I. — Nature linguistique de Te muet
La plupart des langues n'ont que deux sortes de voyelles, au point de vue de l'accent, les toniques et les atones. C'est ce qui arrive dans toutes celles où il n'existe que l'accent d'élévation et non celui d^intensité, par exemple, en grec et en latin; cet accent ne contenant pas d'e<?/w5 et ne renforçant pas la syllabe accentuée ne déprime pas ou déprime très peu les syllabes qui précèdent ou qui suivent. Aussi les voyelles atones restent des voyelles c/a2>e5. Il en fut de même dans les langues germaniques, tant que l'accent d'élévation ne s'est pas converti en accent d'intensité.
Lorsque l'accent d'intensité naît, il exalte la voyelle de la syllabe accentuée , et en. même temps déprime fortement celle atone, il la décolore, c'est ce qui est arrivé en italien et en espagnol. En Itahen, To, Va, Ve finals subsistent, ils gardent leur intonation, mais deviennent très faibles ; en Espagnol , il en est de même, mais souvent la voyelle finale tombe entièrement. Il en est ainsi encore en Russe, mais la vcjyelle finale tantôt se conserve avec une prononciation faible, tantôt se détruit totalement, mais en laissant une trace sur la consonne précédente
qu'elle mouille et affaiblit. Si nous passons aux langues germaniques modernes, nous observons qu'en allemand la voyelle finale non seulement est souvent atone, mais devient muette, sans être supprimée, c'est Ve muet ; il se prononce toujours un peu , c'est donc plutôt Ve sourd. En anglais, Ve devient très souvent totalement muet, et alors rien ne le réveille, même pas l'action du rythme poétique ; il est définitivement mort.
En français, toutes les finales qui contenaient a, o, e, dans la langue latine, c'est-à-dire les atones sonores, sont devenues muettes, en ce sens qu'elles ne se prononcent pas du tout (au moins c'est Vapparence) si le mot suivant commence par une voyelle ou si elles se trouvent à la pause, et se prononcent très peu ou point, ad libitum, si elles sont suivies d'un mot commençant par une consonne. Dans le langage populaire, elles disparaissent, mais le langage soutenu, et surtout le langage rythmé, est un réactif qui les fait réapparaître, comme nous l'avons dit à propos de cet instrument de l'élasticité de la langue française. h'e muet est mal dénommé; ce n'est pas seulement; en réalité, un e rendu, suivant les cas, muet ou sourd ; c'est- aussi bien Va Vo, Vuy etc., rendus tels ; dans rose, par exemple, venu de rosa, on pourrait plus exactement parler d'un a muet; dans spectacle, Ve final est un o muet : spetaculo. Voilà quant à l'origine du phonème. Quant à sa nature, il n'a rien de commun avec Ve ; c'est un phonème spécial approchant du phonème : eu.
Il faut donc distinguer: !•* les voyelles toniques ; 2° les voyelles atones, mais claires ; 3° les voyelles sourdes ou muettes alternativement, confondues sous l'appellation impropre de muet.
Nous aurons à examiner dans le domaine linguistique : 1* le résidu de sonorité qui appartient à Ve muet , 2* la loi phonétique de la syllabe ouverte ; 3* la loi de compensation.
1*. — Résidu de sonorité.
Quelle est la sonorité qui reste à 1'^ muet? Il faut distinguer suivant ses diverses situations.
S'il est précédé d'une double consonne, ou plus exactement de deux consonnes différentes et non suivi d'une voyelle commençant un autre mot, il a un son sourd, mais complet, s'appro-
chant du son &€u. C'est ce qui arrive dans les mots : épouvan" table f admirable, spectacle. Si Ton prononce ces mots correctement, il est impossible de ne pas faire entendre un eu sourd complet. Il est vrai que Thabitude est de supprimer IV muet, et même que certaines personnes illettrées prononcent admirab^ spectac, peup. Mais une telle prononciation est tout à fait incorrecte et inélégante. Il y a donc des cas où Ve muet n'est qu'un e sourd dont la prononciation entière s'impose.
A côté de Ve sourd, existe Ve à moitié muet^ ou plus exactement tantôt muet, tantôt sourd, suivant que le langage est plus ou moins soutenu, comme dans ces mots : heureuse paix. Mais ici il doit être beaucoup plus sourd que muet. Aucun homme lettré r^e le prononcera muet absolument. Pourquoi ? parce que Ve se trouve entre deux syllabes toniques. Or celles-ci ne doivent pas se suivre immédiatement, ou la tonicité de la première se détruit. Il faut donc prononcer la syllabe atone intermédiaire, même quand elle serait muette, elle ne doit plus être que sourde, ce qui est différent. La prononciation heureus' paix est antirythmique.
Dans les mots : le monde latin^ au contraire, on peut prononcer Ve final de monde, soit comme muet^ soit comme sourd. Dans le premier cas, nous verrons s'il ne reste pas un vestige de son. Dans le langage soutenu, il ne doit pas être muet, mais sourd^ parce que le mot suivant commence par une consonne, ce qui rend Ve syllabique ; or, si Ton peut supprimer un phonème on ne peut en thèse générale supprimer une syllabe ; en outre, il n'est plus nécessaire pour em pêcher les toniques d'être contiguës .
Cette suppression totale n'a lieu, même dans le langage lettré et dans le rythme du vers, que si le mot suivant commence par une voyelle, alors il y a élision. Le mécanisme de ce résultat se justifie. La consonne qui précède Ve muet forme une syllabe avec la voyelle du mot suivant ; la syllabe se trouvant remplie, la phonétique du langage est satisfaite.
C'est à la pause que la nature de Ve muet est plus curieuse à étudier, soit à la demi-pause (par exemple, celle de l'hémistiche), soit à la pause totale (par exemple, celle de la fin des vers). Au premier abord, il semble que Ve muet est absolument muet. S'il en était ainsi, il n'existerait aucune différence réelle entre la
rime masculine et la rime féminine, entre Varsis finale et la thesis finale en français, ce qui serait contraire à la sensation éprouvée. Nous aurons plus loin à rencontrer cette difficulté.
Ici nous observons, en général, au point de vue linguistique et non à celui rythmique, h'e muet à la fin d'une phrase est-il absolument muet ?
Non, seulement il a un son très faible, mais la consonne finale prononcée, et non suivie d> muet, a le môme, ce qui rétablit la difficulté. Dans le mot mat et dans le mot rate, par exemple, il est certain que ce dernier laisse entendre après le t un son d'expiration, mais ce n'est pas celui de Ve muet, c'est celui d'expiration du t lui-môme, toute syllabe étant nécessairement ouverte et se terminant par une voyelle ou par un débris de voyelle : ra-te = ra't\ Mais il en est de môme du mot mat, qu'on prononce ma-f. Nous verrons un peu plus loin que dans le français naturel il n'en est pas ainsi, que la consonne finale ne se prononce pas, à moins qu'elle ne soit suivie d'un e muet. Mais dans l'état actuel, il est difficilf) provisoirement de voir une différence quant à la prononciation directe de 1'^ muet. Il en e^t de même dans mer et mère, amer et amère, fer et faire, etc.
