en face de Pantin, et Mortier, par sa droite, l'appuyaient. Celui-ci disputait toujours Aubervilliers, et Belliard avec sa cavalerie, la gauche à Saint-Ouen, gardait encore la plaine.

Entre ce second et le troisième acte de cette glorieuse et cruelle journée, c'était un repos. Il trompa le Quartier Royal. Pendant ces cinq premières heures, le roi Joseph, embarrassé de sa double responsabilité civile et guerrière et environné d'ofhciers sans commandement, attendant ses ordres, était resté fixé sur Montmartre. Hors de portée et même de vue du combat de Maraiont, il n'en avait pu juger l'importance. Ce prince, d'un esprit fin et cultivé et d'une douceur d'âme et de mœurs attrayante, ne manquait certes pas de valeur personnelle, mais il n'était nullement général. Son esprit irrésolu, au Heu de s'emparer des circonstances, se laissait dominer par elles. Il leur donnait toujours le temps de grossir, jusqu'à ce qu'il n'eût plus qu'à s'y soumettre.

Ce fut en ce moment que les rapports des deux maréchaux lui apprirent qu'il ne fallait plus s'y méprendre, et que c'était avec la Coalition tout entière qu'on était aux prises. Mais les succès de

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Marmont semblaient démentir cet avis ; et le roi, sur ce sommet, doutait et se flattait encore, lorsque, coup sur coup, trois de ses officiers vinrent lui confirmer l'imminence du péril. Le dernier, l'ingénieur Peyre, tenait en sa main une plus fâcheuse nouvelle. Prisonnier depuis la veille, il était renvoyé par les Souverains Alliés eux-mêmes ; il rapportait leur proclamation adressée à la capitale. Elle annonçait, m'a-t-il dit, non seulement la présence de toute l'Invasion, mais le renversement de la d3mastie impériale ou de l'Empereur !

Dans sa perplexité, Joseph appela les ministres et les géniaux qui l'environnaient, il leur demandait conseil, quand im quatrième officier accourut. Il n'était plus temps de délibérer : Tarmée de Silésie entière venait d'apparaître. On en montra au roi la gauche, s'établissant sur les deux rives de rOurcq ; le centre, se préparant contre La Villette et La Chapelle, la droite enfin masquant Saint- Denis, et Tavant-garde, attaquant déjà, dans Aubervilliers, le duc de Trévise.

Alors, il était près de midi, cinq heures avant la fin du combat, le prince, jugeant la position désespérée, ce qui n'était que trop réel, autorisa les deux maréchaux à capituler. Puis, il abandonna le champ de bataille, Paris même, où il évita de rentrer, et prit le chemin de Blois, en envoyant l'ordre aux grands fonctionnaires et aux membres du gouvernement de suivre sa fuite.

Son plus grand tort, en ce moment, fut de ne point s'assurer de ceux dont il devait soupçonner la trahison. Quant au reste, si, les jours précédents, il eût peut-être pu tout sauver encore, dans ce dernier jour que pouvait-il faire ? Le temps, les hommes, les armes, tout manquait. La position de Montmartre elle-même, où il se trouvait, un corps d'armée ennemi, celui de Langeron, allait l'at-

taquer ; et, quand cinquante canons auraient pu la défendre, elle n'était armée que de sept canons mal approvisionnés, sans autres défenseurs que quelques gardes nationaux le prince lui-même et son escorte !

A son exemple, la foule d'officiers sans troupe qui l'entourait, sa garde aussi, tout se dispersa. Quelques chefs de la garde nationale, incertains entre plusieurs devoirs, furent entraînés, mais là s'arrêta la contagion. Moncey, de ce côté de l'enceinte, raffermit les courages. Malgré le départ du prince, chacun tint ferme à son poste. Au dehors, Belliard, Mortier, Mannont, sans s'embarrasser de ce qui se passait derrière eux, sans s'émouvoir de cet abandon prématuré, et comprenant le prix d'un jour, ne songèrent qu'à faire payer à l'ennemi sa victoire le plus cher possible, et à retarder de quelques heures la catastrophe.

C'est à Marmont, surtout, qu'il faut rendre hommage de cette résolution magnanime. Il était au plus fort du péril ; son corps d'armée, mutilé par six heures de combat, était presque anéanti ; c'était enfin à lui seul que le prince avait envoyé l'autorisation de capituler. Il n'en tint compte. Et pourtant, à l'aspect de tant de formidables masses, et de leur développement complet, surchargé de la responsabilité qu'il prenait sur lui d'exposer aux horreurs d'une prise d'assaut la capitale, acculé à ses portes, et n'ayant pour les défendre qu'ime poignée d'hommes, quel autre eût osé lutter encore? Quel général n'eût alors cédé à la nécessité ? Qui de nous jamais eût songé à lui en faire im reproche ?

L'orgueilleuse, la noble valeiu: de Marmont réleva au-dessus de toute appréhension. C'était l'un des plus anciens compagnons du grand Capitaine ; c'était le dernier combat des restes

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de la Grande Armée ; le dernier moment d'indépendance de la capitale de la grande Nation ; il comprit que toutes ces grandeurs ne pouvaient succomber comme tant d'autres ; qu'il fallait là d'autres sacrifices, de plus sanglantes funérailles, et il se dévoua ! Il fit plus : ce dévouement héroïque, il sut le faire partager à tous les siens, car aucun ne l'abandonna.

Et cependant, au delà de sa droite, hors de sa portée, le prince de Wurtemberg, avec une autre armée, tournait sa position, en même temps que contre notre gauche accourait Blûcher. Déjà même, et malgré la défense désespérée de quelques centaines de conscrits et des élèves vétérinaires d'Alfort, Saint-Maur et Charenton, pris à revers, tombaient ; Bercy était pris ; la gauche de Pahlen, se joignant aux Wurtembergeois, avait dépassé Vincennes, et, devant la barrière du Trône, l'artillerie de réserve et les Polytechniciens, s'avançant intrépidement, étaient renversés. Vingt et un de ces élèves venaient même de payer de leur sang l'illustration que leur dévouement ajoutait à la renommée de leur École.

Heureusement, la garde nationale de la huitième légion fit alors une sortie; le 30^ de dragons, conduit par Ordener chargea l'ennemi en flanc ; les pièces de réserve qui restaient firent feu ; plusieurs canons furent repris, et l'attaque, réprimée, recula. Ainsi, grâce à la huitième légion, aux Poljrtechniciens et au 30^ de dragons, cette agression, qui faillit tout perdre dans cette journée, en devint im des glorieux épisodes.

Il était une heure. Après une sorte d'intermède d'une heure et demie, d'une fusillade de tirailleurs, entremêlée de coups de canon, le troisième acte de ce drame sanglant allait commencer. Marmont, du sommet de sa position, que deux fois il avait si

vaillamment reconquise, voyait s'amonceler et se préparer contre lui les plus formidables moyens d'attaque. Ce fut alors que T autorisation de capituler lui parvint, et que, la gardant pour lui seul, il n'en appela qu'à ses armes.

Barclay était prêt. Aussitôt l'assaut recommence. La droite de l'infanterie de Marmont, sous le duc de Padoue, défendait le plateau de Mal-Assise. Adossée à des ravins, et renversée du premier choc, elle tomba dans Bagnolet et Charonne, où plongèrent aussitôt les feux des Russes. Nos soldats s'y défendirent, et, sur la berge opposée se retournant, ils reformèrent leur ligne de bataille ; mais, bientôt rappelés au centre, ces villages restèrent abandonnés. Dès lors, notre cavalerie, débordée, coupée de Marmont, fut forcée de se réfugier sous le Mont-Louis, où elle devint inutile, tandis que l'ennemi, maître des deux villages, en déboucha sur les barrières de Fontarabie et de Montreuil.

Ce furent quatre canons, placés sur le Mont- Louis, et plusieurs compagnies des 7® et 8® légions de la garde nationale, qui l'arrêtèrent. Ces braves citoyens s'aidèrent habilement du terrain ; bien soutenus par la batterie, leurs feux refoulèrent les Russes dans Charonne. Gortschakow y fut contenu ; et, sur ses hauteurs, Marmont eut le temps de combattre encore.

Ce maréchal, assailH de toutes parts, allait enfin lui-même être écrasé par le nombre. Il n'avait eu à opposer aux masses ennemies que des tirailleurs. Ceux des Russes, plus nombreux que tout son corps d'armée, et suivis de colonnes profondes, inondaient, débordaient tous les obstacles. Vainement, les nôtres se ralliaient en pelotons à tous les débouchés, aussitôt culbutés que formés, l'ennemi les suivait au pas de course. Déjà, le bois de

Romainville était perdu, rétranglement du plateau de Brières, au moment d'être forcé. Et pourtant Marmont n'abandonne rien, il songe même à vaincre encore ! Il jette dans le parc de ce château Ghéneser et deux cents hommes ; lui-même, avec la moitié de sa réserve, trois cent cinquante hommes seulement et son état-major, il s'avance, tête baissée et de front, contre l'ennemi, tentant un de ces efforts désespérés dont, quoi qu'il ait fait depuis, Paris ne doit jamais perdre le souvenir. Mais il avait tenté l'impossible. Pendant qu'il s'enfonce au milieu des Russes, l'infanterie, l'artillerie de Pitzchitzki le foudroient de front ; huit bataillons de grenadiers fondent sur son flanc gauche, les cuirassiers de Pahlen, sur son flanc droit ; son cheval est tué sous lui, ses vêtements criblés de balles et de mitraille ; son chef d'étatmajor, le général Clavel, la moitié des siens, tombent morts ou blessés ; tout ce qui ne peut fuir demeure prisonnier, et Marmont, lui-même, est forcé de reculer sur le reste de sa réserve.

