CHAPITRE I
Des affections viscérales qui se ratîachent au rhumatisme articulaire aigu.
Il est incontestable que la forme aiguë du rhumalisme articulaire nous présente le type le plus net, le plus clair et le mieux défini de cette maladie générale. «Habituellement accompagné d'un mouvement fébrile assez intense (rheumatic fever des auteurs anglais), de sueurs profuses, de troubles urinaires, d'un éréthisme nerveux, et d'une anémie prononcée ', le rhumatisme articulaire aigu se caractérise surtout par ses symptômes généraux, et donne lieu plus souvent que les autres formes de la maladie à des manifestations viscérales. Nous allons étudier successivement ces phénomènes dans chacun des grands appareils de l'organisme.
§ 1. — Appareil circulatoire.
Le système vasculaire est incontestablement le siège de prédilection des lésions internes qui peuvent survenir dans le cours du rhumatisme. Nous nous proposons dans ce paragraphe de passer en revue : V les affections du cœur (endocardite, péricardite, myocardite) ;
* Monneret, Thèse de concours pour le professorat, 18bl , p. 62. — Canstatt und Henoch, Specidle pathol., t. 1, p. 004. — O'Ferral, Provincial journal, 6 février 1849. — Trousseau, Clinique médicale Je l'Hôtel-Dieu de Paris, t. III, [>. Ô45.
2" les embolies artérielles et capillaires, et les infarctus viscéraux; 3° les polypes du cœur, complication toujours grave et souvent fatale; 4° les altérations du système artériel; 5° les altérations du système veineux.
A. Endocardite, liéricardile, myocardite,
La coïncidence fréquente des affections aiguës du cœur avec le rhumatisme articulaire est aujourd'hui une vérité bien établie et admise sans contestation par tous les observateurs. Mais la connaissance de ce fait capital ne remonte guère au delà du siècle présent; c'est ce qu'il nous sera facile de démontrer.
Vers 1788, un médecin anglais, David Pitcairn, ayant observé que les maladies organiques du cœur se rencontraient plus souvent chez les rhumatisants que chez les autres sujets, fut conduit à regarder ces deux états morbides comme les effets d'une seule et même cause : aussi donnait-il volontiers aux complications cardiaques du rhumatisme articulaire le nom de rhumatisme du cœur. Sans avoir consigné cette idée dans aucun ouvrage, il en avait souvent entretenu ses élèves ; et c'est d'après lui que Baillie, dans la deuxième édition de son Anatomie pathologique (1797), mentionne cette opinion pour la première fois. Avant cette époque, Morgagni et Ferriar de Manchester avaient rapporté, sans doute, des cas de cette espèce; mais il est facile de s'assurer qu'ils n'y voyaient qu'une simple coïncidence, et non pas un rapport de cause à eff'et.
En 1803, un autre médecin anglais, Wagstatle, publiait une observation de péricardite rhumatismale, avec
autopsie, et dans son Manuel de Médecine pratique, qui parut dans le cours de la même année, Antoine Odier en rapporte un second cas. Cet auteur signale, de la façon la plus positive, les rapports qui existent entre le rhumatisme des membres et celui du cœur. Plus lard, les recherches de Dundas (1807), de Wells (1812), de Bedingfield (1816), de Matthey (1816), de Scudamore (1817), de Johnson (1820), de Cox (1824) et de plusieurs autres observateurs, établissaient, d'une manière irréfragable, cette corrélation morbide.
Nous n'insisterons pas davantage sur cette partie de la question, qui a été traitée d'une façon si magistrale par MM. Béhier et Hardy \ Contentons-nous de faire observer que, dans ces premiers essais, c'étaient surtout les lésions du péricarde qui avaient fixé l'attention.
Cependant, dans l'une des observations du mémoire de Wells, recueillie par Benjamin Brodie, il est question de végétations verruqueuses développées à l'intérieur du ventricule gauche, et même sur les valvules sigmoïdes et mitrale. C'était là le premier germe d'une idée largement développée plus tard par Kreysig (1815). Les lésions internes du cœur, qu'il décrit sous le nom de cardite polijpeuse [carditis polyposa), se rattachent manifestement, dit-il, aux affections articulaires. Malheureusement l'expression dont se sert l'auteur allemand {Gicht) peut aussi bien s'appliquer à la goutte qu'au rhumatisme; ce qui laisse planer un certain doute sur la légitimité des prétentions qu'on a formulées depuis quelque temps en sa faveur.