Dans tous les cas où Ve muet final ne se prononce pas, ou se prononce seulement comme son d'expiration de la consonne qui précède, on se demande quel effet produit Ve muet.
Nous allons le découvrir, mais il faut pour cela attaquer une autre partie de la linguistique où l'on démontre l'influence de la voyelle finale disparaissant sur la syllabe précédente.
Nous devons nous arrêter un instant, et noter les divers degrés de Ve muet, qu'on appellerait mieux la voyelle alternativement sourde et muette,
/•' degré : la dite voyelle n'est que sourde, elle se prononce entièrement : admirable, délectable.
^* degré . elle est un peup/ws sourde; cruelle guerre, heureuse paix.
3« degré : elle est alternativement sourde ou muette^ suivant les besoins du discours : une douce vertu.
4" degré : elle est ou semble tout à fait muette : V éloquence.
Comme nous l'avons dit, dans le langage familier, Ve muet est bien un e muet ; dans le langage soutenu^ il devient un e sourd ;
le rythme^ en particulier, est un réactif puissant qui le fait réapparaître.
2° — De la loi phonétique de la syllabe ouverte.
En français, du moins, on peut considérer comme une règle que toutes les syllabes sont ou tendent à devenir des syllabes ouvertes après avoir été fermées Si le langage soutenu réagit quelquefois contre cette règle, le langage naturel, celui des paysans, lout éyolutionniste, rapplique d'une manière absolue. Le français naturel ne souffre pas un mot finissant par une consonne prononcée. Dans ce but, si le mot finit par deux consonnes, il les supprime toutes les deux. Quant au français littéraire, il ne suit qu*imparfaitement cette règle, mais cependant il l'observe en partie, et prononce, par exemple, la mor (/) éternelle , et non la mor féternelley comme on le fait quelquefois contre les règles de la saine phonétique. En gardant le même exemple, la différence entre le français littéraire et en ce point artificiel et le français naturel et vulgaire, c*est que d'après le premier on prononce ; la mor (t) et dans le second : la mo {rt), le premier éliminant une consonne, et le second, deux.
Nous trouvons la trace de cette loi dans les verbes : aimer, donner^ fermer, dans lesquels à la pause ou devant une consonne IV final reste muet; on prononce : aimé^ donné , mais si le mot suivant commence par une voyelle, on voit réapparaître le son de l'r, parce que cetr forme syllabe avec la voyelle initiale du mot suivant : aîwer tm enfant^ qu'on prononce aim^r wn enfant ou plus exactement : aimé run enfant.
Si Ton suivait toujours ce principe, toutes les consonnes finales seraient uniformément muettes ;de mômequ'é/iw^r se prononce aimé, de môme : amer se prononcerait amé^ et fier, fié. C'est, en effet, la prononciation des paysans.
C'est certainement l'habitude du langage écrit et lu qui a entraîné sur une pente peu naturelle. Il y a souventhésitation entre ces deux prononciations lys se prononce ly et lysse; fils se prononce fi et fis; tous, toù et tous.
Au contraire, quand le mot se termine par une voyelle, celleci se prononce toujours, car on est dans la règle, c'est-à-dire en
situation de syllabe ouverte. Peu importe alors que la voyelle soit claire ou sourde, elle apparaît dans tous les cas.
Que S) elle est muette, un résultat curieux se produit, c'est, que se survivant pour ainsi dire à elle-même, elle empêche de tomber la consonne qui précède, elle renforce le son d'expiration qui suit cette consonne et qui la rend syllabique. Ce résultat est sensible dans des cas où elle fait varier môme le son de la voyelle précédente; ainsi dans bon, bonne, pardon, pardonne, h'e muet est donc syllabique, il a la force de soutenir la syllabe où il se trouve et qui tomberait sans lui.
Si le langage naturel était suivi, il y aurait à ce point de vue deux classes de mots: 1" ceux à syllabe ouverte, se terminant par une voyelle claire, accentuée, formant amis dans la versification; 2' ceux à syllabe semblant /ermée se terminant par une consonne préservée par Ve muet suivant, à syllabe réellement ouverte, mais faiblement, et formant thesis.
Si l'on appelle terminaison masculine celle formant ams et terminaison féminine celle formant thesis, on peut avoir ainsi des alternances de phrases à terminaison masculine et de phrases à terminaison féminine constituant un véritable r?/^i^m^. Mais l'évolution du français ne s'est pas ainsi accomplie entièrement. On prononce «m^r comme amère.mer comme mère^ éternel Q,omvç\e éternelle^ ou à peu près, ce que nous avons à examiner maintenant. On ne peut donc plus en l'état faire des terminaisons masculines ou féminimes à son gré au moyen de syllabes ouvertes ou de syllabes fermées.
Quelquefois l> muet final suit, non une consonne, mais une syllabe, comme dans le mot joie. Il ne faut pis oublier que cet e muet forme aussi une syllabe originairement ; nous verrons tout à Vheure que cette syllabe ne se prononce plus, mais a laissé des traces sur la voyelle précédente, comme nous venons de voir que IV suivant une consonne a préservé celle-ci.
3° — De la loi de compensation.
Il est roconnu en linguistique que lorsqu'un phonème ou une *5y//ade /î/iafe disparaît et quelquefois même sans qu'elle disparaisse, elle laisse ^a^mc^ sur la syllabe précédente. C'est ce qui se produit en français d'une manière remarquable.
Ve muet final, môme lorsqu'il disparaît, laisse, nous l'avons vu, sa trace sur la consonne qui précède, puisqu'en tout cas il la préserve de la chute, et forme avec elle une syllabe ouverte réelle ou lui fait former avec la voyelle précédente une syllabe fermée apparente. Mais il agit aussi sur \^ voyelle. En vertu de quel principe ? ♦ *
En vertu du principe de compensation. Ce qu'un mot perd dans une de ses parties, il doit le regagner ùdjasxxxiQ autre. C'est ainsi que dans le latin bonoXo final, delong qu'il était, est devenu bref, il fallait rétablir l'équilibre; on renforce la syllabe précédente et l'on obtient l'italien ôwowo, l'espagnol bueno. Ce processus est général.
Il faut distinguer la compensation par chute d'un phonème et celle pour chute d'une syllabe
En français, souvent une consonne finale tombe ou ne se prononce plus, ce qui revient au môme. Par exemple, dans bœuf, pi. bœufs, on ne prononce plus T/au pluriel ; aussi l'on allonge le son : œu ; de môme dans œuf et œufs, eau et eaux^ cerveau^ cerveaux. Tel est l'effet produit par la chute d'une consonne, et par conséquent fréquemment au pluriel des noms, où la grammaire ajoute un s, que la prononciation retranche. Ce renforcement se produit ici par allongement, c'est-à-dire d'une manière quantitative et aussi "^qt changement ou nuancerhent de son, comme dans les exemples précédents, c'est-à-dire d'une manière quantitative.
