‹ Du Rhin au Nil: souvenirs de voyage, Volume 3Chapitre 2 sur 16 · III · texte numérisé non relu

III

chaloupe qui devait nous conduire du quai de Caiffa à la rade où slationnail Tespèce de sabot (pour nous servir d'une expression de matelot) que nous avions frété et que le capitaine appelait mn^nifiqueroent sou navire! Je n'essayerai pas de décrire ce bâtiment. Le dictionnaire de marine de l'amiral Willaumez ne me fournit point de termes pour en donner une juste idée. D'après notre marché, nous devions l'avoir tout entier à notre disposition; mais le capitaine avait assez présumé de noire mansuétude de caractère pour y faire entrer toute une cargaison de tonneaux , de sacs, de corbeilles; et, lorsque nous y eûmes placé nos bagages, il était tellement encombré que nous ne parvînmes a nous y installer qu'a la condition de nous tenir assis l'un près de l'uulre, les genoux collés au menton. Déplus, celui qui devait en guider la marche, nous parut, de prime abord, parfaitement ignorant de son métier. Il était de cette école dont parle M. de Chateaubriand, école de marins très- répandue en Orient, qui ne savent à quoi sert une boussole; qui, à la moindre apparence d'une tempête, abandonnent le gouvernail, carguent les voiles et laissent aller leur barque à la grâce de Dieu. Heureusement que nous avions avec nous trois excellents officiers de marine qui au besoin auraient dirigé l'équipage. Mais il ne fut pas nécessaire de recourir à leur expérience. Le vent nous était favorable; la grande voile fut hissée sur son mât; la barque, malgré sa pesanteur, 6lait sept à huit nœuds, et le lendemain matin nous abordions dans la rade de Jaffa, à la grande joie de notre pilote, reis ou capitaine, qui ne croyait pas si bien réussir et qui , nous voyant arrivés si vile , se crut en con-

science obligé de nous demander une gratification supplémentaire de cinquante piastres pour le récompenseï- d'avoir eu une pareille brise.

Jaffa est située sur un promon4oirede formeconique, élevé à cent cinquante pieds environ au-dessus de la mer et baigné par les flots de trois côlés. Un rempart comme les Turcs en bâtissent, c'est-à-dire une muraille de quelques pieds d'épaisseur, mal construite et recouverte de plâtre aux endroits où elle se crevasse, entoure cette ancienne cité du côté de la terre et descend jusqu'au rivage. Le port, fermé par une jetée, pourrait recevoir, si on le déblayait, une vingtaine de navires de trois cents tonneaux. Mais il est à peu près entièrement comblé, et les i)âtiments mouillent à une lieue du quai, dans une rade où ils no sont pas en sûreté, car le fond de cette rade est un banc de roche et de corail, qui s'étend jusqu'en face de Gaza'. La ville avec ses maisons en pierre, disposées en amphithéâtre, ses dômes de mosquées, ses minarets, ses hautes tiges de palmiers, présente, a une certaine distance, un point de vue très-pittoresque. Rien de plus beau encore à voir près de ses remparis que ses jardins enfermés dans des haies de nopals fleuris, ces figuiers qui étendent au loin leur ombre, ces orangers couverts de fruits énormes. Deux sources d'eau vive qui sont, on peut le dire, la principale richesse de Jafla, vivifient ce sol fécond. Là où l'on ne peut conduire l'eau de ces sources, on y supplée par des citernes où plongent des roues à chapelets qu'un cheval met en mouvement et dont les vases de grès se

• Volney. De la Palestine, Foyageen Sxrie, t. III.

déversenl dans un réservoir. Nous avons passé une matinée au bord d*un de ces réservoii*s, sous un berceau de vigne, au milieu d'une forél de limoniers, de bananiers et de cédrats. C'était une vraie féerie. Mais quand on entre dans la ville, on ne voit plus que des rues inégales, coupées par de mauvais gradins, des maisons ternes et sombres, des passages voûtés pareils à des souterrains, quelques bazars qui, par leur exhibition, annoncent la pauvreté du commen!e et le néant de l'industrie. Jaffa renferme environ cinq milfe âmes dont mille chrétiens divisés en communautés catholique, grecque, arménienne, dont chacune a son couvent et son église. Le passage des pèlerins qui vont à Jérusalem, ou qui se dirigent par Gaza vers l'Egypte, est une des plus importantes ressources de cette population. Les pèlerins emploient des chevaux, achètent des provisions, et font vivre ainsi une quantité de gens du peuple et de marchands. Dans une ville où il n'y a point de grandes fortunes, où ceux mêmes que l'on pourrait appeler riches affectent de paraître pauvres, où les autres vivent au jour le Jour du fruit de leur travail, c'est à qui gagnera une pièce de monnaie; et quoique les denrées du sol soient ici à trèsbas prix ', les nombreux voyageurs qui passent par Jaffa ne laissent pas que d'y dépenser des sommes assez considérables.

Nous nous rendîmes au couvent latin, vaste et bizarre édifice, composé d'un tel amas de galeries, de terrasses superposées l'une sur l'autre, qu'on a grand*

' Pour une piastre (quatre sols) on a une douzaine d'oranges (îrosses comme des melons, pour un franc une paire de poulets, pour un franc cinquante centimes une centaine d'œufs.

DU RBiri AU ML. 35

peineàs*y reconnaître; la cour élail pleine de chevaux el de niulels, le second el le troisième étage remplis de pèlerins : on eût di( une grande hôtellerie dans un jour de foii^e. Les religieux nous conduisirent an quatrième, en s'excusanl humblement de nous loger si mal; mais il y avait là un certain espace qui devait les dispenser de toute excuse, une belle terrasse d'où nous dominions la ville, les champs, la mer, et pour jouir d*un tel spectacle, nous aurions gaiement monté deux étages plus haut. A peine avions-nous piis possession de notre appartement, que nous fûmes surpris par trois agréables visites : c*élatent M. Barrère, gérant du consulat de Jérusalem ; M. Scheffer, chancelier du même consulat, et M. Damiani, vice-consul de Ramleh, qui, se trouvant réunis à Jaffa el ayant appris notre arrivée, venaient eux-mêmes, avec une touchante bonté, nous offrir leurs navires. Nous avons dû d*heureux moments à celte rencontre inattendue, et surtout à M. Bari*ère, un de ces jeunes hommes à la pensée chaleureuse, qui vous livrent si franchement leur cœur qu'on ne jieat leur i^efuser le sien; ce fut lui qui eut la complaisance de nous conduire dans un des plus charmants jardins de Jaffa et de nous faire parcourir la ville.

