A MA MÈRE
Pour aller de Sainl-Jean d'Acre à Nazarelh, on I passe par une large plaine, pareille à celle que Ton
'' traverse en venant de Tyr, et où il ne nianque que
; des bras et de la bonne volonté pour en faire une
I verte prairie et des champs t'étîonds; elle aboutit au
f) Î^V RHIN AU NIL.
pied d'une rangée de collines parsemées de chênes, d'où Ton descend dans iineanlre plaine pins large el plus profonde, qui a conservé le nom de la tribu de Zabulon, celle vaillante Iribu que Dôbora appela, avec les fils de Nephlhali , à comballre contre Sisara , le cher des armées du roi de Chanaan, el qui remporta sur les ennemis du peuple dlsraél cette grande victoire, si noblement célébrée par le cantique de la prophétesse'. Quel bonheur on éprouve à se rappeler, le long de sa roule, ces sublimes pages de la Bible! On oublie alors la triste aridité des lieux que l'on parcourt; la poésie biblique les revôl d'un charme indicible, d'un prestige surhumain. Il n'y a, dans cette plaine, pas une trace de culture el pas une habitation, si ce n'est un mauvais khan qui, lorsque nous y passâmes, élait abandonné; mais çù et là, une herbe fraîche s'étend sur son sol, des coteaux ondulants et parsemés de tamarics, d'acacias, la bordent à droile et à gauche, et a son extrémité est Saptiori, l'ancienne Sepphoris, mentionnée plusieurs fois par Josèphe; Tancienne Diocœsarea, qui fut la plus grande, la plus forte ville de la Galilée % le siège de plusieurs synagogues et le refuge du grand conseil judaïque, après la prise de Jérusalem.
Nous nous sommes assis, pour déjeuner, au pied
• u Cecinerunt Debora el Barac filius Ahiiioem in iUo die, dieentes :
a Qui sponleobtulistis de Israël animas vestrasad i>ericuluin, benedicite Domino. » (Livre des Juges, cliap. v, v. 1 et suiv.)
' Il existe encore, dit Ed. Robinson, des médailles de Séphoris du temps de Trajan cl de Diocœsarea, du temps d^Anlonin le Pieux, Commode, Caracalla. {Palœstina, l. III, p. 440.)
d'une colline, sous un olivier dont les rameaux s*élendaienl sur nous comme une large lenle. Nos gens ont été eherclier du pain dans les maisons de Diorsesarea el n'en ont point trouvé. On ne fait point de provisions de pain dans ce pays; on le cuil au jour le jour, selon les besoins du momenl, mais en revam-he, on nous a apporté deux cruches d'eau excellente, el avec rette eau fraîche, chose si précieuse en Syrie, avec le biscuit de la Belle-Poule, les œufs durs dont les religieux de Saint-Jean d'Acre avaient généi'euseraent garni nos sacoches, sur l'herbe où nous étions assis, sous le vert feuillage que le soleil dorait de ses rayons, nous avons fait un repas d'une telle sensualité gastronomique, que les banquets du Palais-Royal n'ont rien de pareil, après quoi nous sommes remontés à cheval pour visiter la ville. La ville! j'oublie que dans cette malheureuse contrée, il n'y a plus, à la place des villes, que des amas de ruines ou de misérables bourgades, et Saphori est l'un des plus tristes, des plus pauvres hameaux que nous ayons traversés : des cabanes en terre, étroites, sales, enfumées, d'où nous voyions sortir des enfants en haillons, des femmes qui, en laissant tomber un des pans de leur voile, nous montraient un visage pâle, un menton tatoué, un nez décoré d'un anneau en argent; au-dessus de ces hideuses habitations, un vieux château dont il ne reste plus que quelques voûtes et quelques pilastres. Mais ce n'est ni l'architecture de ce château, ni le souvenir du Sanhédrin et de la cité romaine, qui attirent ici les voyageurs, c'est une douce et vénérable tradition qui rapporte que sainte Anne et saint Jérôme ont demeuré là, et que là est née la mère du Sauveur. Qu'importe,
après une telle Iradilion, Tanlique splendeur de Diocsesarea, le nom de Varus qui la réduisit en cendres, d*Hérode Antipaterquila réédifia; Timagedela Vierge efface toutes ces pages d'histoire romaine et judaïque, et donne à ces sombres.masures de Saphori un caractère auguste; puis, à une lieue et demie de là, est Nazareth. Nous étions impatients d'arriver à cette sainte ville : à chaque revers de colline, nous croyions l'apercevoir, et d'autres collines s'élevaient encore devant nous, nues, désertes, traversées seulement par quelques chameaux et par quelques Bédouins à la face bronzée; enfin la voilà ! Du haut d'une montagne, nous voyons apparaître, au milieu d'une enceinte de coteaux sablonneux, ses toits à terrasse, ses dômes d'églises, au-dessus desquels plane la tour d'une mosquée, signe fatal de la domination turque sur celte fleur des cités chrétiennes.
