‹ Du rôle de l'e muet dans la versification françaiseChapitre 4 sur 7 · II. — Nature rythmique de Te muet · texte numérisé non relu

II. — Nature rythmique de Te muet

Il serait intéressant de comparer ce rôle dans toutes les langues qui possèdent T^ muet, et surtout en allemand et en anglais, mais nous voulons nous borner à la versification française. D'ailleurs en allemand Te muet est plus sonore ; en anglais du moins dans le vers, il s'efface beaucoup plus ; ce n'est que chez nous qu'il est en pleine oscillation entre la sonorité nulle et la sonorité sourde.

Avant d'aborder Texplication de ce rôle nous devons dire un mot de Varsis et de la thesis.

Uarsis existe partout où il y a une syllabe accentuée, ou longue dans les langues oii la métrique est quantitative ; la thesis, partout où il y a une syllabe atone ou brève.

Les vers peuvent commencer par une thesis et finir par un arsis ; ce sont ceux dits masculins; ils sont situés dans le rythme ascendant.

Ils peuvent, au contraire, commencer par un arsis et finir par une thesis; le vers est alors féminin et le rythme descendant.

Enfin ils peuvent suivre le rythme ascendant jusqu'à la dernière syllabe où ils redescendent, c'est le cas du vers français.

Ce qui se produit à la fin du vers a lieu aussi à V hémistiche. Il y a la césure masculine et la césure féminine.

C'est la syllabe tonique qui rend la pause masculine, et la syllabe atone, qu'elle soit claire, sourde ou muette, qui rend la pauselféminine.

Nous observerons successivement Ve muet à la fin du vers, r^ muet à V hémistiche, Ve muet dans le corps du vers.

a). — A la fin du vers.

C'est ici qu'il s'agit des rimes masculines et des rimes féminines.

Dans la langue française où le rythme est toujours ascendant, c'est-à-dire où la thesis précède l'arsis, par la rime masculine le

3t par

il déis les classé rt est

B non- 'iones ; las de

3, que lettes, aires.

[poser . C'est iccent ant en

Nous verrons que la rime masculine et la féminine donnent au vers ua caractère h\ex\ diEférent, la première est beaucoup plus dure. Cette différence vient de ce que la rime, ou plutôt la terminaison féminine, fait que le vers se termine sur une thésis, c'est-à-dire sur une expiration et non sur un effort de ta voix.

Tout cela se comprend aisément si \'e muet final est simplement sourd, mais quand il est absolument muet, comment peutil former thesis puisqu'il n'existe plus, et comment peut-il produire ainsi un effet sensationnel ?

C'est ici qu'il faut recourir aux principes de linguistique que nous avons exposés.

Tout d'abord, dans certains cas, Ve muet final sonne nettement, quoique faiblement, et l'homme le plus négligent le prononce inconsciemment, c'est ce qui a lieu lorsqu'il est précédé de deux consonnes admirable, stable, formant des tins de vers où la tkesis est soutenue par un e muet solide. Dans ce cas, on peut appliquer complètement ce que nous venons de dire.

Puis on pourrait, même dans les autres cas, écarter toute diffl-

culte en faisant sonner artificiellement Ve muet final dans la lecture. C'est ce que font quelques personnes qui ont voulu restituer au vers son axitonomie que la lecture des romantiques avait altérée, mais rien de plus disgracieux et de plus pédantesque que ce procédé. La scansion ne doit pas s'écarter essentiellement du parler naturel.

Il faut donc aborder de front la difficulté, d'autant plus qu'il existe une différence sensationnelle, bien nette pour l'oreille, entre la rime masculine et la rime féminine, et que cependant, au premier abord au moins, il semble qu'il n'y ait aucune divergence de prononciation entre mer et mère, amer et amère, éternel et éternelle.

Nous ne voulons pas répéter, mais seulement résumer à ce sujet ce que nous avons dit au commencement.

Ue muet suffit pour distinguer la rime féminine de la rime masculine, quoiqu'il semble et qu'il soit souvent muet, par les moyens suivants :

!*• Quelquefois il subsiste et est seulement sourcl, c'est ce que nous avons constaté dans les mots : admirable, spectacle, etc.

