‹ Du rôle de l'e muet dans la versification française (volume 2)Chapitre 6 sur 7 · Dans le vieux français · texte numérisé non relu

Dans le vieux français

En vieux français le rôle de e muet est d'abord nul dans les vers. Il n'y a pas de rime masculine et de rime féminine utilisées par leur alternance. La dernière syllabe accentuée compte seule : tout ce qui est au-delà est considéré comme insignifiant. Il en est ainsi non seulement à la fin du vers, mais aussi à Thémistiche. On permet à cette dernière place r^ muet, c'est une syllabe surnuméraire qui ne compte pas, l'élision n'est paà nécessaire pour cela.

Dans la poésie assonante de la Chanson de Roland il est parfaitement indifférent que le vers se termine ou non par un e muet; ce n'est jamais 1'^ muet qui assone, mais la syllabe accentuée. La strophe 30* qui assone en a comprend les finales suivantes : halte, messages, s'atarger, Valtre, Caries, Calabre, large, salve, chevage, marche, curage, vaillet.

Déjà dans TAlexandriade, qui se compose de laisses non plus assenantes, mais monorimes, on ne môle plus indistinctement les rimes masculines et les féminines, en ce sens que deux féminines peuvent seules rimer ensemble, il y a déjà polarisation, mais une laisse féminine peut être suivie d'une féminine de différente rime.

Dans le roman de la Rose, Ve muet forme une rime véritablement féminine dont il est tenu compte ; on ne peut faire rimer avec un mot terminé par un e muet qu'un autre mot terminé de même, mais il n'y a point d'alternance, un couple masculin peut être suivi de deux ou trois autres masculins aussi, et réciproquement.

Li tens s'en va nuit et jour Sans repos prendre et sans séjour Et de nous se part et emble Si celéement, qu'il nous semble Qu'il s'arreste a dès en un point, Et il ne s'i arreste point ; ' Ains ne finô de trespasser.

Que nous ne puet néis penser <

Quex tens ce est qui est présens.

Plus tard la polarisation augmente, et comme aujourd'hui, le couple de vers masculins ne peut être suivi que d'un couple de vers de nom contraire, et réciproquement.

Seulement des cas ambigus existaient et existent encore de nos jours. Il y a des rimes terminées par un e muet en enty qui rangées exceptionnellement dans la classe des rimes masculiues. C'est ce qui arrive à la 3« personne du pluriel de rindicatif imparfait et du conditionnel présent et, en outre, dans les mots : aient et soient. Il en était déjà ainsi lorsque ces finales se prononçaient oient au lieu de aient : au contraire oient, à la 3" personne de l'indicatif présent reste féminin. C'est une anomalie difficile à interpréter et un reste de la confusion ancienne. Il y a en outre, les raisons étymologiques.

A Thémistiche ou Ye muet seul suivi de consonnes ne compte pas ; il n'y a donc pas de véritable césure féminine.

Dans la Chanson de Roland.

Quand se redre(cet) | mult par out fier le vis Dist as messa(ges) | vus avez mult bien dis.

Nous avons exposé plus haut qu'à côté de cette césure où Ve muet ne comptait pas, il en existait un autre où il était reporté sur rhémistiche suivant, et une autre où il supportait Yarsis.

Dans le corps du vers Ve muet compte toujours.

Caries li Reïs, \ nostre emperere magnes Conseillez moi | cume mi saive hume.

Nulle part Ve n'est syncopé comme dans la poésie populaire. De môme dans Talexandrin de TAlexandriade.

Et la tière orler, la mer par liùs rougir, Et les bêtes tranler et les hommes frémir.

Mais quand Ve muet suit une voyelle, il ne compte pas :

Par congi(e) de son pè(re) | a pris les useriers.

A moins qu'il ne soit suivi d'ent, auquel cas il compte pour une syllabe.

Qu'es laissoi-ent pourir a muis et a sestiers.