Nous nous rendons en toute hâte au couvent latin. Les religieux nous reçoivent comme à Saint-Jean d'Acre, avec une affectueuse bonté, et à peine avionsnous déposé nos valises dans noire chambre, que, comprenant l'ardeur de noire pieux désir, ils vinrent nous chercher pour nous conduire à l'église. Elle n'a rien de remarquable dans sa construction, et à l'intérieur elle est ornée avec plus de faste que de bon goût, mais c'est l'église de l'Annonciation; elle est bâtie sur l'emplacement où s'est opéré l'un des plus adorables mystères de notre religion, où se trouvait la maison de la Vierge qui fut, dit-on, transportée ù Loretle par les anges. La voûte est soutenue par quatre grands arceaux ; de la nef, on monte par un large escalier au chœur où est le maître-autel, et, par le
même escalier, on descend dans une grolte de roc, où Ton voit deux colonnes de granit, Tune debout encore et intacte, Taulre brisée, enlevée à moitié par les Sarrasins qui croyaient qu'elle cachait des trésors. La première indique la place où se tenait la Vierge, la seconde celle où Tarchange Gabriel lui adressa la sa-* lutation sacrée : Ave, Maria, gratta piena. Au fond de la grotte est un autel en marbre Wanc où des vases de fleurs répandent leurs parfums, où des lampes d'argent brûlent nuit et jour : sur la pierre sans tache, ornée seulement d'une rosace et de cinq croix, on lit cette inscription devant laquelle on se prosterne pour prier et bénir : Verbum caro hic faclum esi. Tout le berceau du christianisme est là, tout un monde de miracles.
Après un tel tableau et une telle émotion, il sem* ble qu'on n'ait plus qu'à se retirer avec la douce joie d'un pèlerinage accompli; mais Nazareth a d'autres monuments encore et d'autres grands souvenirs. C'est le lieu où saint Joseph exerça la profession de charpentier, la synagogue où le Christ, ouvrant le livre d'Isaïe, annonça au peuple qu'il était venu pour remplir la mission prédite par le prophète, pour évangéliser les pauvres et consoler les affligés'. C'est un large bloc de pierre qu'on appelle Mensa Chrisii, et où la tradition rapporte que le Seigneur soupa la dernière fois avec ses disciples, avant leur départ de Nazareth pour Jérusalem. C'est le roc escarpé où les
' « Spiritiis Domini super me, propter qiiod unxit me, evangeHzare paiiperibiis misit me, sanare contristos corde. » ( Saint Luc, cbap. IV, V. 18.)
Jutfs, irrhés de ses- leçons, le conduisirent pour le jelcr dans le précipice*; et le oiont Thabor qui domine au loin les coteaux de Nuzarelh, le mont sublime où Pierre, Jacques et Jean virent tout à coup leur divin maître s'enlretenant avec Moïse et Elle, le corps couvert d'une robe blanche comme la neige, la face rayonnante comme le soleil, tandis qu'une voix du ciel leur faisait entendi*e ces paroles : c Voilà mon tils bien-aimé, dans lequel je me complais, écoutez leM •
Il n'est pasquestion de Nazareth dans les historiens de l'antiquité, ni dans le Nouveau Testament. Cette ville doit, comme Bethléem, toute sa gloire au chri<itianisme; c'est peut-être à cause de son peu d'importance que, dans les premiers temps de l'Église, les païens donnaient avec mépris, aux disciples du Christ, le nom de Nazaréens. Jusqu'au règne de Couslanlin, Nazareth n'était habité que par les Juifs, et, au iv*» siècle, ce n*élaii encore qu'un village. Bientôt cependant les pèlerins y portèrent le tribut de leur piété, et, au vi« siècle, on y trouvait déjà deux églises. Dévasté en 1103 par les Sarrasins, et réédi6é par les croisés, Nazareth fut, avec la Galilée, accordé en fief par Godefroi de Bouillon à Tancrède qui y fit con-*
' u Et surrexerunl, et ejecerunl illum extra civitalem, et dtixerunl iHum usque ad superciUum monlis, super quera civilas illorum erat sdificata, ul precipitarenl eiini. « (SaHit Luc, chap. IV, V. 20.)
' i< El transfiguratus est anle eos. Et resplendit faciès ejus siciilsol ; veslimenta aulem ejus facta sunl alba sicul nix.
u Adhuc eo loquente, ecce nulles lucida obumbravil eos. El eoce vox de aube dicens : « Hic est filius meus dilecUis, in quo mihibene complacni: ipsum audile.» (Saint Mathieu, chap.xvii.)
slriiire des églises el les dota richement'. Un siçge ôpiscopal fui établi à Nazareth dès le conimenceoient du xii'' siècle; enlevée en 1187, par les Sarrasins, après la déplorable bataille de Hattin, la cité de la Vierge fui de nouveau reconquise par les chrétiens; puis de nouveau incendiée, ravagée par le suUan Bibars, en 1265. Après ce dernier désastre, elle resta« pendanl plusieurs siècles, dans un profond étal de misère. Un voyageur qui la visita, à la fin du xvi'' siècle, n'y trouva qu*une église en ruine et une pauvre population , parmi laquelle on ne complaît que deux ou trois chrétiens \
' « Tancrède gouverna ce pays avec beaucoup tie douceur et d'une manière si digne d*éloge qu'aujourd'hui encore les hahilanls de celle contrée donnent des bénédiclions à sa mémoire. If s'occupa avec une grande sollicitude à fonder les églises de ce diocèse^ savoir celle de Nazareth, celle de Tibériade et celle du mont Thabor; il les dota de riches patrimoines^ et leur donna en outre tous les ornements nécessaires aux maisons de Dieu. » (Guillaume de Tyr, éd. de M. Guizot, liv. IX, p. 27.)