2** Quand il est précédé d'une consonne, il conserve celle-ci, laquelle tomberait si elle n'était pas soutenue par lui, de sorte que Ve muet laisse son souvenir, en faisant de la syllabe précédente une syllabe fermée. Ainsi dans construit, le / final tombe, la syllabe est ouverte, d'après la règle générale française, on finit en arsis et sur une syllabe accentuée; dans construite, au contraire, l'apparition de Ve muet final a maintenu le t, celui-ci forme syllabe fermée avec ce qui précède, ou plus exactement vient former syllabe avec Ve muet; en tout cas V expiration qui suit le t constitue une véritable thesis.

Mais le langage actuel n'a pas conservé cette loi complète, elle a été retenue seulement par le langage du paysan. Il y a là une tendance rythmique, plutôt qu'une règle. Si l'on prononce médite, on prononce dMSsi déficit en faisant sonner le/, et on hésite quand il s'agit de gratuit ou de granit ; on alterne pour huit, on revient à la règle pour lit.

3®L'e muet final agit sur la voye/Ze de la syllabe précédente non seulement pour en prolonger le son, mais aussi pour le divi-

npenne, la îtune sultne ne se

point jladk

onon-

t une et est avent dans amo- . fraciflexe

pence ison's ment cette irtiflcent ; Ltion.

uline ïnces nple,

Et dans ces vers de Coppée.

Ils aiment leur métier pénible et salutaire Et ne jalousent point les heureux de la terre ; Car ils savent combien maternelle est là mer, l Et que pour eux aussi souffle le vent amer.

! Si les rimes sont croisées, Teffet paraît encore plus singulier,

! il semble que Talternance est détruite.

f C'est la fête de la mer,

La tempête, fêteamère; On voit se lever Tenfer.

j Ton fils est là, pauvre mère.

t Le même résultat a lieu quand c'est la rime masculine pro-

longée par la chute (dans la prononciation) d'un s final, qui se croise avec la rime prolongée (davantage cependant)par la chute syllabique de Ve muet.

Enfant, garde ta joie, La mienne d'autrefois.

Au jardin, dans les bois.

Parmi les fleurs de soie, Les rayons et les voix.

Mais dans ce dernier cas les variations de prononciation ont apporté des remèdes. Dans beaucoup de mots où Vs final tombant avait allongé la voyelle, cet allongement disparaît peu à peu. C'est ainsi que parmi les mots enois, la plupart ne se distinguent plus de ceux en oi, et Vois se prononce bref.

L'atténuation a lieu aussi pour les rimes masculines où Ton prononce la dernière consonne; peu à peu reprenant la règle naturelle, la prononciation fait disparaître le son de cette consonne. Dans ceux en at, par exemple, il n'y a à faire sonner qiie le t des noms étrangers, ou empruntés au latin, et des monosyllabes comme fat. Dans les mots finissant en ut, il n'y a î à se prononcer w^e que des noms propres étrangers, des mono-

i syllabes, pour éviter les homonymies et conserver l'intégrité ï du mot, et les mois comput et occiput, qui tendent d'ailleurs à se

1 it.

des noms étrangers ou des monosyllabes, sauf : amer, cuiller, enfer, étker, hiver, il en est de même de cette désinence sous la forme air, où l'on ne trouve à sortir de cette règle qu éclair. La conTusion n'est -générale que pûur les adjectils en el et les verbes en ir et eu oir. Ceux là sont bien, en réalité, des rimes féminines, dérivant des latins en alis (môme forme pour le masculin et le féminin) et des verbes en ire.

Ainsi.la prononciation moderne, qui tend à abréger, prononce souvent brèves les finales se terminant par une consonne suivie d'un s, de sorte que l'écart entre ces finales masculines et celles terminées par un e muet devient plus grand ; d'autre part, il tend à supprimer le son de la consonne finale conservé dans des terminaisons masculines, de telle sorte que cette terminaison tend à se cantonner aux syllabes ouvertes.

Mais actuellement l'anomalie indiquée au point de vue phonétique et au point de vue rythmique subsiste encore. Nous en avons signalé l'effet anti-mélodique quand il y a succession de rimes masculines et de rimes féminines, où la masculinité el la féminité ne se distinguent pas bien. Cetefîet est choquant lorsqu'il y a succession non des mêmes rimes, mais de mêmes terminaisons (sans rimes) pseudo masculines ou pseudo féminines.

En voici des exemples :

Voici tout èi coup Tenir i'armi la peine cruelle Un rayon de l'avenir; ■ L'espérance toujours belle.