Suivant Tinstinct rythmique, les vieux poètes français abandonnent Ve muet à la pause soit de la fin du vers, soit de l'hémistiche et le comptent ailleurs comme syllabe à moins qu'il ne soit très faible, sans consonne suivante, auquel cas ils Téliminent partout.

En cela ils ont raison, mais ils ont montré une oreille peu affinée, en ne tenant pas compte de la différence de prononciation que donne Ve muet à la fin du vers, de manière à créer la rime féminine ; ils ne l'ont, du moins, sentie qu'assez tard, et cependant de leur temps, Ve muet devait avoir conservé plus de sonorité, qu'il n'en a aujourd'hui. C'est qu'ils étaient moins lettrés, que leur langage était moins soutenu, plus familier ; c'est la raison subjective. D'autre part, les mots à désinence masculine et ceux à désinence féminine ne s'étaient pas polarisés, quelquefois ils s'écrivaient des deux manières. Mais dans le comput des syllabes, r^ muet, hors le cas où il était à la pause qui suffisait pour l'éteindre, comptait autant et plus que chez nous.

2° — Dans la poésie populaire.

La poésie populaire n'a pas suivi quant à Ve muet tous les errements de la poésie du vieux français. Elle supprime les e muets non seulement à la fin du vers et à l'hémistiche, mais

aussi dans le corps du vers. Cependant elle conserve la distinction entre la rime masculine et la rime féminine. Mais il y a une curieuse observation à faire ; la chanson rutale suit les règles de la poésie ancienne, elle compte la plupart des e muets dans le corps du vers ; la poésie urbaine, celle de Touvrier, du matelot les retranche, au contraire^tous. Cela revient à dire que la chanson populaire suivit d*abord le système de celle ancienne littéraire et comptait les e ; puis la sonorité de Ve diminua sans doute, et on arriva à l'éliminer.

L'artilleri(e) du roi François A troys lieues fut assiégée — Regardè(rent) à sa casaque Avisè(rent troys fleurs de lys.

Regardè(rent) à son espée, François ils virent écrit Il le prirent et (le) menèrent Droit au château de Madrid Et le mi(rent) dans une chambre Qu'on ne voirait jour ne nuit.

Que par une (pe)tite (fe)nôtre Qu'estait au chevet du lit.

Il faut remarquer qu'on a dans ce chant compté ou supprimé ad libitum Ye muet.

Dans les chansons modernes, le procédé s'accentue.

Acceptez ce gâteau Que not' main vous présente. •• L' bouquet que j' vous offrons Quej' vous prions de prendre.

On fait môme disparaître des voyelles autres que des muettes.

Vous v's ôt' en chargé' d'un mari.

Et d'un mari, c'est un' grand' charg' Au soire, quand i s'y rendre Y v'dra trouver sa soup' trempé'.

Les poètes lettrés qui ont voulu imiter la chanson populaire ont aussi supprimé Ye muet.

L* son d* l'argent, quand j' n'en ai guère, M' rend plus pauvre que jamais Et m* fait maudir* ma misère^ Moi qui n'en f sais que rire ; mais Quand j'entends mon Verre Faire Dès r matin R'iintintin r'iintintin, J' dis v'ià r son que je préfère.

On remarque que rélimination de Ye muet n*est pas absolue ; autrement il eût fallu dire : que f préfère.

Cette coexistence d'un rythme populaire à côté du rythme lettré est curieux; nous verrons- plus loin quelles conséquences on en peut tirer.

3". — Dans la versification étrangère.

Il ne s'agit ici que des langues qui ont un e muet. Disons cependant d'abord un mot des autres. Les langues romanes^ autres que le français, c'est-à-dire l'italien, l'espagnol, le portugais, le provençal n'ont pas d'^ muet^ mais des syllabes atones. Ces atones à la fin du vers créent des rimes masculines et féminines qui alternent, lorsque la langue peut produire un nombre suffisant de rimes masculines ; dans le cas contraire, la polarisation n'aurait pas de résultat, elle n'a pas lieu. G*est ainsi que l'alternance a pu s'établir en espagnol et en provençal, mais qu'elle ne l'a pu en italien.