'Ed. Robinson, Palœstinay l. III, p. 459. Je dois beaucoup de renseignements à cet écrivain qui a fait une savante élude d€ tout ce quia rapporta la Palestine, mais qui, en poursuivant avec un soin scrupuleux ses notes érudiles, a une peur extrême qu'on ne le croie subjugué par les traditions catholiques. C'esl ainsi qu'en arrivant à Nazareth, le digne professeur de New- Tork se hâte de prévenir le lecteur qu'il n'est point \^nu dans cette ville en pèlerin crédule, et que, s'il s'est rendu au couvent latin, ce n'est point parce qu'on prétend que la Vierge a vécu là, mais parce que c'est un lieu qui, dans l'histoire moderne du pays, a quelque importance, et parce qu'il est visité par beaucoup de voyageurs. Que de peine pour se tromper soimême! £t, quelques lignes plus bas, le bon docteur ajoute qu'en assistant à l'office des religieux, il a été ému du chant solennel et de la musique de l'église. Pourquoi donc cet orgueil
En 1628, enfin, les franciscains oblinrenl de l'émir Facardin la permission de reprendre possession de la grolle de rAnnoncialion , et commencèrent à bâtir l'église actuelle, le couvent qui fut élargi et réparé en 1730. Vers la même époque, plusieurs familles cliréliennes vinrent s'établir dans la ville. A la fin du XVIII* siècle, les religieux y avaient une assez grande influence. Leur supérieur, il padre guardiano, jouissait, moyennant un certain tribut qu'il payait au pacha d'Acre, du litre et de l'autorilé de cheik; toute la ville était soumise à son pouvoir judiciaire, et c'était lui qui apaisait les différends'.
Aujourd'hui les religieux ne sont plus investis de celle prérogative , mais, comme un tiers de la popufion qui les entoure est catholique, ils n'éprouvent point ce pénible isolement dont leurs frères souffrent dans d'autres cités « et par les souvenirs qui s'y ratlachent , leur couvent esl un des premiers de la Palestine.
Au-dessus de leur demeure s'élève la ville bâtie d'une façon assez pittoresque sur le dernier échelon de la chaîne de montagnes qui vient de l'Anti-Liban et qui forme avec le Carmel la vallée de l'ancien fleuve Bélus. Les maisons sont pour la plupart assez solidement construites en pierre. D'autres m'ont rappelé les riisiiques habitations que l'on voit en certains endroits sur les bords de lu Loire. Ce sont, tout simplement, desexcavations formées dans le roc; sur leur largeur,
(le la raison, sMl faut le voir si vile démenti par Pémotion du cœur?
' Biirckhardt, Travels in Syria and the holy land, p. 541 .
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on élève un mur, on perce une porte ici» une feuôlre là , et voilù une demeure où l'on est parfaitement ù l'abri du soleil et de la pluie. Il y a dix-huit siècles et demi que la Vierge habitait une de ces excavations, et aujonrd*hui celles qui sont creusées dans les flancs de la colline qui fait face au couvent sont occupées par une centaine de familles. Plus bas, en nous rapprochant de l'église, nous avons vu des maisons d'un genre de construction fort ancien, et qui , si nous ne nous trompons , doivent être une image de la crèche de Bethléem. Il n'y a dans l'intérieur de ces maisons qu'un grand espace carré divisé en deux parties. 1^ première est occupée par les bœufs et les chameaux. On passe au milieu des bestiaux étendus sur le sol, et l'on monte, par un escalier de deux à trois marches, à la seconde partie de l'édific^e où d'un côté est la cuisine, de l'autre les nattes servant de lit aux gens de la famille, aux domestiques, aux voyageurs. Tout le long de cette espèce d'estrade est une auge assez lar^e et assez profonile pour qu'au besoin on puisse s'y coucher. En voyant cet arrangement, on comprend trèsbien ce qui s'est passé à la nativité de Noire Seigneur. La Vierge accouchait au fond d'une de ces primitives habitations, et l'enfant. ne pouvait être mieux placé que dans celte crèche où l'âne et le bœuf venaient le réchauffer de leur souffle.
J'ai souvent regretté dans le cours de mon voyage que les peintres qui entreprennent de représentcrdes sujels religieux ne viennenl pas faire quelques éludes dans ces contrées. Rien de ce qu'ils peuvent imaginer ne vaut l'austère et grande solennité de ces paysages décrient , et il est telle expression de physionomie, tel
trait fie mœurs qui donnerait ù leurs tableaux un caractèrede vérité supérieur à tous les ornemeots inventés par leur fantaisie*
Dans ce pays, où les coutumes traditionnelles sont si fortes et si indélébiles, on peut connaître le passé en observant le présent. Dans plusieurs peuplades, les costumes, les habitudes sont encore les mêmes qu'au temps de Moïse , la nature d ailleurs n*a pas changé, et quelle image européenne, si riante, si poétique qu'elle soit , pourrait remplacer celte nature d'Orient, si grande dans sa trislesse, si imposante encore dans son aridité? Je souffre de voir des artistes nous peindre une sainte famille, dans sa fttile en Egypte, assise sur un vert gazon, au bord d'une source limpide, sous des rameaux d'arbres flleuris. Qu'on nous montre donc les divins voyageurs s'arrêtant au pied d'un palmier solitaire, le ciel brûlant sur leur tète, le désert silencieux, immense, autour d'eux. Voilà ce qui fut, voilà ce qui sera toujours d'une majesté sublin>e et d'une beauté merveilleuse.