On croit entendre au premier abord quatre rimes féminines, et ce rythme ne semble pas beaucoup différer de celui-ci :

Voici lorsque l'homme expire Parmi la peine cruelle Un rayon, c'est le sourire D'une espérance nouvelle,

. Il faut noter le mot encore qui forme une rime masculine ou une rime féminine, suivant qu'on en retranche ou non artificiellement Ye final. Comment la sensation peut-elle différer alors ? Elle se guide sur la valeur de la rime qui lui répond, ce qui se conçoit si cette rime précède. Mais si cette rime suit? C'est alors le mouvement général rythmique qui détermine.

5<>Ici intervient, en efifet,une/oiim;)or/aw^e de la rythmique, que l'oreille révèle, c'est celle de Y entraînement ^ loi purement rythmique à ajouter à celles phonétiques. En vertu de cette loi, lorsqu'un effet résultant d'une alternance a été produit pendant quelque temps, la cause peut cesser quelques instants sans que l'effet disparaisse, il se prolonge et revient comme un écho, et l'oreille ne s'aperçoit pas de la disparition momentanée de V alternance. C'est ce qu'on peut établir ailleurs d'une manière plus irrécusable sur d'autres phénomènes rythmiques, par exemple, lorsque la rime disparaît régulièrement dans le ghuzal à tous les vers impairs, sans qu'on s'en aperçoive ; c'est ce qu'on remarque aussi dans un rythme très populaire où cet effet se produit que le second vers [l'orphelin^ waise), comme disant les Allemands, peut ne pas rimer et donner cependant la sensation de la rime. Ce second mode fait le fond de la poësie populaire française. Voici des exemples :

C'était un petit homme Il s'appelait Simon, Il avait une âUe Qui s*appelait Suzon.

Dans cette strophe les vers impairs ne riment pas. Plus souvent un seul des vers impairs est dépouillé de rime, c'est le vers qu'on appelle orphelin dans le métrique germanique.

Mon père a fait faire un étang C'est le vent qui va frivolant, Il est petit, il n'est pas grand, C*est le vent qui vole, frivole.

C'est le vent qui va frivolant.

La stance en Chinois est construite sur ce modèle, il en est de même dnrubai arabe et d'une stance spéciale du vieil allemand.

lans mce ers.

consistant en une syllabe fermée qui s'allonge et se rompt sous l'influence de l'e sourd flnaloudu son d'expiration de la consonne finale qui précède cet e devenu muet. C'est ainsi que sont construites la plupart des successions et des alternances. 'Il suffit d'étudier à ce point de vue quelques pièces des grands auteurs. Dans La joie du foyer (Victor Hugo) sur 8 stances, 6 sont ainsi construites; 2 seules admettent comme rimes masculines des terminaisons oi et ur, et c'est instinctivement quand le poète veut donner à sa strophe une allure plus molle. Dans une autre pièce du même : A ma fille, les trois stances sont construites sur une terminaison masculine à syllabe ouverte. Dans la pièce Première solitude de Sully-Prudhomme sur 12 stances, 10 sont ainsi construites; il n'y en a que deux qui admettent comme rimes masculines our et èr. Dans les Vacances de Brizeux sur 18 vers masculins, il n'y en a que 4 qui soient construit autrement. Dans une autre pièce^ux bains de mer de Coppée, sur 18 vers masculins il n'y en a que 4 qui se terminent par une consonne. Dans la pièce Souvenir de Jeunesse de Victor Hugo sur 28 vers masculins, il n'y en a que deux qui se terminent par une consonne. Ce calcul est concluant, il prouve 1° que les rimes masculines consistant en une syllabe ouverte sont bien plus nombreuses, 2" que les poètes en font l'emploi de préférence, et par ce mot nous entendons une préférence non point voulue et actuelle, mais instinctive. Ajoutons que les grands poètes observent cette loi plus que les autres, guidés par un avertissement plus impérieux de l'oreille. Les rimes masculines autres, c'est-à-dire se terminant par une consonne, laquelle donne presque toujours un bruit d'expiration semblable à Ve muet, se trouvent entraînées par un mouvement rythmique qui leur prête la couleur de la rime masculine véritable, celle en syllabe ouverte. Cet entraînement du rythme est bien plus sensible encore dans la métrique gréco-latine. Là il convertit quel-

quefois la brève en longue^ Varsis allonge ; et aussi la longue en brève, le thesis abrège. En rythmique germanique, il rend accentuées des voyelles atones par elles-mêmes, en leur donnant une sorte d*accent secondaire. Il faut remarquer qu'en français la rime masculine à syllabe fermée se termine le plus souvent en r et en /;or ces liquideslaissenl après elles un bruit d*exî^iration beaucoup moins fort que les autres consonnes, ce qui les éloigne de Ve muet.

