IV. — Fonction poétique de l'e muet
Ici nous passons du rôle mécanique et du rôle métrique au rôle psychologique. Le rythme dans la versification doit aboutir à l'expression d'un sentiment, à la poésie. Sans doute, le rythme et la poésie sont très distincts^ en ce sens que la poésie résulte des idées exprimées; mais elle ressort aussi dans une certaine mesure de Tharmonie et du choix des sons. Ceux-ci par euxmêmes dirigent vers une nuance dififérente de sentiment. Il en est de même, quoiqu'à un moins fort degré, dans la musique où le mode mineur est par lui-même plus grave que le mode majeur.
A ce point de vue, quel peut être le rôle de Ve muet ?
Il faut distinguer encore une fois ses différentes places.
a). — A la fin du vers.
Ici Ve muet agit en distinguant les rimes masculines et les féminines. La question se réduit donc à Veffet sensationnel de celles-ci.
Cet effet est senti par toute oreille. A la rime masculine s'attache la rudesse, la fermeté, la pensée, suivant les cas ; à la rime féminine, la douceur, la sonorité, la sensation. Cela se comprend, puisque Tune finit sur une arsis, et Tautre sur une thesis, en pente douce. En outre, Varsis est suivie d'une thesis sur la même syllabe, ce qui augmente à la fois la douceur et la sonorité. Dans la rime masculine le son s'arrête tout à coup, il est comme tronqué, la voix ne donne pas toute sa résonnance ; dans la féminine, elle a son plein développement, son entière décharge ; cet état phonétique correspond bien à un état psychologique.
Mais nous avons dit que, précisément pour n'avoir ni trop de douceur, ni trop de mollesse, la versification française veut dans le vers l'alternance régulière de ces deux rimes, soit se suivant, soit croisées. Dans ces conditions le poète ne peut plus se servir de Ve muet pour imprimer, suivant que le sujet le demande, plus de douceur au vers. Le rôle de ce phonème reste mécanique et métrique^ non poétique.
Gela est vrai, mais cependant il existe, môme dans la poétique classique et traditionnelle, un moyen très simple de faire ressortir la rime masculine et la féminine, lorsque le rythme est strophique. Si nous désignons par M les rimes masculines, et par F les rimes féminines, on peut obtenir les [diversités suivantes de strophes.
!• PMPM, 2" MPPM, 3» MPPM, 4» MPMPPM etc., dans lesquels la strophe finit toujours en M.
!<» MPMP, 29 PMPM, 3* MPPMP, etc., où la strophe finit toujours par P.
Peu importe qu'on emploie un plus ou moins grand nombre d'M ou d'P dans la strophe; sans doute, si le nombre de TM seul devient très exagéré, la sensation sera dans ce sens, mais on n'obtiendra ainsi qu'un faible résultat.
Ce qui importe, c'est de finir par M ou par P, bien entendu en supposant la correspondance de la dernière rime avec unedetîelles, surtout paires, du reste de la strophe.
Ainsi le poète pourra exprimer une sensation douce en employant pour clôture de la strophe une rime féminine, il obtiendra une expression énergique dans le cas inverse*
Quelques exemples rendront ce point bien sensible. On peut dire que la strophe à son tour peut être masculine ou féminine.
Strophe féminine.
C'était au milieu de la nuit Une longue nuit de décembre.
Le feu qui s'éteignait sans bruit, Rougissait par moment la chambre, On distinguait les rideaux blancs, Mais on n'entendait pas d'haleine, La veilleuse aux rayons tremblants Languissait dans la porcelaine.
(3ULLY PrUDHOMMB).
Strophe masculine.
' Toi qui peut monter solitaire Au ciel sans gravir les sommets Et dans les vallons de la terre Descendre sans tomber jamais
Tel est le seul moyen que le poète classique a de profiter de Ve muet de la rime féminine pour arriver à des effets de sonorité et de douceur; il ne le peut en dehors de la strophe; dans le poème amorphe, c'est-à-dire non coupé en strophe^ il doit suivre la règle et le mélange constant des deux rimes.
Il ne saurait augmenter l'effet dans la strophe qu'en accumulant à la fin deux rimes féminines ; mais cette combinaison est rare, la clausule ne doit pas s'assimiler au vers précédent, ce serait antistrophique. Il le pourrait cependant à la rigueur en rendant plus court le dernier vers féminin.
Voici rhiver quittant les deux Et le printemps revient ekcore.
L'homme enfin peut lever les yeux, Il retrouve ce qu'il adore :
L'aurore.
Un autre moyen défaire ressortir la rime féminine et de créer la strophe de même nom, c'est d'employer la formule PMFMF qui donne une sensation toute particulière. Lorsque la strophe a eu sa clôture masculine ordinaire et qu'elle est, pour ainsi close, on est tout surpris de la voir se rouvrir, et se terminer enfin par un vers féminin.
L'alouette.
Le jour commence à peine à blanchir les collines,
La plaine est grise encor; Le long des prés bordés de sureaux et d'épines.
Le soleil aux traits d'or N'a pas encor changé la brume en perles fines.
Theuribt.
Les strophes qui se terminent par des rimes féminines sont beaucoup plus rares que les strophes masculines. Elles sont destinées à des effets spéciaux de douceur. La strophe masculine est consacrée non seulement aux sentiments énergiques, mais aux sentiments moyens.
L s unités rythmiques sont ; le vers, la strophe, le poème ; il y di le vers féminin et lo. strophe féminine ; y dL-t-il aussi un poème féminin ?
