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Du roi Arthur et de la légende du Graal

Ces romans de la Table ronde qui au moyen âge représentaient la perfection chevaleresque ont des origines multiples, complexes et nuageuses que la critique européenne n'est pas encore parvenue à fixer définitivement. Bien que la question ail été souvent traitée à des points de vue diflerents par les philologues et les plus grands clercs es histoire et es littérature, il m'a paru intéressant, en raison des derniers ouvrages publiés en Allemagne, de grouper dans cette étude l'histoire de la critique faite sur cet immortel cycle d'Arthur. Je n'ai pas la prétention, pay-uulus post magnos, de formuler an système et d'émettre une opinion sans appel. Même en profilant des lumières de ceux qui sont venus avant, en produisant les contradictions des écrivains entre eux et souvent d'un même écrivain en des œuYies différentes, on ne saurait dans un aussi minutieux sujet apporter trop de réserve d'appréciations. Le devoir du critique est donc, non pas d'établir une conclusion, mais d'exposer pourquoi les autres n'ont pas conclu et, par la genèse des faits et des écrils, l'analyse des opinions manifestées et la mise en lumière des arguments nouveaux, de mener ceux qui l'écoutent sur le chemin de la conclusion.

Avant d'entrer dans la distinction des romans entre eux — romans en vers et romans en prose, — il est nécessaire de jeter un coup d'œil rapide sur l'époque où ont jailli chez tous les peuples du nord-ouest de l'Europe ces productions littéraires mystiques, fabuleuses, guerrières et galantes. El d'abord posons ce point qui ne saurait être démenti : les croisades, plus qu'aucune autre cause, contribuèrent à créer ce goût du merveilleux, des aventures guerrières et amoureuses. Un vent soufflait de piété naïve, d'illusion, de galanterie. L'idée élevée de la femme, — de la situation qui

î DIVERSES OBIGINES DUS ROMANS DE LA TABLK RONDE

lui était due dans une société où elle était néant (situation du reste et qu'à très bon droit elle a non seulement gardée mais amplifiée), — l'idée donc de la femme qu'il faut savoir conquérir, germait dans les cerveaux, s'imposait. Des trois éléments de dévotion, bravoure et galanterie, naissaient les mœurs chevaleresques qui devenaient celles de tous les guerriers européens; il était assez naturel que le besoin de manifestation vint en même temps. Faut-il outrer la note et croire avec Montesquieu à une espèce de génération spontanée des idées de chevalerie dans un terrain bien préparé? (1)

Une fois l'esprit de chevalerie éclos, il se répandit dans toute l'Europe, et les clercs qui voyaient leur verve latine s'épuiser s'eirorcèrent de rendre en langue vulgaire l'état d'àme du xiii" siècle. Bien ignorants, la plupart, des choses de rhiet')irc, d'imagination assez courte, ils ne pouvaient trouver dans leur propre fonds les aventures et les épisodes qui devaient faire ressortir le cliangement de mœurs el d'usages. Pour intéresser ceux qui les lisaient, il fallait des héros plus vaillants que les paladins de Terre Sainte, plus puissants que les rois d'Angleterre et de France, plus captivants par leurs prouesses que les demi-dieux de l'Olympe gréco-romain, plus galants que les preux de Charlemagne.

Nousne pouvons songer, quoi qu'en dise Montesquieu, à revendiquer pour nous seuls ces premiers romans chevaleresques, car avant Wace et avant Chrestien de Troyes on connaissait déjà en Angleterre un '/'ristni)de Bérou et un autre de Thomas (2). (Il est entendu une fois pour toutes que je ne m'occupe pas des romans carolingiens, la plupart très antérieurs à ceux de la Table ronde mais conçus dans un tout autre ordre d'idées.)