6* Enfin Ve muet final n'est jamais entièrement muet ;ouire l'action qu'il produit sur la consonne et sur la voyelle précédentes, il subsiste encore un peu par lui-même ; nous avons vu que dans certains cas, il n*est pas muet du tout, par exemple, lorsqu'il est précédé de deux consonnes : spectacle^ formidable, etc. Dans un autre cas, sa sonorité est moindre, mais on Tenlend encore parfaitement; c'est lorsqu'il est précédé immédiatement d'une voyelle : nu, nue ; ne, née; H (/), lie; non seulement il y a alors changement de son de la voyelle qui précède, mais celui de Ve muet est distinct, sans qu'il y ait affectation dans la lecture. Dans les autres cas, au contraire, le son de Ve muet semble disparaître entièrement à la pause, mais il n'en est rien; s'il s'agit d'un monosyllabe^ où la syllabe accentuée a plus d'emphase, et doit être suivie d'une dépression, il est plus sensible, mais on le sent dans tous les cas; en effet, la consonne finale est toujours suivie d'un bruit d'expiration, même quand il n'y a pas d'e muet. La confusion vient seulement, comme nous l'avons expliqué, de ce que les consonnes finales (qui sont quelquefois prononcées dans les rimes masculines) par l'expiration de la consonne peuvent produire la même audition.

Tel est l'effet très important de Ve muet à la fin du vers.

Nous devons noter le résultat, souvent désastreux, au point de vue rythmique, que produit ici l'enjambement romantique. Il empêche de donner à la terminaison toute son amplitude et diminue la différence existant entre la rime masculine et la rime féminine, parce qu'il abrège celle-ci, et détruit les vestiges deVe muet. Sans doute, s'il n'est qu'accidentel, il peut obtenir des effets par la rupture même du rythme, mais s'il est habituel, il rompt l'alternance, fait tous les vers se terminer par un arsis, ce qui rend l'ensemble plus dur.

et dans les chansons populaires, en étudiant son état général dans ces versifications. ,

b). — A l'hémistiche.

Le repos de l'hémistiche rend-il Ve muet absolument nui, comme à la fin du vers, et ne le compte-t-on pas au nombre des syllabes? Là-dessup, les systèmes rythmiques ont beaucoup varié.

Dans te vieux français, longtemps le résultat fut identique, Ve, l'es, Vent à l'hémistiche ne comptèrent pas plus syDabiquement qu'ils ne le faisaient à la fin du vers, de sorte qu'il y avait des hémistiches masculins et des hémistiches féminins, de même qu'en grec il y avait dos césures masculines et des césures féminines, suivant qu'elles tombaient après une arsis ou après une thesis; la prononciation élldait ces terminaisons, môme lorsque l'hémistiche suivant commençait par une consonne Ce système se conçoit très bien. L'alexandrin, par exemple, se compose de deux vers réunis par une soudure, et ce qui est vrai de la pause ^nale reste vrai de la pause médiane.

Cependant, dans les autres langues romanes le système contraire existe toujours, et en français il se produisit aussi; ce fut probablement lorsque la pause de l'hémistiche diminua et devint une demi-pause ou un quart de pause. Alors Ve muet se trouvait toujours à la fin du mot, mais au milieu de la phrase, sa prononciation n'était plus annulée, et on le compta comme syllabe initiale de l'hémistiche suivant.

Le premier système fut le premier en vogue dans la versification française.

Buona pul cel (la) fut Eulalia, et on le retrouve encore dans Clément Marot.

Et des rui (nés) fort je m'étonnerai

Mais Jean Lemaire, poète belge, ta proscrivit en 1473. A partir de ce moment, on n'admit qu'un e muetélidé à l'hémistiche.

Concurremment avaient été suivis deux autres systèmes.

A côté de cette césure féminine, dite épique, se* trouvait la c^sure enjambante^ plus usitée en Italien ; la syllabe à e muet se trouvait reportée comme nous venons de le dire, sur le second hémistiche. Elle existait surtout dans le vers à nombre de syllabes impair, par exemple, ceux de onze et de quinze syllabes se fondant sur le rythme trochaïque.