Souvent aussi une syllabe entière tombe et alors la loi de compensation agit plus énergiquement. C'est ce qui arrive quand Ve muet final ne se prononce pas. Alors la syllabe disparaît tout entière, et il faut un plus fort dédommagement. L'effet est d'abord le ijjôme que celui produit pir la chute d'une simple consonne; la syllabe précédente est amplifiée, d'abord consonnantiquement, sa consonne finale qui serait tombée est retenue, puis vocaliquement, la voyelle est renforcée quantitativement et souvent qualitativement; mais ce n'est pas tout. Il se produit par compensation un phénomène de fracture. Ce phénomène peut ôtreà son ioxrc quantitatif, qualitatif ou accentuel. Dans la comparaison ci-dessus entre le latin bono devenu bonà et l'italien 6Mono,respagnol bueno,x\o\xs avons remarqué non seulement
un renforcement, comme en français, mais une véritable fracture de la syllabe précédente. Vo latin s'est divisé en deux, il s'est diphthongué en uo ou en ue; le son unique est devenu deux sons et deux sons un peu différents l'un de l'autre. Ce processus s'explique mécaniquement', en prolongeant une voyelle, on parvient à la fin à une autre un peu différente, supérieure ou inférieure, on ne peut longtemps la tenir pure. En français, cette fracture, cette sorte de dichotomie, est accentuelle. Sur la voyelle précédente la voix 5^ hausse et se baisse successivement ^ elle commence en arsis et finit en thesis.
Il suffit de donner quelques exemples : dans le mot loi, oi est bref, la voyelle est à son état normal ; au pluriel, dans lois, oi est long, et sa prononciation un peu différente, c'est l'effet de la compensation par suite de la perte d'une consonne s dans la langue parlée ; dans Joie, le môme résultat se produit d'abord par suite de la perte du phonème e, mais ce phonème est en même temps une syllabe, l'effet se renforce; en prononçant oi, la voix s'élève puis s'abaisse, elle se prolonge, se repose sur le son ; oi forme ici à la fois ar5i5,puis thesis. De même dans née, féminin de né, nous observons un renforcement à la fois quantitatif, qualitatif et accentuel.
Dans éternelle, le môme résultat se produit bien, car on doit prononcer éternêllCy ce qui différencie du masculin éternel, mais cette prononcis^tlon disparaît souvent , et alors la différence semble comblée. De même, quand on prononçait la mer (mé), et la mère (mèr), la différence éclatait. Maintenant la différence s'est comblée aussi, et on se demande s'il en existe une actuelle.
Certainement, quoique la nuance devienne délicate. Dans amer et amère, par exemple, la prononciation n'est pas exactement la môme ; non pas qu'on fasse sentir Ve final d'amère, dire amèreu n'a rien d'euphonique ni de naturel. La différence gît dans Ve de la pénultième. Dans amer, Ve est ouvert, mais bref; dans amère, il est prolongé, et la voix est sur lui, d'abord en arsis, puis en thesis.
C'est à la lumière de ces lois* linguistiques que nous allons observer le rôle rythmique de Ve muet dans le vers français. N'oublions pas que cet e ne peut jamais y former qu'une thesis.
IL — Nature rythmique de Te muet.
Il serait intéressant de comparer ce rôle dans toutes les langues qui possèdent Te muet, et surtout en allemand et en anglais, mais nous voulons nous borner à la versification française. D'ailleursen allemand IVmuet est plus sonore ; en anglais du moins dans le vers, il s'efface beaucoup olus ; ce n'est que chez nous qu'il est en pleine oscillation entre la sonorité nulle et la soiiorité sourde.
Avant d'aborder l'explication tle ce rôle nous devons dire un mot de Yarsis el de la thesis.
Uarsis existe partout où il y a une syllabe accentuée, ou longue dans les langues où la métrique est quantitative; la thesis^ partout où il y a une syllabe atone ou brève.
Les vers peuvent commencer par une thesis et finir par un arsis ; ce sont ceux dits masculins; ils sont situés dans le rythme ascendant.
Ils peuvent, au contraire, commencer par un arsis et finir par \mQthesis\ le vers est alors /émmtn et le rythme descendant.
Enfin ils peuvent suivre le rythme ascendant jusqu'à la dernière syllabe où ils redescendent y c'est le cas du vers français.
Ce qui se produit à la fin du vers a lieu aussi à V hémistiche. Il y a la césure masculine et la césure féminine.
C'est la syllabe tonique qui rend la pause masculine, et la syllabe atone, qu'elle soit claire, sourde ou muette, qui rend la pauselféminine.
Nous observerons successivement IV muet àla/îndu vers, Ye muet à Yhémistiche, Ye muet dans le corps du vers.
a). — A la fin du vers.
C'est ici qu'il s'agit des rimes masculines et des rimes féminines.
Dans la langue française où le rythme est toujoui^s ascendant, c'est-à-dire où la thesis précède l'arsis, par la rime masculine le
vers est acatalectique, c'est-à-dire dans son état normal, et par la rime féminine, \\ est hypercatalectique, c'est-à-dire qu'il dépasse le nombre normal de syllabes. Au contraire, dans les autres langues romanes, c'est le vers féminin qui est classé comme normal, acatalectique, le vers masculin plus court est classé comme catalectique, c'est-à-dire tronqué.
Ici se placent deux observations.
' 1" La dernière syllabe tonique du vers peut être suivie nonseulement d'une, mais de deux et môme de trois syllabes atones ; de là les vers piani et sdruccioli; en français il n'y a pas de , vers sdruccioli.
2* Il n'est pas nécessaire, pour que la rime soit féminine» que les syllabes atones suivant la dernière tonique soient muettes, il suffit qu'elles soient atones, mais elles peuvent être claires. Au contraire, en français la rime féminine ne peut se composer d'une voyelle finale claire, il faut que celle-ci soit muette. C'est d'ailleurs un résultat indirect, tous les mots ayant l'accent sur la dernière syllabe claire : la rime féminine, consistant en une syllabe non accentuée, ne peut porter que sur une syllabe muette ou sourde.
Nous verrons que la rime masculine et la féminine donnent au vers un caractère bien différent, la première est beaucoup plus dure. Cette différence vient de ce que la rime, ou plutôt la terminaison féminine, fait que le vers se termine sur une thésis, c'est-à-dire sur une expiration et non sur un eff'ort de la voix.
Tout cela se comprend aisément si Ve muet final est simplement sourd, mais quand il est absolument muet, comment peutil former thesis puisqu'il n'existe plus, et comment peut-il produire ainsi un effet sensationnel ?
C'est ici qu'il faut recourir aux principes de linguistique que nous avons exposés.
Tout d'abord, dans certains cas, Ye muet final sonne nettement, quoique faiblement, eti'homme le plus négligent le prononce inconsciemment, c'est ce qui a lieu lorsqu'il est précédé de deux consonnes admirable, stable^ formant des fins de vers où la thesis est soutenue par un e muet solide. IJans ce cas, on peut appliquer complètement ce que nous venons de dire.
Puis on pourrait, même dans les autres cas, écarter toute diffl-
culte en faisant sonner artificiellement Ve muet final dans la lecture. C'est ce que font quelques personnes qui ont voulu restituer au vers son autonomie que ja lecture des romantiques avait altérée; mais rien de plus disgracieux et de plus pédantesque que ce procédé. La scansion ne doit pas s'écarter essentiellement du parler naturel.
