‹ Du Rhin au Nil: souvenirs de voyage, Volume 3Chapitre 14 sur 16 · III · texte numérisé non relu

III

drîe. Avec Timpalience qui le saisit quand il n formé quelqu'un de ces projets qui exallenl sa pensée, il voulut que ^e canal fût £ait en moins d'une année* Il fut fait en dix mois; mais plus de trois cent mille hommes y travaillèrent sans cesse. Quelques personnes critiquent le pian de sa construclion, prétendant qu'on aurait pu le tracer en ligne pins droite et le rendre plus fuciie en établissant à ses deux extrémités des écluses. Je ne suis point apte à juger ces questions. Ce que je sais, c'est qu'il a ramené la fécondité dan^s les campagnes qui le t>ordent, c'est qu'avec une bonne l)arque les voyageurs le parcourent très-aisément.

A chaque heure à peu près nous voyions s'élever sur le rivage un groupe de maisons, une écurie, un hangar. Le patron de notre barque faisait résonner une trompe pareille à un porte-voix; à l'instant même nos chevaiix étaient dételés, deux autres les remplaçaient, les postillons leur lançaient un coup de fouet et partaient au grand trot. Huit heures après notre départ de Hatfeb, notre bateau abordait à l'un des quais d'Alexandrie. Nous avions fait plus de trois lieues à l'heure.

Il est des villes dont on a été tellement occupé par la pensée et par les livres, que lorsqu'on y arrive pour la première fois il semble qu'on n'y soit point étranger. On en connaît la situation, l'étendue, les monuments; on y entre avec les souvenirs que l'on a recueillis et l'image que l'on s'en est faite, vaine et trompeuse image, anéantie par le temps, si jamais elle fût vraje, profonde déception d'une des faciles peintures de la jeunesse ! Alexandrie est une de ces villes,

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une de celles daiil la grandeur fabuleuse a le plus Trappe notre imaginalion el. donl les diverses vicissitudes ont le plus élonné TespriL Qui de nous ne se rappelle Témolion que lui a causée le nom de celle ville, depuis Tépoque première où Ton dévore, avec Pardenle curiosité de collégien, les délicieux récils du lx>n Rollin, jusqu*à celle où Ton arrive avec plus de maturité à l'élude de Quinte-Curce, de Slrabon et des autres écrivains de l'antiquité. Où sont aujourd'hui ces maisons de marbre et ces colonnades de porphyre? Où est ce temple qui renfermait dans uu cercueil d'or les restes de ce jeune conquérant à qui la gloire humaine ne suffisait plus et qui voulait être Dieu? el cette magnifique rue de deux mille pieds de largeur toute bordée d'édifices splendides? et ce phare dont le miroir d'acier reOélait de loin l'image des navires? el ce sanctuaire de la science habité par Hérodote, Euclide, Appius, Origène, Philon? Où sont ces voluptueuses retraites qui endormirent dans une molle oisiveté l'ambition d'Antoine? Où est la cité d'Alexandre, la cité de Ptolémée, de Gléopâtre et la cité chrétienne? C'en est fait. Il n'en reste que les ruines, des ruines dispersées de tous côtés, enfouies sons le sable, el au milieu desquelles s'élèvent, comme deux monuments de deuil, la colonne de Pompée et l'obélisque qu'une poétique pensée a décoré du nom d'Aiguille de Cléopàtre. L'Orieat est le pays des ruines; son sol est un océan plein de villes, de temples, de palais, de trésors engloutis dans ses vagues de sable par les naufrages. Il n'y a cependant la point de Vésuve comme à Herculanum, point de tremblements de terre comme à la Guadeloupe, non ; mais il a subi pendant