Si avront assez a pes | tre mi agnel

On rencontre aussi cette césure dans le décasyllabe de la poésie lyrique.

Mais belle da | me se doit bien garder Volt mielz que to | tes bonnes qui sont

(QUESNES DE BÈTHUNE).

Chascuns se van I te d'amer lealment

(Gaultier d'Espinace).

Robin m'a demandé | e, m'ora

(Adam de la Halle).

fi

Cette césure se trouve môme quelquefois dans la poésie épique.

Borgois et damoisel | les et mescines.

(Geste d'AïoL et Mirabel.

Une des césures était donc employée concurremment avec Tautre. Quelle était la raisoa mécanique de cette différence? Voici celle qui est donnée. Levers épique est le décasyllabe ou le duodécasyllabe, le rythme en est ascendant et par conséquent on finit naturellement sur une arsis très accentuée, on retranche Ve final qui ferait retour au rythme descendant. Au contraire, le vers lyrique emploie souvent le rythme descendant et alors Ve muet n'est plus détruit, mais reporté sur l'hémis^ tiche suivant.

Une troisième césure féminine avait été en usage concurremment, on l'appelle lyrique parce que c'est dans le vers lyrique qu'elle était le plus fréquente; Te muet compte comme syllabe à l'hémistiche, non seulement il compte^mais il forme arsis. Son

ture sufï la ren-

vers ible.

cette l'hé- ■é, et orps possédait après la syllabe tonique, une ou des syllabes atones, mais claires, pour cooiinencer l'hémistiche suivant; celui-ci s'ouvre moios bien avec un e muet.

Aussi en italien où toutes les syllabes sont claires, cette césure est-elle la règle, de môme en espagnol et en portugais.

Italien.

Di sélva in sél | va dal crudél s'invola

(Ariostb).

Pute la ter | ra che quésto ricève

(Dante).

Au contraire, dans les langues où l'atone devient sourde et môme muette, Ye muet h Thémistiche suit un autre sort.

En Anglais, par exemple, IV muet seul ou suivi de voyelles tombe complètement à cette place.

He médita (tes) | his absent enemy

(Dryden).

She méditâtes reveu (ge) | resolved to diô

La césure féminine italienne nous conduit à l'indication de la nature de la césure ; celle-ci consiste en un repos lequel peut se réaliser soit par un silence^ soit par une insistance^ soit par une insistance suivie d*un silence.

S'il faut les deux à la fois, alors la césure ne peut se réaliser que par la fin d'un mot portant un accent tonique. Si au contraire, rinsistance seule suffit sans le silence consécutif, la césure se réalise par l'accent tonique seul, quand môme cet accent ne finirait pas le mot. C'est le système de la versification italienne; il pourrait ôtre introduit en français, quoique moins avantageusement, en raison de la différence qui existe entre une voyelle claire et une voyelle sourde.

c). — Dans le corps du vers.

Ici le rôle de Ve muet est intéressant, surtout au point de vue de la lectu/re du vers et dans un cas, quant à sa scansion.

En effet, Ve muet dans le corps du vers compte toujours pour former syllabe, tant qu'il n'est pas élidé; pas de difficulté sur ce point.

Il est vrai que dans le langage populaire, Ve muet final s'élide toujours, même quand il est suivi de consonnes. Aussi, dans les chansons d'une telle origine, les syllabes qui le contiennent ne comptent pas dans le comput syllabique.

Mais le langage soutenu, à mesure qu'il devient plus soutenu, fait ressortir davantage les e muets qu'on fait tous entendre alors dans la scansion.

C'est ce procédé que nous voulons combattre au fiom de Veuphonie et de la saine phonétique.

En ce qui concerne l'euphonie, rien de plus désagréable, rien de moins naturel que cette mise en relief des e muets qui est en contradiction avec le rythme du langage, et le fausse essentiellement.

Par exemple, dans ce vers : î

Les ailes de Foiseau sont belles, douces, blanches.

Qui ne voit que la mise en relief des deux e muets du premier hémistiche, et des trois du second serait choquante et empreinte d'affectation.

Au contraire, si l'on scande ainsi :

Les airs d' Toiseau sont bôirs, douc's, blanch's.