Un des fM>res du couvent avait lui-même la complaisance de nous servir de guide dans notre excursion à travers les rues de Nazareth. La population de la ville s'élève à environ trois mille âmes et se compose de différentes communautés religieuses : cent soixante famille grecques; cent soixante-cinq familles de catholiques romains, de grecs catholiques, de maronites, et cent vingt familles musulmanes. Il n'y a plus aucun Juif sur ce sol où les Juifs voulaient massacrer le Chrisl. Toute celte population a une physionomie remarquable \ Les hommes ont le teint plus
' Toutes les tribus de Syrie, riiabitantd^Alep, du mont Liban,
bronzé qu'à Tyr et à Bdroui; les femmes oui de grands yeux noirs, des Iraits tins, réguliers : mélange du lype juif el du lype européen. Il en est , el beau* coup, qui, en dépit des usages de l'Orienl, laissent leur voile entr*ouvert, et la plupart de celles que nous avons vues avaient une charnianle figure. Malheureusement elles prennent à tâcbe elles-mêmes d*en détruire la fraîcheur et d*eu dénaturer la grâce en se tatouant les lèvres en bleu , et en se teignant de la même couleur le contour des yeux. Les enfants mêmes n'échappent point à cetle barbare coutume. Leurs mères ont grand soin de les colorier à leur image, et plus elles y mettent de coquetterie mater* nelle, plus les innocentes créatures deviennent M* denses.
Après nous avoir montré les différents quartiers de k ville , les bazars qui ne méritent pas d'être vus , el la source qu'on appelle encore la source de Marie, el qui est sans cesse entourée d'une quantité de jeunes Glles , le religieux nous conduisit le soir sur la cime d*une montagne d'où nous voyions se déployer à nos yeux un immense panorama, et quel panorama! quels souvenirs! La plaine d'Esdrelon, le Thabor, les cimes du petit Hermon et du Gilboé, la vallée où, il n'y a pas un demi-siècle, l'armée turque fuyait encore de-
de Damas, des côtes de la mer depuis fieirotit à Saint-Jean d^Acre, te Tiircoman, le Bédouin, quoique vivant sur la même terre, ont, ditM. Burckliardl, une physionomie nationale distincte, et il suffit d'avoir en quelques rap|>orts avec elles pour être en étal de distinguer l'origine d'un Syrien tout aussi sûrement qu'on dislingue à première vue un Anglais d'un Italien ou d'un Français du Midi. {Travels in Syria, p. 341 .)
varil nos drapeaux *, et le village d*Endor d*où sortit la pyihonissc appelée par Saul ', et Naïiii, où le Seiguetir ressuscita le fils unique de la veuve ^; plus loin, au delà de ces collines, de ces monlagues, d'autres lieuK encore consacrés par d'autres miracles, Emmaûs, Capharnaum 4, Cana, le lac de Tibériade, et à nos pieds la petite ville de Nazareth où se Gl le premier des miracles. Pendant que nous étions là, absorbés dans les réflexions qu'un tel aspect devait éveiller en nous, en regardant les rayons du soleil qui, peu à peu , s'eflaçaient à l'horizon , je pensais qu'en ce moment une même croyance réunissait tous les cœurs chrétiens dans une même prière, qu'au nord, au sud du monde, dans les capitales des empires, dans les
• Les deux souverains de France les plus célèbres en Orient, saint Louis el Napoléon, ont passé à Nazareth. Saint Louis y fit un pèlerinage en 1350 et moula au Thabor. Napoléon, après la victoire qu'il venait de remporter sur les Turcs, entra au couvent lalin. M. d'£slourmei raconte que le brillant général retrouva là, parmi les religieux, un homme qu'il avait connu dans son enfance, qu'il se jeta à son col, et qu'en le quittant il voulut lui laisser une poignée d'or, mais le moine lui répondit: tt La terre sainte me suffit. »
" a DixitqueSaul servis suis : ttQuâeritemihi mulierem habentem pythonem et vadam ad eam, et sciscitabor per illam. » Et dixerunt servi ejus ad eum : « Est mulier pythonem habens in Endor. » (Les Rois, liv. I, chap. xxviii, v. 7.)
3 u Quum autem appropinquaret porlœ civitatis, ecce defunctus efferabatur filius unicus matris suae et hsec vidua erat, et lurba civitalis multacum illa. -
u Quam quum vidisset Uominus, misericordia motus super eam, dixit illi : « Noli flere.» (Saint Luc, chap. vu, v. 12.)