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de longs siècles le fléau d'un pouvoir pluslerribte que lu lave des volcans et la secousse des treiublenients de terre, le pouvoir dévastateur de riiomme. Que de discordes civiles, que de cris de guerre funestes ont éclaté dans les murs d'Alexandrie depuis le jour où le héros macédonien, après avoir ordonné à son architecte Démocrate la construction de cette ville, s*en allait parcourir les bords du Nil pour la trouver finie à son retour! Règne inquiet et orageux de Ptolémée, conquête des Romains, domination des empereurs grecs qui ne surent point défendre ce qu'ils voulaient posséder', invasion des Arabes, puis, le pis de tout, gouvernement des Turcs; voilà les vicissitudes qui, pendant deux mille ans, ont agité, bouleversé et écrasé cette ville que Diodore de Sicile a appelée la première ville du monde. Maillet, Savary, Volney nous ont dépeint le déplorable afiPaissement où elle était tombée aux xvii' et xviii* siècles : des rues sales et étroites, de misérables maisons masquées par des treillages, des campagnes arides et désertes, un port ensablé et une population de huit à dix mille âmes là où Ton en avait compté six ceiH mille', voilà ce qu'était devenue, sous la fatale autorité des Turcs, la jeune et riante ville d'Alexandrie, l'amoureuse ville de Cléopâtre.

Mais ses destinées ne devaient pas s'arrêter là. Après

' L^empereur Uéraclius resta paisiblement assoupi dans sa mollesse pendant que rinfaligahle Amrou assiégeait Alexandrie, et ce siège dura quatorze mois.

* Trois cent mille personnes libres, dit Pline, et autant d*esclaves. Lorsque cette ville fut envahie par les soldats d*Amrou, il s*y trouvait quatre mille bains et quatre mille comédiens.

avoir éprouvé toutes les conséquences d'une administration l)arbare, elle devait, sous un pouvoir intelligent, reprendre peu à peu les avantages de son admirable situation*

t Alexandre, a dit Napoléon, s'est plus illustré en fondant Alexandrie et en méditant d'y transporter le siège de son empire, que par ses plus éclatantes victoires. Cette ville devait être la capitale du monde. Elle est située entre l'Asie et l'Afrique, à portée des Indes et de l'Europe. Son port est le seul mouillage des cinq cents lieues de côtes qui s'étendent depuis Tunis ou l'ancienne Carthage, jusqu'à Alexandrette; il est à Tune des anciennes embouchures du Nil. Toutes les escadres de l'univers pourraient y mouiller, et dans le vieux port elles sont à l'abri des vents et de toute attaque. »

Ces lignes, écrites par la même main qui dispersait les bordes de mameluks et traçait le plan de la réorganisation de l'Egypte, indiquent assez ce que Napoléon eut foil pour Alexandrie s'il eût gardé sous son œil d'aigle sa nouvelle conquête. Les Français ne sont pas restés assez longtemps dans la ville de Ptolémée pour pouvoir la relever de sa chute profonde. Ils ont seulement réparé, perfectionné ses anciens moyens de défense, et le fort Crétin, et le fort Caffarelti, qui ont conservé le nom de ces deux braves officiers, sont encore là pour attester l'intelligente activité de nos compatriotes dans des lieux où ils ont si rapidement passé. Je parcourais dernièrement les notes de voyage de je ne sais plus quel touriste anglais, destinées à éclairer les touristes de sa nation sur les différentes parties de l'Orient. Le brave cicérone, en visilant

Luxor, si loutefois il Ta visité, jette un cri d*indigaation en se rappelant qu'un des obélisques de celle ville a élé Iransporté jusque sur la Seine et orne aujourd'hui la place do la Concorde, Poui*quoi cet obélisque ù Paris, s'écrie-t-il avec une noble colère, et que peut-il rappeler a la France, sinon le temps où ses (ils se précipitèrent sur TÉgyple comme une bande de sauvages maraudeurs (a band of $avage marauders) et y répandirent la désolation?