En supprimant les ^ muets dans la prononciation, on ne s'éloigne plus de celle vulgaire. Si l'on veut se tenir entre les deux scansions on pourra scander élégamment ainsi :

Les airs de Toiseau sont bôU's, douces, blanch's.

dans lequel système on ne fait entendre que quelques-uns des e muets. La diérèse donne déjà au vers une prononciation qui s'éloigne de la naturelle ; si Ton scande Ve muet non élidé comme une voyelle claire, il y aura divorce définitif entre le langage et levers.

Une telle scansion n'est que l'application au corps du vers de ce que nous avons plus haut décrit comme se produisant à la fin. En effet, à cette dernière place on ne doit pas prononcer remuet,mais cet e reste sensible sur la syllabe précédente, dont on allonge la voyellej laquelle, de plus, subit une fracture et fournit ainsi une arsis suivie de thesis.

Dans le corps du vers, Ve muet n'est pas nécessairement muet comme à la pause d'après la loi du langage ordinaire, mais il Test souvent, et dans ce cas, on peut en garder le souvenir sur la syllabe précédente dont on prolonge la durée, et où l'on met une fracture. C'est ce qu'il faut faire en scandant le vers

Dans : les aîles de Toiseau

je puis scander en supprimant Te mnet d'ailes^ et en donnant à Vai du même mot la valeur de deux syllabes.

Cette scansion n'est impossible que si deux arsis devenaient ainsi contiguës.

On enlèvera au vers cette allure faible qu'il prend quelquefois lorsque plusieurs e muets viennent à s'y trouver à la fois.

On ne fera ressortir Ye muet en le prononçant que quand cela sera nécessaire pour éviter une suite dure de syllabes, et alors parce que l'euphonie amènerait elle-même cette exception.

^D'autre côté, la saine phonétique reprendrait ses droits. L'e muet est bien muet, et ce qui se produit naturellement dans la prose doit se retrouver dans le vers qui ne doit pas contredire au langage ordinaire. Il disparaîtrait en laissant sa trace sur la syllabe précédente par compensation.

Nous proposons cette lecture nouvelle du vers comme plus pratique.

Il ne faut pas objecter que nous abrégeons le vers d'autant de syllabes qu'il y a eu de voyelles muettes. Nous supprimons d'un côté, mais nous ajoutons de l'autre, le temps total se retrouve.

C'est la lecture ordinaire qui fait paraître le vers artificiel et languissant à ceux qui ne sont pas poètes de métier, et d'ailleurs cette lecture est impossible dans le poème scénique où inconsciemment on scande comme nous proposons de le faire.

Relativement à la scansion, nous devons remarquer que c'est à tort que l'on compte dans le vers Ye muet qui suit une autre voyelle et qu'on exige son élision. Le moi: joie, par exemple, ne peut être employé dans le corps d'un vers sans qu'on élide Ye final et par conséquent la locution voie lactée ne saurait y trouver place. Ici se reproduit ce que nous avons observé à l'hémistiche pour r^ muetjla proscription absolue, parce qu'on n'ose ni le compter, ni ne pas le compter.

En réalité, Ve muet, soit seul, soit suivi immédiatement d'une consonne non accompagnée d'une autre voyelle ne devrait pas se prononcer, il est toujours sourd ou muet dans toutes les positions et a pour unique effet d'allonger par compensation la voyelle qui précède. Quant à lui-môme, il est devenu un simple signe graphique de cette compensation^ ce qui n'empêche pas qu'il doive compter dans le nombre des syllabes,mais la lecture doit reporter sa valeur sur lavoyelle qui précède, au moins très souvent.

En Allemand, Ye muet, soit seul, soit suivi de consonnes compte toujours il est prononcé faiblement, mais il Test, en réalité, il n'est bien perceptible que dans le dernier de ces cas, mais comme il se prononce davantage qu'en français, il échappe à notre proposition de scansion et de lecture.

En Anglais, le résultat est inverse, Ye muet devient tout à fait muet, même suivi de consonnes, et il ne compte pas, même dans Ip langage soutenu, on y dépasse le résultat que nous proposons pour le français; l'anglais ressemble en ceci au français populaire, Ye muet y meurt tout entier sans allongement compensatoire de la syllabe qui précède; et cela est vrai dans le corps du vers, et à la fin.