L'état actuel de cette ville n'a certes rien d'attrayant; quoiqu'elle ne soit pas ruinée comme Tyr, ni dévastée comme Saint-Jean d'Acre, elle est cependant fort triste; mais elle est riche en souvenirs et en traditions historiques, traditions qui, si l'on en croyait certains chroniqueurs, seraient d'une vénérable et rare antiquité, car elles remontent tout simplement au delà du déluge.

On dil que Juffa, qui jadis s*appelail Joppé, fut bâtie par le fils de Noé, que l'arche fut construite dans ses chanliers, et que le patriarche aimé de Dieu s*einbarqua sur cette plage, avec ses différents couples d*animaux. Pour être, autant que possible, historien véridique en pareille matière, je dois reconnaître que Cadix revendique Tlionneur d'avoir é(é le dernier refuge du vertueux Noé, et le point de départ de son arche de salut. La question est grave et diflBcile à résoudre. Les Allemands, qui, par leurs profonds calculs, sont parvenus à indiquer au juste le jour de naissance de notre premier père Adam', me pai*aissenl dignes d'entrer comme juges ckins un tel débat. Je compte sur quelque gros in-octavo germanique, pour savoir qui, de Jaffa et de Cadix, a tort ou raison; mais, à supposer que Jaffa porte, sur ce point, ses prétentions un peu trop loin, il lui resterait encore, pour maintenir l'honneur de son nom, quelques faits assez recommandables. On dit que ce fut dans celte ville que Jonas s'embarqua pour ce triste voyage où il fuyait la face de Dieu ^ et où il devait élre, pendant trois jours, enfermé dans le corps d*une baleine. Ce qui est plus sûr, c'est que ce fut dans le port de cette ville qu'on débarqua les cèdres du Liban envoyés par Hiram, roi deTyr,pour édifierletemplede Salomon';

' Selon Pelav, Adam est né trois raille neuf eeniqualre-vinglquatre ans avant J.-C, un vendredi, 28 octobre.

' u El surrexit Jonas ut fugeret in Tharsis a facie Domini, et descendit in Joppen, et invenil navem eunlem in Tharsis, et dedil naulum ejus, et descendit in eam ut irel cumeis in Tharsis a facie Domini. » (Prophétie de Jonas, chap. i, v. 3.)

^ Les Rois, liv. 111, chap. v.

ce qui est constaté par les livres saints, ce sont les miracles que saint Pierre opéra à Jaffa; ce fut là qu'il ressuscita la pieuse et charitable veuve Tabilha', là qu*il reçut, dans la maison de Simon le corroyeur, le centurion Cornélius, lui enseigna sa foi et lui fit donner le baptême'.

Après la destruction de Jérusalem par les Romains, un grand nombre de Juifs se retirèrent à Jaffa et essayèrent de s*y défendre; mais ils furent poursuivis, vaincus, et douze mille d'entre eux périrent dans cette lutte désespérée.

Au temps des croisades, Jaffa devint un des théâtres de ta bouillante valeur des croisés. Richard Cœur de Lion en chassa les Sarrazins; reconquise en M93 par ces farouches ennemis du christianisme , la ville fut saccagée et une quantité de ses habitants furent égorgés. Saint Louis s*empara de nouveau de cette malheureuse (^ilé, releva ses remparts et y fit construire d'autres fortifications; mais bientôt elle retomba encore au pouvoir des musulmans, qui la rasèrent comme Tyr et Sidon; au xviii" siècle, elle eut, dans l'espace de six années, deux sièges cruels à soutenir, le premier en 1771, commandé par Ali Bey ; le second en 1776, par Abdallah ; et le 6 mars 1799, elle fut prise par les Français. Il n'y u plus que les Anglais qui, en narrant l'expédition d'Egypte, racontent encore, avec leur bonne foi carthaginoise, l'absurde histoire de l'empoisonnement des pestiférés. Nakoula-

' Actes des Apdlres, ctiap. ix, v. 36.

' u El jussit eos bapUzare in nomirie Doiniiii Jesu Chrisii. Tune rogavernnl eum ut maneret apud cos aliquol diebus. » (Actes des Apôtres, chap. x.)

ci-Turk n*en dit mot, et M. Tbiers a, dans son Higioïre de la Réiwluiion, établi le néant de celte accu** salion '; cependant pas un voyageur anglais ne passe à Jaffa, sans demander où est l'haspice de sinistre mémoire, et sans écrire dans son day book une note, pour apprendre à ses chers lecteurs qu'il a vu liit-> même le lieu où Tatroce Napoléon fit empoisonner ses soldats atteints de la peste. C'est le pendant de cette autre barbare histoire de Moscou, où, au dire de la Grande-Bretagne, nos soldats ont eux-mêmes mis le feu, quoique Rostopchin ait depuis longtemps déclaré qu'il avait lui-méine ordonné cet incendie.