Où les trouvères pouvaient-ils rencontrer les personnages de leurs interminables épopées? Cela a été le point d'interrogation des auteurs du xviii' siècle, c'est la cause des débals littéraires du xix°. Non pas que maintenant la discussion roule dans le fond sur la participation de telle ou telle source, mais bien sur la quote part qui revient à chacune. Le travail de sélection est presque impossible. Comment parmi tant de romans en divers idiomes faire un triage exact des textes et des versions, reconnaître

1. Comme dans les combats p.ir'tieulicrs les armes d'une certaine trempe ci d'une certaine force doDiiaicnt des avantaj,'Ps infinis, l'opinion des armes enchantées do qutlques combatlanls dut tourner la tête à bien des gens. De là naquit le système merveilleux de la chevalerie; tous les esprits s'onvrirenl à ces idées. — Dansles romans on vil des paladins, des nécromans, des fées... dans noire monde un monde nouveau el le cours ordinaire de la nature laissé seulement pour les hommes vulgaires... Des paladins toujours armés dans une partie du monde pleine de châleaux, de forteresses ot de brigands trouv.-iienl de l'honneur h pimir l'injuslico elà défendre la faiblesse; de lîl encore dans nos romains la galanterie fondée sur l'idée de l'amour jointe à celle de force cl de protection. Ainsi na(|uit la galanterie... ; nos ro.nans de (Jievalcrie flaltèrenl ce désir de plaire et donnèrent à une partie de l'Europe cet esprit de galanterie que l'on peut dire avoir été peu connu auparavant.

Montesquieu, Esprit des Lois, xxvni

2. Il n'en re.ile que dos fragments importants, donné!* par M. G. l'ari^, llial. LUI. xx.

DIVERSES ORIGINES DES ROMANS DE LA TABLE RONDE î

les inventeurs des traducteurs? Y avait-il même des inventeurs? et ceux qui disaient leurs vers ou écrivaient leurs longs récits en France comme ailleurs ne se contentaient-ils pas de donner des développements nouveaux à des histoires merveilleuses dont le fond se trouvait dans des fictions d'Orient ou des contes septentrionaux, dans des chroniques latines venues des cloîtres, échos christianisés des dernières superstitions mythologiques?

Parcourons avec Daunou (1) les vieilles chroniques; nous trouverons dans Trithème, auteur du xv° siècle, de longs extraits d'Hunebauld, contemporain de Clovis. Cet Hunebauld dont les récits semblent plus que discutables n'a d'autre intérêt pour nous que d'avoir vécu au temps de Taliessin et de Merdhinn (2). Mais voici qui vaut mieux : saint Gildas, moine cambrien qui a laissé des écrits sur la Grande-Bretagne, l'autre Gildas à qui on attribue des premiers récits fabuleux sur Arthur, Lancelot et Perceval. Je parle des plus anciens, de ceux que nous connaissons fort mal à travers les chroniques postérieures de Saint-Denis ou l'histoire ecclésiastique de Bède (3). Ces auteurs n'ont-ils pu fournir aux trouvères contemporains des croisa IL* un certain ordre de matériaux?

Suivant Huet, évêque d'Avranches, les romans participeraient des chroniipies latines d'une part, de l'autre du génie oriental. Ils auraient passé de l'Inde en Egypte, de là en Grèce et enfin chez les nations modernes de l'Europe. Il cite à l'appui : Calila et Dimna, série d'apologues et de contes. L'origine indienne de ce livre a été particulièrement prouvée par M. Silvestre de Sacy. Ce recueil qu'on appelle aussi Bidpai ou Sendebar a été traduit de l'arabe en grec à la fin du xi° siècle; il en existe encore des versions dans toutes les langues de l'Orient, et il y a lieu de croire que les croisés de 1198 à 1270 en ont eu connaissance; enfin Jean de Capoue, juif converti, en a fait au xiii" siècle une version latine qui devint la source de beaucoup de traductions ou imitations dans leslaugues de l'Occident (i). 11 cite encore Si/nlipas (5) livre grec traduit du syriaque ; ce livre, d'après Caylus, a forcément été rapporté par les Croisés car au xiii" siècle il a servi de modèle à un récit écrit en latin par un moine de la Haute Selve et a deux narrations, l'une en prose par un anonyme, l'autre en vers français sous le titre de Dolopathos par Hébert le Clerc. De cet ancien canevas sont sortis dans les langues modernes le Prince Eralus, les Sept Sages et un conte resté fameux, la Matrone d'Éphèse (6).

Nous savons de plus que les Arabes étaient — comme ils le sont encore — friands des romans d'aventures. On en connaît d'antérieurs à l'an 1300

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