Il faut donc aborder de front la difficulté, d'autant plus qu'il existe une différence sensationnelle, bien nette pour Toreille, entre la rime masculine et la rime féminine, et que cependant, au premier abord au moins, il semble qu'il n'y ait aucune divergence de prononciation entre mer et mère, amer et amère, éternel et éternelle.
Nous ne voulons pas répéter, mais seulement résumer à ce sujet 6e que nous avons dit au commencement.
Ue muet suffit pour distinguer la rime féminine de la rime masculine, quoiqu'il semble et qu'il soit souvent muet, parles moyens suivants :
1" Quelquefois il subsiste et est seulement sourd, c'est ce que nous avons constaté dans les mots : admirable, spectacle, etc.
2** Quand il est précédé d'une consonne, il conserve celle-ci, laquelle tomberait si elle n'était pas soutenue par lui, de sorte que Ve muet laisse son souvenir, en faisant de la syllabe précédente une syllabe fermée. Ainsi dans construit^ le t final tombe, la syllabe est ouverte, d'après la règle générale française, on finit en arsis et sur une syllabe accentuée; dans construite^ au contraire, l'apparition de Ye muet final a maintenu le t, celui-ci forme syllabe fermée avec ce qui précède, ou plus exactement vient former syllabe avec 1'^ muet; en tout cas V expiration qui suit le t constitue une véritable thesis.
Mais le langage actuel n'a pas conservé cette loi complète, elle a été retenue seulement par le langage du paysan. Il y a là une tendance rythmique, plutôt qu'une règle. Si l'on prononce médite, on prononce diussi déficit en faisant sonner le/, et on hésite quand il s'agit de gratuit ou de granit ;on alterne pour huit, on revient à la règle pour lit.
3° L'e muet final agit sur la. voyelle de la syllabe précédente non seulement pourenpro/ow^er le son, mais aussi pour le divi-
seVy il en opère une fracture, comme résultat de la loi de compensation. La rime féminine, contenant un e muet, a^it de même, la voyelle de la syllabe précédente contient à la fois une arsis et une thesis; la voix s'élève, puis s'abaisse, tandis que la rime masculine non-seulement a un son plus court, mais un son qui ne se divise pas.
Cet effet de Ve muet est beaucoup plus fort en anglais au point de vue linguistique; il change le son; il suffît de citer f/lad k côté Af^.glade, prononcez: glèd, et miss à côté de micSy prononcez : maîsse.
4*» Lorsque Ye muet forme seul une syllabe et en suit une autre terminée par une voyelle, comme dans journée y Teffet est plus sensible encore, le son de la voyelle précédente est souvent très altéré. Il est vrai que la chute d'une consonne, de Ys dans lois, semble produire le même changement. Il n'en est rien, la modification dans le premier cas est plus profonde et cause la fracture ci-dessus décrite. C'est ce que marque Taccent circonflexe en grec: Varsis et la thesis sur la même syllabe. C'est enfin, un effet de ce genre qu'on peut noter en chinois où Ton monte, descend, remonte sur la môme syllabe.
On peut objecter seulement que dans certains casladifférence est peu sensible, dans amer et amère.mer et w^r^.Nous pensons que, quoique peu apparente, elle est réelle, et qu'un instrument enregistrant, exact et délicat, pourrait la noter. Pour que cette différence apparaisse, il n'est pas nécessaire de prolonger artificiellement la prononciation de la syllabe, ni d'y varier l'accent; elle se produit naturellement par la seule force de la situation.
H faut reconnaître que cette différence entre la rime masculine et la rime féminine est moins sensible dans les désinences qui pourvues d> font sonner la consonne finale, par exemple, dans les exemples cités, amer et amère. Cela se sent bien à l'oreille, si Ton fait suivre deux rimes en ère, de deux rimes en er, prononcée èr. Il semble qu'on a une suite de quatre rimes féminines semblables; aussi trouve-t-on rarement cette succession.
C*6st après la .joie entière Que la peine est plus amère ; C'est au fond du noir hiver Que le foyer est plus clair.
— 15 ^ Et dans ces vers de Coppée.
Ils aiment leur métier pénible et salutaire Et ne jalousent point les heureux de la terre ; Car ils savent combien maternelle est la mer, Ut que pour eux aussi souffle le vent amer.
Si les rimes sont croisées, TefTet paraît encore plus singulier, il semble que ralternance est détruite.
C'est la fête de la mer, La tempête, fête amère ; , On voit se lever l'enfer.
Ton fils est là, pauvre mère.
Le môme résultat a lieu quand c'est la rime masculine prolongée par la chute (dans la prononciation) d'un s final, qui se croise avec la rime prolongée (davantage cependant)par la chute syllabique de Ve muet.
Enfant, garde ta joie, La mienne d'autrefois.
Au jardin, dans les bois, Parmi les fleurs de soiC; Les rayons et les voix.
Mais dans ce dernier cas les variations de prononciation ont apporté des remèdes. Dans beaucoup de mots où Vs final tombant avait allongé la voyelle, cet allongement disparaît peu à peu. C'est ainsi que parmi les mots enois, la plupart ne se distinguent plus de ceux en oi, et Vois se prononce bref.
L'atténuation a lieu aussi pour les rimes masculines où Ton prononce la derwère consonne \ peu à peu reprenant la règle naturelle, la prononciation fait disparaître le sonde cette consonne. Dans ceux en at, par exemple, il n'y a à faire sonner que le t des noms étrangers, ou empruntés au latin, et des monosyllabes comme fat. Dans les mots finissant en ut, il n'y a à sfe prononcer w/^ que des noms propres étrangers, des monosyllabes, pour éviter les homonymies et conserver l'intégrité du mot, et les moi^ comput eX occiput ^ qui tendent d'ailleurs à se
prononcer compu et occipu. Il en est de même des mots en it. Les mots en er qui se prononcent ère ne sont aussi que des noms étrangers ou des monosyllabes, sauf : amer, cuiller, enfer ^ éther^ hiver, il en est de même de cette désinence sous la forme air y où l'on ne trouve à sortir de cette règle (\\i éclair, La confusion n*est générale que pour les adjectifs en e/et les verbes en i> et eu oir. Ceux là sont bien, en réalité, des rimes féminines, dérivant des latins en alis (môme forme pour le mascuhn et le féminin) et des verbes en ire.
Ainsi,la prononciation moderne, qui tend à abréger, prononce souvent brèves les finales se terminant par une consonne suivie d'un 5, de sorte que Técart entre ces finales masculines et celles terminées par un e muet devient plus grand ; d'autre part, il tend à supprimer le son de la consonne finale conservé dans des terminaisons masculines, de telle sorte que cette terminaison tend à se cantonner aux syllabes ouvertes.
Mais actuellement l'anomalie indiquée au point de vue phonétique et au point de vue rythmique subsiste encore. Nous en avons signalé l'effet anti-mélodique quand il y a succession de rimes masculines et de rimes féminines, où la masculinité et la féminité ne se distinguent pas bien. Cet effet est choquant lorsqu'il y a succession non des mêmes rimes, mais de mêmes terminaisons (sans rimes) pseudo masculines ou pseudo féminines.