Grâce au cordial accueil de H. Barrère et à la complaisance de M. Daraiani, grûce aussi à l'instructif entretien de M. Schefier, orientaliste distingué, nous avions passé, à Jaffa, deux agréables journées; nous devions d'ailleurs y revenir, et nous bâtâmes nos préparatifs de départ. Le gouverneur, à qui l'on avait demandé pour nous l'escorte obligée dans ce pays si mal gouverné, nous envoya six hommes commandés par un mauvais garnement chargé de sabres et de

' i( Arrivé à Jaffa, dit M. Thiers, Napoléon en fit sauter les forlificalioiis. Il y ayait là une ambulance pour nos pestiférés. Les emporter élail impossible, en ne les emportant pas, on les laissait exposés à une mort inévitable, soit par la maladie, soit par la faim, soit par la cruauté de Pennemi. Aussi Bonaparte dit-il au médecin Desgeueltes qu'il y aurait bien plus d*hninaiiilé à leur administrer de Topiura qu*à leur laisser la vie ; à (|uoi ce médecin fit cette réponse forl vantée : Mon métier est (te les gmrir et non de les tuer. On ne leur administra point d'opium, et ce fait servit à propager une calomnie indigne et aujourd'hui détruite. » (Histoire de la Révolution française, t. X, p. 410.)

pistolets à pommeau d'argent, qu'il avait extorqués de côté el d'autre. M. Barrère, dans son amicale sollicitude, eu( la bonté en outre de nous donner son kavas, un vieux soldat, grave, froid, mais déterminé, qui, ayant fait le pèlerinage de la Mecque, portait le litre vénéré de hadji , ce qui ne l'avait pas empêché de charger sa conscience de deux ou trois petits meurtres. Mais dans cette aimable contrée, un coup de poignard qui jette un pauvre diable sur le pavé n'a rien de déshonorant; au contraire, c'est quelquefois une heureuse manière de montrer qu'on vaut quelque chose. Les pachas en usent grandement, les soldats tâchent d'imiter les paclias, et notre kavas consulaire s'est conduit, envers nous, avec une délicatesse exemplaire et une douceur d'enfant. Il n'usait de sa vigueur de tempérament que lorsque notre chemin se trouvait encombré par quelque caravane. Malheur alors à ceux qui ne se rangeaient pas assez respectueusement et assez vite sur notre passage! il leur administrait, avec un impassible sang-foid, des coups de nerf de bœuf à les terrasser; et quand nous l'engagions à être plus patient : t Je fais mon devoir, » répondait-il, et il poursuivait gravement sa marche, comme un homme qui vient en effet d'accomplir uù devoir nécessaire.

Avec nos six archers ofliciels, avec M. Barrère qui voulait nous reconduire sur la roule de Ramleh, M. Scheffer qui caracolait sur une magniGque jument arabe, notre kavas qui ouvrait la marche avec une grande canne de tambour-major pour écarter les passants, nous formions une de ces imposantes cavalcades que les habitants d'une ville regardent toujours

passer avec une curiosilé craintive, car il nWa là pour eux que des horions à recevoir, el gare encore à leur étalage de marchandises pour peu qu'il s'avance sur le chemin. Il n'y a pas un soldai du gouverneur qui ne se fasse un plaisir de renverser, en lançant son cheval au galop, la charette chargée de légumes d'un paysan, de fouler aux pieds une pyramide de melons. Le malheureux ù qui cet accident arrive n'a pas de meilleur parti à prendre que de baisser la tète et de ramasser en silence ses denrées é(>arses , car s'il osait seulement murmurer, il courrait risque d'être assommé sur place. C'est ainsi que, sous le gouvernement turc, les satellites de l'autorité traitent le pauvre monde.

Nous sortîmes par une assez belle porte ouverte sur une large campagne dont les verts enclos formaient un étonnant contraste avec les sales rues que nous venions de quitter. Je ne me lassais pas de regarder ces niasses d'arbres et d'arbustes couverts de fleurs, chargés de fruits, ces rameaux d'orangers qui embaumaient l'air de leurs parfums, ces grappes de dattes jaunes suspendues comme des colliers d'ambre à la cime des palmiers. Quel charme indicible la nature, la merveilleuse nature d'Orient conserve encore autour de ses villes ravagées par le glaive, appauvries par une administration funeste, et que de fois en contemplant ce tableau si triste d'un côté, si riant encoie un peu plus loin , j'ai pensé à ces vers de Campbell :

« Althougii the wild flower on thy ruin'd walt And roofless home, a sad remembrance bring

Of i/vhal thy geiitle people did befall,

Yet thou wert once the loveliest land of ail. »

Bientôt ces frais jardins disparaissent et nous entrons dans une plaine inculte» desséchée, la plaine de Saron, dont Isaîe promettait la jouissance à ceux qui seraient fidèles au culte de Dieu '. Mais [saie a dit aussi : < Saron est devenu comme un désert*. Et c'est en effet un désert où Ton ne voit plus aucun vestige de ses fleurs poétiques, où le sol sablonneux n'est parsemé que d'iris sauvages, où de loin en loin on aperçoit seulement quelques villages abandonnés, quelque masure en ruine.

Après trois heures de marche, nous arrivâmes en face de Ramieh, et nous nous arrélâmes à un quart de lieue de cette ville pour visiter un ancien édifice assez remarquable. C'est une haute tour carrée solidement bâtie et soutenue à ses quatre angles par des piliers en pierre de taille. Au pied de cette tour s'étend une grande cour carrée environnée d'une construction dont les voûtes, les arceaux ressemblent à ceux que l'on voit dans les plus beaux khans. Cet édifice s'écroule de toutes parts. L'escalier seul de la tour est encore assez bien conservé pour qu'on puisse y monter, et observer d'assez près la structure du bâtiment. La tradition chrétienne rapporte qu*il fut con-

• tt Germinans germinabit et exsultabit lactabunda et laudans; gloria Libani data est ei ; décor Carmeli et Saron ; ipsi videbunl gloriam Domini et decorem Dei nostri. » (Prophéties d^Isaïe, chap. xxxv, v. 2.)