4 La ville de l'humble centurion de qui le Christ a dit : u Nec in Israël tantam tidem inveni. » (Saint Luc, chap. vu.)
villages solitaires, la cloche des églises linfail VAngelus;(lies millions d*élres se découvraient la léte ou s'agenouillaient avec un sentiment pieux; les mères enseignaient à leurs enfants à répéter les paroles sorties d'une grotte de Nazareth et répandues dans Punivers enlier. Et dans Témolion que j'éprouvais a cetle pensée, les yeux Gxéssur la chapelle de la Vierge, je ne pouvais que joindre les mains et répéter aussi VAve Maria,
En six heures nous sommes arrivés de Nazareth à OxiSiXi en passant par une chaîne de collines, de montagnes, dont les gorges resserrées forment parfois d'étroits défilés. On nous avait dit que ces passages étaient souvent infestés de voleurs, et, en effet, ces sentiers tortueux, déserts, barrés en certains endroits par des saillies de roc, voilés par de larges oliviers, sont de nature à protéger parfaitement une embus> cade. Quand les voyageurs sont entrés dans ces gorges rétrécies, il faut qu'ils y cheminent l'un derrière l'autre; impossible alors de se ranger en bataille, et impossible d'appeler a son secours les habitants du pays, par la bonne raison qu'à partir d'un petit village situé près de Nazareth, on ne trouve plus de maisons jusqu'à Caiffa. Aussi notre kavas, qui tenait à nous donner une preuve de sa prudence et de son courage, marchait en tête de la colonne, la carabine à la main , portant à droite et à gauche un regard scrutateur. Nos moukres venaient ensuite l'œil également inquiet, se retournant de temps à autre de notre côté pour voir si nous les suivions, et nous les suivions très-fidèlement, mais avec un de ces rêves aventureux de jeunesse, tout autre que celui dont ils iir. 2
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nous croyaient préoccupés. Depuis dix jours que nous avions quille Betrout, el qu'à chaque station on nous avait raconté les scènes les plus dramatiques, nous n'avions pas encore aperçu le pitis petit brin de brigands, et nous commencions à désirer une apparition de Bédouins, ne fût-c*e que pour constater ex ipso visu leur existence. Après les avoir sérieusement redoutés, il nous semblait que les voleurs montraient à notre égard une sorte de dédain injurieux, qu'ils nous trai* talent comme des enfants qu'un brave scélérat se ^it S(;rupule d'attaquer. D'ailleurs, je ne sais trop jusqti^à quel point il est permis de dire qu'on a traversé la Sierra Morena, le royaume de Naples, les plaines de Syrie, si l'on ne peut raconter qu'au pied de tel roc, au bord de tel ravin , on a vu tout à coup apparaître une bande d'hommes formidables , armés de longues espingoles, la ceinture chargée de poignards et le visage caché sous de sinistres sombreros ou sous les larges plis d'un burnous à raies rouges. Une rencontre de brigands dans les bois, les coups de pistolets, le cliquetis des épées, les cris de terreur, l'efifet pittoresque des chevaux qui se cabrent, des bandits qui se précipitent sur les voyageurs, et des voyageurs qui se défendent vaillamment, forment toujours un trèsagréable épisode dans le livre d'un touriste, d'autant plus qu'après avoir éprouvé les plus vives agitations au récit de cette scène terrible , le lecteur, en tournant le feuillet, a la douce satisfaction d'apprendre que les pistolets des voleurs ont raté , que leurs poignards rouilles n'ont pu sortir du fourreau, qu'un muletier seulement ou un moukre est tombé parterre en faisant le mort, et que tout bien compté, per-
soone n'a été lue «i blessé. Cet épisode, îl faut que je l'avoue, nous a manqué. Au momeirt où nous préparions déjà, dans un profond défilé, une belle phrase pour raconter nos dangers , nous vîmes notre kavas qui replaçait sa carabine sur son épaule et tirait tranquillement de sa poclie un morceau d'amadou pour allumer sa pipe. Nous arrivions à la dernière crête des collines périlleuses, et nous voyions devant nous Caïffa qui, sur les bords de sa roche azurée, au milieu de ses jardins d'orangers, semblait se rire de nos rêves dramatiques.
Caïffa n'est qu'une petite ville animée seulement par un commerce de cabotage. Son port est l'un des meilleurs qui existent sur la côte , et c'est là que relâchent les bâtiments de transport qui ne peuvent mouiller à Saint-Jean d'Acre. La France a dans celle ville un agent consulaire que nous avions rencontré en route quelques jours auparavant, qui nous attendait et qui avait annoncé notre visite aux religieux du mont Carmel.
Le Carmel n'est point, comme son nom poun^ait le faire supposer, un mont , mais une chaîne de montagnes qui dans leur développement ont à peu près la forme d'une harpe. Il est situé au bord de la Méditerrannée, entre l'ancienne Galilée et l'ancienne Samarie. Au nord il est borné par le golfe de Saint-Jean d'Acre et les ruines de la vieille ville de Caïffa, près desquelles est construite la ville actuelle qui porte le même nom; à l'est par la vaste plaine déserte d'Esdrelon et les coteaux de Nazareth; à Touest par la mer ; au sud par la vallée de Césarée. Une de ses pointes s'avance vers la mer et forme un des promon-
foires les plus élevés de la côle de Syrie. Vers le sud, ses pentes plus inclinées soni couvertes d'une (erre épaisse, fertile, où Ton cultive du blé, de la vigne, des arbres à fruits et des pastèques d'une saveur exquise. Les hauteurs incultes sont parsemées de chênes, d'oliviers et servent de pâturages aux bestiaux. On y trouve une quantité de lièvres, de lapins, de perdrix et de gazelles.