Si ce docte écrivain avait bien voulu mettre un instant de côté sa haine britannique, et étudier avec quelque conscience Tétat passé et présent du pays dont il parle si pertinemment, il aurait pu reconnaître sans beaucoup d'efforts que cette bande de maraudeurs avait jeté sur sa route toutes les idées d'amélioration qui depuis un quart de siècle ont agt*andi et enrichi l'Egypte. Oui, c'est un fait que nous pouvons constater avec quelque orgueil, maintenant que les nuages d'une époque orageuse étant dispersés, la vérité éclate à tous les regards, si ce n'est aux regards des Anglais. L'armée française a été pour l'Egypte, dans l'ordre des choses les plus durables, ce qu'est le Nil pour sa prospéritéannuelle.Etlea déposé lu les germes féconds de la science, l'élément de la civilisation; elle a révélé à un peuple inerte et oublieux de ses propres intérêts, asservi par le despotisme et aveuglé par l'ignorance, les immenses ressources dont le ciel l'avait entouré. La plupart des grands travaux de canalisation, d'irrigation exécutés en Egypte dans les dernières années avaient été indiqués par la commission française, et Napoléon, dans une vingtaine de pages, en a plus dit sur la situation réelle de celte contrée, sur ses richesses

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nalttrelles et sur ses moyens de progrès, que tous les compilateurs anglais réunis. Ce qui est certain, après tout, c'est que ces brigands de Français qui ont envahi rÉgypte sont fort aimés et estimés dans le pays où ils ont, au dire des conteurs de John Bull, répandu la désolation, el que les Anglais qui venaient la défendre y ont laissé le souvenir qu'ils laissent partout. C'est assez dire. Revenons à Alexandrie.

Méhémet-Ali, avec son habituelle sagacité, a compris ce que cette ville, réduite, selon l'expression de Savary, à Tétai de bourgade, devait être pour lui : une vaste ville de commerce, un solide point de défense. Toute son énergique volonté a été pendant vingt ans appliquée ù résoudre ce double problème, et sa volonté a fait des miracles. Il a, comme nous l'avons vu, rattaché par un nouveau canal cette cité au Nil et y a concentré tout le commerce de TÉgypte. Deux cent cinquante navires sont maintenant là employés à l'importai ion des denrées étrangères, onze cent quatre-vingts à l'exportation des denrées du pays. C'est un mouvement annuel d'une centaine de millions qui s'opère en grande partie sur cette même plage si morne et si abandonnée sous la domination des mameluks. En même temps qu'il ravivait ainsi les bassins de la Méditerranée, il élargissait, complétait leurs remparts et en faisait une puissante forteresse. Là est son port militaire, là est un arsenal dont M. de Cérizy soumit, en 4829, le plan an vice-roi, et qui, en 1833, était terminé; là une flotte créée comme par magie : onze vaisseaux de ligne, six frégates, cinq corvettes, quatre goélettes, cinq bricks, et tout cela dans un espace de dix ans, à l'entrée d'un pays

OÙ Ton ne trouve ni bois, ni fer, ni cuivre, el où il faliuil former ouvriers, nialelols, officiers.

Les environs d'Alexandrie, si arides, si desséchés au siècle dernier, et maintenant rafraîchis par Teau du Mahmoudieh et parsemés de jardins, rappellent par leur riant aspect les vers qu'un poêle arabe leur a jadis consacrés '. D'importanis travaux ont été faits à l'intérieur de la ville. Le quartier turc a été élargi et assaini; le quartier franc qui, en 1824, ne se composait encore que de quelques habitations d'assez chétive apparence, est aujourd'hui l'un des ornements d'Alexandrie. On y voit une longue rue pleine de magasins et une place spacieuse alignée au cordeau et bordée d'élégantes maisons; les plus belles sont occupées par les consuls des grandes puissances, qui semblent réunis dans cette enceinte comme les membres d'un congrès en permanence pour garder le gouvernement de Méhémet-Ali sous le réseau de la diplomatie européenne. Mais le réseau n'est pas si fort que rhabiie vice-roi n'en élargisse peu à peu les mailles. Tout ce qui tient, du reste, à la vie de l'Europe se retrouve là : imprimerie, cabinet de lecture, modes et tailleurs de Paris, quincaillerie d'Autriche, et les habitudes de luxe des riches négociants et les divers