Cette réserve n'était plus que de trois cents hommes. Ce revers l'épouvanta ! Dans sa déroute, elle entraîna son chef jusqu'à la butte du télégraphe. Là, un bataillon de Compans et la voix de duc de Raguse les ralliaient, lorsque Ghéneser, avec ses deux cents hommes, sortit impétueusement du parc de Brières, et surprit, en flanc et en arrière, la colonne russe. Ce retour offensif, que Marmont avait préparé, rétablit le combat. L'ennemi lâcha prise, mais la seconde position, comme la première, était perdue.

Dans cette extrémité, le maréchal persévéra à ne point se servir encore de l'autorisation du roi Joseph. Il profita de cet instant de répit pour resserrer, reformer et raffermir les cinq mille hommes qui lui restaient, sur la troisième et dernière

position qu'il voulait défendre. Sa faible ligne se répandit au travers du parc de Saint-Fargeau, depuis le Mont-Louis jusqu'à Saint-Gervais. Belleville en était le centre. Quant à sa gauche, qui s'étendait de Saint-Gervais jusqu'à l'Ourcq, secondée par la droite de Mortier, appuyée par une batterie de douze pièces, elle avait pu se mamtenir. Les efforts des Russes et des Prussiens avaient été inutiles. Rebeval, Secretan, Michel, tous nos chefs étaient blessés, mais les têtes de colonnes ennemies, toujours foudroyées dès qu'elles dépassaient Pantin, avaient été forcées de retourner s'abriter derrière ce village. Du reste, Aubervilliers était prij, le canal de Saint-Denis, alors à peine ébauché, était dépassé ; et l'avant-garde de Langeron, s'avançant impimément sur le chemin de la Révolte, forçait BelHard de reculer, avec sa cavalerie, autour et au pied de Montmartre.

Alors commença le quatrième et dernier acte de ce jour fatal. Cette fois, l'attaque, enhardie par le succès, redoubla : elle eut plus d'ensemble, elle fut partout simultanée. L'ennemi s'était renforcé de plus en plus, tandis que nos rangs s'étaient éclaircis, que nos soldats étaient sur les dents, et nos batteries épuisées de munitions. Quatre canons de position seulement tiraient encore sur le Mont-Louis ; quatre autres, sur la butte de Beauregard ; sept, sur Montmartre. Quant à la batterie de douze en face de Pantin, elle n'avait plus un seul boulet de cahbre.

Chez l'ennemi, au contraire, artillerie, cavalerie, infanterie et réserves, tout était accouru I La Coalition fit cet honneur à Marmont, que, après neuf heures d'efforts de l'éHte de son armée contre une poignée de soldats, elle crut que, pour lui arracher son dernier poste, il fallait réunir contre lui toutes ses forces.

Vers trois heures, les princes de Wurtemberg et de Prusse, les généraux Ratzler, Yermolow, Paskiewitz, Mezenzow, Pahlen, et d'autres encore, suivis de toutes leurs colonnes, s'avancèrent simultanément. Les unes gravirent d'un côté le Mont-Louis et Ménilmontant ; les autres débordèrent, tournèrent et assaillirent Saint-Gervais, et couronnèrent les buttes de Chaumont, des Trois-Moulins et de Beauregard. Toutes, ainsi, se réunissaient contre Belleville, que d'autres colonnes, sous Tchoglikow, se ruant de plain-pied, attaquaient en face.

Pendant que, au sommet de ce village et à la butte du Télégraphe, Marmont contenait devant lui ce général, le bruit de tous ces combats et des cris sinistres le forcèrent à tourner la tête. Il voit ses flancs découverts, sa retraite menacée : l'infanterie ennemie, couronnant les hauteurs en arrière de sa droite et de sa gauche ! Déjà même elle était maîtresse, entre lui et Pai'is, de la grande rue basse de Belleville, dont il défendait la crête. Dans une situation aussi désespérée, Marmont ne consentit pas encore à s'avouer vaincu ; il voulut, d'abord, reconquérir sa position, et assurer du moins sa retraite.

Ce maréchal appelle à lui les plus braves, ses officiers, les généraux Ricard, Pelleport, Baudin, Fabvier, etc. ; et ils accourent. Cette troupe d'élite redescend rapidement dans Belleville. A la vue des Russes, elle fond sur eux avec la fureur du désespoir ! Dans ce combat acharné, tous, comme le maréchal, sont criblés de coups ou de blessures, mais tout cède à ce dernier élan : la grande rue, les rues latérales sont ressaisies ! Alors, sans reprendre haleine, ses flancs et sa retraite momentanément assurés, lui et ces braves compagnons, allant d'un péril à l'autre, remontent au sommet de la position, où ils arrêtent et repoussent encore Tchoglikow !

Mais Tennemi, vaincu dans Belleville, était resté maître des hauteurs environnantes. Marmont voyait, de sa droite et des sommets de Charonne et de Ménilmontant, les Russes lancer des obus sur la capitale. Leurs avant-gardes étaient aux prises, sur les deux flancs, avec la garde nationale et les Polytechniciens ; ells allaient envahir l'enceinte. Plus loin. Mortier, assailli par tous les corps de Blticher, en tête des faubourgs de La Villette et de La Chapelle, et sur le canal de TOurcq, après en avoir plusieurs fois repris les abords, les ponts et les grandes rues, se trouvait tourné, par sa droite, jusqu'à la barrière Saint-Martin. Là aussi, la plupart des chefs étaient blessés. Christiany, Curial, Charpentier, La Grange, avec la Jeune Garde et cent quatre-vingts chasseurs vétérans, ne pouvaient plus lutter qu'en reculant. Les uns déjà, environnés, s'étaient fait jour à la baïonnette ; les autres contenaient encore de front la victoire de Blticher, mais l'ennemi, les repoussant jusqu'au mur d'enceinte, allait en forcer les barrières, lorsque le général Dejean, aide de camp de l'Empereur, arriva de Doulencourt en toute hâte. Il apportait au maréchal Mortier l'ordre de ne point « chercher à préserver Paris par une bataille, mais par l'avis qu'il devait transmettre à Schwartzenberg : Que Napoléon traitait, en ce moment, directement et définitivement, de la paix avec l'Empereur son beau-père. » Le duc de Trévise obéit, mais Schwartzenberg, m'a-t-il dit, lui fit répondre : « Qu'il était mal informé ; qu'il ignorait sans doute la Déclaration de rupture du Congrès de Châtillon ; qu'il y verrait le serment des Souverains Coalisés de ne point traiter séparément ; et que, pour lui prouver la réalité de cet engagement, il lui en envoyait un exemplaire. »

En même temps, l'empereur Alexandre et le roi

de Prusse, jugeant désespérée la position de ce maréchal, lui envoyèrent Orlow le sommer de mettre bas les armes. Mortier repoussa hautement cette insulte : « Paris, répliqua-t-il fièrement, ne leur appartenait pas encore. L'armée, plutôt que de capituler honteusement, s'ensevelirait sous ses ruines ! Quant à lui, quoiqu'il arrive, il saura bien assurer sa retraite en dépit des Russes ! »

Ainsi, de toutes parts, tout était arrivé à son dernier terme ! Et pourtant Marmont hésitait encore à capituler. Il envoya en référer au duc de Trévise. Celui-ci ignorait Tautorisation donnée par le roi Joseph : il fît répondre que c'était au frère de l'Empereur seul à en décider, mais qu'il le faisait vainement chercher depuis trois heures. Enfin, débordé de plus en plus, et voyant Paris

{>rès d'être emporté d'assaut, Marmont se résigna. 1 envoya demander une suspension d'armes. Schwartzenberg, aussitôt, la lui accorda. Les conditions en étaient forcées par les circonstances. On convint que le reste des hauteurs extérieures serait sur-le-champ cédé aux Coalisés ; que l'armée française se renfermerait dans l'enceinte ; et que, dans deux heures, toutes les clausas de l'entière évacuation de Paris seraient arrêtées. Mortier ne put que se soumettre.

Ce fut dans la Villette, à cinq heures du soir, puis à Paris, chez Marmont, entre les deux maréchaux d'une part, et de l'autre Nesselrode, Orlow, le comte de Paer et l'Anglais Peterson, que se consomma cette catastrophe ! On accorda la nuit aux débris des deux corps d'armée, pour abandonner notre malheureuse capitale. Sa captivité devait commencer le lendemain 31 mars, à sept heures du matin. Les hostilités ne reprendraient leur cours au delà qu'après neuf heures.