Dans Tensemble du poème, s'il est non strophique, les rimes masculines et les féminines alternent régulièrement ; il n'y a pas alors de poème masculin ni de poème féminin possible; s*il est strophique, il en est de môme. Lorsqu'une strophe se termine sur une rime féminine, la suivante commence et finit, pour conserver le môme agencement, par une rime masculine, parce que môme de strophe à strophe il faut alterner. Est-il possible de créer un poème féminin véritable, c'est-à-dire dans lequel toutes les strophes se termineraient par une rime féminine ?
Dans le système classique cela est possible en employant le procédé simple suivant.
La première strophe serait ainsi contruite MFMP, la seconde MPMF etc.
Enfant tu grandis, que ton cœur soit fort t Lutte pour le bien, la défaite est sainte; Si tu dois souffrir, demande à ton sort Un regret parfois, - jamais une plainte.
Ecris, parle, agis, sans peur du danger, L'univers est grand, que ton œil y plonge !
Tu pourras faillir, môme propager Une erreur parfois, — jamais un mensonge.
Manuel.
Ce poème féminin, où toutes les rimes féminines ressortent par la position de finale qui leur est donnée exprime bien la résignation.
D'autres combinaisons sont possibles, quoique moins simples pour obtenir le môme résultat.
Tel est le maximum de Tusage que les classiques ont fait de l'alternance de la rime masculine et de la féminine pour obtenir des effets poétiques. Il leur est interdit par eux-mômes de faire suivre une rime féminine d'une autre féminine ne rimant pas avec la première ; il en est de môme des rimes masculines. Dans ces conditions, les variations sont limitées; à plus forte raison leur est-il défendu de composer une stance entière de rimes masculines seulement ou de rimes féminines seulement.
Mais on a essayé de nos jours de briser ce cadre jugé trop
étroit. Parmi les innovations contemporaines il en est beaucoup d'antirythmiques qui doivent être rejetées ; il en sera question tout à l'heure, mais il y en a quelques-unes d'utiles, se fondant sur les principes musicaux, et sur ceux de la linguistique. Celle dont il s'agit fait partie de ces dernières.
Si l'artiste veut donner à une strophe entière une douceur inaccoutumée, il pourra la construire entièrement en rimes féminines ; s'il veut , au contraire , lui donner de l'énergie , et même de la rudesse, il n'emploiera que des rimes masculines. Bien plus, il pourra composer son poème entier de rimes exclusivement masculines ou féminines. D'autre part, il lui sera permis de croiser entre elles de toute manière les rimes de môme nom.
Poésie féminine.
Ecoutez la chanson bien douce Qui ne pleure que pour vous plaire.
Elle est discrète, elle est légère.
Un ft*isson d'eau sur de la mousse.
(Verlaine).
Poésie masculine.
Les hommes, joyeux garçons, Eux, ne sommeillent points Mais fermes sur les arçons.
Chantent le sabre au poing.
(Richepin).
Le poème entier est composé ainsi. L'alternance entre la strophe masculine et la strophe féminine pour exprimer l'alternance et le contraste de sentiments est plus rare, on en trouve cependant des exemples. Un des plus anciens et des plus fréquents est le ternaire, genre que Brizeux a mis en honneur et qui tient à de profondes racines celtiques.
On pourrait établir un dialogue où toutes les paroles de l'un seraient en vers masculin et toutes celles de Tautre en vers féminin, ce qui pourrait produire des sensations appropriées.
Tel est le rôle sensationnel qu'on peut tirer de Ve muet à la fln du vers.
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b). — A r hémistiche.
Régulièrement et dans le système classique on ne peut tirer de Ve muet à l'hémistiche aucun effet, parce qu'il est proscrit à cette place, à moins qu'il ne s'élide.
Si, au contraire, on admettait, comme en italien, à la césure un e^muet non élidé qui se reporterait sur l'hémistiche suivant, Oïl obtiendrait certains effets.
Par exemple, voici deux séries de vers de 9 syllabes suivant la formule 3 + 3 + 3 qui produisent en raison de cette circonstance des effets différents.
C'est ton Dieu qui t'appelle et t'éclaire A tes yeux a brillé sa lumière.
Chaque césure est masculine, se termine à la fois sur une syllabe accentuée et la fin d'un mot, ce qui lui donne un aspect énergique.
Mais
La plus dou I ce parmi | les étoiles C'est ton â I me qu'entrou | vrent tes yeux Lapaupiè | re soulè | ve son voile, Et j'admi | re soudain | d'autres cieux.
Dans les deux premiers vers et le quatrième la première césure ne consiste plus qu'en une insistance sans repos ; il en est de môme des deux césures dans le troisième vers. Ce rythme est adouci et comme voilé. C'est la césure italienne.
c). — Dans le corps du vers.
Ici il s'agit d'effets plus délicats ; le poète peut, par la distribution des e muets donner au vers des couleurs tout à fait différentes. S'il les exclut longtemps, le poème devient sans ressort, mais cela est utile s'il veut exprimer un sentiment raide, contenu, violent. Au contraire, la multiplication des e muets, s'ils ne se touchent pas, peut donner une grande douceur.
Il devra les distribuer surtout de manière à faire alterner les arsis et les thesis^ et de cette manière on pourrait former un vers accentuel.
Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.
La dureté que le monosyllabisme constant aurait donné à ce vers se trouve compensée par Talternance exacte des thesis et des arsis..
Tel est l'emploi stylistique et poétique de ce phonème. Nous avons fait ressortir son importance dans la prose française et dans Tart oratoire : elle croît encore dans Tart poétique, et dans le vers qui est de la prose affinée et sublimée.
Nous devons examiner maintenant le rôle de Ve muet, en dehors du vers français classique et de la langue lettrée, pour éclairer la question de toute part.
V. — Du rôle de Te muet dans le vieux français, dans le langage des illettrés et les patois, dans les langues étrangères, dans les théories modernistes.