' u Liixil et elanguit terra; confusus est Libanus et obsorduid, et faclus est Saron sicut desertura. » (Prophéties dUsaïe, chap. xxxiii^ V. 9.)

sacré a la mémoire des quarante justes qui moururent victimes de leur foi à Sébasle en Arménie, el la plupart des voyageurs rappellent par cette raison la tour des Quaranle-Martyrs. D*antres écrivains disent que c'était une église bâtie par sainte Hélène; d^autres prétendent y retrouver les vesliges d'un couvent de templiers; enfin il en est qui ne veulent y voir qu'un minaret el une mosquée; el, autant que je puis en juger, il me parait que cette dernière opinion est justifiée par le style général de cet édifice, par plusieurs de ses détails el par des récits auxquels une inscription arabe qu'on lit encore sur la tour donne un caractère assez aulhentique ^ Mais ce n'est point mon jugement, fort peu scientifique, qui aidera à trancher cette question, et si Ton veut la résoudre, il faut se hâter, car les murailles qui environnent la tour sont déjà à moitié renversées, et la tour lézardée, ébranlée, tombera aussi bientôt. I^s Turcs ne réparent rien; ne pouvant se relever de leur ruine morale, comment s'occuperaient-ils des ruines matérielles?

Ramleh est encore une de ces villes où éclate à chaque pas le déplorable effet de leur administration. Des ruines dans chaque rue, des amas de décombres sur chaque place, et, au milieu de ces décombres, de misérables huttes en terre où de pauvres familles font cuire leurs aliments avec des espèces de tourbes composées de fientes d'animaux et séchéesau soleil; Ram-

' Celte inscription porte la date de 710 de Thégire, répondant à Tannée 1310 de noire calendrier, et l'historien arabe Meirel-Din, qui écrivait vers la fin du xvi» siècle, dit que le calife Nasir Mouhammed-Iba-Kalawinn éleva là un minaret superbe, qui fut achevé en 718.

DU RHIM AU IXIL. 41

ieh fut cependant autrefois une importante ci(é, la plus importante ^ilé de la Palestine avec Jérusalem, dit Edrtsi. Avant les croisades, elle était entourée d*Hne muraille, et avait douze portes, dont quatre touchaient à une mosquée et à un marché. En Tannée 1099, le comte Robert de Flandre s'en approcha avec cinq cents cavaliers pour la reconnaître, trouva les portes ouvertes, Tenceinle abandonnée. Les croisés y entrèrent et y passèrent trois Jours fort à leur aise, car les habitants de la ville, saisis d*une lerreur panique à l'approche de Tarmée chrétienne, n'avaient pas eu le temps d'emporter leurs provisions. Reprise et perdue, puis reprise une dernière fois par les musulmans, elle fut par eux tellement dévastée, qu'au XVI* siècle elle était encore dans un état d'anéantissement. Un voyageur qui la visita, à celte époque, dit qu'il n'y trouva pas plus de douze maisons habitées'. El au xvii% elle ne ressemblait, dit le chevalier d'Arvieux, qu'à un grand village ^ C'est toujours la même histoire d'envahissement et de désastres, celte déplorable histoire prédite par Isaïe. « Votre terre est déserte, vos villes sont consumées par le feu; les étrangers dévorent devant vous votre contrée^ »

Il y a un fait généralement établi par la tradition et rapporté par tous les voyageurs, c'est que Ramieh est l'ancienne Arimathie, où demeurait le pieux Joseph qui embauma le corps de Noire-Seigneur. Le docteur Éd. Robinson emploie quatre pages de texte et une vingtaine de citations philologiques, histori-

• Éd. Robinson, PalœstinOy tom. III, p. 246.

" Mémoires f t. II, p. 24.

' Propliéties d'Isaïe, cliap. i, p. 7.

qiies, pour démontrer qu'il faut chercher ailleurs reniplacemenl de la véritable Arimathie. Si Ton enlève à Ramteh cette dernière gloire évangélique, que lui reste-l-il? Son nom signifie sable, et le sol qui l'enioure est en effet couvert de sable, et ses murailles et ses maisons ressemblent à des monceaux de sable; la plupart de ces maisons n*ont qu'un rez-de-chaussée très-grossièrement bâti. Nous visitâmes un édifice qui nous avait frappés par ses larges dimensions, c'était un khan tenu par des Juifs; une quantité de pèlerins et de petits marchands l'occupaient. Pour une demipiastre par jour (deux sous et demi), chacun d'eux avait la jouissance d'un coin de corridor, d'un bout de terrasse où il faisait lui-même sa cuisine, où il étendait, pour la nuit, sa natte et sa couverture. Je ne me rappelle pas avoir vu une réunion de gens de tant d'espèces différentes et si déguenillés; il y en avait de toutes les contrées de TOrient et de toutes les religions, Égyptiens et Syriens, Turcs et Grecs, Russes et Allemands; ceux-ci dévorant quelques noires olives, leur repas du soir; ceux-là agenouillés pour faire leur prière; d'autres étendus sur le carreau et maudissant le vacarme qui les empêchait de dormir, et au milieu de cette cohue, un homme vêtu un peu plus proprement que les autres, qui s'approcha de nous et nous adressa la parole en français; c'était un arabe d'Alger qui venait à Kamieh pour épouser la fille d'un de ses amis, et qui comptait s'en retourner avec elle en Algérie, et établir, disait-il, un cabaret de premier ordre. Nous lui demandâmes des nouvelles d'Abd-el-Kader; il nous répondit qu'il ne se souciait, en aucune façon, de ce vagabond général, et qu'il n'y avait pour lui

qu*un pacha, le gouverneur français. En prononçant ces niolsd'nn ton emphatique, il lendail la main; nous y laissâmes tomber quelques pièces de monnaie qu*il reçut de l'air d*un homme qui vient de gagner son salaire; probablement, ce n'était pas la première fois qu'il usait de son thème sur la France.

