‹ Du rôle de l'e muet dans la versification françaiseChapitre 3 sur 7 · I. — Nature linguistique de Te muet · texte numérisé non relu

I. — Nature linguistique de Te muet

La plupart des langues n'ont que deux sortes de voyelles, au point de vue de l'accent, les toniques et les atones. C'est ce qui arrive dans toutes celles ob. il n'existe que l'accent d'élévation et non celui d^intensité, par exemple, en grec et en latin ; cet accent ne contenant pas d*ictus et ne renforçant pas la syllabe accentuée ne déprime pas ou déprime très peu les syllabes qui précèdent ou qui suivent. Aussi les voyelles atones restent des voyelles claires. Il en fut de même dans les langues germaniques, tant que l'accent d'élévation ne s'est pas converti en accent d'iniensité.

Lorsque l'accent d'intensité naît, il exalte la voyelle de la syllabe accentuée , et en même temps déprime fortement celle atone, il la décolore, c'est ce qui est arrivé en italien et en espagnol. En Italien, l'o, l'a, Ve finals subsistent, ils gardent leur intonation, mais deviennent très faibles ; en Espagnol , il en est de même ^ mais souvent la voyelle finale tombe entièrement. Il en est ainsi encore en Russe, mais la voyelle finale tantôt se conserve avec une prononciation faible, tantôt se détruit totalement, mais en laissant une trace sur la consonne précédente

à propos de cet instrument de l'élasticité de la langue française.

L'e muet est mal dénommé; ce n'est pas seulement, en réalité, un «rendu, suivant les cas, mwcï ou source; c'est aussi bien \'a \'o. Vu, etc., rendus tels ; dans rose, par exemple, venu de rosa, on pourrait plus exactement parlerd'un a muet; dans spectacle, l'e final est un o muet : spetaculo. Voilà quant à l'origine du phonème. Quant à sa nature, il n'a rien de commun avec l'e; c'est un phonème spécial approchant du phonème ; eu.

Il faut donc distinguer; 1* les voyelles toniques ; 2» les voyelles atones, mais claires ; 3° les voyelles sourdes ou muettes alternativement, confondues sous l'appellation impropre d'e muet.

Nous aurons à examiner dans le domaine linguistique : 1* le résidu de sonorité qui appartient à Ye muet , 2" la loi phonétique de la syllabe ouverte ; 3" la loi de compensation,

1', — Bésidu de sonorité.

Quelle est la sonori'/^ qui reste à l'e muet? Il faut distinguer suivant ses diverses situations.

S'il est précédé d'une double consonne, ou plus exactement de deux consonnes différentes et non suivi d'une voyelle commençant un autre mot, il a un son sourd, mais complet, s'appro-

chant du son d'eu. C*est ce qui arrive dans les mots : épouvari" table, admirable, spectacle. Si Ton prononce ces mots correctement, il est impossible de ne pas faire entendre un eu sourd complet. Il est vrai que l'habitude est de supprimer 1'^ muet, et même que certaines personnes illettrées prononcent admiraby spectac, peup. Mais une telle prononciation est tout à fait incorrecte et inélégante. Il y a donc des cas où Ve muet n'est qu'un e sourd dont la prononciïition entière s'impose.

A côté de Ve sourd, existe Ve à moitié muet, ou plus exactement tantôt muety tantôt sourd, suivant que le langage est plus ou moins soutenu, comme dans ces mots : heureuse paix. Mais ici il doit être beaucoup plus sourd que muet. Aucun homme i lettré ne le prononcera muet absolument. Pourquoi ? parce que

* Ve se trouve entre deux syllabes toniques. Or celles-ci ne

J. doivent pas se suivre immédiatement, ou la tonicité de la pre-

! mière se détruit. Il faut donc prononcer la syllabe atone in-

1 termédiaire, même quand elle serait muette, elle ne doit plus

( être que sourde, ce qui est différent. La prononciation heureus*

; paix est antirythmique.

' Dans les mots : le monde latin^ au contraire, on peut pronon-

cer Ve final de monde, soit comme muet, soit comme sourd. Dans le premier cas, nous verrons s'il ne reste pas un vestige de son. Dans le langage soutenu, il ne doit pas être muet, mais sourd^ parce que le mot suivant commence par une consonne, ce qui rend Ve syllabiquè ; or, si l'on peut supprimer un phonème on ne peut en thèse générale supprimer une syllabe ; en outre, il n'est plus nécessaire pour empêcher les toniques d'être contiguës. Cette suppression totale n'a lieu, même dans le langage lettré et dans le rythme du vers, que si le mot suivant commence par une voyelle, alors il y a élision. Le mécanisme de ce résultat se justifie. La consonne qui précède 1'^ muet forme une syllabe avec la voyelle du mot suivant ; la syllabe se trouvant remplie, la phonétique du langage est satisfaite.