Telle est la valeur de Ye muet au milieu du vers. Le vers français l'accepte ici s'il n'est pas élidé, mais à la condition qu'il ne suive pas immédiatement une autre voyelle dans le même mot. Ce cas mérite particulièrement notre attention. Alors il semble trop faible pour pouvoir se soutenir; en effet, il ne rend plus sonore une consonne précédente et ne crée plus derrière lui de syl^ labe fermée ; soie Joie, née.Nous croyons que cette exclusion n'est pas rationnelle.

Ue allonge ici lavoyelle précédente, y occasionne une rupture, souvent en modifie le son qualitativement. Ue devrait théoriquement compter, non à cause de la sonorité qu'il conserve, mais en raison de celle qu'il donne.

Dans le vers suivant :

La joie de cet enfant ] pour moi c'est du bonheur

On comprend parfaitement que le temps employé à prononcer joie est beaucoup plus long que celui que demande la pronon-

ciation de moi, et qu'ainsi le premier hémistiche est, en réalité, plus long que le dernier.

Si au contraire, on dit :

La joie de Tenfant | pour moi c'est le bonheur

La vérité métrique est rétablie.

Seulement si dans le premier cas l'hémistiche est un peu long, dans le second il est un peu court et pour rallonger il faut forcer la prononciation, nous le reconnaissons, mais ne faut-il pas la forcer dans ce vers ?

Jeune fille reviens | vite vers le bonheur.

Où l'on prononce naturellement.

Jeun' fiir reviens | vit* vers le bonheur

11 y aurait un moyen d'atteindre la vérité rythmique pratique. De même qu'il y aen musique la gamme tempérée, en astronomie Theure moyenne, ne pourrait-on pas arriver à une exactitude rythmique par un moyen analogue ?

Dans le vers :

La joie de cet enfant | pour moi c'est du bonheur

Pourquoi, puisque Ve sonne peu, ne pas lui tirer sa sonorité» en ne le prononçant pas, et ne le comptant pas. Ventraînemeni du rythme le permet. Certes, ce résultat ne choquera aucune oreille.

Nous verrons que le vieux français se rattachait sur ce point à la, vérité phonétique. Dans le mot i/oze^ par exemple, inséré dans le corps du vers, on comptait deux syllabes, de même qu'à Thémistiche Te de ce mot comptait et était rejeté sur l'hémistiche suivant dans un système, tandis que dans l'autre on l'annulait. Mais dans le corps du vers, ailleurs qu'à Yhémistiche, on le comptait toujours.

Joi-e d'amors qui vient à tort Il en était de même à Tintérieur des mots :

Et demainent grand cri-erie Et si vos an merci-eront

Cependant une tendance s'y manifeste à ne pas compter \'e\ muet précédé d'une voyelle, surtout dans les désinences aient et oient.

En se rapportant à la nature linguistique des sons dans la phrase, on reconnaît que dans le corps du vers, ailleurs qu'à la ' pause et à la demi-pause, la valeur de l'e muet précédé d'une j voyelle n'est pas nulle, mais que la rapidité de la prononciation la rend négligeable, et qu'il y aurait lieudel'éiider, mâme devant une consonne.

Au point de vue de la facilité de la versification, ce serait un grand bienfait, cela est si vrai que de bonne heure on a appliqué cette règle à la 3" personue du pluriel de l'imparfait de l'indicatif, ainsi qu'à aient eisoient,où l'emuet n'est compté aujourd'tiui avec la voyelle qui précède que pour une seule syllabe.

Une grande controverse s'est élevée sur la valeur, en général, que doit avoir l'e muet dans le corps dn vers français. Des littérateurs et des savants en ont traité et se sont trouvés en désaccord. Les savants supprimeraient la prononciation et lecomput de l'e muet; au contraire, les poètes y tiennent avec raison dans un sens. Il affine le vers, lui donne de la noblesse, delà distinction ; il lui tire aussi, par contre, du naturel. On ne peut obtenir toujours à la foîs les deux. Nous avons fait ressortîr.en commençant, l'importance de l'e muet dans le langage français; il lui communique cette grande souplesse qu'il possède, souplesse qui est un embarras pour l'homme inexpérimenté, qui est une ressource pour l'auteur. Dans l'art oratoire c'est le templin de la période, dans l'art poétique, c'est un instrument qui enlève un peu delà précision, mais qui donne du ressort et du relief.