En voici des exemples :
Voici tout à coup venir
Parmi la peine cruelle
Un rayon de Tavenir:
i.*espérance toujours belle. ^
On croit entendre au premier abord quatre rimes féminines, et ce rythme ne semble pas beaucoup différer de celui-ci :
Voici lorsque Thomme expire Parmi la peine cruelle Un rayon, c'est le sourire D*une espérance nouvelle,
Il faut noter le mot encore qui forme une rime masculine ou une rime féminine, suivant qu'on en retranche ou non artificiellement Ve final. Comment la sensation peut-elle différer alors ? Elle se guide sur la valeur de la rime qui lui répond, ce qui se conçoit si cette rime précède. Mais si cette rime suit? C'est alors le mouvement général rythmique qui détermine.
5»Ici intervient, en effet,une/oû*mpor^an^^ de la rythmique, que Toreille révèle, c'est celle de Y entraînement , loi purement rythmique à ajouter à celles phonétiques. En vertu de cette loi, lorsqu'un effet résultant d'une alternance a été produit pendant quelque temps, la cause peut cesser quelques instants sans que l'effet disparaisse, il se prolonge et revient comme un écho, et l'oreille ne s'aperçoit pas de la disparition momentanée de V alternance. C'est ce qu'on peut établir ailleurs d'une manière plus irrécusable sur d'autres phénomènes rythmiques, par exemple, lorsque la rime disparaît régulièrement dans le ghuzal à tous les vers impairs, sans qu'on s'en aperçoive ; c'est ce qu'on remarque aussi dans un rythme très populaire où cet effet se produit que le second vers (l'orphelin^ waisë), comme disent les Allemands, peut ne pas rimer et donner cependant la sensation de la rime. Ce second mode fait le fond de la poésie populaire française. Voici des exemples :
C'était un petit homme II s'appelait Simon, II avait une fille Qui s*appelait Suzon.
Dans cette strophe les vers impairs ne riment pas. Plus souvent un seul des vers impairs est dépouillé de rime, c'est le vers qu'on appelle orphelin dans le métrique germanique.
Mon père a fait faire un étang C'est le vent qui va frivolant, Il est petit, il n'est pas grand, C'est le vent qui vole, frivole.
C'est le vent qui va frivolant.
La stance en Chinois est construite sur ce modèle, il en est de môme du rubai arabe et d'une stance spéciale du vieil allemand.
Hé bien ! cet eniraînement du rythme que nous trouvons dans la rime et qui la supplée, nous le retrouvons ici dans Y alternance des terminaisons masculines et féminines de la fin du vers. L'alternance bien marquée, objective, consiste à faire se succéder une terminaison masculine consistant en une syllabe ouverte non allongée et non affectée de rupture, et une féminine consistant en une syllabe fermée qui s'allonge et se rompt sous l'influence de 1'^ sourd final ou du son d'expiration de la consonne finale qui précède cet e devenu muet. C'est ainsi que sont construites la plupart des successions et des alternances. Il suffit d'étudier à ce point de vue quelques pièces des grands auteurs.
Dans La joie du foyer (Victor Hugo) sur 8 stances, 6 sont ainsi construites; 2 seules admettent comme rimes masculines des terminaisons oi et wr, et c'est instinctivement quand le poète veut donner à sa strophe une allure plus molle. Dans une autre pièce du même : A ma fille, les trois stances sont construites sur une terminaison masculine à syllabe ouverte. Dans la pièce Première solitude de Sully-Prudhomme sur 12 stances, 10 sont ainsi construites; il n'y en a que deux qui admettent comme rimes masculines our et èr. Dans les Vacances de Brizeux sur 18 vers masculins, il n'y en a que 4 qui soient construit autrement. Dans une autre pièce Aux bains de mer de Goppée, sur 18 vers masculins il n'y en a que 4 qui se terminent par une consonne. Dans la pièce Souvenir de jeunesse de Victor Hugo sur 28 vers masculins, il n'y en a que deux qui se terminent par une consonne. Ce calcul est concluant, il prouve 1* que les rimes masculines consistant en une syllabe ouverte sont bien plus nombreuses^ 2** que les poètes en font l'emploi de préférence, et par ce mot nous entendons une préférence non point voulue et actuelle y mais instinctive. Ajoutons que les grands poètes observent cette loi plus que les autres, guidés par un avertissement plus impérieux de l'oreille. Les rimes masculines autres, c'est-à-dire se terminant par une consonne, laquelle donne presque toujours un bruit d'expiration semblable à 1'^ muet, se trouvent entraînées par un mouvement rythmique qui leur prête la couleur de la rime masculine véritable, celle en syllabe ouverte. Cet entraînement du rythme est bien plus sensible encore dans la métrique gréco-latine. Là il convertit quel-
quefois la brève en longue^ Yarsis allonge ; et aussi la longue en brève, le thesis abrège. En rythmique germanique, il rend accentuées des voyelles atones par elles-mêmes, en leur donnant une softe (Tatcent secondaire. Il faut remarquer qu'en français la rime masculine à syllabe fermée se termine le plus souvent en r et en /; or ces liquides laissent après elles un bruit d'expiration beaucoup moins fort que les autres consonnes, ce qui les éloigne de Ve muet.
6* Enfin Ve muet final n'est jamais entièrement muet;o\x\,VQ Taction qu'il produit sur la consonne et sur la voyelle précédentes, il subsiste encore un peu par lui-même; nous avons vu que dans certains cas, il n'est pas muet du tout, par exemple, lorsqu'il est précédé de deux consonnes : spectacle^ formidable, etc. Dans un autre cas, sa sonorité est moindre, mais on Tenlend encore parfaitement; c'est lorsqu'il est précédé immédiatement d'une voyelle : nu, nue; né, née; H (/), lie; non seulement il y a alors changement de son de la voyelle qui précède, mais celui de i'e muet est distinct, sans qu'il y ait affectation dans la lecture. Dans les autres cas, au contraire, le son de Ve muet semble disparaître entièrement à la pause, mais il n'en est rien; s'il s'agit d'un monosyllabe^ où la syllabe accentuée a plus d'emphase, et doit être suivie d'une dépression, il est plus sensible, mais on le sent dans tous les cas; en effet, la consonne finale est toujours suivie d'un bruit d'expiration, même quand il n'y a pas û'e muet. La confusion vient seulement, comme nous l'avons expliqué, de ce que les consonnes finales (qui sont quelquefois prononcées dans les rimes masculines) par l'expiration de la consonne peuvent produire la même audition.
Tel est l'effet très important de Ve muet à la fin du vers.
Nous devons noter le résultat, souvent désastreux, au point de vue rythmique, que produit ici l'enj'ambement romantique. Il empêche de donnera la terminaison toute son amplitude et diminue la différence existant entre la rime masculine et la rime féminine, parce qu'il abrège celle-ci, et détruit les vestiges de Ve muet. Sans doute, s'il n'est qu'accidentel, il peut obtenir des effets par la rupture même du rythme, mais s'il est habituel, il rompt Talternance, fait tous les vers se terminer par un arsis, ce qui rend l'ensemble plus dur.