Pendant ces pourparlers, Montmartre, sans

autre défense que la cavalerie de Belliard et deux cent quarante pompiers, fut à la fois tourné, assailli et enlevé par un corps d'armée de Bliicher. Il pénétra jusqu'aux barrières de Clichy, de Monceaux et de Neuilly même. Ce hors-d'œuvre sanglant, cette brutale surprise, à la favem* d'un armistice qu'on prétendit ensuite avoir ignoré, ne servit qu'à donner à Moncey et à nos gardes nationaux des i^^, 2®, 9^ et 10® légions, l'occasion de combattre, d'abord en plaine, puis aux barrières, où leur contenance décidée arrêta les Russes. Là, et jusque dans la rue de Clichy, commencèrent des barricades. L'armistice alors intervint. Mais, un mouvement des Russes ayant paru offensif, aussitôt, dans sa juste défiance, la garde nationale recommença le feu. Il fallut que Moncey et Langeron accourussent eux-mêmes pour l'éteindre.

Le recensement des morts et des blessés vint ensuite. Son résultat fut extraordinaire : il atteste le désespoir habile et obstiné de la résistance, et ce qu'on eût pu obtenir avec les moyens qu'on n'employa pas. Siu: vingt-quatre mille hommes tués ou blessés, on compta six mille soldats français, neuf cents gardes nationaux, et plus de dix-sept mille étrangers ! Dans ce nombre remarquable de dix-sept à dix-huit mille ennemis abattus, les huit bataillons seulement de la Garde prussienne figurèrent poiu treize cent cinquante-cinq soldats et soixante-sept officiers d'éUte.

Que de sang ! Que de combats ! La plume se fatigue à les décrire ; comment donc s'étonner que, enfin, l'épée elle-même se soit rebutée ?

Cependant, tout obéissait encore. Nos gardes nationaux consternés, nos soldats désespérés déploraient Tabsence, invoquaient le retour et ne concevaient rien à cet abandon de leur Empereur.

C'était le 24 mars, et devant Soudé-Sainte-Croix, que la catastrophe avait commencé. Ce jour-là même, au moment où tout Tespoir, toutes les forces des coalisés se tournaient vers Paris, Napoléon s'était hâté de s'en éloigner encore. Il n'avait songé qu'à ressaisir, à force d'audace, derrière les deux grandes armées alliées, l'ascendant qu'il venait de perdre entre leurs flancs ; à s'emparer, à la fois, de leur retraite et de la rive gauche de la Seine qu'ils avaient laissée déserte ; à rétablir, de ce côté, ses communications avec la capitale ; enfin, à attirer l'ennemi loin d'elle sur un nouveau terrain, où tout seconderait son génie et déconcerterait la méthode autrichienne.

Le 24, il avait donc marché sur Joinville ; le 25, il avait continué ; il avait poussé sa cavalerie légère vers Bar-sur-Aube, jusqu'à Chaumont ; sa Garde elle-même avait occupé Brienne. Les gi'ands parcs des ennemis, leurs gros bagages, l'empereur d'Autriche lui-même, séparés brusquement de Schwartzenberg, tout avait fui avec une

précipitation dont tout ce qui tombait entre nos mains attestait le désordre extrême. Cette terreur avait paru à Napoléon d'un heureux présage. D'autre part, le corps détaché de Wintzingerode, ce masque trompeur, laissé derrière eux par les Alliés, avait suivi sa marche jusqu'à Saint-Dizier et à Éclaron, sur les deux rives de la Marne. La poursuite de ce Russe, une vive attaque, repoussée à la hauteur de ce dernier village, avaient confirmé l'Empereur dans son illusion : à ses yeux, sa manœuvre sur la ligne d'opérations de Schwartzenberg avait réussi. Elle attirait, elle entraînait après lui, dans l'Est, les Coalisés ; leur armée entière le suivait ; ce corps russe en était, sans doute, l'avant-garde !

Pourtant déjà, dans ces heureux commencements, s'était glissé un germe d'inquiétude : des prisonniers venaient de raconter la jonction des deux armées alliées, et leur marche forcée sur la capitale. On les avait envoyés à Napoléon. Son premier mouvement fut de rejeter loin de lui une aussi fâcheuse nouvelle. Mais Macdonald, étonné de n'avoir eu à repousser, le 25, qu'une attaque de cavalerie, l'en ayant fait prévenir, l'incertitude avait commencé.

Dès lors, et dans cette anxiété. Napoléon revient sur ses pas ; ce doute l'obsède, il veut l'éclaircir, et lui-même, chassant la cavalerie russe du plateau de Valcour, il s'efforce, sur ce sommet, de deviner, au travers des rangs ennemis, s'ils lui cachent leurs souverains et leur généralissime. Leur gauche s'appuyait à Saint-Dizier, leur droite s'étendait vers Vitry, la Marne l'en séparait. Dans son impatience, il jette, au travers de cet obstacle, par le gué de Ballignicourt, toute sa cavalerie, soutenue par l'infanterie de Gérard et de Macdonald. Le duc de Reggio devait en même temps, par Joinville,

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ressaisir Saint-Dizier au pas de charge. Wintzingcrode essaya vainement de manœuvrer pour échapper à la violence de cette attaque. Surpris dans tous ses mouvements, les charges qu'il tente ploient sous l'effort des nôtres ; ses lignes sont rompues, son corps est dispersé, ses colonnes fuient en divers sens : elles abandonnent à Napoléon neuf canons, un équipage de pont, dix-huit cents hommes, et tous ses bagages.

Mais, au travers de ces vains trophées. Napoléon n'aperçoit point ce qu'il cherche. Le fait enfin est avéré, les réponses des prisonniers sont positives : c'est un corps détaché de Blûcher qu'il vient de combattre ! Ce rideau déchiré au lieu de la Coahtion entière, il ne trouve au delà que vide et silence ! Cette solitude menaçante, cet isolement d'ennemis redouble son anxiété. Tout entier dès lors au danger qui menaçait Paris, ses regards inquiets, sa marche précipitée, s'attachent sur cette direction et sur les débris épars de Wintzingerode. Mais, le 27, ce simulacre d'armée, achevant de se dissiper, le laisse aux prises avec les larges fossés de Vitry, dont les murs épais sont défendus par ime forte garnison prussienne. Ces remparts renfermaient le seul pont sur la Marne qui pût le conduire directement au secours de Paris, et ils lui en interdisaient le passage.

Pourtant, chaque heure de retard accroissant le péril de sa capitale, il s'irrite contre ce fatal obstacle, il s'épuise d'ordres inexécutables ! Tantôt il veut qu'à l'instant Macdonald, dont les mains sont vides, comble ces fossés de fascines, dresse des échelles, et monte à l'assaut de ces murailles ; tantôt il appelle l'artillerie de sa Garde, restée enfoncée dans les boues, trop faible d'ailleurs, et dont l'insuffisance était évidente. C'est ainsi que, tel qu'en xm rêve cruel, lorsqu'en lui tout

s'élance, tout retombe enchaîné, et que se brise contre ces remparts son impuissance 1

Toutefois, ces ordres trahissent seuls sa perplexité. Quant au danger de Paris, il se montre encore incrédule, soit prudence au milieu de rinquiétude qui Tentoure, soit besoin d'espoir, ou habitude de mépris de ses adversaires. Mais, en ce moment même, un bulletin du généralissime ennemi, trouvé sur un prisonnier, tombait aux mains de Macdonald. La victoire de Fère-Cham-

I penoise y était proclamée : la prise de nos parcs ;

I la destruction de Pacthod ; la défaite ; la fuite sanglante de nos maréchaux ; et, sur leurs pas, toutes les forces alliées en pleine marche sur la capitale !

Macdonald, aussitôt, court au bivouac de Berthier ; il le presse de transmettre à l'Empereur cette désastreuse nouvelle. Mais Berthier s'y refuse ; il lui répugne d' affliger son maître, de troubler sa tranquillité qui, pourtant, ne pouvait être qu'apparente ; il craint ses repoussements ; il n'ose affronter l'irritation que va causer, infailliblement, un désappointement aussi cruel.

Il n'y avait pourtant pas un instant à perdre. Macdonald se décida à braver lui-même l'orage. L'Empereur l'écouta sans émotion, il sourit même, et répondit sans hésiter : « Que cela était impossible ! j>

I Macdonald insista ; ce rapport était détaillé ; le calibre des pièces, leur nombre, les noms des généraux prisonniers, tout s'y trouvait. Et cependant Napoléon, le parcourant d'un regard de mépris, en niait l'évidence, quand, triomphant soudainement : « Je vous disais bien, s'écria-t-il, que dans cette relation tout était faux et absurde ! Voyez, leur prétendue victoire est du 25, et ils l'ont datée du 29 mars, quand nous ne sommes aujourd'hui que le 27 ! » Cette observation ferma

la bouche au maréchal : il se retira confus, en s'accusant lui-même, m'a-t-il dit, d'une crédulité trop facile.

