PRÉFACE
Si l’on jugeait du degré d’avancement d’un chapitre de lapathologieparl’abondance des travaux dont il a été l’objet, celui qui concerne l’alcoolisme devrait être aujourd’hui complet et parfait. Pourquoi n’en est-il pas ainsi? C’est parce que, pour cette question de même que pour un grand nombre d’autres, la solution ne dépend pas uniquement du médecin. Une partie des éléments nécessaires à la solution doivent être tirés des renseignements fournis par les familles. D’une part, il peut y avoir insuffisance du médecin qui n’est pas en pleine possession du sujet, qui observe médiocrement ou mal et ne sait pas interroger; d’autre part, le médecin peut être induit luimême en erreur, quelque habile qu’il soit, par les parents qui le renseignent mal, soit
volontairement, soit par défaut de mémoire ou manque de renseignements positifs sur le malade et sur ses ascendants.
De là la difficulté des recherches qui reposent sur un examen approfondi des commémoratifs éloignés et de l’hérédité. Delà aussi les lacunes et les contradictions qui existent encore sur l’étiologie d’une fouie de maladies nerveuses. De là, enfin, l’utilité qu’il y a pour les sociétés savantes, qui disposent de récompenses, à provoquer les recherches des jeunes médecins laborieux, afin d’arriver successivement à des conclusions plus précises sur tous les chapitres de la neurologie : la pathologie mentale aussi bien que la pathologie nerveuse^ qui, pour nous, ne peuvent être séparées en deux sous-spécialités et ne forment qu’un tout. La Société médico-psychologique a donc eu raison de donner comme sujet du prix Aubanel : Du rôle de l'hérédité dans l'alcoolisme. Plusieurs compétiteurs se sont présentés. Le Mémoire de M. Sollier, que nous avons accepté l’agréable mission de présenter au lecteur, a obtenu la principale récompense.
Dans une pareille questionna statistique a une réelle importance, non seulement au point de vue de l’hérédité de l’alcoolisme même, mais encore au point de vue de la généalogie des familles de dégénérés. Aussi M. Sollier, s’est-il appuyé sur l’histoire, prise aussi scrupuleusement que possible,,de 350 familles dont l’un des membres était ou avait été observé à Bicêtre dans le service des épileptiques et des enfants idiots.
Ces documents, dans l’espèce, avaient une importance capitale, car il s’agissait non pas d’une étude clinique, mais de l’étude de l’une des causes qui jouent un rôle dans l’alcoolisme. Nous ne suivrons pas l’auteur chapitre par chapitre : ce n’est pas là notre tâche; nous nous contenterons de signaler quelques-unes des idées qui donnent à son travail son véritable cachet.
M. Sollier envisage d’une manière spéciale les rapports de la dipsomanie et de l’alcoolisme héréditaire. A son avis, entre ces deux états, il
n’y a, à proprement parler, qu’une différence d’intensité dans l’impulsion; — différence d’excitation qui entraîne une différence de réaction, permettant à l’un d’éliminer l’alcool et conduisant l’autre à s’intoxiquer. Il en résulte, pour ces deux états, une marche particulière et de plus en plus divergente.
M. Solder divise les buveurs d’alcool en trois catégories: 1° les dipsomanes (héréditaires) qui ne sont pas toujours intoxiqués; 2° les alcooliques acquis (non héréditaires) toujours intoxiqués, et 3° les alcooliques héréditaires qui sont à la fois héréditaires et intoxiqués.
Il essaie de montrer que les alcooliques héréditaires ont plus de tendance à être pris de délire alcoolique que les alcooliques ordinaires. Toutefois, il fait remarquer que, sur ce point intéressant, les observations des auteurs relatives au délire alcoolique mentionnent si rarement ou si incomplètement les antécédents héréditaires qu’il est aujourd’hui difficile
d’établir ce fait sur un très grand nombre de preuves.
Après avoir insisté sur les influences modificatrices de l’hérédité qui, dans une même famille, peut se traduire par des manifestations diverses, M. Sollier s’est attaché à rechercher les causes déterminantes, provocatrices de l’alcoolisme héréditaire, chez les sujets prédisposés. Dans cette étude, il s’est efforcé de suivre l’homme étape par étape, à travers les différents âges de la vie, en tenant compte des principales différences sociales, aussi bien chez l’homme que chez la femme.
Ce chapitre, qui appartient plus à la sociologie qu’à la médecine, appelait une conclusion pratique médico-légale. L’existence de l’alcoolisme héréditaire, considéré comme assimilable, dans une certaine mesure, à la dipsomanie, entraînerait, en effet, à admettre pour un grand nombre d’alcooliques le bénéfice de l’irresponsabilité devant la loi.
Cette étude, en mettant en relief les redou-
tables conséquences de l’alcoolisme au point de vue de la descendance, provoque encore line autre question : La recherche des moyens capables d’enrayer le mal. L’ivrognerie est un mal en elle-même, elle Lest encore davantage par la nature des boissons spiritueuses ingérées. L’ivrognerie a existé, à des degrés divers, chez la plupart des peuples (1) ; les mesures légales ne l’ont guère enrayée ; elle paraît plus redoutable aujourd’hui dans ses effets par suite sans doute de la falsification éhontée des boissons de toutes sortes. Comment remédier au mal? Suivant nous, par la création d’asiles spéciaux, analogues aux asiles des Etats-Unis d’Amérique ; par une surveillance et une prohibition plus sévère des boissons falsifiées ; enfin par une vulgarisation incessante, à l’aide de tous les moyens possibles, des redoutables conséquences de l’ivrognerie pour les indi-
1. J. Mousin. Discours cle l'yvresse et yvrognerie, auquel les causes, nature et effets cle l’yvresse sont simplement déduits avec la guérison et préservation d ycelle Ensemble la manière de caiou;>se),et les combats bachiques des anciens yvrognes. Le tout pour le contentement des curieux. Toul, 1612.
yidus eux-mêmes qui s’y adonnent, ensuite pour leur descendance. Les familles, mieux éclairées, plus soucieuses de leurs devoirs, arriveraient ainsi à mieux se renseigner sur l’homme qu’elles destinent à leur fdle et à éviter des unions fertiles en désastres de toutes sortes.
Le mémoire de M. Sollier, dirons-nous en terminant, avec M. le Dr Seglas, le rapporteur des travaux déposés pour le concours du prix Aubanel, est bien coordonné, facile à suivre dans ses développements, sobre de détails et traite réellement la question elle-même de l'hérédité dans l'alcoolisme. Aussi sommesnous heureux de le signaler d’une façon toute particulière, avec la Société médico-psychologique , à F attention de toutes les personnes qui s’occupent de l’étude des maladies nerveuses et mentales.
Bourneville.
Mars 1889.