Nous examinerons plus loin et d'ensemble Teffet de Ve muet dans les rimes masculines et féminines chez les peuples étrangers, dans Tancienne poétique française, dans la nouvelle, et dans les chansons populaires, en étudiant son état général dans ces versifications.
b). — A l'hémistiche.
Le repos de Thémistiche rend-il Ve muet absolument nul, comme à la fin du vers, et ne le compte-t-on pas au nombre des syllabes? Là-dessus, les systèmes rythmiques ont beaucoup varié.
DdiTis le vieux français, longtemps le résultat fut identique, Te, l'es, Vent à Thémistiche ne comptèrent pas plus syllabiquement qu'ils ne le faisaient à la fin du vers, de sorte qu'il y avait des hémistiches masculins et des hémistiches féminins y de même qu'en grec il y avait des césures masculines et des césures féminines j suivant qu'elles tombaient après une arsis ou après une thesis; la prononciation élidait ces terminaisons, même lorsque rhémistiche suivant commençait par une consonne Ce système se conçoit très bien. L'alexandrin, par exemple, se compose de deux vers réunis par une soudure, et ce qui est vrai de la pause finale reste vrai de la pause médiane.
Cependant, dans les autres langues romanes le système contraire existe toujours^ et en français il se produisit aussi; ce fut probablement lorsque la pause de l'hémistiche diminua et devint une demi-pause ou un quart de pause. Alors Ve muet se trouvait toujours à la fin du mot, mais au milieu de la phrase, sa prononciation n'était plus annulée, et on le compta comme syllabe initiale de Thémistiche suivant-
Le premier système fut le premier en vogue dans la versiiîcation française.
Buona pul cel (la) fut Ëulalia>
et on le retrouve encore dans Clément Marot.
Et des rui (nés) fort je m'étonnerai
Mais Jean Lemaire, poète belge, la proscrivit en 1473. A partir de ce moment, on n'admit qu'un e muet élidé à l'hémistiche.
Concurremment avaient été suivis deux autres systèmes.
A côté de cette césure féminine, dite épique, se trouvait la cê^ sure enjambante^ plus usitée en Italien ; la syllabe à e muet se trouvait reportée comme nous venons de le dire, sur le second hémistiche. Elle existait surtout dans le vers à nombre de syllabes impair, par exemple, ceux de onze et de quinze syllabes se fondant sur le rythme trochaïque.
Si avront assez a pas j tre mi agnel
On rencontre aussi cette césure dans le décasyllabe de la poésie lyrique.
' Mais belle da | me se doit bien garder
Volt mielz que to | tes bonnes qui sont
(QUESNES DE BéTHUNE),
. Chascuns se van.| te d'amer lealment
(Gaultier d'Espinage).
Robin m'a demandé | 9, m'ora
(Adam de la Halle).
Cette césure se trouve môme quelquefois dans la poésie épique.
Borgois et damoisel | les et mescines.
(Geste d'AïOL et Mirabel.
Une des césures était donc employée concurremment avec Tautre. Quelle était la raison mécanique de cette différence ? Voici celle qui est donnée. Levers épique est le décasyllabe ou je duodécasyllabe, le rythme en est ascendant et par conséquent on finit naturellement sur une arsis très accentuée, on retranche Ve final qui ferait retour au rythme descendant. Au contraire, le vers lyrique emploie souvent le rythme descendant et alors Ve muet n'est plus détruit, mais reporté sur l'hémistiche suivant.
Urietroisième césure féminine avait été en usage concurremment, on l'appelle lyrique parce que c*est dans le vers lyrique qu'elle était le plus fréquente ; Te muet compte comme syllabe à l'hémistiche, non seulement il compte^mais il fornie arsis. Son
emploi dans ce vers vient de ce que la poésie lyrique était chantée, et que les syllabes surnuméraires rimaient pour le chant. En voici des exemples :
Une lettre | de créance bailla
(Charles d'Orléans;.
Dieu m^ordonne | que le fouysse et fume
(Villon).
Et les dames | qui chastement vivront.
foE Béthune).
Cette césure est essentiellement antirythmique ^ puisqu'elle fait reposer Yarsis sur une syllabe, non seulement atone^ mais muette. Elle a disparu à l'époque de Marot.
Donc dans le vieux français, trois râles différents et concomitants de Ye muet à Yhémistiche.
Dans le français moderne Ye muet, soit seul, soit suivi de consonnes, est interdit h l'hémistiche, à moins qu'on ne l'annule en l'élidant.
Mais cette exclusion totale ne se comprend pas ; elle méconnaît le rôle de l'accent tonique dans le vers et la vraie nature de la césure. En effet, d'une part, la pause de l'hémistiche suffit pour rendre Ye muet, même non élidé, aussi muet qu'à la fin du vers; il s'élimine alors ne laissant qu'une trace de renforcement sur la voyelle qui précède.
De sorte que la première sorte de césure est en français la plus naturelle, la plus rigoureusement scientifique, si le vers est lu lentement et si la pause à l'hémistiche est considérable.
Mais si par la scansion ou par la césure romantique on diminue la durée de la pause à cette place de manière à rendre cette pause presque nulle, la syllabe muette peut se reporter sur l'hémistiche suivant, position qui lui redonne un peu de sonorité, et qui assimile alors Ye muet à celui qui se rencontre dans le corps du vers. Ce résultat serait plus harmonieux si le français possédait après la syllabe tonique, une ou des syllabes atones^ mais claires, pour commencer l'hémistiche suivant; celui-ci s'ouvre moins bien avec un e muet.
Aussi en italien où toutes, les syllabes sont claires, cette césure est-elle la règle, de même en espagnol et en portugais.
Italien.
Di séiva in sél | va dal crudél s'invola
(Ariostb).
Pute la ter | ra che quésto ricève
(Dante).
Au contraire, dans les langues où Tatone devient sourde et même muette, Ve muet à l'hémistiche suit un autre sort.
En Anglais, par exemple, Ve muet seul ou suivi de voyelles tombe complètement à cette place.
He médita (tes) | his absent enemy
(Dryden).
She méditâtes reveu (ge) | resolved to diô //
La césure féminine italienne nous conduit à Tindication de la nature de la césure ; celle-ci consii^Jje en un repos lequel peut.se réaliser soit par un silence, soit par une insistance^ soit par une insistance suivie d*uv silence.
S'il faut les deux à la fois, alors la césure ne peut se réaliser que par la fin d'un mot portant un accent tonique. Si au contraire, l'insistance seule suffît sans le silence consécutif, la césure se réalise par Taccent tonique seul, quand même cet accent ne finirait pas le mot. C'est le système de la versification italienne ; il pourrait être introduit en français, quoique moins avantageusement, en raison de la différence qui existe entre une voyelle claire et une voyelle sourde.
c). — Dans le corps du vers.
Ici le rôle de Ve muet est intéressant, surtout au point de vue de la lecture du vers et dans un cas, quant à sa scansion.