Ce fut Drouot, demeuré convaincu de la vérité de ce rapport, qui rendit à Macdonald sa première assurance. Il lui fit observer que la fausseté de cette date ne pouvait être qu'apparente : que c'était sans doute une faute d'impression, un 6 retourné ; qu'il ne fallait pas s'y méprendre ! Comment d'ailleiurs supposer, dans un document inventé, une erreur aussi invraisemblable ? Alors Macdonald, plus que jamais effrayé, revint à l'Empereur. Cette fois, Napoléon demeura silencieux. Il reprit ce fatal bulletin, l'examina attentivement, puis, toujours sans s'émouvoir : « C'est juste, répondit-il, cela change tout; il y a là un parti à prendre. »

Macdonald proposa sur-le-champ l'abandon de Paris ; d'en faire un piège à la Coalition, en hâtant la réunion de l'armée à l'insurrection, aux garnisons et aux forteresses lorraines. « Affermissons-nous, s'écria- t-il, entre l'invasion et sa retraite ; et détruisons d'abord, par une guerre active, tout ce qu'elle a laissé derrière elle ! » L'Empereur, déjà absorbé dans une profonde méditation, le laissa dire ; puis il répondit : «Qu'il allait y réfléchir et se décider, mais qu'il avait besoin qu'on le laissât seul.»

Bientôt, et de toutes parts, tout confirma la triste nouvelle. Il n'y avait plus à en douter, la Coalition avait enfin pris un parti extrême. Napoléon était prévenu, devancé, gagné de vitesse ! Vaincu pour la première fois en détermination, l'offensive, seule arme qui convenait à son génie, lui était arrachée ; la défensive elle-même aussi. On avait séparé de lui la guerre ; on la lui avait dérobée ; on l'avait mise hors de sa portée, dans l'instant le plus décisif !

Alors tout ce que, jusque-là, il a repoussé, les avertissements de Mettemich, les francs avis de Caulaincourt, ceux de ses autres ministres, tout lui revient, tout Tobsède. Il sent que, cette fois, r attaque est au cœur ! Il sait que, en France, Paris, centre de tout, bien autrement qu'à Vienne, Madrid, Moscou et Berlin, a le privilège des révolutions ! Né de Tune d'elles, et non sur le trône, comme les Souverains qu'il chassa de ces capitales, il craint que ce trône conquis ne lui soit arraché par la conquête ; que le droit, né de la victoire, ne soit annulé par elle ; que désormais, Empereur errant sans capitale, il ne s'entende plus quahfier que de chef de partisans, d'aventurier même ; et qu'enfin le cri d'indignation de sa grande ville, subjuguée, humiliée, livrée à ses ennemis extérieurs et intérieurs, retentissant jusque dans son armée épuisée, ne détruise bientôt l'ascendant, déjà ébranlé, de son génie sur cette armée même !

C'était là peut-être un motif de plus pour l'en éloigner encore, pour persévérer dans son premier projet, comme le conseillait Macdonald. Le duc de Reggio, témoin du patriotique enthousiasme de la Lorraine, appuyait l'avis du duc de Tarente. Mais Napoléon redoutait tme déchéance : il craignait de descendre du rang d'Empereur d'un grand Empire à celui de chef d'une Vendée impériale. Près de lui, Ney et Berthier voyaient aussi tout dans Paris. Leur chef était ébranlé, ils l'emportèrent !

Au milieu de cette anxiété, il était revenu à Saint-Dizier. Là, dévoré d'inquiétudes, il resta pendant toute la nuit du 27 au 28, les yeux fixés sur ses cartes. Il mesurait les distances ; il essayait toutes les voies. Sa perplexité choisit d'abord la plus courte, celle de Sézanne à Coulommiers, route de terre, à laquelle Berthier le fit renoncer comme

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impraticable. Elle conduirait d'ailleurs encore à la Marne, dont, infailliblement, l'ennemi garderait tous les passages. Il se décida enfin pour celle de Troyes, quelque ruinée qu'elle dût être, et quelque grand qu'en fût le détour. La Seine, du moins, le couvrira ; il n'y aura là qu'à marcher, et il espère arriver, encore à temps, au secours de sa capitale.

Le 28, de grand matin, à son ordre tout se retourne, tout marche dans cette direction. Luimême était prêt à quitter Saint-Dizier, lorsque des prisonniers, ramassés entre Langres et Nancy, lui sont amenés. Weissemberg, ambassadeur de Vienne à Londres, était parmi eux. Quant à l'empereur d'Autriche, une fuite rapide, jusqu'à Dijon, seul, et sur un drochky découvert, l'avait sauvé. C'était un malheur de plus, car tout alors tournait contre nous : la dernière manœuvre de notre Empereur, en livrant le centre du Gouvernement aux plus acharnés des princes ses ennemis, venait d'en séparer le seul intéressé à la conservation du trône impérial.

Cette fâcheuse circonstance n'ébranla point, elle augmenta peut-être sa détermination. Il essaya d'en profiter en rendant la liberté à ces captifs, et en chargeant Weissemberg d'une dernière démarche près de l'empereur son beau-père. Il part ensuite, et, quand la nuit du 28 au 29 l'arrête à Doulevent, loin d'y trouver quelque repos, des émissaires déguisés, venus de Paris, redoublent son inquiétude.

Le 29, avant le jour, il remonte à cheval, et vers deux heures il atteint, au pont de Doulencourt, la grande route de Troyes en Lorraine. Une troupe de courriers, chargés de nouvelles de Paris, y attendait son passage. Il y eut là une halte ; elle fut critique. Elle eut lieu dans un pré, et à découvert, L'Empereur y lut ces dépêches. Il se faisait rendre

compte, questionnant, allant, venant, et dans une agitation cruelle 1

A quelques pas de lui, plusieurs de ses officiers les plus intimes, de qui je tiens ces détails, Tobser valent avec anxiété. Qu'allait-il faire ? Arrivé sur ce point stratégique, il pouvait une seconde fois choisir, se décider, et prendre la route, ou de Paris, ou de la Lorraine. Son premier pas, près de ce pont de Doulancourt, allait décider de tout. S'il le laissait à droite et tournait vers Bar, tout leur semblait sauvé I S'il le traversait au contraire, le retour sur Paris était résolu, et leur perte, alors, leur semblait certaine ! Ils se demandaient pourquoi Ton irait courir trop tard, et tout éperdu, vers la capitale ; pourquoi, lorsque Tennemi profitait de son avantage, abandonner celui qui nous restait, accepter sa guerre, et renoncer à saper sa base quand il attaquait la nôtre ? N'avions-nous en France, comme lui, qu'une seule base d'opérations ? Maîtres de nos mouvements sur celle des Coalisés, qu'importe l'occupation momentanée de la capitale ? Que l'ennemi y trouve sa perte ! Qu'il y expie son audace de s'être aventuré ainsi jusqu'au centre de notre Empire ! Depuis l'ouverture de la campagne on n'a cessé de prévoir cette extrémité : pourquoi donc, quand on a dû se familiariser avec les résolutions qu'elle entraîne, quand il n'est plus temps de choisir, quand il n'y a plus qu'à persister, pourquoi changer, tout abandonner, et sacrifier au danger de Paris la seule ressource qui nous reste ?

Ils parlaient entre eux ainsi, et leurs regards, fixés sur chacun des mouvements de l'Empereur, semblaient vouloir l'inspirer de l'élan qui les enflammait. Ils furent déçus. Aujourd'hui encore, plusieurs d'entre eux disent leur désespoir, lorsqu'ils virent leur Chef infortuné traverser l'Aube,

prendre précipitamment la route de Troyes, en ordonnant à tous ses corps d'enfouir les canons et les munitions qu'il faudrait abandonner, et de le suivre, jour et nuit, au pas de course !

C'était alors qu'il avait envoyé Dejean l'annoncer à Paris pour le lendemain. Dans Troyes, où il arrive au milieu de la nuit, pendant que ses chevaux soufflent et repaissent, il trace l'ordre général de la marche de l'armée, qui ne doit le rejoindre sous Paris que le 2 avril. Pour lui, sans repos de corps ni d'esprit, il repart avant que le fatal soleil du 30 mars l'éclairé ; il court jusqu'à Villeneuve-l' Archevêque, et, rongé de soucis, écrasé de fatigue, il s'arrête quelques instants, seul avec Ney, dans une maison de peu d'apparence. Là, tous deux, assis près d'un foyer presque éteint, cherchaient à le ranimer, tout en échangeant de tristes paroles. Au milieu de cet entretien, il jette un regard autour de lui, et, le ramenant sur le maréchal : « Eh bien, Ney, lui dit-il, que pensezvous de cette chaumière et de notre position ? Ne croyez- vous pas qu'aujourd'hui nous serions bien heureux d'être assurés, pour nos vieux jours, d'une retraite semblable ? »

A cinq heures après midi, à Villeneuve-sur- Vannes, il se jeta dans une carriole de poste ; il traverse ainsi Moret, puis Fontainebleau. Aux divers relais, il apprend successivement, que l'Impératrice, que son fils ont fui de Paris ; qu'on se bat en vue des murs; que l'ennemi est aux portes ! Alors, et de plus en plus, dans sa perplexité, tout en lui devance la course rapide des chevaux qui l'emportent à toute bride : les roues brûlent le pavé, et, de ses cris encore, il presse leur course.

