‹ Du rhumatisme viscéralChapitre 2 sur 49 · ET DÉFINITION DU SUJET · texte numérisé non relu

ET DÉFINITION DU SUJET

« Une doctrine déjà ancienne, et que les faits nouvellement observés ne font que confirmer de plus en plus, consiste à regarder le rhumatisme comme une maladie générale due à un principe insaisissable, il est vrai, mais si nettement caractérisé par ses effets, qu'il est impossible désormais d'en nier l'existence*... »

Ces paroles, que nous empruntons textuellement à M. le professeur Monneret, pourraient servir d'épigraphe à notre travail. Le rhumatisme est en effet une de ces maladies dont les manifestations diverses peuvent retentir sur presque tous les points de l'économie, en conservant toujours des caractères particuliers, qui en font aisément reconnaître l'origine.

Mais, au seuil même de la question, une difficulté nous arrête. Deux affections assez voisines pour se toucher, et cependant assez distinctes pour qu'il soit difficile de les réunir, se présentent simultanément à notre observation : Tune el l'autre ont pour siège de prédilection les

' ' MoDoeret, Path. gén., l. II, p. 197,

cavités articulaires ; l'une et l'autre exercent sur les affections viscérales une incontestable influence. Faut-il, obéissant aiix tl'aditions antiques, les conforldbedansline description cominiirie, nous rdlliarit ainsi h la dbctiihc de l'identité, que professent encore d'éminentes autorités contemporaines? Faut-il, au contraire, à l'exemple des modernes, établir entre le rhumatisme et la goutte une séparation radicale ? La nécessité nous imposerait ce dernier parti, si nos convictions personnelles ne nous engageaient pas à le prendre. Rassembler sous la même dénomination les manifestations viscérales du rhumatisme et de la goutte, ce ne serait pas seulement reculer à l'infini les limites d'un des plus vastes sujets que comporte l'étude des sciences médicales : ce serait encore introduire dans l'étude que nous allons entreprendre, une confusion inextricable et qui nous ôterait tout espoir de résoudre avec précision le problème qui nous est posé.

Les anciens observateurs, habiles à saisir le côté clinique de toutes les grandes questions, avaient depuis longtemps signalé ' l'influence que peut exercer le rhumatisme sur les grands appareils de l'économie : et le mot de rhumatisme viscéral n'est point de création récente, puisque Boerhaave et son illustre commentateur avaient longuement insisté sur le rhumatisme des viscères. Cependant, il faut le reconnaître, nous sommes arrivés à des connaissances plus précises, par une critique plus sévère : nous avons éliminé du cadre des af-

* Sydenham est le premier qui ait signalé le rhumatisme interne, sous le nom assez singulier de rhumatisme scorbutique {Obs, vint., sect. VI, cap. v).

fections rhumatismales un certain nombre de maladies que nos prédécesseurs avaient autrefois le tort d'y faire rentrer, et depuis un demi-siècle environ nous sommes parvenus à rattacher à cette cause générale des lésions qui jusqu'à présent avaient paru lui rester complètement étrangères.

Si le tissu fibreux, comme on disait autrefois, est le siège spécial des manifestations rhumatismales, on ne saurait s'étonner de rencontrer partout des lésions de ce genre : car le tissu fibreux, que nous appelons tissu conjoïicïi/" aujourd'hui, est une partie essentielle de presque tous les organes; à ce titre, aucun point de l'économie ne pourrait réclamer une exemption absolue du rhumatisme et de ses effets. Nous le voyons frapper tour à tour les membranes séreuses, le tissu musculaire, le système osseux, les vaisseaux, les nerfs, et tous les grands parenchymes sécréteurs. Nous ne possédons, il est vrai, aucun caractère spécifique qui permette de distinguer anatomiquement les lésions d'origine rhumatismale de celles qui peuvent se rattacher à des causes différentes. Mais n'avons-nous point d'autres moyens de reconnaître la parenté qui relie entre eux les membres d'une seule et même famille pathologique? Les coïncidences plus ou moins fréquentes, l'hérédité, l'alternance des manifestations morbides peuvent en établir l'affinité, en dehors de toute constatation nécroscopique : d'ailleurs, si les affections rhumatismales ne présentent point de caractères positifs, elles offrent, du moins, des caractères négatifs qui leur sont communs. La rapidité de leur apparition, la promptitude de leur disparition, l'absence souvent complète de lésions profondes, même dans les

cas les plus graves; enfin, ces relations singulières qui semblent parfois s'établir entre la suppression brusque des phénomènes articulaires et le développement soudain d'une affection interne : ce sont là des preuves qui, pour n'être pas tirées de l'anatomie morbide, n'en sont pas moins fondées sur une base éminemment scientifique, celle de l'observation au lit du malade.