Nous aurions voulu voir l'hôpital des aliénés, dont parle d'Arvieux, mais il n'existe plus, et c'est dommage. Il y avait là, au xvii? siècle, un docle médecin qui avait réduit à une admirable simplicité le (raitement des aliénés; il avait reconnu, cet habile enfant d'Esculape, que la folie ne provenait que de deux uniques causes, dif défaut de nourriture ou d'un vice d'imagination. Dans le premier cas, la cure était tout naturellement indiquée, il ne s'agissait que de donner au malade une nourriture saine et abondante; s'il la refusait, on la lui ingurgitait de force, on l'emboquail comme un canard. Dans le second cas, on employait, pour corriger l'égarement de l'imaginai ion, un remède un peu dur, mais économique, la bastonnade. Dès qu'un homme suspecté de folie entrait à l'hôpital, le médecin lui adressait quelques questions; si les réponses trahissaient une confusion d'esprit, il commençait par lui faire appliquer cinquante coups de bâton sur la plante des pieds; le lendemain et les jours suivants, il recommençait le même examen, el, selon le résultat, augmentait ou tempérait la rigueur du régime, jusqu'à ce qu'enfin le malheureux captif succombât à une telle hygiène, ou recouvrât le plus parfait usage de la raison. Au reste, ce ne sont pas là les seules guérisons que la bastonnade opèie, el ilparalt que nos préventions, à l'égard de ce procédé turc.

sont décidémenl fort injustes. Jusqu'à présent , nous n'avons pas encore pu trouver un remède efficace aux horribles souffrances de la goutte; les Turcs en ont un des plus infaillibles : cinquante ou cent coups de bâton sur la plante des pieds, pas davantage, et la goutte, ainsi chassée de son gîte, ne reparaît plus.

Au milieu des pauvres cabanes et des ruines de Ramleh, le couvent latin, avec sa vaste enceinte et ses terrasses ombragées par de vertes treilles, ressemble ù un palais; il est presque aussi vaste que celui de Jaffa et fermé par de solides murailles comme une forteresse; mais, par une longue série d'incidents désagréables, ce couvent a une fàdheuse réputation. Plusieurs écrivains dont je lis le récit y ont éprouvé d'ennuyeuses difficultés ', et plusieurs personnes, en qui nous devions avoir pleine confiance, nous avaient prévenus que nous ne trouverions pas là le bienveillant accueil des autres couvents. M. Scheffer, apfês en avoir fait deux fois l'essai, n'y retournait plus. Nous y avons été en effet très-froidement reçus; on nous a enfermés, le soir, dans une étroite galerie, comme des gens suspects, et le lendemain, nous n'en sommes sortis qu'après une très-pénible discussion. J'ai loué sincèrement l'hospitalité des pères de terre sainte; je dois dire aussi les inconcevables difficultés que nous avons éprouvées dans la maison de Ramieh. Si ces lignes parviennent au digne supérieur de Jérusalem, elles serviront peut-être à faire modifier un état

' Je citerai entre autres Tabb*^ Mariti, G. Robinson, la Correspondance d'Otient de M. Michaud , et le livre récent de M. Warburton : The cressent and the cross.

de choses qui |>ouiTait donner de mauvais arguments aux ennemis de notre religion.

Forcés de quitter ce couvent sans avoir pu y recevoir un morceau de pain, nons allâmes chez un boulanger qui, en quelques instants, délaya quelques livres de farine dans de l'eau, retendit sur une pierre, et nous fit griller sur la cendi^ deux douzaines de galettes, qui ressemblaient à du parchemin humide; mais le moyen de songer à une sensualité gastronomique, quand on voyage en Syrie et qu'on va à Jérusalem! Nous étions sur cette route à jamais mémorable, consacrée par tant de miracles, ennoblie par tant de grands noms, sillounée par tant de légions cbevaleres* ques et tant de héros. En huit à neuf heures de marche, nous devions arriver à la ville sainte.

Devant nous se déploie encore la vallée de Saron, aussi nue, aussi triste qu*elle nous était apparue en arrivant à Ramieh.

Ainsi qifon choisit une rose Dans les guirlandes de Saron, Choisissez une vierge éclose Parmi les Ils de vos vallons.

Ce qui était autrefois une image réelle, n'est plus aujourd'hui qu'une métaphore poétique. Il n'y a plus de roses et plus de guirlandes dans les pfaines de Saron; les Turcs l'ont trop souvent traversée, et les Turcs sont comme le cheval d'Attila : l'herbe ne repousse plus là oii ils ont passé. Bientôt nous entrons dans un défilé tortueux, resserré entre deux montagnes, dont quelques rares et chétifs arbustes voilent à peine, en quelques endroits, la télé chauve. Le chemin, encombré de

pierres aiguës, ressemble ù un lit de torrent desséché; les chameaux, au pas leul, s'y traînent avec peine; les chevaux et les mulels, plus agiles, n'y posent qu'un pied craintif. A droite et a gauche, nous ne voyons que des penles de sable, des crêtes rocailleuses; çà et là, un houpeau de chèvres noires aux oreilles pendantes gardé par des bergers à moitié nus, qui portent un long fusil sur Tépaule; car, dans celte contrée, le pauvre pâtre qui conduit sur les collines son maigre bétail, ne peut pas même exercer sans péril son humble métier; il faut qu'il ait une arme dans sa solitude, pour se défendre contre les chacals, ou, ce qui est plus ditlicile, contre les Bédouins. Un peu plus loin, nous apercevons sur la cime d'un coteau les murs d'un village en ruines, c'est Latroun, habité autrefois, dit la tradition, par le bon larron que ta vue du Christ mourant convertit, et, d'âge en âge, peuplé d'une race de voleurs et de bandits que nul danger et nulle menace ne pouvaient convertir. Ibrahim, fatigué de leurs brigandages, renversa de fond en comble ce repaire maudit ; mais ces décombres servent encore à abriter de vagal)onds Bédouins qui épient au passage les voyageurs sans escorte et les rançonnent impitoyablement. t Nos persécuteurs, dit Jérémie, sont plus prompts que les aigles du ciel; ils nous poursuivent sur les montagnes, ils nous tendent des pièges dans le désert '. »