Il atteint enfin, vers dix heures du soir, les fontaines de Juvisy et Fromenteau. Là, à cinq lieues de Paris, il relayait ; il n'avait point encore

perdu tout espoir d'y entrer avant Tennemi, quand, au travers des ombres et de T empressement qui l'entourent, il aperçoit des généraux, Belliard entre autres, le chef de la cavalerie des ducs de Trévise et de Raguse. A cette vue, il s'élance hors de sa voiture ; il saisit la main de ce général, l'entraîne sur la route, et s'écrie : « Quoi ! vous, Belliard ! Qu'est-ce que cela ? Comment, vous ici, avec votre cavalerie ? Où donc est l'ennemi ? — Aux portes de Paris, Sire. — Et l'armée ? — Elle ine suit. — Et qui garde la capitale ? — La garde parisienne, Sire. — Que sont devenus ma femme, mon fils ? Où sont Mortier et Marmont ? » Belliard répondit que l'Impératrice et le Roi de Rome étaient partis le 28 ; quant aux maréchaux, qu'ils étaient encore à Paris, où ils terminaient la capitulation ; puis, en quelques mots, il lui apprit les événements qu'on vient de lire.

Cependant, l'Empereur, dans son agitation, entraînait vers Paris, à .grands pas, ce général. Berthier et Caulaincourt l'avaient rejoint. « Eh bien ! vous l'entendez, s'écria-t-il, allons ! Je veux aller à Paris ! » Et il demandait sa voiture. Belliard lui représenta qu'il ne pouvait aller plus loin, qu'il n'avait plus un soldat dans Paris. « C'est égal, reprit Napoléon, j'y trouverai la garde nationale. Demain, après-demain, l'armée me rejoindra, je rétablirai les affaires. j> Et, de plus en plus agité, il reprit sa marche convulsive.

Belliard s'efforçait vainement de l'arrêter, lui répétant que, d'après le traité, la garde nationale seule gardait les barrières ; qu'il se pouvait que, en dépit des conventions, les AlHés s'en fussent déjà rendus maîtres, et qu'il rencontrât des postes russes et prussiens aux portes et sur les boulevards. « N'importe, continua Napoléon, je veux y aller ! Ma voiture ! qu'on fasse avancer ma voiture ! 14a

Suivez-moi avec votre cavalerie ! » Et il marchait encore, lorsque Bcllïard, d'une voix plus ferme, lui représenta qu'il allait s'exposer à se faire prendre, à faire saccager Paris ; que plus de cent vingt mille ennemis occupaient les hauteurs environnantes; qu'enfin lai-même, en étant sorti par une convention, n'y pouvait rentrer sans l'enfreindre, a Quelle est donc cette convention ? s'écria l'Empereur. Qui l'a conclue ? Que fait Joseph ? Où est le ministre de la guerre ? »

Belliard répondit : qu'il n'avait d'autre instruction que de se rendre à Fontainebleau ; qu'il ignorait le reste ; que, pendant toute la bataille, chaque maréchal avait agi pour son compte, et qu'on n'avait reçu d'ailleurs aucun ordre. <i Allons, reprit l'Empereur avec emportement ; partons ! Il faut aller à Paris ! Partout où je ne suis pas, on ne fait que des sottises ! d Et il ne cessait de demander sa voiture, que Caulaincourt annonçait, sans la faire approcher. Jl repoussait les supplications du prince de Neiichâtel, recommençant les mêmes interpellations à Belliard, l'entraînant toujours vers Paris, à pas de plus en plus précipités. Il s'écriait : « Qu'il eût fallu tenir plus longtemps, attendre son armée 1 Qu'on aurait dû remuer, soulever Paris, qui, certes, n'aimait point les Russes, mettre en action la garde nationale ; lui confier la garde des fortifications, que le ministre aiurait dû faire élever et hérisser d'artillerie ! Que cette garde nationale était bonne et brave ; qu'elle les aurait sûrement bien gardées, tandis que les troupes de ligne auraient combattu en avant, sur les hauteurs et dans la plaine ! »

A ces reproches, Belliard opposait qu'on avait fait plus qu'il n'était possible : que, depuis six heures du matin jusqu'à quatre heures du soir, vingt mille hommes, tout au plus, avaient résisté

à plus de cent cinquante mille ; que, au bruit de son arrivée redoublant d'ardeur, on avait forcé Tennemi à tourner Paris, par Saint-Ouen et le bois de Boulogne, que la garde nationale s'était montrée bravement, soit aux portes, soit en tirailleurs, mais que, avec dix-huit cents chevaux dans la plaine, quelques méchantes palissades aux barrières, et sept canons seulement sur Montmartre, il avait bien fallu céder enfin à une aussi longue et aussi formidable attaque.

Ici, Napoléon se récria d'étonnement. « Quoi I Montmartre n'a point été fortifié ! Il n'était point garni de gros canons ? il n'a point fait de résistance ? Qu'a-t-on donc fait de mon artillerie ? Je devais avoir des munitions pour un mois dans Paris, et plus de deux cents pièces à mettre en batterie pour le défendre 1 f> Alors, le généra), ayant ajouté m'a-t-il dit lui-même, qu'on n'avait vu que de r artillerie de campagne, et si mal approvisionnée, qu'à deux heures il avait fallu économiser les feux pour les faire durer, l'Empereur, indigné, leva les yeux au ciel, et, frappant du pied la terre, il prononça violemment sur son frère et sur un autre personnage de si crueUes paroles, qu'il faut les taire. On doit, d'ailleurs, en convenir : c'était sa propre persistance, en dépit de sollicitations redoublées, à ne vouloir ordonner pour Paris aucun préparatif de défense, qui avait augmenté le péril en voulant trop le dissimuler. Ce fait, sans ôter à l'amertiune de ses plaintes ce qu'elles n'avaient que de trop juste, ou les retourne contre lui-même ou en diminue beaucoup l'autorité.

Au milieu de ce débordement de désespoir, il marchait toujours vers Paris, lorsqu'il aperçut •une tête de colonne : c'était l'infanterie du duc de Trévise. Il le demanda aussitôt ; mais Mortier était encore dans la capitale. Alors, s' affaiblissant, on

l'entendit répéter à plusieurs reprises : « Six heures trop tard ! et tout perdu ! »

En ce moment, il venait de s'asseoir sur le bord de la grande route, lorsque, se relevant, il demanda Tabri le plus voisin. On le ramena à la maison de poste de Fromenteau. Là, dit un autre témoin, qui ne veut point être nommé mais qu'il faut croire, seul avec lui, il fit déployer ses cartes, les étudia, et, son agitation le ressaisissant, on entendit ces exclamations : « L'empereur Alexandre va s'enorgueillir dans Paris ! Il va passer en revue son armée disséminée sur les deux rives de la Seine !... » Et comme il se dépitait de n'avoir point la sienne sous sa main, on lui dit que dans quatre jours elle arriverait. « Quatre jours ! reprit-il vivement ; ah ! deux jours seulement, et dans Paris que de défections ! L'Impératrice elle-même ! Oui, j'ai voulu son départ, car Dieu sait à quoi l'on aurait pu entraîner son inexpérience ! » Puis, retournant à ses cartes, après quelques instants d'une profonde méditation, il se redressa soudainement : « Oui, je les tiens ! s'écria-t-il, Dieu me les hvre ! Mais il me faut quatre jours ! Ces quatre jours, vous pouvez me les gagner en pourparlers !» Et il en indiquait la manière, quand, sur une observation de son ministre : « Non, non, répond-il, plus d'humiHations ! Point de paix honteuse ! C'est de la grandeur de la France, c'est de son honneur qu'il s'agit ici ! L'épée seule, dans une dernière lutte en doit décider ! Je ne veux que quatre jours ! Vous, vous seul, pouvez me les gagner sur l'empereur Alexandre et contre les intrigues qui vont l'obséder ! Partez donc vite ! Quant à moi, je vais à Fontainebleau vous attendre, attendre l'armée, et tout préparer pour venger la France de l'humiliation momentanée qu'elle subit ! »

Il était encore plein d'animation quand il envoya

tin courrier à Tlmpératrice. Mais alors, son parti étant pris, épuisé de fatigue et d'émotions, tous les ressorts en lui, depuis trop longtemps et trop violemment tendus, se détendirent : il tomba dans un large fauteuil, qu'on voit encore à cette poste, et, s'affaissant, il s'y endormit d'un si lourd sommeil, que le lendemain, 31 mars, vers quatre heures du matin, il fallut des efforts réitérés pour l'en arracher, pour le rappeler à lui-même, à sa position, et obtenir de lui de nouveaux ordres.