En effet, Ve muet dans le corps du vers compte toujours pour former syllabe, tant qu'il n'est pas élidé; pas de difficulté sur ce point.
Il est vrai que dans le langage populaire, Ve muet final s'élide toujours, môme quand il est suivi de consonnes. Aussi, dans les chansons d'une telle origine, les syllabes qui le contiennent ne comptent pas dans le comput syllabique.
Mais le langage soutenu, à mesure qu'il devient plus soutenu, fait ressortir davantage ,les e muets qu^on fait tous entendre alors dans la scansion.
C'est ce procédé que nous voulons combattre au nom de Yeuphonie et de la saine phonétique.
En ce qui concerne l'euphonie, rien de plus désagréable, rien de moins naturel que cette mise en relief des e muets qui est en contradiction avec le rythme du langage, et le fausse essentiellement.
Par exemple, dans ce vers :
Les ailes de Toiseau sont belles, douces, blanches.
Qui ne voit que la mise en relief des deux e muets du premier hémistiche, et des trois du second serait choquante et empreinte d'affectation.
Au contraire, si l'on scande ainsi :
Les airs d* Toiseau sont bôU's, douc's, blanch's.
En supprimant les e muets dans la prononciation, on ne s'éloigne 'plus de celle vulgaire. Si Ton veut se tenir entre les deux scan- "sions on pourra scander élégamment ainsi :
Les aîrs de Toiseau sont bôll's, douces, blanch's.
dans lequel système on ne fait entendre que quelques-uns des e muets. La diérèse donne déjà au vers une prononciation qui s'éloigne de la naturelle ; si Ton scande Ve muet non élidé comme une voyelle claire, il y aura divorce définitif entre le langage et le vers.
Une telle scansion n'est que l'application au corps du vers de ce que nous avons plus haut décrit comme se produisant à la fin. En effet, à cette dernière place on ne doit pas prononcer Ve muet,mais cet e reste sensible sur la syllabe précédente, dont on allonge la voyelle^ laquelle, de plus, subit une fracture et fournit ainsi une arsis suivie de thesis.
Dans le corps du vers, Ve muet n'est pas nécessairement muet comme à la pause d'après la loi du langage ordinaire,mais il Test souvent, et dans ce cas, on peut en garder le souvenir sur la syllabe précédente dont on prolonge la durée, et où Ton met une fracture. C'est ce qu'il faut faire en scandant le vers
Dans : les aîles de Toiseau
je puis scander en supprimant Ve muet d^ailes, et en donnant à Vai du môme mot la valeur de deux syllabes*
Cette scansion n'est impossible que si deux arsis devenaient ainsi contiguës.
On enlèvera au vers cette allure faible qu'il prend quelquefois lorsque plusieurs e muets viennent à s'y trouver à la fois.
On ne fera ressortir Ve muet en le prononçant que quand cela sera nécessaire pour éviter une suite dure de syllabes, et alors parce que l'euphonie amènerait elle-même cette exception.
D'autre côté, la saine phonétique reprendrait ses droits. Ue muet est bien muet, et ce qui se produit naturellement dans la prose doit se retrouver dans le vers qui ne doit pas contredire au langage ordinaire. Il disparaîtrait en laissant sa trace sur la syllabe précédente par compensation.
Nous proposons cette lecture nouvelle du vers comme plus pratique.
Il ne faut pas objecter que nous abrégeons le vers d'autant de syllabes qu'il y a eu de voyelles muettes. Nous supprimons d'un côté, mais nous ajoutons de l'autre, le temps total se retrouve.
C'est la lecture ordinaire qui fait paraître le vers artificiel et languissant à ceux qui ne sont pas poètes de métier, et d'ailleurs cette lecture est impossible dans le poème scénique oii inconsciemment on scande comme nous proposons de le faire.
Relativement à la scansion^ nous devons remarquer que c'est à tort que Ton compte dans le vers Ve muet qui suit une autre voyelle et qu'on exige son élision. Le moi: joie, par exemple, ne peut être employé dans le corps d'un vers sans qu'on élide Ve final et par conséquent la locution voie lactée ne saurait y trouver place. Ici se reproduit ce que nous avons observé à l'hémistiche pour Ve muet,la proscription absolue, parce qu'on n'ose ni le compter, ni ne pas le compter.
Ea réalité, Ve muet, soit seul, soit suivi immédiatement d'une consonne non accompagnée d'une autre voyelle ne devrait pas se prononcer, il est toujours sourd ou muet dans toutes les positions et a pour unique effet ^'allonger par compensation la voyelle qui précède. Quant à lui-môme, il est devenu un simple signe graphique de cette compensationy ce qui n'empêche pas qu'il doive compter dans le nombre des syllabes,maislalecture doit reporter sa valeur sur lavoyelie qui précède, au moins très souvent.
En Allemand,. Ye muet, soit seul, soit suivi de consonnes compte toujours il est prononcé faiblement, mais il Test, en réalité, il n'est bien perceptible que dans le dernier de ces cas, mais comme il se prononce davantage qu'en français, il échappe à notre proposition de scansion et de lecture.
En Anglais, le résultat est inverse, Ye muet devient tout à fait muet, même suivi de consonnes,et il ne compte pas, môme dans le langage soutenu, on y dépasse le résultat que nous proposons pour le français ; l'anglais ressemble en ceci au français populaire, Ye muet y meurt tout entier sans allongement compensatoire de la syllabe qui précède, et cela est vrai dans le corps du vers, et à la fin.
Telle est la valeur de Y e muet au milieu du vers. Le vers français l'accepte ici s'il n'est pas élidé, mais à la condition qu'il ne suive pas immédiatement une autre voyelle dans le même mot. Ce cas mérite particulièrement notre attention. Alors il semble trop faible pour pouvoir se soutenir; en effet, il ne rend plus sonore une consonne précédente et ne crée plus derrière lui de syllabe fermée ; soie, joie, wée.Nous croyons que cette exclusion n'est pas rationnelle.
Ue allonge ici lavoyelie précédente, y occasionne une rupture, souvent en modifie le son qualitativement. Ue devrait théoriquement compter, non à cause de la sonorité qu'il conserve, mais en raison de celle qu'il donne.
Dans le vers suivant :
La joie de cet enfant | pour moi c'est du bonheur
On comprend parfaitement que le temps employé à prononcer joie est beaucoup plus long que celui que demande la pronon-
cialion de moi, et qu'ainsi le premier hémistiche est, en réalité, plus long que le dernier.
Si au contraire, on dit :
La joie de Tenfant | pour moi c'est le bonheur
La vérité métrique est rétablie.
Seulement si dans le premier casThémisticheestunpeulong, dans le second il est un peu court et pour l'allonger il faut forcer la prononciation, nous le reconnaissons, mais ne faut-il pas la forcer dans ce vers ?
Jeune fille reviens | vite vers le bonheur.
Où l'on prononce naturellement.
Jeun' fiir reviens | vit' vers le bonheur
11 y aurait un moyen d'atteindre la vérité rythmique pratique. De môme qu'il y a en musique la gamme tempérée, en astronomie l'heure moyenne, ne pourrait-on pas arriver à une exactitude rythmique par un moyen analogue ?