Avec un soi pareil, leCarmel, qui n'a pas moins de vingt-deux lieues de circonférence, serait, sous une autreadministration, occupé par une population nombreuse. Mais, à chaque pas que Ton fait dans ce pays, il faut constater la déplorable influence du gouvernement turc. Cette magnifique plaine d'Esdrelon, si heureusement abritée et éclairée par un si beau soleil, est à peu près déserte. Il n'y a pas la cinq centième partie de sa surface qui soit cultivée; les herbes hautes et épaisses qui les couvrent et naissent d'elles-mêmes restent sans emploi , sans qu'il y ait des troupeaux pour les consommer; elles ne servent qu'à fertiliser de nouveau la terre qui les produit inutilement. Cet état de choses est le résultat des désordres qui, depuis un si grand nombre d'années , ne cessent de désoler ces contrées. Comme l'a très-bien dit M. le duc de Raguse, t là où l'homme trouverait une large récompense d'un médiocre travail, il s'éloigne, car là aussi est le danger*. »
Il en est à peu près de même du Carmel. Les riantes collines qui bordent cette chaîne de montagnes, les frais vallons qui l'entrecoupent sont en grande partie
• FoyagCy t. III.
incultes et abandonnés. On n'y trouve que quelques pauvres tribus d'Arabes, quelques misérables villages, qui ne méritent pas d'être visités. Le christianisme seul y a fondé un établissement considérable, et c'est vers le couvent que se dirigent tous les voyageurs.
La position de ce couvent au-dessus d'une des plus hautes cimes de la montagne est superbe. Elle m'a rappelé celle de Notre-Dame de la Garde, l'espoir des matelots, le religieux phare de Marseille. On y arrive par un chemin (rès-escarpé et très-dur, mais enfin c'est un chemin. Les religieux l'ont fait euxmêmes à leurs frais, et le pacha Abdallah, dans sa stupide barbarie de pacha, exigeait que, pour le mérite qu'ils avaient eu d'entreprendre une œuvre si utile, ils payassent un impôt, c Dans ce pays, dit M. Michaud, les chrétiens n'obtiennent qu'à force d'argent la faculté de remuer le sol ou d'alignei' des pierres '. » Et les bons religieux avaient remué et aligné beaucoup de pierres. Us représentèrent trèshumblement an pacha que ce chemin lui servirait à lui-même pour se rendre à son kiosque de la montagne. Le digne gouverneur n'entendait point dételles raisons, et voulait son tribut. 11 fallut que le consul de France intervint^dans la question, et ce fut lui qui, par ses arguments et ses prières, obtint pour les carmes Tautorisation gratuite d'employer au service du pays leur intelligence, leur labeur et leur argent.
Toute celte belle montagne est consacrée par la Bible et par le nom d'Élie. C'est le lieu où Élie brava
• Correspondancti d'Orient, loin. IV, p. 129.
la colère d*Achab, où il triompha des prêtres de BaaU et partout ivne piélé naïve, mais sincère, veut retrouver un souvenir de sa vie, une trace de ses miracles. Ici on montre un champ rempli de pierres dont Tintérieur ressemble à des pastèques, et Ton raconte qu'un jour le prophète, ayant soif et passant par ce champ, qui é|aU alors rempli de melons rafraîchissants, en demanda à un paysan, qui lui répondit que c'étaient des pierres, c Oui, répondit Élie, pour le punir de son avarice, ce sont des pierres, et jamais il n'y aura lu que des pierres. » Sa senlence fut exé* cutée : tous les melons se pétrifièrent. Là, on nous signale les ruines d'un oratoire que Ton prétend avoir été construit par lui; ailleurs le tei'tre où l'on prétend qu'il fit égorger les huit cent cinquante faux prophètes '; et des grottes où il a demeuré, et le coteau d'où après avoir regardé sept fois l'horizon, il voyait se lever sur les flots la petite nuée qui devait répandre sur le sol de Syrie la pluie bienfaisante longtemps désirée.
On dit aussi que la Vierge a plusieurs fois passé par le Carmel; les Turcs, et les Arabes vénèi^ent la mémoire du prophète et l'image de la mère de Dieu. Le chevalier d'Arvieux dit que de son temps, lorsque des marins de ces nations naviguaient en vue du Carmel, ils le saluaient en prononçant cette prière : 1 Notre- Dame Marie, OÉlie vivant, souffrez que nous passioas devant votre maison, i La mère de l'émir Mahmed, qui était alors le chef de la montagne, venait dans la chapelle des carmes s'agenouiller devant un tableau
' Les Arabes rappellent Mocatan. c'est-à-dire wf<w«acf^.
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représenlanl la Vierge, se frappait la poitriee, pieurail et récitait : t Oh ! que vous êtes belle, Notre-Dame Marie! Que vous êtes aimable, mère du Messie! Qu'ils étaient heureux ceux qui vous ont vue quand vous étiez au monde, et que je suis misérable! pauvre pécheresse. N'aurez-vons pas pitié de moi ! Ne me direz vous rien, mère de Jésus! Répondez-moi puisque vous me regardez avec lant de douceur '. i
Pendant longtemps les religieux n*ont eu pour demeure que ces grottes pareilles à celles où selon la tradition Élie aurait séjourné, grottes humides, étix>ites, malsaines, retraite austère de cénobites comnoe celles que les solitaires se choisissaient dans les premiers temps de TÉgltse. Une de ces grotte sert de chapelle; une autre, avec des bancs et des tables taillés dans le roc, était le réfectoire. De là on montait sur une terrasse oh les pèlerins qui voulaient boire du vin et manger de la viande allaient faire leur repas, car les religieux ne pouvaient user d'un tel luxe et ne permettaient pas qu'on en usât devant eux. Avec un régime si sévère, l'action malfaisante de leurs cellules, la crudité des eaux , l'obligation de se relever plusieurs fois la nuit pour prier, les pieux ermites épuisaient promptemenl leur santé ^. Au xvu^ siècle ils construisirent enfin une infirmerie; plus tard, à l'aide des dons qui leur furent faits, ils élevèrent un couvent qui à l'époque de l'expédition française, après la levée du siège de Saint-Jean d'Acre, devint le refuge d'un grand nombre de blessés. Beaucouf) de nos pauvres
• D'Arvieux, Mémoires, l. II, p. 315.