Un piqueur, envoyé par le duc de Vicence, venait d'arriver. La capitulation convenue la veille, 30 mars, vers cinq heures du soir, avait été complétée et signée à deux heures du matin. Paris appartenait à la Coahtion ! Les bivouacs ennemis jetaient, de la rive opposée, des lueurs menaçantes. Il n'y avait plus qu'à retourner à Fontainebleau. Napoléon s'y laissa conduire. Il y arriva à six heures du matin, après avoir ordonné aux débris des corps de Mortier et de Marmont de prendre position sur l'Essonne.

Un témoin a écrit que Napoléon rentra dans Fontainebleau accablé encore. Deux de ses ofhciers qui le suivaient, Canouville et Corbineau, disent que dans cette ville, à l'aspect de leur Empereur repoussé de sa capitale, les habitants accoururent sur son passage, les mains jointes, la figure consternée ; qu'on entendit des sanglots, et que, de tous ces yeux, silencieusement attachés sur cette gi-ande infortune, il coulait des larmes !

On sait que là, dans son malheur, il évita les souvenirs de son bonheur passé, et que, refusant de rentrer dans ses grands appartements, il ne prit dans ceux qui bordent la galerie de François I" qu'un logement militaire. Quelques moments de repos lui rendirent ses forces physiques, abattues par tant d'anxiétés et de fatigues.

430 DU RfflN A FONTAINEBLEAU

Dans cette première journée, on remarqua : au dehors, T arrivée successive des troupes de Souham et de la Garde ; au dedans, l'agitation qui ressaisit r Empereur, son dernier entretien avec le duc de Raguse, un dernier travail de réorganisation de ses corps d' armée ; après quoi, se renfermant, on croit qu'il retomba dans une méditation laborieuse sur le parti qui lui restait à prendre, pour ressaisir aux Alliés sa capitale.

Le lendemain, i" avril, dans un Conseil, il se refusa à porter la guerre sur la Loire, et, contre Tavis de tous, un seul excepté, il se décida à combattre devant Paris, dont il craignait la défection, et qu'il voulait contenir de sa présence.

Vers onze heures du matin, revenu devant Essonne, il en jalonna les positions avec les chasseurs de son escorte. Sa reconnaissance achevée, il dit au duc de Raguse : « Marmont, à demain, et sur Paris, avec quatre cents canons et cent mille hommes ! » Puis, ayant ordonné au général Vincent de propager ces paroles menaçantes, il rentra dans Fontainebleau, d'où il envoya aux ducs de Trévise et de Raguse soixante canons, complètement approvisionnés. En ce moment, et d'heure en heure, arrivaient de faibles têtes de colonnes, harassées, revenant, en toute hâte, de la Champagne. Mais, d'heure en heure aussi, chaque nouvelle de Paris aggravait sa position, ébranlait ses entours, et ne faisait que trop pressentir im dénoûment prompt et funeste.

Le 2 avril, à l'heure de la garde montante, il descendit dans la gra^nde cour du château, et parcourut les rangs des chasseurs et des grenadiers de la Vieille Garde. Quelle que fût son anxiété intérieure, d'abord sa figure fut calme, et son attitude, impassible. Tous disent que, dans ce dernier moment, à sa contenance ferme et décidée, ils crurent

voir encore en lui leur grand Empereur, tel qu'ils se le rappelaient à Schœnbrùnn, à Potsdam, au Prado, au milieu du Kremlin et dans les Tuileries, faisant défiler la parade ! De leur côté, ces vieux et inébranlables débris de tant de batailles lointaines le saluèrent d'acclamations plus vives encore qu'aux champs victorieux d'Austerlitz et de Friedland. Mais, vers la fin de cette revue, une rumeur annonçait le duc de Vicence. L'Empereur s'émut : c'était sa destinée qu'il allait apprendre ! Il se contint pourtant ; il affecta même de continuer à ne s'occuper que de Moncey, qui lui présentait un nouveau bataillon ramassé parmi ses gendarmes.

Caulaincourt s'approchait lentement. Son extérieur était composé. Sa démarche, déjà ordinairement raide et grave, était sévère, triste, et même sinistre. En arrivant enfin près de Napoléon alors placé au pied du grand escalier, il se découvrit, lui dit quelques mots à l'oreille, et l'Empereur, qu'on vit tressailhr, s'étant brusquement retourné, la foule des officiers qui l'entouraient s'ouvrit ; il la traversa, suivi de son grand écuyer, qui, d'un signe de tête désespéré, ne répondit que trop clairement aux regards avides qui l'interrogeaient. Cependant, Napoléon, après avoir monté avec précipitation, disparut, dans son appartement, où il s'enferma seul avec le duc de Vicence.

C'est là qu'il apprit, dans tous leurs détails, les événements, suites de la convention, d'abord verbale, qui avait terminé la bataille : les pourparlers, dans Bondy, pendant la nuit du 30 au 31 mars, des magistrats de Paris avec Alexandre, pour régler l'occupation de la capitale ; l'affectation des paroles généreuses et libérales de ce prince envers la France, en ne se déclarant l'ennemi que d'un seul homme ; les vengeances, les inimitiés du dedans en libre contact avec celles du dehors, et tous ses

ennemis intérieurs ralliés aux ennemis de l'Empire et de sa personne.

Pourtant, avant l'entrée des étrangers, nos royalistes, quelque passionnés qu'ils fussent, n'avaient osé se prononcer publiquement ; le sentiment de leur faiblesse les avait contenus. Mais la nuit avait favorisé et redoublé leurs sourdes manœuvres. Depuis, l'un d'eux, justement célèbre par son esprit, un prêtre, naguère disgracié du palais impérial, les a divulguées dans l'aveugle ivresse du succès. Aujourd'hui, le temps a changé en aveux ces vanteries, et l'histoire est forcée de s'en servir.

Pendant que les démarches de Caulaincourt auprès d'Alexandre ont été écartées par un ajournement, l'esprit de parti, l'intrigue et la trahison ont trouvé leur chef. Un grand, mais insidieux personnage, le plus habile de tous ceux qui épient, avec une attention froide et intéressée, la fortune des Princes, pour la prévenir et changer à temps, avait donné le signal. Disgracié par Napoléon, Talleyrand, soit intérêt personnel, soit conviction que les temps étaient venus, pour lui comme pour la France, d'accepter une autre fortune, s'était décidé contre l'Empire. Le 30 mars, il avait paru obéir aux ordres qui l'appelaient à la suite de la Régente ; mais une feinte violence, concertée entre lui et ses amis, l'avait arrêté comme il sortait des barrières ; on l'avait ramené dans Paris, où son hôtel était devenu le centre de la révolution, le quartier impérial d'Alexandre, le lieu même où s'opérait, en ce moment, la déchéance de l'Empereur et la restauration de la dynastie royale.

Depuis longtemps, Savary en savait beaucoup sur ce grand dignitaire. On ignore s'il n'osa s'assurer de sa personne, s'il l'oublia, ou s'il le laissa

derrière lui, comme un utile intermédiaire qu'il se réservait dans ce naufrage ; le dévouement des hommes politiques n'allant guère jusqu'à brûler leurs derniers vaisseaux, quelque compromis qu'ils soient, et peut-être par cela même !

Le lendemain 31, aux premiers rayons d'un soleil revenu brillant comme la veille, et dont la splendeur contrastait avec notre deuil, les Alliés, après avoir dormi du sommeil des vainqueurs, ont abandonné leurs bivouacs, et bientôt, aux accords joyeux de leur musique guerrière, ils se sont formés en colonnes. Tous portent à leurs bonnets une branche de verdure, et au bras cette même écharpe blanche que, dès le 2 février, dans la mêlée du combat de La Rothière, ils avaient prise entre eux pour se reconnaître. C'était ainsi, vers onze heures du matin, quand toutes les barrières leur eurent été remises, qu'ils avaient commencé leur entrée dans la capitale.

Ce signal de l'asservissement de l'Empire était devenu un signe de triomphe pour le parti royaliste. Aussitôt, dans les rues, sur le boulevard, une cinquantaine de jeunes hommes, la cocarde blanche au front, et un drapeau blanc à la main, s'étaient élancés aux cris de Vive Louis XVIII ! tandis qu'aux fenêtres quelques femmes, agitant leurs mouchoirs, leur avaient répondu par des acclamations semblables. Mais cet élan, qu'ils avaient espéré rendre contagieux, s'étant moins propagé qu'il n'avait étonné et indigné, allait peut-être tourner contre eux-mêmes, lorsque s'était montrée à leur soutien la tête de colonne de la Coalition victorieuse. Elle s'avançait triomphalement : ses Souverains, leurs généraux, leurs nombreux étatsmajors en tête, suivis de cent mille soldats et d'une artillerie formidable ! Cette longue et lourde chaîne d'oppresseurs s'était successivement déroulée, elle

avait couvert nos boulevards intérieurs jusqu'à la place de la Concorde.

