DU ROLE DE LE MUET
DANS Là VERSIFICATION FRANÇAISE
Le rôle de Ve muet, comme celui de tous les autres processus est de plusieurs sortes : d'abord purement mécanique, il devieat , ensuite /owc^ionn^/, et a enfin pour résultat de produire certaines impressions qui répondent à des dispositions psychiques ou qui les éveillent, dans ce dernier cas il devient esthétique q\, stylistique, ' ^
Nous aurons à l'envisager dans ces divers rôles successifs ; le premier est plutôt du Romaine de la linguistique, le second de OQ\\x\^Q\'à. versification ou du rythme du langage, le troisième, de celui de la poésie.
Gomme ces dittérentes fonction s se tiennent, nous ne voudrions pas les diviser d'une manière irop tranchante. La clarté l'exige cependant et une analyse exacte et profonde est à ce prix.
Il n'est pas besoin de faire ressortir l'importance de Ye muet en français, non seulement dans le vers, mais dans la prose. Il y a peu de mots dépassant une syllabe qui n'en contienne un. La moitié d'entre eux se termine par un e muet En grammaire, dans les substantifs il caractérise le féminin, il le fait encore davantage dans Tadjectif, quoique ce ne soit là qu'un emploi indirect.
Mais il a surtout un effet qu'il importe de bien mettre en lumière. C'est lui qui donne à la langue française sa merveilleuse souplesse, cette qualité maîtresse qui n'a d'égale que la clarté. Le langage du paysan est raide et disgracieux parce qu'il supprime tous les e muets. Au contraire, celui de la personne lettrée est varié et harmonieux, tantôt lent, tantôt rapide, tantôt
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dur et fort, tantôt plus doux, suivant ce que la pensée demande. Doù vient ce résultat étonnarit? De l'existence de Ve muet. C'est le ressort élastique qui permet avec la môme langue, de parler, au point de vue de Teffet, comme deux langues difîérentes, bien plus, comme cinq ou six langues dans la môme. Il suffit pour cela de faire ressortir plus ou moins Ve muet, surtout lorsqu'il ne se trouve pas à la pause, et bien entendu, s'il ne doit pas ôtre élidé ; on peut arriver jusqu'à le supprimer, et à partir de cette suppression, c'est-n-dire du point zéro l'élever à tous les degrés de développement. C'est ce qui n'existe autant dans aucune autre langue, quoique plusieurs le possèdent. Ce ptionème est 'une des ressources de l'orateur. Veut-il, au milieu d'un mot ou d'une phrase, Ve plus muet, le supprime-t-il tout à fait? Son langage devient vif, un peu saccadé, énergique, ce qui se prête à l'expression de certains mouvements psyctiologiques. Ue muet laisse-t-il entendre un très léger son, Tâpreté du discours se détend; s'il augmente de volume, le calme entre en même temps de la pensée dans la parole. Enfin, s'il lui donne toute l'intensité dont il est capable, le langage devient de plus en plus élégant, rythmé. On peut distinguer un paysan au celui qui Ta été d'un homme du monde par le développementqu'ils donnent à Ve muet; tous les deux le suppriment dans la conversation très familière, mais dans le langage soutenu le second seul pourra le rétablir. Il le restituera par degrés à sa volonté; il aura ainsi un langage cérémoniel. Cet etfort peut aller jusqu'au pédantisme, c'est qu'alors on a forcé le ressort, malgré sa souplesse. Ce n'est pas tout ; nous verrons que Ve muet, en s'éteignant soit à la pause, soit dans le cours de la phrase, laisse un vestige sur les consonnes ou les voyelles qui le précèdent. Ce vestige peut ôtre détruit ou amplifié; le paysan ou l'illettré le supprimera toujours, d'où un langage monosyllabique et dur; le lettré avisé le conservera, l'amplifiera quelquefois, se servira de son demirepos comme, d'un tremplin pour attaquer plus vivement la syllabe sonore qui suit. Aiusi la langue française avec les mômes mots devient un ressort qu'on peut sans cesse tendre, détendre, tendre encore ou à demi, ce qui lui donne une grande supériorité sur les langues rigides qui n'ont pas d*« muet ou qui n'en font pas le même usage.
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Nous examinerons successivement dans cette étude : !• la nature purement linguistique de Ve muet; 2" sa nature rythmique ;3» sa fonction rythmique; 4' sa fonction poétique. En effet, la base de la rythmique est la linguistique, et tout phénomène de la versification a sa racine dans le langage ordinaire et dans la prose, c'est là que nous trouverons la clef de ce qui autrement resterait inexplicable. Cependant la nature rythmique est un peu différente, c'est le développement des principes trouvés dans la langue usuelle. La fonction rythmique est l'emploi de Ve muet à la constitution du verset de la strophe, abstraction faite du sujet qui est traité. Enfin la fonction poétique est remploi de Ve muet à l'expression de sensations particulières. Nous terminerons par l'historique du rôle de Ve muet dans le vieux français/ dans la poésie populaire, la poésie étrangère et les essais modernistes.