Si l'e muet ne se prononce pas, le vers devient dur, sans mouvement, les sons accentués s'y accumulent trop pressés, les arsis ne se détachent pas des îAesis ; si on les prononce tous, le vers prend un air affecté, et même embarrassé , gauche, il boite sans cesse. Si l'alternance existe, au contraire, alors il est àla fois ferme et souple, il ne cède que de temps en temps pour accorder k la sonorité une rémission, il crée des repos d'uae autre nature que celle des pauses ; il y a ainsi alternance de lumière et d'ombre, comme dans un tableau.

Mais si dans un vers cette alternance n'estpas bien ménagée.

il y a un moyen de la retrouver. Ici l'action du lecteur peut corriger la défectuosité de la composition poétique. Nous avons dit que dans le langage ordinaire les e muei disparaissent à peu près tous, mais que le vers est un réactif qui à une lecture lente les fait tous réapparaître. D'ailleurs, lorsque Ve muet s'évanouit dans la conversation, il ne le fait sans trace que dans celle mauvaise ; dans celle eurythmique y il prolonge la voyelle précédente et établit sur elle une arsis suivie de thesis. Hé bien 1 le lecteur peut concilier le naturel et la mélodie rythmique en ne faisant sentir certains e que par le renforcement de la voyelle qui précède.

Dans le récit ci-dessus cité.

Jeune fille, reviens vite vers le bonheur

Il y a cinq e muets, c'est beaucoup si on les fait sonner tous. Il y en a deux surtout dont le relief serait considérable : jeune et vite.

Si l'on prononçait :

Jeuneu filleu, reuviens, viteu vers leu bonheur

On semblerait une personne ne sachant pas lire, épelant. Si, au contraire, on dit :

Jeune fiU' reviens, vit' vers le bonheur

On n'a plus aucun de ces inconvénients, et le vers sonne comme s'il avait été bien construit.

Il ne faudrait pas exagérer et dire :

. Jeun' fiir, r'viens, vit' vers F bonheur

On aurait alors un vers cacophonique.

Tandis qu'on peut obtenir un vers moyen, en faisant alterner le double mode de sonorité de Ye muet.

Nous devons dire quelques mots ici d^un cas particulier qui touche à la valeur de 1'^ muet, que celui-ci soit à la fin ou à l'hémistiche ou dans le corps du vers.

La règle est que Ve muet, soit seul^ soit suivi d' s ou de nt à la fin du vers forme une rime féminine, qu'à l'hémistiche il n'est

toléré qu'en cas d'élision, et que dans le corps du vers il compte'] entièrement, à moins qu'il ne soit élidé, ou qu'il ne soit pré-! cédé d'une voyelle, auquel cas il est proscrit. Hé bien! dansj un cas Ve muet forme rime masculine, est admis, mais ne compte* ni à l'hémistiche ni dans le corps du vers. C'est lorsqu'il s'agit| de la 3* personne du pluriel de l'imparfait de l'indicatif etî du conditionnel en aient et de deux formes aient et soient.^ Quelques poètes poussent la licence jusqu'à appliquer cette exception à toutes les finales en aient.

Leurs yeux môme croient leurs mensonges

(Sully Prudhomme).

D'où vient cette anomalie? Ce n'est pas une anomalie, c'est une tendance. On a dû commencer par le corps du vers. Ces formes de la flexion verbale sont très fréquentes, ce qui rend leur prononciation plus rapide. Le son de 1'^? muet disparaît alors, tandis qu'il se conserve dans les formes moins usitées. Puis, du corps du vers la règle passa à l'hémistiche et à la fin du vers où Ve muet se fait plus sentir. Cette exception se propagera et deviendra la règle. Le mieux serait de ne pas compter Ve muet de ces formes dans le corps du vers où la prononciation élimine encore plus dans le cas où il y a une voyelle antérieure que dans les autres, de l'élider à l'hémistiche et de le compter à la fin du vers comme terminaison féminine. Mais on ne s'arrête point dans l'évolution à ces distinctions logiques.

Ve muet suivi de nt et précédé d'une voyelle finira par être élidé partout.

Il est remarquable qu'à la fin du vers, cette terminaison hésite entre le caractère masculin et le caractère féminin, Victor Hugo dans les Contemplations IV, emploie voient et soient comme rimes féminines. Par contre, dans le corps du vers, il compte aies pour une seule voyelle.

Tel est la valeur de Ye muet dans le corps du vers : quel est maintenant son rôle ?

Nous allons l'examiner en môme temps, tant dans le corps du vers, qu'à sa fin et à l'hémistiche.

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