A quelque distance de là est une méchante cat)ane, près de laquelle nous eûmes le plaisir de revoir un champ cultivé. Les pèlerins ont coutume de s'arrêter

Lainetitalions, cliap. iv, v. 19.

près de ce khan rustique, et deux ou Irois caravanes qui nous précédaient en avaient à peu près épuisé les provisions; cependant le propriétaire finit par retrouver, au fond d'une cruche en (erre, un peu de café, et, dans son champ, quelques radis qui nous parurent délicieux. Nous continuâmes notre marche à travers les mêmes ravins rocailleux, les mêmes sentiers brisés, et nous arrivâmes à midi au village que les gens du pays appellent Kuryel-el-Enab, et les chrétiens Jérémie. On dit qu'il occupe l'emplacement où s'élevait jadis Anathoth, la ville natale du grand prophète'. Un couvent de mineurs s'y établit au temps des croisades; son église dévastée sert aujourd'hui d'écurie aux chameliers, mais ce qui reste de ses voûtes, de ses colonnes, atteste son ancienne grandeur, et sur ses murs on distingue encore des traces de peintures à fresque; c'est l'une des plus belles ruines chrétiennes qui existent en Palestine.

Si le sol de Kuryet-el-Enab est vraiment le sol de l'ancienne Anathoth, c'est une chose frappante de voir comment un des douloureux oracles du prophète s'est accompli au lieu même où Dieu le sanctifiait avant sa naissance '. C'est là que demeure Abou Gosh, le chef d'une des plus redoutables tribus de la Syrie ^ Abou

• « Verba Jeremiœ filii Helciae de sacerdolibus qui fiierunt in Anatholh, in terra Benjamin. »

» « Priusqiiam le formarem in utero, novi te, et antequam exires de vulva, sancliticavi te, et prophelam in genlibus dedi te. « (Prophéties de Jérémie, chap. i, v. 5.)

^ « Ecce ego adducam super vos genlem de longinquo domiis Israël, ait Dominus; gentem robuslam, genlem aiitiquam, genlem cujus ignorabis liuguam nec inlelliges quid loqualiir.

Gosh qui tient sous sa dominalion absolue toutes ces montagnes et ces vallées, qui ferme quand il lui pisil la roule de Jérusalem, impose un tribut aux voyageurs, coupe des têtes, attaque à main armée les pachas et brave impunément la colère du divan, le pouvoir de la Sublinie-Porte. Abou Gosh peut, à lui seul, mettre dix-huit cents hommes en campagne, et, avec ses auxiliaires, il petit en réunir jusqu*à six mille» Avec une telle force, il serait en état de fx>nquérir la Palestine, et si jusqu'à présent il s*est contenté de lever, de son autorité privée, quelques contributions, d exercer autour de lui un despotisme de sultan et de faire étrangler deux à trois gouverneurs turcs qui avaient le tort de lui déplaire, il faut lui savoir gré d'une telle modération. Avec dix-huit cents hommes déterminés à sa disposition, il est impossible de^montrer plus d'équité et de mansuétude. M. Bourée notis avait remis une lettre de recommandation pour ce petit roi avec lequel tous les consuls européens tâchent de vivre en bonne intelligence. Après avoir visité l'église dont je viens de parler, nous nous dirigeâmes de son côté; le village de sa tribu est dans une de ces situations qui rappellent celle des manoirs féodaux si redoutés au moyen âge; il s'élève sur une colline adossée ù une montagne, et à droite et à gauche domine i\n étroit défilé; au-dessus du village est la maison d'Abou Gosh, haute et large, bâtie en solides

u El comedet segctes tuas et panem luum, devorabit filios liios el filias luas ; comedet gregem liiiiin, et armenta tua, comedet vineam luam et ficiim tuam, el coiileret urbes mimilas luas, in qiiibus lu habes fiduciam, gladio. » (Prophélies , cha< pilrev, V. 15 et 17.)

pierres de latlle el disposée de façon h soutenir un siège avec avantage, A notre approche, quelques hommes portant un manteau de laine sur les épaules, les pieds nus, les bras nus, sortirent de leur demeure et coururent à celle du chef, sans doute pour le pré^ venir de notre arrivée; nous étions dans un vrai clan de montagnards, ei il me semblait voir une de ces troupes de iiighlanders si admirablement décrites pr Walter Scott.

Nous fàmes reçus à la porte du château par une espèce de majordome armé de deux énormes pistolets et d*un long poignard, qui, après nous avoir demandé qui nous étions et le motif de notre visite, nous quitta pour aller prendre les ordres de son maître; nous restâmes à cheval, ne sachant si le redoutable souverain du lieu voudrait nous recevoir, ou si nous ne serions pas contraints de nous remettre au plus vite en route. Pendant que nous étions livrés à nos conjectures, nous vîmes apparaître un homme vêtu d'un large pantalon et d'une veste en drap galonné, un poignard à la cein* ture, un turban sur la tête. Nos archers et nos moukrcs s'inclinèrent profondément devant lui, en portant la main sur leur cœur et à leur front ; lui les salua d'un léger geste et lit quelques pas au-devant de nous : c'était Abou Gosh; il prit la lettre que nous lui apportions, la lut et nous souhaita la bienvenue. A ce compliment prononcé d'un ton amical, nous pensions n'avoir plus qu'à entrer chez lui, mais le digne Abou Gosh ne l'entendait pas ainsi : soit que, se défiant de nous, il ne voulût pas nous laisser voir son intérieur, ou soit qu'en etfet, comme il le disait, sa maison fût en désordre par suite des réparations qu'il y faisait faire, il nous