' Quelle aménité règne sur les bords du canal d'Alexandrie ! Le spectacle qu'ils o£Frenl fail couler la joie dans râine. Les bosquets qui les ombragent présentent au navigateur un dais de verdure. La main de Taquilon y répand la fraîcheur, en même temps qu'elle sillonne en se jouant la surface des eaux. Le superbe dallier, dont la tête se penche mollement comme celle d'une belle qui s'endort, est couronné de ses grappes pendantes.

idiomes des États du Sud et du Nord. I.a physionomie européenne rayonne même jusque dans la cité arabe el dans la cité turque. L*Europe a pris possession d'Alexandrie par ses relations politiques, par son commerce et sa science. C'est de là qu'elle doit se répandre à travers TÉgyple et arriver aux Indes.

Cependant, à quelques centaines de pas de cette place si parée et si moderne, les amas de ruines cachées sous les sables rappellent au voyageur quelle terre antique il foule à ses pieds. Là sont les deux aiguilles de Cléopûtre, Tune couchée sur le sol et servant de chaussée aux passants : elle appartient aux Anglais; l'autre encore debout : elle a été donnée à la France, et je voudrais la voir pOvSée sur la place du Carrousel; elle Ggurerait à merveille en face de l'arc de triomplie où sont inscrits les noms des vainqueurs d'Héliopolis et des Pyramides. C'est un superbe bloc carré de soixante pieds de hauteur, revêtu de trois colonnes de caractères sur chacune de ses quatre faces.

D'un autre côté, à un quart de lieue de distance environ, est la colonne de Pompée, celte merveilleuse colonne d'un seul bloc de granit rose, de cent quatorze pieds de hauteur et de vingt-sept pieds de circonférence. J'avais vu à Pétersbourg la colonne d'Alexandre, que l'on admire à juste titre; mais je ne l'ai regardée qu'avec une froide curiosité, et je suis resté muet et saisi d'une émotion inexprimable en face de cette œuvre gigantesque des anciens temps, qui est là seule dans sa superbe majesté, seule sur les débris des siècles, sur les temples écroulés et les palais perdus, comme pour révéler d'âge en âge aux générations

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qui se succèdent réionnanle grandeur du passé. Après m*éh*e arrêté au pied de ce monument, je rentrai à Alexandrie avec une mélancolique pensée, et ses rues me semblaient plus étroites que la veille, et ses maisons plus petiles. C'est pourtant une belle et agréable ville à voir avec la mer qui la baigne de trois côtés, le phare qui la domine, les édifices nouveaux qui la décorent, une ville qui compte, disent les statisticiens, déjù soixante mille habitants, et qui en comptera bien plus dans quelqnes années, si Thenreuse impulsion que lui a donnée Mébémet-Ali se soutient et se fortifie, comme on a toute raison de le croire. Mais cette ville a une si longue histoire! et dans cette histoire on lit ces trois noms qui ont ébranlé le monde : Alexandre, César, Napoléon.

I.e même jour j'allai m'embarquer à bord du Luxor, Je dis adieu, les larmes aux yeux, à mes compagnons de route, deux bons et nobles cœurs à qui j'ai dû de douces joies de voyage. Après avoir parcouini ensemble les côtes de la Syrie et les plaines de l'Egypte, nous allions nous trouver bientôt séparés par une longue distance. L'un partait pour la Grèce, l'autre pour l'ile de Chypre. Leur départ me rendait le mien le plus facile. J'avais quitté le Caire avec une peine profonde, et je m'éloignais d'Alexandrie sans regret. Sans regret! non, je regrettais la ville qui n*étaii plus, qui ne pouvait plus être, la vieille Alexandrie.

FIfl DD TOME TIOISIÊME ET OERfllER.

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