‹ Du rôle de l'hérédité dans l'alcoolismeChapitre 12 sur 13 · DU DÉVELOPPEMENT DE L’ALCOOLISME CHEZ L’INDIVIDU · texte numérisé non relu

DU DÉVELOPPEMENT DE L’ALCOOLISME CHEZ L’INDIVIDU

Nous avons dit, en terminant le chapitre relatif à l’hérédité similaire dans l’alcoolisme, que l’influence héréditaire peut être entravée ou au contraire favorisée par le terrain individuel sur lequel elle va porter son action. Or ce terrain personnel est susceptible des plus grandes modifications sous une foule d’influences et par un très grand nombre de circonstances qui sont souvent indépendantes de l’individu lui-même, qu’il est impossible de prévoir, et qui le poussent dans une voie plutôt que dans une autre. C’est ce qui arrive pour toutes les affections héréditaires, il n’y a donc pas lieu de s’étonner qu’il en soit de même pour l’alcoolisme. En outre, pour ce dernier il est bien naturel de penser que les descendants d’alcooliques auront plus de tendances à le devenir eux-mêmes à la moindre occasion, que s’ils ont simplement derrière eux de l’hérédité névropathique.

Ces nombreuses influences qui combattent ou provoquent les manifestations de la tendance héréditaire étant les mêmes dans les deux formes de l’hérédité, c’est pour cette raison que nous en avons rejeté l’étude après avoir rétabli leur rôle à toutes les deux. Nous allons maintenant essayer de rechercher quelles sont ces influences et de mettre en évidence leur valeur relative. Nous ne nous dissimulons pas combien cette étude sera forcément incomplète et imparfaite. C’est le côté social de l’alcoolisme que nous allons aborder et s’il n’est pas le moins curieux, et le moins digne de réflexions le plus souvent profondément attristantes pour l’avenir, il est assurément le plus complexe, le plus délicat et le plus difficile à traiter. Pour tâcher de mettre un peu de clarté dans cette étude de psychologie sociale, nous sommes obligé de faire des catégories et des groupes, et bien qu’artificiel ce procédé est encore le seul qui permette de la traiter avec méthode et simplicité.

Nous examinerons donc d’abord les grandes influences générales telles que le milieu social, le sexe et les modifications de la vie nationale. Puis, prenant l’enfant à sa naissance, nous le conduirons à la tombe en recherchant les conditions déterminantes de l’alcoolisme aux

diverses périodes de sa vie. Mais ce que nous ne devons pas perdre de vue, c’est que c’est à des héréditaires, à des impulsifs, à des débiles que nous avons affaire ; à des individus dont l’équilibre nerveux est très instable par le fait de leur hérédité et qui peut se rompre d’autant plus facilement que cette hérédité sera plus chargée.

Influences générales.

11 n’est pas douteux que ce soit surtout dans la classe ouvrière que se recrutent les alcooliques. C’est du moins celle qui s’offre le plus fréquemment au contrôle médical. Car nous ne doutons pas qu’on en trouverait un nombre proportionnellement presque aussi grand parmi les désœuvrés des hautes classes qui passent leur vie dans les cercles, les cabarets de nuit, et les courses. Malheureusement ils échappent à l’observation générale et par suite à la statistique. Hommes d’intelligence souvent plus que médiocre, dont le sang est appauvri par des mariages consanguins s’ils portent de grands noms, nés uniquement pour leplaisir, paresseux et dissipateurs, et par conséquent privés en grande partie de sens moral, comment ne seraient-ils pas entraînés à ce vice où les pousse l’amour de la bonne chère et de toutes les jouissances physiques. Mais ce vice, comme les autres, reste caché chez eux le plus souvent. Aussi n’est-ce pas dans ce milieu que nous prendrons l’objet de notre étude. Et d’ailleurs

il ne saurait guère nous intéresser. Une tare de plus ou de moins chez les membres de ce qu’on est convenu d’appeler la haute société et l’aristocratie, importe peu. Epuisée et jamais régénérée, à la fois incapable d’efforts physiques ou intellectuels, cette société s’écroule peu à peu profondément gangrenée. Mais que l’élément actif et reproducteur dans notre société, que les hommes nouveaux, destinés à remplacer ceux dont la race s’éteint, soient épuisés avant le temps et que leur descendance soit frappée de déchéance et d’infécondité avant d’avoir atteint le degré supérieur de l’intelligence, voilà ce qu’il est déplorable de constater et ce qu’il y aurait lieu d’entraver par tous le moyens possibles. Or cette dégradation humaine non seulement chez l’individu, mais chez ses descendants, il y a peu d’affections qui ia produisent à un pire degré que l’alcoolisme.