demanda la permission de nous tenir en deliors de sa demeure. Deux de ses gens apporlèreni des (apis qu'ils étendirent sur le sol; ! rois aulres vinrent nous présenter des pipes. Abou Gosh s'assit sur un des lapis et nous invita à nous placer près de lui. La conversalion élail assez difficile ù engager avec un tel personnage; le moindre mot imprudent pouvait éveiller une de ses rancunes, froisser une de ses susceptibilités; nous le mîmes sur le terrain qui nous parut le moins dangereux, en lui parlant de difl*érents Européens qui étaient venus le voir : < Ab! oui» nous dit-il, j'ai connu M. de Lantivy, un excellent consul, qui m'a donné une superbe paire de pistolets, et l'ancien consul de Russie, qui m'a fait présent d'un fusil de cbasse, et un autre à qui je dois un sabre damasquiné. > Nous vîmes que le bon Abou Gosli n'avait inscrit dans sa mémoire que le nom de ceux qui lui avaient fait quelque présent, et, comme nous n'avions à lui offrir ni pistolets ni sabre damasquiné, cette énumérntion de souvenirs commençait à devenir embarrassante, car ils avaient tout l'air d'une provocation à laquelle nous n'étions pas en état de satisfaire; heureusement que lui-même donna une autre direction à notre entretien; il nous demanda des nouvelles de Beirout, et nous lui racontâmes ce qui venait de se passer : l'action de rigueur de notre frégate, la délivrance du prisonnier français et le rappel deCliekib. Quelques-uns de ses pandours, rangés debout autour de lui, et plus amis des Turcs que des chrétiens, manifestaient, à notre récit, leur mécontentement par leurs regards et par quelques murmures. Quant à Abou Gosh, il nous écoutait en silence, mais à voir

Texpression de sa physionomie, il élaii évident que noire narrai ion, Aiile du reste par un de nos compagnons de voyage, dans les termes les plus mesurés, lui élail assez agréable. Il n'a rien à redouter des chrétiens; les Turcs seuls ont la prétention d*élre ses maîtres, et

Notre ennemi, c'est notre maître.

Si cet axiome du fal)uliste n'était pas si souvent ailleurs d'une parfaite justesse, il le serait pour un chef de horde comme Abou Gosh, possédé d'un désir immodéré d'indépendance. Quand noire récit fut achevé, il nous fit apporter, comme pour nous en remercier, du café, puis de grands vases remplis de raisins, puis de l'eau. Sa générosité n'alla pas plus loin; mais ces raisins semblaient venir de la lerre promise, et cette eau semblait avoir été puisée sous les verts arceaux de sapins, dans une des plus limpides sources de Franche-Comté. Que de fois, en continuant notre voyage par le soleil ardent de Syrie, par les sables du désert, nous avons parlé de cette eau d'Abou Gosh! Le meilleur vin du Cap, la liqueur centenaire de Chypre, le Falerne d'Horace, si ce Falerne existait encore, ne pourraient causer, à une réunion bachique, le plaisir que nous éprouvâmes à savourer cette eau si pure, si fraîche, si excellente. Pendant que nous nous abandonnions aux sybarites jouissances de cette collation rustique, Abou Gosh, tout en fumant sa pipe, nous regardait de temps à autre avec une complaisante satisfaction. Nos cris de surprise étaient un hommage rendu à son hospitalité, nos remercîments flattaient son orgueil. 11 ne disait rien, mais il

avail tout Tair de dire que pour un cbef de clan, que les Européens considèrent sans doute comme un barbare, ir traitait assez bien ceux qui venaient lui rendre visile. Dans ce moment sa figure, qui, au premier abord, nous avail paru froide et sévère, était animée par un agréable sourire. C'est un bel homme, du reste, un peu gros, mais robuste, A sa Imrbe grisonnante, nous jugeâmes qu'il pouvait bien avoir dépassé la quarantaine; mais ses larges épaules, ses traits expressifs, ses yeux vifs et fiers annoncent une vigueur de tempérament à laquelle les années n*ont pas encore porté la moindre atteinte. Les soldats de notre escorte et nos moukres l'observaient avec une crainte respectueuse. Plus d'un, peut-être, Tavait déjà rencontré sur son chemin, et savait qu'il valait mieux l'avoir pour ami que pour ennemi. « Ah! monsieur, me dit à voix basse notre interprète, qui avait déjà plusieurs fois passé par cette route, vous pouvez vous vanter d'avoir vu Abou Gosh dans un de ses beaux jours; » et, en effet, Abou Gosh devenait de plus en plus prévenant et jovial. Il fit faire une distribution de café et de pain à nos hommes; il fit venir son plus jeune fils pour nous le montrer, un joli enfant de huit ans, qu'il prit entre ses genoux et qu'il embrassa tendrement en nous disant : ,c C'est un petit gaillard qui monte déjà un cheval arabe comme un vieux soldat. » Je suppose que, pour mériter de plus en plus l'affection de son noble père, et pour se rendre digne de lui succéder, le doux enfant ne tardera pas à manier aussi la lance et l'épée comme un vieux soldat. Quand nous nous levâmes pour partir, Abou Gosh s'approcha de nous pour nous serrei* à tons la

main, et nous fil prometlre de coucher à noire retour chez lui. Nous n*avons pu réaliser cette promesse, et c'est un de mes regrets. Abou Gosh est un très-aimable brigand, un de ces brigands qui font Tornement d*un opéra et la fortune d'un romancier.

A une demi-lieue de chez lui, nous rencontrâmes quatre de ses satellites montés sur de petits chevaux alertes, et armés d'une lance de douze pieds de longueur, ce qui , joint à leur sabre et à leurs pistolets, composait une tenue guerrière assez respectable. Ils s'arrêtèrent entre deux rocheis en nous voyant venir, et ils semblaient se demander quel droit de passage ils nous feraient payer. Mais notre kavas, qui les connaissait particulièrement, qui avait peut-être jadis, dans ses mauvais jours, suivi leur bannière et couru avec eux les grands chemins, notre kavas courut à leur rencontre, et après les salamalecs d'usage, les poignées de mains, leur raconta que nous venions de manger le pain et le sel au château de Kuryel elEnab ; sur quoi les braves soldats de notre ami Abou Gosh nous firent un profond salut et nous laissèrent tranquillement continuer notre route.