Quant à l'atone placée à la césure, ces langues ne la suppriment point, mais la rejettent sur l'hémistiche suivant.

Enfin dans le corps du vers les atones sont comptées, puisqu'elles sont plus sonores que notre muette.

Le Russe possède un e muet final, ce qui pourrait donner des rimes féminines. Mais il ne s'en sert point ; cet e muet très faible n'est jamais entendu, et il agit par induction seulement sur la consonne et non sur la voyelle de la syllabe précédente; il mouille les consonnes, c'est toute son action. Mais le Russe possède des terminaisons atoniques en grand nombre ; il s'en sert pour créer des rimes féminines qu'il fait très régulièrement alterner.

Les langues, autres que le français, où domine Ve muet, sont surtout 1* Allemand et l'Anglais. Le processus rythmique est bien différent dans les deux. En Allemand, Ve muet conserve une plus grande sonorité qu'en français ; il ne disparaît point entièrement, comme chez nous, à la fin des mots dans la prononciation. Il crée donc une ihesis bien distincte deVarsis qui précède, môme dans la conversation. Aussi le rythme qui en résulte n'est point latent comme en français, mais patent. A Thémistiche, Ve muet n'est pas souffert, on ne peut ni en faire abstraction, sa sonorité est trop grande, ni le rejeter sur la syllabe suivante. Enfin dans le corps du vers on Télide quelquefois, mais rarement. Nous ne parlons pas de l'ancien rythme germanique où l'on ne tenait compte que des toniques, et où les atones disparaissaient aussi bien que les muettes.

En Anglais, le système est tout autre. Autant Ve muet allemand est resté sonore, autant Ve muet anglais l'est peu, du moins ea versification, car dans le langage ordinaire il sonne pai'faitement quand il est suivi d*s ou de nt.

Tout d'abord à la fin du vers l'anglais pourrait observer l'alternance de la terminaison masculine et de la féminine, mais il ne le fait pas et on voit se succéder des vers masculins d'une rime et d'autres vers masculins d'une autre rime. Bien plus, il peut faire rimer ensemble une terminaison masculine avec une terminaison féminine^ comme dans ces vers :

I hear a voice exclaim

My way-worn countryman, who calls

On distant English name.

Dans cette langue on peut dire qu'en thèse il n'y a pas d'alternance entre le vers masculin et le féminin. C'est dire que dans la poésie le son de Ve final a disparu .

A l'hémistiche, l'Anglais ne compte pas non plus e, es, ent ; il suit le système du vieux français. ,

Il ne les compte pas davantage dans le corps du vers, cependant s'il en a besoin, il a la faculté de le faire.

En résumé, Ve muet peut rester absolument muet à toute place, cQmme dans le langage familier. Si le poète le compte, c'est une licence.

II n'est pas compté dans le vers suivant.

Far as the bree (ze) can bear, the bilUows foam Ni dans le suivant

And dan (ced) in triomphe o'er the waters wide Les deux premiers, non le troisième, le sont dans le suivant.

And under ears as rugged seemed a song.

L'Anglais peut môme ne pas compter dans le vers des syllabes claires^ mais atones.

Cette possibilité de compter ou de ne pas compter arbitrairement Ve muet est commode pour les poètes, mais ne nous semble pas rythmique et doit gêner les scansions.

Si l'on compare la force et le rôle de Ve muet dans les diverses langues qui le possèdent, on voit qu'ils décroissent par degrés.