Dans le vers :
La joie de cetenTant | pour moi c'est du bonheur •
Pourquoi, puisque Ve sonne peu, ne pas lui tirer sa sonorité, en ne le prononçant pas, et ne le comptant pas. Ventraînement du rythme le permet. Certes, ce résultat ne choquera aucune oreille.
Nous verrons que le vieux français se rattachait sur ce point h\di vérité phonétique. Dans le mot :yoia,par exemple, inséré dans le corps du vers, on comptait deux syllabes, de môme qu'à l'hémistiche 1'^ de ce mot comptait et était rejeté sur l'hémistiche suivant dans un système, tandis que dans l'autre on l'annulait. Mais dans le corps du vers, ailleurs qu'à l'hémistiche, on le comptait toujours.
Joi-e d'amors qui vient à tort
Il en était de môme à l'intérieur des mots :
Et demainent grand cri-erie Et si vos an merci-eront
Cependant une tendance s*y manifeste à ne pas compter Ye muet précédé d'une .voyelle, surtout dans les désinences aient et oient.
En se rapportant à la nature linguistique des sons dans la phrase, on reconnaît que dans le corps du vers, ailleurs qu'à la pause et à la demi-pause, la valeur de Ve muet précédé d'une voyelle n'est pas nulle, mais que la rapidité de la prononciation la rend négligeable, et qu'il y aurait lieudel'élider, môme devant une consonne.
Au point de vue de la facilité de la versification, ce serait un grand bienfait, cela est si vrai que de bonne heure on a appliqué cette règle à la 3» personne du pluriel de l'imparfait de l'indicatif, ainsi qu'à aient et soient, oh Ve muet n'est compté aujourd'hui avec la voyelle qui précède que pour une seule syllabe.
Une grande controverse s'est élevée sur la valeur, en général, que doit avoir Ye muet dans le corps du vers français. Des littérateurs et des savants en ont traité et se sont trouvés en désaccord. Les savants supprimeraient la prononciation et le comput de Ye muet; au contraire, les poètes y tiennent avec raison dans un sens. Il affine le vers, lui donne de la noblesse^ de la distinction; il lui tire aussi, par contre, du naturel. On ne peut obtenir toujours à la fois les deux. Nous avons fait ressortir,en commençant, l'importance de Ye muet dans le langage français ; il lui communique cette grande souplesse qu'il possède, souplesse qui est un embarras pour l'homme inexpérimenté, qui est une ressource pour l'auteur. Dans l'art oratoire c'est le templin de la période^ dans l'art poétique, c'est un instrument qui enlève un peu de la précision, mais qui donne du ressort et du relief.
Si Ye muet ne se prononce pas, le vers devient dur, sans mouvement, les sons accentués s'y accumulent trop pressés, les arsis ne se détachent pas des thesis ; si on les prononce tous, le vers prend un air affecté, et môme embarrassé , gauche, il boite sans cesse. Si l'alternance existe, au contraire, alors il est à la fois ferme et souple, il ne cède que de temps en temps pour accorder à la sonorité une rémission, il crée des repos d'une autre nature que celle des pauses ; il y a ainsi alternance de lumière et d'ombre, comme dans un tableau.
Mais si dans un vers cette alternance n'est pas bien ménagée.
il y a un moyen de la retrouver. Ici Taction du lecteur peut corriger la défectuosité de la composition poétique. Nous avons dit que dans le langage ordinaire les e muet disparaissent à peu près tous, mais que le vers est un réactif qui à une lecture lente les fait tous réapparaître. D'ailleurs, lorsque Ve muets*éyanouit dans la conversation, il ne le fait sans trace que dans celle mauvaise ; dans celle eurythmiqtie, il prolonge la voyelle précédente et établit sur elle une arsis suivie de thesis. Hé bien I le lecteur peut concilier le naturel et la mélodie rythmique en ne faisant sentir certains e que par le renforcement delà voyelle qui précède.
Dans le récit ci-dessus cité,
Jeune fille, reviens vite vers le bonheur
Il y a cinq e muets, c'est beaucoup si on les fait sonner tous. Il y en a deux surtout dont le relief serait considérable : jeune et vite.
Si Ton prononçait :
Jeuneu filleu, reu viens, viteu vers leu bonheur
On semblerait une personne ne sachant pas lire, épelant. Si, au contraire, on dit :
Jeune filF reviens, vit* vers le bonheur
On n'a plus aucun de ces inconvénients, et le vers sonne comme s'il avait été bien construit.
Il ne faudrait pas exagérer et dire :
Jeun' fiir, r'viens, vit' vers 1' bonheur
On aurait alors un vers cacophonique.
Tandis qu'on peut obtenir un vers moyen, en faisant alterner le double mode de sonorité de Ve muet.
Nous devons dire quelques mots ici d'un cas particulier qui touche à la valeur de Ve muet, que celui-ci soit à la fin ou à Thémistiche ou dans le corps du vers.
La règle est que 1'^ muet, soit seul, soit suivi d'5 ou de n/à la fin du vers forme une rime féminine, qu'à l'hémistiche il n'est
toléré qu'en eas d'élision, et que dans le corps du vers il compte entièrement, à moins qu'il ne soit élidé, ou qu'il ne soit précédé d'une voyelle, auquel cas il est proscrit Hé bien! dans un cas Ve muet forme rime masculine, est admis, mais ne compte ni à rhémistiche ni dans le corps du vers. C'est lorsqu'il s'agit de la 3* personne du pluriel de l'imparfait de l'indicatif et du conditionnel en aient et de deux formes aient et soient. Quelques poètes poussent la licence jusqu'à appliquer cette exception à toutes les finales en aient.
Leurs yeux môme croient leurs mensonges
(Sully Prudhomme).
D'où vient cette anomalie? Ce n'est pas une anomalie, c'est une tendance. On a dû commencer par le corps du vers- Ces formes de la flexion verbale sont très fréquentes, ce qui rend leur prononciation plus rapide. Le son de Ve muet disparaît alors, tandis qu'il se conserve dans les formes moins usitées. Puis, du corps du vers la règle passa à l'hémistiche et à la fin du vers où Ve muet se fait plus sentir. Cette exception se propagera et deviendra la règle. Le mieux serait de ne pas compter Ve muet de ces formes dans le corps du vers où la prononciation élimine encore plus dans le cas où il y a une voyelle antérieure que dans les autres, de l'élider à l'hémistiche et de le compter à la fin du vers comme terminaison féminine. Mais on ne s'arrête point dans révolution à ces distinctions logiques.
L'e muet suivi de nt et précédé d'une voyelle finira par être élidé partout.
Il est remarquable qu'à la fin du vers, cette terminaison hésite entre le caractère masculin et le caractère féminin, Victor Hugo dans les Contemplations /F, emploie voient et soient comme rimes féminines. Par contre, dans le corps du vers, il compte aies pour une seule voyelle.
Tel est la valeur de Ve muet dans le corps du vers : quel est maintenant son rôle ?
Nous allons l'examiner en même temps, tant dans le corps du vers, qu'à sa fin et à l'hémistiche.