Il faut avouer que si les habitants de ce pays n'avaient pas le plus léger penchant au vol , les chemins qui serpentent entre les montagnes suffiraient pour le leur donner. Je ne pense pas qu'il y ait dans les ravins d'Espagne de pareils coupe-gorges. Ces amas de pierres qui entravent à chaque pas la marche et cette aridité désolante me rappellent les champs de lave de l'Islande. Des régions de l'Orient à la terre d'Islande, quelle dislance! Là le fléau des hommes, ici le fléau des volcans. Je ne sais lequel est le plus à

craindre. Noris arrivons sur la cime d'une monlagne du haul de laquelle on descend en droite ligne sur des cailloux roulants, sur des rocs anguleux. Nos chevaux, habitués à celle ronde noclurne, trébuchent à toul instant. Nous mettons pied à terre, nous les laissons chercher eux-mêmes leur sentier, et nous marchons péniblement à la suite Tun de Fautre. Autour de nous pas ime habitation humaine, pas une fleur sur ce sol éclairé par un si beau ciel , partout la solitude sombre, silencieuse, sauvage. Je lire de ma poche un volume de la Bible, J*ouvre le livre des prophéties, et je lis :

c vos omnes qui transitis per viam , attendite et c videte si est dolor sicut dolor meus, quoniam vinc demiavit me ut tocutus est Dominus, in die irse furo- € ris sui '. »

Les prophètes sont les peintres les plus exacts ^de ce malheureux pays. A chaque pas on peut encore constater la vérité de leurs oracles. Il suffit de les lire et de regarder.

Au bas de cette triste montagne est la petite vallée de Térébinlhe, consacrée par une des belles pages de la Bible ^ Un vert enclos la décore, des orangers et des figuiers étendent jusqu'au bord de la roule leurs rameaux féconds, comme si, au milieu de cette dé-

• w vous qui passez par cette voie, arrêlez-vous et voyez s'it est une douleur comparable à ma douleur, car le Seigneur m*a vendangé comme il Tavait dit, au jour de sa fureur. ( Lamentations de Jérémie, chap. i, v. 12.)

' « Saulautem et illi, et omnes filii Israël in valle Terebinthi pugnabant adversiim Philistim. » (Les Rois, liv T, chap. xvii, V. 19.)

vusiation générale, le ciel avait voulu épargner la place où le jeune élu de Dieu se signala par son premier exploîl. Nous passons à pied sec le torrent où David choisit pour armer sa fronde la pierre qui devait renverser le héros des Philistins, le géant Goliath. Nous saluons avec piété ce sol où commença Tauguste histoire du roi poêle, le théâtre d'un combat miraculeux, noble symbole du triomphe de l'humilité sur l'orgueil arrogant , de la grâce céleste sur la force brutale. Puis nous gravissons de nouveau une pente escarpée, du haut de laqnelle on aperçoit d'un côté une vieille ruine qu'on appelle le château des Mâchabées, et de l'autre la plaine de Saron , le champ de Jaffa, l'azur de la mer. Devant nous défile une longue ligne de pèlerins, plus de deux cents personnes, hommes, femmes, enfants, à cheval, à pied; ceux-ci ballottés deux à deux dans des paniers suspendus aux flancs d'une mule; ceux-là cheminant le rosaire à la main; d'autres murmurant, les mains jointes, une litanie. La plupart sont de pauvres familles russes qui ont entrepris, avec une religieuse pensée, ce pèlerinage, et qui, à l'approche des lieux saints, se recueillent dans la douce exaltation de leur croyance et oublient toutes les fatigues, toutes les privai ions qu'elles ont éprouvées. M. Wœhrmann s'arrête près d'une de cesfamilles, qui vient du gouvernement deNovogorod, et qui, sur toute sa route, n'a vécu que d'aumônes. A la vue d'une telle caravane et d'une telle ferveur, on se croirait encx)re aux jours pleins de foi du moyen âge.

Mais ce ne sont pas seulement ces pèlerins chrétiens qui nous rappellent la solennelle grandeur des

lieux que nous allons voir : nos moukres eux-raéraes en parlent avec enthousiasme. Pour les Turcs, Jérusalem est presque une ville sacrée» non point seulement parce que Tauteur du Coran a la bonié d admelti'e Jésus-Christ au nombre des grands prophètes, mais parce que Mahomet a daigné lui-même visiter celle ville. Les traditions musulmanes rapportent qu*il entra à Jérusalem incognito , monté sur son Borach, lequel Borach était un ange à la figure d*homme et au corps de cheval, qui transportail en un clin d'œil son puissant maître d*une contrée à Tautre, plus prompt que Pégase et plus intelligent que ThippogrifTe. Les mêmes traditions rapportent bien autre chose : elles disent qu'au jour du jugement, Mahomet sera assis sur une pierre de la mosquée de Jérusalem, portant sur les épaules un manteau dont les larges replis, fourrés de peaux de jeunes agneaux blancs, couvriront toute la vallée de Josapbat. Lorsque le jugement de Dieu sera prononcé, les âmes des fidèles viendront se nicher dans cette fourrure. L*habile Mahomet reconnaîtra au poids quand elles y seront toutes. Alors il montera de nouveau sur son Borach et emportera ces âmes prédestinées dans son paradis, où elles vivront dans des délices auprès desquelles les jardins de TAsie, les harems des sultans ne sont que des misères.

Nous approchions de la ville qui occupait depuis si longtemps nos vœux. L'impatience nous saisit à ridée que nous n'en étions plus séparés que par une courte distance. Nous pressâmes le pas de nos chevaux, nous nous élançâmes sur la crête de la montagne, puis a travers le plateau qui la domine; et, soudain.

chacun de nous s'arréla immobile, muet, dominé par une indicible émotion. Nous voyions se dresser sur des champs de sable des murailles grises, des toui*s, un dôme, c Jérusalem! » cria notre guide, et nous le suivîmes dans un profond silence. Pas un de nous n'eût pu ajouter un mot à un tel nom !

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