Alors l'enthousiasme du parti royaliste s'était changé en délire. Les uns, courant au-devant de nos ennemis, les avaient accueillis aux cris de Vivent nos Libérateurs ! Vivent les Bourbons ! et, s'indignant de la stupéfaction froide et silencieuse de la multitude, ils s'étaient inutilement efforcés de lui faire arborer leur cocarde blanche. D'autres, dans leurs transports insensés, avaient insulté follement, de leurs gestes et de leurs vociférations, la statue colossale de Napoléon debout sur sa grande colonne. Plusieurs même, l'escaladant, on les avait vus s'épuiser en efforts vains et ridicules pour en précipiter l'airain du sommet élevé, où, sous une autre forme et selon le vœu national on la voit encore.

La présence des vainqueurs, et l'accord fortuit de leurs écharpes avec la couleur des Bourbons avaient contenu les citoyens, et protégé ces insensés contre l'indignation générale. Cependant, là garde nationale s'agitait, s'irritait, et le malheur public allait s'accroître de nos querelles intestines, quand Tordre survint de laisser Hbre toute manifestation, pourvu qu'elle fût paisible.

Toutefois, trois années de désastres, tant d'épuisement, l'absence de l'Empereur, celle de la Régente et du Gouvernement, avaient ébranlé Paris. Les factions s'en emparaient, et le génie dissolvant de l'intrigue, cette plaie des cours et des capitales. Toute autre action sur la grande classe intermédiaire y était perdue. Cette foule, que le présent aveugle sur l'avenir, rassasiée, écrasée de guerre, la maudissait : eUe en voulait la fin à tout prix ! Elle était composée, comme dans tous les grands centres de population, de gens d'affaires, de faibles, de pacifiques, d'hommes de plaisir et

de repos : masse nulle au commencement et au milieu des actions, mais toute-puissante à leur fin, quand leur durée fatigue, et d'un poids si grand alors, qu'elle entraîne tout !

Avec de pareilles dispositions, soit caractère des habitants, soit que, au milieu de ces grandes agglomérations d'hommes, l'un attire l'autre, et que toute émotion entraîne les multitudes, Paris, dans cette immense infortune, il en faut convenir, ne s'était pas montré aussi grave, aussi désert et silencieux que nous avions vu les autres capitales. Une foule inquiète, d'abord triste il est vrai, mais trop empressée, trop nombreuse, s'était amassée sur le passage de ces victorieux par surprise. Son insatiable besoin de sensations avait cherché dans ce malheur public, quelque humiliant qu'il fût, un nouveau spectacle. Elle avait, dit-on, augmenté vers cinq heures du ^oir ; c'était alors surtout que, avide d'assouvir son indigne curiosité, elle s'était pressée sur les pas des envahisseurs. Ce scandale eut lieu depuis les Champs-Elysées, où se termina leur triomphe, jusqu'à l'hôtel de Talleyrand, où se rendirent à pied ces Souverains, et où devait s'accomplir notre abaissement.

C'était là, chez cet ennemi personnel de Napoléon, d'où l'on tint soigneusement éloigné le duc de Vicence, qu'Alexandre, ou plutôt Talleyrand lui-même, allait décider du sort de la France.

Arrêtons-nous ici, quelques instants, devant ce personnage. Sa physionomie, noble et grave, était d'un calme imposant, que rien n'altérait. Il avait, en cela, de sa race la dignité et toute l'intrépidité. On n'a point à reprocher à sa mémoire des méchancetés inutiles. Ses mœurs étaient douces, son accueil et ses entretiens, pleins d'attraits. Sous une apparence négligée, souvent même insouciante, sa repartie était vive, mordante, et sa parole, à la

fois profonde, saillante et concise. Il savait, en homme supérieur, se contenter de juger, de diriger, se servant de chacun, selon son talent ; au-dessus du subalterne amour-propre des petits succès, tout ce qu'il pouvait faire faire aux autres, il dédaignait de le faire lui-même. Néanmoins, sa célébrité, toute de lui, brilla d'elle-même et non de reflet.

Observateur toujours impassible, quelle que fût la tempête, les hommes et les événements les plus redoutables, il les domina, parce qu'il savait, à la fois, s'y soumettre, se les approprier, et se dominer lui-même : dans le présent, voyant de loin l'avenir, et s'y préparant ; sachant démêler, dans chaque affaire, le point capital, dans chaque époque l'homme important, s'y attacher, s'en détacher à propos, et si bien associer à l'intérêt de son ambition celui des peuples, qu'on ignore encore qui, d'eux ou de lui, il voulut servir ; du reste, pour toute conscience politique, le succès ; s'imposant comme le ministre obUgé des grandes fortunes naissantes ; fidèle ensuite au bonheur, à l'habileté, et n'acceptant de chaque position que les avantages ; puis, habile à se taire, à attendre, à se laisser écarter par le flot de pouvoir qu'il sentait décroître, pour se poser de façon à être ressaisi, et porté plus loin et plus haut par le flot qui allait suivre !

Sa vie intime est trop connue pour qu'il soit besoin de l'analyser. Il y a fait des fautes inutiles.

Quant à sa vie publique, actions bonnes, actions mauvaises, tout dans cet homme a porté un certain cachet d'élévation. Orgueil de naissance, qualités, passions, vices même, tout ce qui dans les autres les domine, n'a semblé être en lui que des moyens aux ordres de sa supériorité. C'est ainsi que, méprisant le mépris, et mettant hors de portée du vulgaire, avec un cynisme imposant, ses intri-

DEFECTION TALLEYRAND-MARMONT 437

gués pécuniaires et politiques, il a su leur donner un air de grandeur ; et, autant qu'il est possible, il a tout justifié par la réussite.

Jusqu'à quatre-vingt-quatre ans, ce caractère suivi s'est montré aussi tranquille et impassible dans l'adversité que dans le bonheur, aussi calme et calculé dans la souffrance, et jusque dans les dernières angoisses de la mort, que dans la plénitude de sa vie la plus heureuse. Jamais rôle ne fut soutenu avec une persévérance plus ferme. De même qu'à vivre, habile à mourir, jusqu'à son dernier soufHe il a su intéresser à sa renommée tous les pouvoirs, celui du clergé même, qu'il avait le plus offensé.

Voilà comment, grâce aux nécessités de ces temps, où il sut se rendre si nécessaire, et à la démoralisation générale, suite de tant de bouleversements, il est parvenu à se placer et à se maintenir si haut dans le siècle, à y être un personnage à part, dont chaque mot parut un trait de génie ; chaque jugement, un oracle ; à qui la règle morale de chacun semblait être inapplicable ; et dont la foule des ambitieux garde encore le souvenir, comme du favori le plus constant de cette inconstante divinité qui a tant d'adorateurs, que jusque-là nul, autant que lui, n'avait su fixer, et qu'on appelle la Fortune.

Il y avait plus de cinq ans que la prévoyante habileté de sa politique personnelle l'avait rendu suspect à l'Empereur. Pourtant, comme son intérêt le rattachait encore à l'Empire, plusieurs fois, depuis nos malheurs, il s'était offert à Napoléon ; mais, toujours et aussi amèrement repoussé qu'en 1809, il s'était fait, de plus en plus, le chef de la coalition ennemie du dedans, l'avait affiliée à l'invasion étrangère, et venait de hâter leur jonction victorieuse jusque dans Paris, où cet ex-minis-

tre d'une République icgicide et de TEmpire, ce dernier grand seigneur, resté seul debout en dépit de tant de révolutions, allait, en y décidant une restauration royale, s'y rendre encore le personnage le plus nécessaire et le plus important de cette révolution nouvelle.

Talleyrand, en ce jour fatal, renfermé dans son hôtel, venait de la préparer avec Nesselrode. A peine Alexandre est-il entré dans ce quartier général, qu'il convoque en Conseil de rois, de ministres, de généraux étrangers, et de transfuges français, toutes ces haines. Ce furent autour de lui : le roi de Prusse, les princes de Schwartzenberg et de Lichtenstein, les ministres Pozzo et Nesselrode, enfin D'Albert et Talleyrand lui-même.

Là, comme à Bondy, cet empereur commence par des protestations généreuses, voiles de vengeance du passé, de précaution pour l'avenir, conformes d'aillemrs à l'éducation libérale qu'il a reçue et à son exaltation présente. Il déclare : i Qu'il n'est pas venu pour faire la guerre aux Français mais à leur Emxpereur, que la conquête de la paix est le seul but de la Coalition. Quant à la France, qu'elle était libre de choisir, hors Napoléon, soit l'Empire sous la Régence, soit la Royauté avec Bernadotte, les Bourbons, ou tout autre, soit même, enfin, la RépubHque 1 >

A ces mots, Talleyrand n'a point hésité : sa défection préméditée, d'accord avec les passions et les intérêts de ces étrangers, écarte toute autre pensée que celle de la restauration de Louis XVIIL Mais à cette proposition on objecte les dispositions, évidemment hostiles aux Bourbons, des populations qu'on a traversées, et celles de tous les rangs de l'armée, dont les efforts inouïs viennent encore de prouver le dévouement à la cause impériale.