L’alcoolisme héréditaire que nous rapprochions tout à l’heure des autres affections de la famille névropathique s’en éloigne complètement sous le rapport de l’intelligence. Autant les affections névropathiques en général sont en corrélation en quelque sorte avec l’activité intellectuelle, comme l’a si bien soutenu Moreau et plus récemment Jacoby et bien d’autres d’ailleurs, autant l’alcoolisme et la déchéance intellectuelle marchent de pair, nous pouvons

même ajouter la déchéance organique. Si donc, ainsi que nous avons cherché à le montrer* l’hérédité névropathique peut entraîner l’alcoolisme au même titre que d’autres affections héréditaires, on doit chercher sinon à empêcher la transmission héréditaire qui est fatale en tant que prédisposition générale, du moins à la faire dévier en dehors de l’alcoolisme en évitant à l’héréditaire l’occasion d’y retomber. Car lorsque celui-ci apparaît, la race est bien près de finir. Au point de vue des services physiques et intellectuels que peuvent et que doivent rendre les citoyens dans une société constituée comme la nôtre, il y a donc plus à attendre des névropathes de tout genre que des alcooliques. Non contents de se rendre inutiles à la société par incapacité intellectuelle, ils lui nuisent encore par leurs crimes et leurs vices qui la forcent à se défendre contre eux en les entretenant à ses frais. Incapables le plus souvent de se reproduire, quant ils le peuvent c’est pour donner le jour à des idiots, des épileptiques, des dégénérés qu’un jour ou l’autre la société doit prendre à sa charge. Non contents d’être inutiles et dangereux pour le présent, ils le sont encore dans l’avenir. Et malheureusement ce redoutable fléau ne fait qu’accroître chaque jour le nombre de ses victimes.

Mais ce n’est pas le lieu ici de traiter des causes générales ni des conséquences fatales de l’alcoolisme, qui s’étend de plus en plus. Nous n’avons voulu qu’indiquer en quoi l’alcoolisme si comparable à tant de points de vue, quand il est héréditaire, aux affections névropathiques en général, en a tous les inconvénients sans en avoir aucun avantage.

Revenons donc au cœur même de notre sujet. Lorsqu’on recherche les causes de l’alcoolisme en général, qu’il soit héréditaire ou acquis, on s’aperçoit vite que la cause véritablement primordiale est la dégénérescence de l’individu, soit héréditaire soit acquise. C’est toujours ou des héréditaires tels que ceux que nous avons rencontrés et montrés dans le cours de ce travail, ou des cérébraux acquis, en tous cas des caractères faibles, faciles à entraîner, incapables d’une réaction de longue durée, qui deviennent la proie de l’alcool. La meilleure preuve de l’état de profonde dégénérescence dans laquelle ils sont, est bien donnée par notre statistique où nous avons vu tous les alcooliques sans hérédité avérée avoir cependant une dégénérescence profondément déchue physiquement et intellectuellement, puisque tous les noms dans les familles desquels nous avons trouvé des alcooliques sont épileptiques ou plus ou moins idiots.