• Traité de pathologie interne, l. U, |>. yOb; 2" édit.
Tel était l'étal de la science, lorsque l'immortelle découverte de Laennec vint ouvrir aux investigations une voie entièrement nouvelle, et permit de reconnaître les affections du cœur pendant la vie, avec une exactitude auparavant inconnue. Ce fut alors que M. le professeur Bouillaud (1836), s'appuyant sur les données de l'auscuUalion, parvint à démontrer la coïncidence habituelle des phlegmasies cardiaques avec le rhumatisme articulaire aigu, et créa le mot d'endocardite, qui est définitivement resté dans la science.
Et cependant, malgré les immenses progrès que nous avons réalisés à cet égard, le diagnostic des maladies du cœur présente quelquefois des difficultés presque insurmontables. Voilà pourquoi la proportion exacte des cas de rhumatisme dans lesquels se montrent ces affections est une question encore controversée, et qui de longtemps, sans doute, ne sera point résolue. 11 est incontestable, en effet, que l'endocardite ne se révèle pas toujours par des signes physiques appréciables: c'est ce qui a lieu surtout lorsqu'elle n'a point envahi les orifices du cœur, ou n'a point déterminé des altérations assez considérables pour modifier le jeu des valvules. D'un autre côté, les bruits anormaux qui caractérisent l'inflammation aiguë de l'endocarde ne sont pas toujours faciles à distinguer de ceux qui se rattachent à l'anémie, cette conséquence si fréquente du rhumatisme articulaire aigu , dont l'existence est souvent indépendante de toute émission sanguine. Enfin, dans le cours d'une affection fébrile, comme celle qui nous occupe en ce moment, et en l'absence de renseignements positifs sur les antécédents du malade, il est souvent impossible de
décider si des bruits de souffle, des palpitations on d'autres troubles fonctionnels sont les indices d'une endocardite récente ou les vestiges d'une maladie plus ancienne. La péricardite elle-même, bien que les signes qui la caractérisent soient, en général, plus apparents et plus précis, pourra quelquefois rester latente, dans l'acception la plus rigoureuse du mot. Quant à la myocardite,elle ne présente aucun symptôme qui lui appartienne exclusivement.
Nous ne saurions donc attacher une bien grande importance aux chiffres proposés par les divers auteurs pour représenter le rapport de coïncidence entre les affections du cœur et le rhumatisme articulaire aigu. Au reste, les résultats contradictoires auxquels sont arrivés des observateurs également recommandables suffiraient, au besoin, pour montrer qu'on ne doit pas compter sur une précision mathématique à cet égard. C'est ainsi que nous voyons MM. Bouillaud, Fuller, Latham, Budd, etc., admettre la coïncidence dans un tiers, dans la moitié, ou même dans les deux tiers des cas ; tandis que Bamberger, Hamernjk , Wunderlich, Duchek et d'autres observateurs réduisent cette proportion à 25 pour 100. Nous n'hésitons pas à nous ranger du côté de ces derniers, qui ont soigneusement tenu compte de toutes les causes d'erreur. Nous croyons, en effet, que, dans les statistiques qui fournissent des chiffres plus élevés, on a sans doute englobé, sous le nom d'endocardites, bon nombre de cas dans lesquels les troubles fonctionnels et les signes physiques se rattachaient, soit à l'anémie rhumatismale, soit à une ancienne affection du cœur. On sait, du reste, que Valleix
allait encore plus loin, et qu'il n'admettait la coïncidence que dans un neuvième des cas ; mais il nous semble être tombé dans l'exagération opposée.
Il est d'ailleurs un point sur lequel on semble généralement être d'accord : c'est que l'endocardite est plus fréquemment observée que l'endopéricardite ; la péricardite seule ne viendrait qu'en troisième ligne.
Quant à la myocardite, elle ne paraît jamais avoir, dans le rhumatisme, d'existence indépendante.
Cependant, telle est la difficulté d'arriver à cet égard à des résultats identiques, qu'il existe des opinions contradictoires même au sujet de la fréquence relative de ces diverses lésions. Nous allons donc mettre le lecteur directement en rapport avec les sources de nos renseignements; nous allons lui placer sous les yeux un exposé sommaire des principales statistiques qui ont été recueillies à ce point de vue, afin de rassembler ici tous les éléments d'une critique impartiale.