Cette résistance, prévue, n'a point embarrassé

Talleyrand, sa trame est trop bien ourdie ; ses complices, tout prêts, sont à sa portée, et il en invoque le témoignage. Deux d'entre eux, le baron Louis et l'archevêque de Malines, sont introduits. Leurs discours, conformes au sien, le dépassent en violence ; ils entraînent l'empereur Alexandre ; ils obtiennent enfin de ce prince la déclaration : « Que les souverains alliés accueillent le vœu de la France ; qu'ils ne traiteront plus avec Napoléon, ni avec aucun membre de sa famille ; que les conditions de la paix, ainsi garanties, en seront meilleures; que pour le bonheur de l'Europe, il faut que la France reste grande et forte ; qu'ils en respecteront l'intégrité, telle qu'elle a existé sous ses rois légitimes ; qu'ils reconnaîtront, qu'ils garantiront la Constitution qu'elle se donnera elle-même ; qu'en conséquence ils invitent le Sénat à désigner un Gouvernement Provisoire, afin de pourvoir à l'administration, et de préparer la Constitution qui conviendra le mieux à la France. j>

Cette déclaration, si fatale à l'Empereur, signée par eux et aussitôt publiée, a couvert, dans la soirée même du 31 mars, tous les murs de la capitale.

Dès le lendemain, ler avril, le Conseil municipal de Paris avait reconnu les Bourbons pour souverains ; et, ce jour-là même, trente sénateurs, présidés par Talleyrand et dociles à son impulsion, l'avaient nommé chef d'un gouvernement provisoire chargé de préparer une Charte et de proclamer la déchéance de Napoléon. Au rnilieu de cette révolution, une seule résistance s'était élevée : la cocarde blanche, proposée au nom des Alliés, avait été refusée par la garde nationale. Le reste s'était laissé entraîner.

Caulaincourt put détailler à l'Empereur ces défections, telles qu'alors, et d'heure en heure.

jusqu'à son départ de Paris, elles s'ctaient accumulées ; celle d'un général habile, transfuge de sa division, pour la dixième fois détruite il est vrai, et, acceptant sous un autre général, d'un mérite aussi distingué, le commandement de la garde nationale ; celle des personnages nommés ministres, et de tous les autres chefs de service ; celle des signataires du décret de déchéance, lancé le 3 avril contre l'Empereur et sa famille, et de l'Adresse aux armées françaises, le 2 avril, pour les dégager de toute obéissance à Napoléon. Il dut lui montrer Paris, dans ce désordre, étonné, découragé, ne sachant, au milieu de ces étrangers, à qui obéir, et qui, d'eux ou de Napoléon, on devait regarder comme l'ennemi de la France : déplorable effet de l'esprit de parti des uns, des passions intéressées des autres, et du désespoir d'un peuple desaffectionné par trois années de désastres inouïs, par tant de sang inutilement répandu, ébloui par les formes généreuses du vainqueur, et séduit enfin par l'illusion de croire échapper à l'humiliation du joug de ces Étrangers en unissant sa révolte à leur victoire !

Telles avaient été, le 3 avril au matin, les tristes nouvelles apportées par Caulaincoiul. L'Empereur s'en émut peu, soit qu'il en sût déjà une partie, soit qu'il les eût prévues. Il demeura calme de même à la demande de son abdication, que lui faisait transmettre Alexandre sans s'engager à reconnaître la Régente. Il persévérait, comme le 30 mars à Fromenteau, dans l'espoir de tout regagner par une dernière bataille. Ce fut surtout de ce combat qu'il entretint le duc de Vicence. Dans son inébranlable énergie, il en parla comme d'une victoire assurée et décisive, « l'ennemi, dit-il, s'étant placé dans une position à tout perdre ! »

Cette confiance, qu'on a peine à comprendre, se

fondait sur ce que les Alliés s'étaient partagés en trois corps : Tun dans Paris, les deux autres, avec la Seine entre eux deux ; ceux-ci s'offrant séparément ainsi à son attaque. Il allait donc s'élancer de l'Essonne sur le corps de la rive gauche, le culbuter dans Paris, où les habitants achèveraient sa défaite ! Après quoi, se reportant sur la rive droite par les ponts dont en effet il était maître, il déboucherait sur la retraite du corps ennemi qui l'occupait, et, profitant, coup sur coup, du désordre des Coalisés, il rejetterait, il livrerait leurs débris à ses braves provinces de l'Est et à ses garnisons qui les anéantiraient !

Mais cet espoir de Napoléon, qu'il voulait faire partager, était-il sincère ? N'était-ce pas plutôt, dans ce dernier effort de son desespoir, qu'à tout hasard il s'était décidé à s'ensevelir avec sa fortune ! Oui, mieux que lui, savait que sur l'Essonne il pourrait à peine réunir cinquante mille hommes contre quatre-vingt mille, soutenus par quarante mille autres, en réserve dans Paris, et que ces cent vingt mille ennemis pourraient être secondés par les soixante mille autres Coalisés qu'on apercevait sur la rive droite ? Que pouvait-il donc espérer de nos cinquante mille combattants contre cent quatre-vingt mille ? Comment enfin pouvaitil compter sur une insurrection dans Paris contre les Alliés, quand Paris était en état de révolte ouverte contre lui-même.

Cette révolution commencée dans Paris, cette résolution désespérée de ressaisir la capitale sur-lechamp et à tout prix, allait précipiter la chute de l'Empire ! Pourtant toutes ses ressources n'étaient point encore épuisées ; une armée de quarante mille hommes allait entourer l'Empereur ; Eugène, Augereau, Soult, Suchet et Maison en commandaient cinq autres encore ; Davout à Hambourg, s'y

maintenait ; nos provinces du Centre, du Nord et de TEst surtout, révoltées par les excès des envahisseurs, étaient restées impériales : elles ne demandaient que des armes. Bordeaux excepté, Paris seul s'était démenti I Car, ainsi que dans les morts violentes, les extrémités étaient encore toutes vives, quand le cœur manqua ! Dans le quartier impérial, quels que fussent la fatigue et le mécontentement des chefs, et quoique la paix fût leur vœu, leur espoir, leur volonté même, nul d'entre eux n'avait pensé à un autre dénoûment. Ils avaient respecté le malheur de Napoléon ; leur fidélité, bien qu'étonnée et lassée peut-être, persévérait. Mais, à la funeste nouvelle de la défection de la capitale, à la vue de cette décision de la ressaisir en l'ensanglantant, les cœurs de nos chefs s'émurent, la contagion les gagna 1 Le prestige était détruit par le retour si précipité de Saint- Dizier, par cet aveu d'une fausse manœuvre, et par son fatal résultat. Dès lors, comme dans un naufrage déclaré, ces chefs se préparèrent à la catastrophe. Pour tout dire, je tiens du maréchal Moncey, que la veille, 2 avril, au dîner de l'Empereur où il se trouva. Napoléon y avait contribué par ces paroles imprudentes : « Que, pour préserver la France d'une guerre civile, s'il fallait abdiquer, il s'y résignerait. f>

Ajoutons ici que le 3 avril, l'abattement de Caulaincourt, les récits, l'exemple, les tentations qui, de Paris, pénétraient déjà dans le quartier impérial, achevèrent l'ébranlement ; que, plus que jamais alors, comme dans tous les grands revers, et quand on ne croit plus pouvoir être démenti par un retour de fortune, les récriminations s'élevèrent et que Tamertume des reproches éclata.

Toutefois, on n'imaginait encore que d'exiger la paix, ou la transmission de l'Empire au roi de Rome.

Ce jour-là, le mal resta secret ; le palais et les cœurs le renfermèrent ; TEmpereur même put l'ignorer ; il ne fermenta que dans les entretiens particuliers des chefs les plus anciens, les plus hauts en grade. C'étaient les plus dégoûtés, ayant plus de biens à conserver, moins de temps et de forces à perdre, et à cette heure avancée de leur vie, l'avenir, comme Tombre qui grandit le soir, les menaçant de plus noirs présages. Hors ceux-là, soldats et officiers, tous semblaient moins étonnés qu'indignés de la chute et de la défection de la capitale.

Telles étaient les dispositions le 3 avril, quand Napoléon, après être retourné sur la position de l'Essonne, rassembla dans la grande cour de son palais toute sa Garde. Là, au milieu de cette troupe dévouée, il appela en cercle, autour de lui, les plus anciensde chaque compagnie, officiers, sous-officiers, des soldats même. Un roulement de tambours commanda leur attention, et d'ime voix ferme et animée : « Soldats, leur dit-il, l'ennemi nous a dérobé trois marches, et s'est rendu maître de Paris ! Il faut l'en chasser ! D'indignes Français, des émigrés, auxquels nous avions pardonné, ont arboré la cocarde blanche, et se sont joints à nos ennemis ! Les lâches ! ils recevront le prix de ce nouvel attentat ! Jurons de vaincre ou de mourir, et de faire respecter cette cocarde tricolore, qui, depuis vingt ans, nous trouve dans le chemin de la gloire et de l'honneur ! :>

Chacun, à l'envi, répéta ce serment ; le cri fut général ! Il partit du cœur ; et aussitôt, cavalerie, infanterie, tout défila devant lui au pas de charge, et aux cris, plus ardents que jamais, de Vive l'Empereur I

Un témoin a écrit éloquemment ^ : « Que, la

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