' Idem. ihid. t. II, p. 505.
soldais sont moris là, morts avec la consolation de voir du moins à leurs derniers moments un regard compatissant s'abaisser sur eux et d'entendre une affectueuse parole.
Quand l'insurrection de la Grèce éclata, le pacha, sous le vain prétexte que les Grecs révoltés pourraient s'emparer de ce couvent et s'y fortifier, le fit démolir. C'était un acte de cruauté dont la France a cependant obtenu justice. La Porte a , sur les instances de notre ambassadeur, payé une indemnité aux religieulL si brutalement dépossédés de leur demeure, et ils se sont misa la reconstruire. L'un d'eux, prenant le bourdon et le bâton de pèlerin, est venu en Europe solliciter la générosité des fidèles; un autre remplissait au Carmel les fonctions d'ingénieur et d'architecte. Les religieux, pour prévenir autant que possible les dangers auxquels ils étaient sans cesse exposés sur cette terre de malheur et d'iniquité, ont voulu faire un ferme et solide édifice. Leur couvent est sans comparaison, aujourd'hui, non-seulement le plus beau qui existe dans la contrée, il est de plus disposé pour la défense, c On pourrait, dit M. le duc de Raguse qui s'entend à juger ces questions, on pourrait y soutenir un siège, et,. pour peu que l'on voulut résister, il serait imprenable pour des gens qui l'attaqueraient sans canon de gros calibre. Les portes sont revêtues en fer, défendues par un flanquement et des feux de protection ; des créneaux et des meurtrières sont ouverts dans toutes les directions, et la terrasse est défilée des hauteurs qui la dominent '. >
• Foxage, t. III.
Le cloître, l'église, et les jardins que les carmes onl établis de leurs propres mains, sur le roc aride, avec un arl ingénieux, occupenl un vaste espace. Mais les pauvres pères ont encore près d'eux un bâtiment qui leur cause une pénible sollicitude. C'est une es- |)èce de kiosque qui a appartenu à Abdallah et dont les moines grecs sollicitent la possession pour y établir aussi un couvent. La Russie, selon ses habitudes, les soutient vivement dans cette prétention. La France défend les justes droits des carmes. Il est à souhaiter qu'elle les défende avec énergie. Ce sont les catholiques qui les premiers se sont établis sur cette terre vénérée, qui l'ont honorée par leui* piété et vivifiée par leur travail. L'établissement d'une secte dissidente en face d'eux , sur l'emplacement qu'ils occupent depuis des siècles, serait une injustice flagrante, et une injustice qui ne manquerait pas d'amener entre les deux communautés, par l'esprit ambitieux et envahissant des Grecs, un état de gène et de rivalité déplorable.
Les religieux, prévenus de notre visite, avaient arboré sur leur maison le drapeau français, et nous avaient fait préparer un dîner qui nous parut splen- * dide; des poulets, des œufs, des légumes, et un petit vin blanc légèrement acidulé. Il faut avoir voyagé en Syrie et logé dans les khans pour savoir ce que vaut, dans ce pays, un tel luxe gastronomique. Les bons pères nous donnaient généreusement tout ce qu'ils tenaient en réserve pour les voyageurs, et nous regardaient avec joie user de leurs dons, tandis qu'euxmêmes ne buvaient que de l'eau et ne mangeaient que des légumes secs. L'un d'eux, chargé spéciale-
DU RHIN AU mu
ment de recevoir les étrangers, voulut bien nous montrer en détail le couvent , et comme nous admirions rétendue et Thenreuse distribution de cet édifice : c Cest an dévouement d*un de nos frères» nous dit-il» (|ue nous les devons, le frère Jean-Baptiste. Après la dévastation de notre ancienne demeure» il fit vœu de la reconstruire : Tindemnité qui nous avait été accordée était insuffisante; il en obtint une plus considérable par ses pieuses requêtes. Pendant de longues années il a parcouru les principaux États de l'Europe. Il entrait humblement dans les maisons chrétiennes et disait : Donnez pour le couvent de Notre-Dame du Mont-Carmel ; et les ccaurs s'attendrissaient à la vue de celte vénérable figure macérée par les fatigues, et les mains s'ouvraient» et tout ce qui lui était confié» il l'envoyait à notre établissement, car pour luimême il n'avait nul besoin et vivait si modestement qu'il ne dépensait rien, A son retour, après l'œuvre qu'il avait accomplie» et les témoignages de distinction qu'il avait reçus, il aurait pu être nommé notre supérieur, mais il rentra humblement dans la communauté et refusa toute dignité, heureux seulemeat d'avoir satisfait à ses désirs, et bénissant le ciel de l'avoir aidé dans son entreprise. >
Nous visitâmes successivement , avec le religieux ()ui tenait lui-même un si humble langage, les cellules des pères, les appartements réservés aux voyageurs, l'église qui est large et décorée avec un goût parfait. Une des chapelles s'élève sur la grotte où Élie se réfugia» dit-on» pour échapper aux poursuites de Jézabel. Une autre est consacrée à saint Louis, ornée d'un tableau envoyé par le comité de Syrie» et représeo-