Mais les alcooliques acquis eux-mêmes, si l’on voulait pousser les choses à l’extrême, ne pourrait-on les faire rentrer bien souvent dans la catégorie des alcooliques héréditaires? Moreau de Tours n’a-t-il pas montré que le haschich n’agissait que sur des individus éminemment prédisposés? 11 en est certainement de même de toutes les autres substances toxiques et en particulier de l’alcool, ce Le fait même de recourir aux agents toxiques, ditM. Déjerine, pourrait peut-être être considéré déjà par luimême comme dénotant une tare chez le sujet. C’est ainsi que les personnes qui se fatiguent facilement, dont les facultés baissent vite, ont recours aux excitants, tels que le tabac, la morphine, l’alcool, le café. Le remède est pire que le mal, l’habitude entraîne l’abus, avec toutes ses conséquences chez le sujet et chez les descendants. » En somme, chez les alcooliques acquis comme chez les héréditaires, ce qui crée l’alcoolisme c’est l’état d’opportunité morbide; c’est la prédisposition qui est, comme on l’a dit: ce la maladie qui sommeille. » Mais cette opportunité morbide commandée par l’hérédité similaire ou dissemblable chez les seconds peut tenir à une cause tout à fait accidentelle, comme la convalescence de maladies graves, un traumatisme cérébral qui crée chez les premiers la prédisposition d’emblée. Il y a donc lieu de

conserver la distinction entre l’alcoolisme héréditaire et l’alcoolisme acquis.

Nous avons vu en commençant ce qu’il fallait penser de l’influence du milieu social qu'on s’est à notre sens beaucoup exagérée. Il est certain toutefois que le manque d’éducation morale et la promiscuité qui existent dans certaines basses classes de la société ; que les mauvais exemples qui faussent dès le jeune âge le jugement des enfants et émoussent leur sens moral, sont des conditions éminemment favorables pour le développement d’un vice qu’ils voient autour d’eux si fréquent et qui n’est pas assez souvent flétri. Que de fois ne voit-on pas le dimanche ou le lundi soir, la femme aller chercher son mari ivre au cabaret et le ramener à la maison avec un ami? Qui n’a entendu alors non pas des reproches, mais des plaisanteries sortir de la bouche de cette femme sur son mari? Rentrée, elle se contente de le coucher et de le laisser cuver son vin! — Quelle idée juste et saine peut donner un pareil spectacle à l’esprit d’un enfant? Avec la facilité qu’ont les jeunes enfants de s’habituera toutes les scènes, cellelà ne les étonne bientôt plus et la fille de l’ivrogne s’essaie, à son tour, quand elle en a l’âge, à aider sa mère dans les soins à lui donner et à faire son apprentissage pour son futur ménage. Les fils regardent, rient, et n’attendent

que la première occasion de faire comme leur père. Quels reproches pourrait-on leur adresser et qui pourrait le faire? Est-ce le père, que ses enfants ont souvent vu ivre lui-même? Estce la mère, qu’ils ont surprise à rire de cet état? Sans doute les choses ne se passent pas toujours ainsi. Un grand nombre de femmes souffrent de voir leur mari se livrer à la boisson et cherchent à épargner le spectacle de son ivresse à ses enfants pour leur conserver autant que possible le sentiment du respect qu’ils lui doivent. Mais ce qui peut se faire facilement dans une certaine situation sociale devient impossible chez l’ouvrier qui vit dans un espace resserré avec les siens et où les moindres actes de l’un des membres de la famille ne peuvent échapper aux autres. Ce n’est pas l’exemple qui agit à proprement parler dans ce cas, ou s’il est en cause, c’est pour une faible part. Ce qui est fout dans ce cas c’est l’habitude prise de voir l’ivrognerie sans s’en choquer, sans la trouver abjecte, et qui finit par la faire considérer presque comme naturelle et à peine répréhensible. L’habitude qu’on a de considérer des choses repoussantes finit fatalement par émousser le sentiment qu’on en avait de prime abord. Cela se passe aussi bien dans le domaine des choses physiques que des choses morales et point n’est besoin d’en citer d’exemples; ils’four-