Cherchons donc à déterminer les rapports qui unissent le rhumatisme aux affections de nos organes intérieurs ; étudions d'abord son action sur les points où elle nous paraît incontestable: dans le système vasculaire, dans les organes respiratoires, dans les centres nerveux ; nous aurons ensuite à nous prononcer sur les relations qu'il peut offrir avec d'autres appareils, relations moins positivement démontrées, et qui devront être soumises à l'épreuve d'une critique judicieuse.

Dans cette étude, nous serons constamment forcé d'user d'une grande prudence et de n'admettre que ce qui semble démontré parles faits. L'étude des faits! telle est, telle doit être, pour nous conformer à l'esprit traditionnel de l'École de Paris, la base de notre travail. Le lecteur devra donc s'attendre à traverser des discussions souvent arides, mais qui, nous l'espérons du moins, ne seront pas entièrement stériles; car nous aurions honte de sacrifier à de vains ornements les véritables intérêts de la science :

Ornari res ipsa negat, contenta doceri.

Nous allons maintenant exposer les principes qui nous serviront à déterminer la nature des accidents que nous aurons à déciirc.

Le rhumatisme par excellence est celui qui a fixé l'attention des premiers observateurs, celui de Baillou, de Rivière et de Sydenham : c'est le rhumatisme articulaire aigu. C'est la forme la plus iietlement caractérisée de la maladie, celle qui se prête le mieux à la discussion et à l'appréciation des faits. Mais il existe d'autres formes moins accentuées, et dont les manifestations viscérales sont plus contestables; nous aurons cependant à les étudier; nous aurons ensuite à nous demander s'il n'existe point des rhumatismes viscéraux d'emblée qui seraient indépendants de toute affection articulaire : mais dans aucun cas nous n'admettrons qu'une maladie soit de nature rhumatismale, par cela seul qu'on la voit se développer sous l'influence du froid humide.

Nous marcherons donc du simple au composé, et ce ne sera qu'après avoir étudié les faits du premier genre, que nous aborderons ceux du second. D'ailleurs, la tuméfaction douloureuse des jointures sera notre critérium principal ; mais nous ne l'appliquerons pas invariablement : nous serons amené parfois à refuser le caractère rhumatismal aux fluxions articulaires, et à le reconnaître à des affections qui n'ont point coïncidé avec ce phénomène. Mais cettepartie delà discussion trouvera mieux sa place dans l'étude des cas particuliers.

Au reste, nous ne serons afîîrmatif qu'en présence des faits bien démontrés; nous resterons sceptique devantles cas plus ou moins probables, etnous nousmontrerons sévère pour les récits douteux. Enfin, toutes les fois que les chiffres pourront utilement intervenir dans la discussion, nous ferons appel aux volumineuses statistiques qu'ont accumulées, en France et en Angle-

terre, un si grand nombre d'observateurs laborieux. Avant d'aborder l'étude des affections diverses qui, dans le cours du rhumatisme, peuvent frapper les principaux viscères de l'économie, il serait logique de résumer d'une façon succincte les traits caractéristiques de cette maladie. Mais les limites étroites dans lesquelles le temps nous oblige à nous renfermer ne comportent point une semblable tentative. Qu'il nous suffise de distinguer, d'après l'exemple de tous les auteurs classiques, le rhumatisme articulaire du rhumatisme musculaire, et la forme aiguë de la forme chronique : nous aurons ainsi tracé les lignes fondamentales de notre sujet, et nous pourrons entreprendre immédiatement la description des phénomènes morbides qui, soit à titre de complications, soit à titre de manifestations du rhumatisme, peuvent se développer du côté des viscères, dans chacune des grandes divisions que nous venons d'établir.

Page 1