Les syllabes finales o, a de Tltalien y ressemblent déjà surtout dans la pratique, mais conservent de la sonorité et sont en majorité dans les mots; cette sonorité existe encore en espagnol, mais la posttonique disparaît souvent et une polarisation devient possible entre la terminaison masculine et la féminine ; en provençal Yo perd encore de sa sonorité. En allemand la posttonique claire devient décidément un e sourd, mais cet e n'est jamais absolument muet. En français, Te final de sourd devient muet dans la prononciation, mais le rythme poétique est un réactif quile fait réapparaître. Enfin en Anglais Ve s'éteint davantage et surtout dans l'emploi prosodique ; on ne peut môme plus l'entendre dans le corps du vers, Ty employer devient une licence, la syllabe atone disparaît alors quelquefois. C'est ce qui rend la poésie anglaise si naturelle; il n'y a plus discord entre sa scansion et celle du langage ordinaire.

4* — Dans les théories modernistes.

Des poètes et môme des métriciens modernistes ont proposé de revenir au système du vieux français, ou plus exactement à celui de la poésie populaire (des villes) en supprimant la distinction entre les rimes masculines et les féminines ; bien plus en en conaptant jamais Ve muet ni à Thémistiche ni dans le corps

da vers. Ils prétendent que ce rythme est seul nature!, qu'il n'en existe pas deux différents, Tun pour les vers, Tautre pour pour la prose, que la résurrection poétique de Ve muet est contraire à la nature du langage artificiel, et qu'elle contribue à l'isolement où la poésie est condamnée parmi les productions de Tart. Elle serait restée aristocratique, ne pouvant être goûtée que par des lettrés, à une époque où tout se démocratise ; si Ton pouvait la ramener à son rythme naturel, elle deviendrait populaire, et reprendrait peu à peu son rang.

Cette suppression de Ve muet est à différents degrés.

En ce qui concerne la fin du vers, on conserve la distinction entre la rime masculine et la féminine, permettant cependant qu'une rime féminine d'une fin de strophe heurte une autre rime féminine différente au commencement d'une autre strophe, par exemple :

Voici venir la nuit Des étés douce et claire Qui murmure sans bruit Qui sans soleil éclaire.

I/a tranquillité règne v

Aux deux et dans le cœur

Et môme la douleur

Dans ce bonheur se baigne.

D'autres vont plus loin et effacent complètement la rime féminine.

Nous ne pouvons approuver un tel procédé qui est un regrès et prive l'artiste d'une couleur précieuse pour nuancer sa pensée*

A l'hémistiche, la terminaison féminine se trouve supprimée par l'abolition de la césure elle-même.

Mais c'est dans le corps du vers que l'innovation est plus importante. On propose d'élider tous les e muets, ainsi que le fait la poésie populaire ; et ce sont des hommes savants qui soutiennent ce système ! La linguistique leur apprend que Ve sourd egt muet, et ils prétendent qu'alors il est antiscientiflque de le compter. Qu'importe ! si ne pas le compter est anti-artistique.

En outre, la science linguistique ne conclut pas du tout à la

mutité complète de Ve muet Au contraire, nous avons établi qu'il se révèle par la loi de compensation.

Nous ne nions pas cependant que 1> muet trop fréquent dans les vers, surtout si on le prononce ^vec emphase, devient peu naturel et pédantesque, mais nous avons indiqué une scansion qui détruit ce défaut et fait rentrer le rythme dans le naturel en lui retirant l'artificiel. On peut prononcer un vers comme on le fait dans la conversation, sans altérer son rythme, il suffit d'omettre Ve muet, et^ en compensation, de prononcer plus longuement la syllabe qui précède.

Nous reconnaissons aussi qu'on peut supprimer avec utilité et augmentation d'efifet les e muets, quand il s'agit d'une chanson qu'on met dans la bouche du peuple. Il peut y avoir un vers démocratique comme il y a un vers aristocratique, et les deux sont naturels ; l'aristocratie, comme la démocratie, est dans la société, et même dans la nature.

Page 1