lant la mort de cet excellent roi. C'était un souvenir de la France que nous aimions à retrouver sur celle terre lointaine. Un autre souvenir nousallendait à la porte de Téglise. C'est un tombeau en marbre blanc, élevé à la mémoire de M. le comie de Juigné, noble jeune homme qui, dans le cours d'un pieux pèlerinage, est venu terminer là une carrière chère à ses parents et qu'il promenait de rendre utile à son pays. Il est triste de mourir loin des siens, loin du dernier regard dont on voudrait recevoir le consolant rayon à cette heure suprême, d'être enseveli sur le sol étranger, ou la main d'un frère, d'un ami, ne viendra point jeter un dernier tribut d'affection. J'ai souvent fait celle araère réflexion dans les régions boréales. L'idée d'être enseveli au boi^d d'une grève déserte, dans les champs de laves de l'Islande, ou sous les glaces du Spilzberg m'effi*ayait plus que l'idée de la mort même. Mais ici, une sépulture n'a point ce sombre aspect. Ici, l'on est sur une lerre amie, sous les yeux d'une communauté de frères, visité par des pèlerins parmi lesquels il se trouvera peut-être un compatriote, qui, s'arrêtant près de celle tombe, lui donnera une afl'çclueuse pensée, el, en voyant le sépulcre du comte de Juigné, dans cette belle et solennelle solitude, je répétais ces vers de mon cher poêle suédois :
u hviiken ville icke hvila der I stilla kamrâr, longt fi*on verldans œSaii Och sofva bort en lid af evigt gyckel Som spœnnl sin lina meUaii taken po De dœdas grafvar, dansande derœfver?» »
' « Otï ! qui ne voudrait dormir dans ces retraites paisibles,
S*il esl consolant de mourir en ce lieu, il serait doux d*y vivre. Quelle retraite imposante! Quel aspect grandiose! Ici, la montagne muetle, majestueuse, austère, où Ion n'entend plus rien des rumeurs du monde, où, dans une des haltes de la vie, ou se recueille sous la voûte du ciel, comme un voyageur sous sa tente; et, au pied de cette montagne, la mer profonde, la mer immense, espace trompeur» roule dangereuse où Ton voit s*élancer toutes les ambitions de rbomme, où le vent et les vagues renversent en un instant les projets les plus habiles et les espérances les plus séduisantes. Nulle retraite ne m*avait encore frappé comme celle-ci. Loisque le religieux qui nous avait conduits d*élage en étage, dans les galeries du couvent, nous amena au bord d*une terrasse élevée et nous invita à contempler Thorizon qui s'étendait autour de nous, je lui demandai s'il n'était pas heureux d*avoir chaque jour devant lui un tel spectale. Il nous montra du doigt le côté de l'Europe, puis le ciel, et ce geste silencieux et grave exprimait éloquemment sa pensée. C'était le monde auquel il avait dit adieu, c'était le ciel qui Gxait ses vœux; et, en le voyant debout avec un humble vêlement de laine, au milieu de cette grande solitude, détaché des songes terrestres et éclairé par les rayons de la foi, je me rappelais ces vers d'un autre poète du Nord :
u laten mig fœlia de facklor i tsBndl !
Jag har ingeii lust med den verld som jag kaenl ; Jag andas ei fritl pa dess qualmiga strand ;
loin des rumeurs du monde, el échapper à ce cercle d^agitations, à ces joies oublieuses qui dansent sur les tombeaux.»
Mig driffer en Isenglati, En aningsfull Irœnglan.
Jag will ofvcr hafvet till okaenda land • »
Nous quitlâmes ù regrel ces religieux qui nous avaient accueillis avec tant d'empressement, et qui, à notre départ , ne voulaient pas même accepter de nous la moindre offrande. Il est des lieux dont on ne peut s'éloigner sans emporter le désir et l'espérance de les revoir un jour, et je voudrais revoir ce beau ox)uvent du Carmel. C'est la retraite où il serait bon d'aller déposer le fardeau des fausses agitations de la vie ; c'est le sanctuaire d'où l'âme doit, comme le prophète Élie, s'élancer vers la voûte célesle sur un char de feu.
La route de terre du Carmel ù Jaffii ne nous offrant qu'un médiocre intérêt, nous résolûmes de renvoyer nos chevaux à Beirout et de faire le trajet par mer. Un de ces caboteurs qui passent leur vie à s'en aller d'un point de la côte à l'autre, nous loua pour trois cents piastres une barque pontée que nous ne vîmes que de loin et que nous pouvions croire aussi belle, aussi commode qu'il le disait dans son langage pompeux, entremêlé de mots italiens, français, arabes; car il ne lui fallait pas moins de trois dialectes pour nous faire comprendre les immenses avantages que nous trouverions à partir avec lui. Nous nous embarquâmes le soir très-péniblement dans une méchante
< Oh! laissez-moi suivre les flambeaux que vous allumez. Je n*ai aucune joie dans ce monde que je connais. Je ne respire pas librement sur ses plages agitées. Mon cœur est saisi d'un désir, dUin désir infini. Je voudrais ra'élancer au delà de rOcéan vers la région inconnue. »