C'est à la pause que la nature de Ve muet est plus curieuse à étudier, soit à la demi-pause (par exemple, celle de Thémistiche), soit à la pause totale (par exemple, celle de la fin des vers). Au premier abord, il semble que Ve muet est absolument muet. S'il en était ainsi, il n'existerait aucune différence réelle entre la

rime masculine et larime féminine, entre Varsii finale et la thesis finale en français, ce qui serait contraire à la sensation éprouvée. Nous aurons plus loin à rencontrer cette difficulté.

Ici nous observons, en général, an point de vue linguistique et non à celui rythmique. L> muet à la fin d'une phrase est-il absolument muet?

Non, seulement il a un son très faible, mais la consonne finale prononcée, et non suivie d'e muet, a le môme, ce qui rétablit la difficulté. Dans le mot mal et dans le mot rate, par exemple, il est certain que ce dernier laisse entendre après le / un son d'expiration, mais ce n'est pas celui de \'e muet, c'est celui d'expiration du / lui-môme, toute syllabe étant nécessairement ouverte et se terminant par une voyelle ou par un débris de voyelle : ra-te = ra-t'. Mais il en est de même dn mot mat, qu'on prononce ma-t'. Nons verrons un peu plus loin que dans le français naturel il n'en est pas ainsi, que la consonne finale ne se prononce pas, à moins qu'elle ne soit suivie d'un e muet. Mais dans l'état actuel, il est difflciln provisoirement de voir une dilférence quant à la prononciation directe de \'e muet. 11 en est de même dans mer et mère, amer et amère, fer et faire, etc.

Dans tous les cas où \'e muet final ne se prononce pas, ou se prononce seulement comme son d'expiration de la consonne qui précède, on se demande quel effet produit \'e muet.

Nous allons le découvrir, mais il faut pour cela attaquer une autre partie de la linguistique où l'on démontre l'influence de la voyelle finale disparaissant sur la syllabe précédente.

Nous devons nous arrêter un instant, et noter les divers degrés de l'e muet, qu'on appellerait mieux la voyelle alternativement sourde et muette.

1" degré : la dite voyelle n'est que sourde, elle se prononce entièrement : admirable, délectable.

S' degré ; elle est un peu plus sourde ; cruelle guerre, heureuse paix.

3* degré : eUe est alternativement sourde ou muette, suivant les besoins du discours : une douce vertu.

4' degré : elle est ou semble tout à fait muette : l'éloquence.

Comme nous l'avons dit, dans le langage familier, l'e muet est bien un e mwe^ ;dans le langage soutenu, il devient un e sourd;

le rythme, en particulier, est un réactif puissant qui le fait réapparaître.

2^ — De la loi phonétique de la syllabe ouverte.

En français, du moins, on peut considérer comme une règle que toutes les syllabes sont ou tendent à devenir des syllabes ouvertes après avoir été fermées Si le langage soutenu réagit quelquefois contre cette règle, le langage naturel, celui des paysans, tout évolutionniste, l'applique d'une manière absolue. Le français naturel ne souffre pas un mot finissant par une consonne prononcée. Dans ce but, si le mot finit par deux consonnes, il les supprime toutes les deux. Quant au français littéraire, il ne suit qu'imparfaitement cette règle, mais cependant il Tobserve en partie, et prononce, par exemple, la mor {t) éternelle^ et non la mor V éternelle, comme on le fait quelquefois contre les règles de la saine phonétique. En gardant le même exemple, la différence entre le français littéraire et en ce point artificiel et le français naturel et vulgaire, c'est que d'après le premier on prononce ; la mor {t] et dans le second : la mo (rt), le premier éliminant une consonne, et le second, deux.

Nous trouvons la trace de cette loi dans les verbes : aimer, donner, fermer, dans lesquels à la pause ou devant une consonne Vr final reste muet; on prononce : aimé, donné, mais si le mot suivant commence par une voyelle, on voit réapparaître le son de Vr, parce que cetr forme syllabe avec la voyelle initiale du mot suivant : aimer un enfant, qu'on prononce aemèr wn enfant ou plus exactement : aimé run enfant.

Si l'on suivait toujours ce principe, toutes les consonnes finales seraient uniformément muettes ;de même qu'aimer se prononce aimé, de même : amer se prononcerait amé, et fier, fié. C'est, en effet, la prononciation des paysans.

C'est certainement l'habitude du langage écrit et lu qui a entraîné sur une pente peu naturelle. Il y a souventhésitation entre ces deux prononciations lys se prononce /y et lysse\ fils se prononce /î et /îs ; tous, toii et tous.

Au contraire, quand le mot se termine par une voyelle, celleci se prononce toujours, car on est dans la règle, c'est-à-dire en

Qsi

phrases à terminaison féminine coostituantun véritablery/Ame.

Mais Vévulution du français ne s'est pas ainsi accomplie entièrement. On prononce amer comme amére, mer comme mère, éternel commfi éternelle, ou à peu près, ce que nous avons à examiner maintenant. On ne peut donc plus en l'état faire des terminaisons masculines ou féminimes à son gré au moyen de syllabes ouvertes ou de syllabes fermées.

Quelquefois \'e muet final suit, non une consonne, mais une syllabe, comme dans le mot joie. li ne faut piis oublier que cet e muet forme aussi une syllabe originairement ; nous verrons tout à l'heure que cette syllabe ne se prononce plus, mais a laissé des traces sur la voyelle précédente, comme nous venons de voir que l'e suivant une consonne a préservé celle-ci.

3° — De la loi de compensation.

11 est reconnu en linguistique que lorsqu'un phonème ou une syllabe finale disparaît et quelquefois même sans qu'elle disparaisse, elle laisse sa trace sur la syllabe précédente. C'est ce qui se produit en français d'une manière remarquable.

Ue muet final, même lorsqu'il disparaît, laisse, nous Tavons vu, sa trace sur la consonne qui précède, puisqu'en tout cas il la préserve de la chute, et forme avec elle une syllabe ouverte réelle ou lui fait former avec la voyelle précédente une syllabe fermée apparente. Mais il agit aussi sur la voyelle. En vertu de quelprincipe ?

En vertu du principe de compensation. Ce qu'un mot perd dans une de ses parties, il doit le regagner dans une autre. C'est ainsi que dans le latin bonoXo final, de long qu'il était, est devenu bref, il fallait rétablir l'équilibre; on renforce la syllabe précédente et Ton obtient l'italien buono^ l'espagnol bueno. Ce processus est général.

Il faut distinguer la compensation par chute dun phonème et celle pour chute d'une syllabe

En français, souvent une coasonne finale tombe ou ne se prononce plus, ce qui revient au même. Par exemple, dans bœuf, pi. bœufs, on ne prononce plus l'/au pluriel ; aussi l'on allonge le son : œu ; de même dans œuf et œufs, eau et eaux^ cerveau, cerveaux. Tel est l'effet produit, par la chute d'une consonne, et par conséquent fréquemment au pluriel des noms, oii la grammaire ajoute un 5, que la prononciation retranche. Ce renforcement se produit ici par allongement, c'est-à-dire d'une manière quantitative et aussi ^ox changement ou nuancement de son^ comme dans les exemples précédeats, c'est-à-dire d'une manière quantitative.

Souvent aussi une syllabe entière tombe et alors la loi de compensation agit plus énergiquement. C'est ce qui arrive quand Ve muet final ne se pronoace pas. Alors la syllabe disparaît tout eatière, et il faut un plus fort dédommagement. L'effet est d'abord le même que celui produit pur la chute d'une simple consonne ; la syllabe précédente est amplifiée, d'abord consonnantiquement, sa consonne finale qui serait tombée est retenue, puis vocaliquement, la voyelle est renforcée quaatitativement et souvent qualitativement: mais ce n'est pas tout. Il se produit par compensation un phénomène de fracture. Ce phénomène peut êtreà son iowv quantitatif ^qualitatif ou accentuel. Dans la comparaison ci-dessus entre le latin bonô devenu bonô et l'italien 6wo?io, l'espagnol bueno^nows avons remarqué non seulement

un renforcement, comme en français, mais une véritable fracture de la syllabe précédente. L'o latin s'est divisé en deux, il s'est diphthongué en uo ou en ue; le son unique est devenu deux sons et deux sons un peu différents l'un de l'autre. Ce processus s'explique mécaniquement; en prolongeant une voyelle, on parvient à la fin à une autre un peu différente , supérieure ou inférieure, on ne peut longtemps la tenir pure. En français, cette fracture, cette sorte de dichotomie, est accentuelle. Sur la voyelle précédente la voix se hausse et se baisse successivement ^ elle commence en arsis et finit en thesis.

Il suffit de donner quelques exemples : dans le mot loi, oi est bref, la voyelle est à son état normal ; au pluriel, dans lois, oi est long, et sa prononciation un peu différente, c'est l'effet de la compensation par suite de la perte d'une consonne s dans la langue parlée ; dans joie, le même résultat se produit d'abord par suite de la perte du phonème e, mais ce phonème est en même temps une syllabe, l'effet se renforce; en prononçant oi, la voix s'élève puis s'abaisse, elle se prolonge, se repose sur le son ; oi forme ici à la fois arsis, puis thesis. De même dans née, féminin de né, nous observons un renforcement à la fois quantitatif, qualitatif et accentuel.

Dans éternelle, le même résultat se produit bien, car on doit prononcer éternelle, ce qui différencie du masculin éternel, mais cette prononciation disparaît souvent , et alors la différence semble comblée. De même, quand on prononçait la mer [mé), et la mère [mèr), la différence éclatait. Maintenant la différence s* est comblée aussi, et on se demande s'il en existe une actuelle.

Certainement, quoique la nuance devienne délicate. Dans amer et amère^ par exemple, la prononciation n'est pas exactement la même ; non pas qu'on fasse sentir Ve final d'amère, dire amèreu n'a rien d'euphonique ni de naturel. La différence gît dans Ve de la pénultième. Dans amer, Ye est ouvert, mais bref; dans amère, il est prolongé, et la voix est sur lui, d'abord en arsis, puis en thesis.

C'est à la lumière de ces lois linguistiques que nous allons observer le rôle rythmique de Ve muet dans le vers français. N'oublions pas que cet e ne peut jamais y former qu'une thesis.

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