mil lent autour de nous. Ce sentiment de répulsion que doit éprouver tout être normalement organisé devant une scène d’ivrognerie est peu violent chez les individus prédisposés déjà par l’hérédité à l’alcoolisme; il n’est pas étonnant qu’il s’atténue facilement au point de disparaître même. Dès lors les descendants d’alcooliques offrent une bien plus forte prise à la tentation et vont se laisser entraîner avec facilité au vice de leur père. C/est donc avant tout l’affaiblissement du sens moral, légué par l’hérédité alcoolique paternelle, sens moral encore émoussé par l’habitude, qui fait que l’exemple est suivi chez les descendants de l’alcoolique. — L’éducation intervient évidemment ici au même titre que dans la répression de tous les autres mauvais instincts. Dans les classes aisées, où l’enfant et le jeune homme sont le plus souvent élevés en dehors de la maison paternelle et reçoivent par suite des principes de morale générale semblable pour tous, l’éducation a presque toujours une heureuse influence dont il faut tenir compte. 11 n’en est pas malheureusement de même dans les basses classes. Une fois que l’alcoolisme a pénétré dans la famille, la misère le suit de près avec toutes ses conséquences. La mère, si elle est honnête, cherche à regagner par son travail ce que la paresse de son mari fait perdre au ménage. Au lieu de s’occuper

comme avant de son intérieur et de ses enfants,, elle est obligée de laisser sa maison pour aller travailler au dehors. Les enfants ne sont plus surveillés, vagabondent avec les mauvais sujets de voisinage, et souvent doués de mauvais instincts, ils ne tardent pas à déserter l’école. C’est avec peine qu’ils entrent ensuite à l’atelier où nous les trouverons tout à l’heure. Qui dansla famille pourrait leur donner cette solide éducation dont ils auraient besoin plus que tout autre? Ce n’est pas le père, buveur et paresseux, assurément? Est-ce la mère qui n’est plus jamais là? Si au moins ces enfants avaient la ressource d’être soustraits par l’internat à l’influence pernicieuse de leur famille? Sans doute ces influences de milieu pourraient peut-être à elles seules déterminer le penchant à la boisson. Mais à plus forte raison, avec quelle intensité n’agiront-elles pas sur des sujets prédisposés déjà par l’hérédité morbide, qui par ce fait sont des faibles d’esprit et de caractère, ou des pervers, et qui en tout cas présentent une force de réaction bien moindre qu’à l’état normal ? Le moindre choc moral va suffire chez des individus prédisposés et arrivés cependant sans encombre jusqu’à un âge assez avancé où leurs habitudes sont prises, où leur caractère est formé, pour faire éclater un penchant héréditaire resté jusque-là à l’état latent. Comment un choc moral

de tous les jours, se produisant sur une jeune intelligence en voie de développement et prédisposée aussi par son hérédité n’entraînerait-il pas bien plus rapidement et bien plus sûrement les mêmes désordres? Le milieu social n’agit donc qu’à titre de cause occasionnelle, de choc moral permanent. L’élément nécessaire, presque indispensable, c’est la prédisposition héréditaire du sujet. Mais l’influence du milieu qui n’a qu’un rôle accessoire et secondaire dans l’alcoolisme par hérédité similaire, paraît en avoir un plus considérable dans le cas d’hérédité dissemblable: ici, en effet la prédisposition est sans doute toujours la cause profonde, intime, nécessaire; mais si l’exemple de l’ivrognerie, le manque d’éducation morale poussent le jeune héréditairenévropathe vers l’alcoolisme, il est permis de penser aussi que des influences contraires l’en eussent détourné. 11 serait resté névropathe, aurait pu le manifester d’une façon ou de l’autre, mais ne serait pas plutôt devenu alcoolique que toute autre chose, et ce que nous disions plus haut montre qu’il y aurait eu grand avantage dans ce cas à éviter l’alcoolisme.

Il est une circonstance qui nous a vivement frappé et que la statistique met en évidence d’une manière indiscutable: c’est que la femme est moins sujette que l’homme à hériter de l’ai-

coolisme. Dans notre tableau des alcooliques sans hérédité avérée, nous relevons en effet (dans le groupe des alcooliques dont la descendance n’est pas alcoolique) 82 femmes sur 154 familles d’alcooliques qui ont dans leurs ascendants en ligne directe un alcoolique et qui ne le sont pas elles-mêmes, ce qui, en chiffres ronds, représente la moitié des cas où l’alcoolisme ne se transmet pas. Si l’on s’en tenait là seulement, on penserait avec raison, qu’elles ne sont guère plus à l’abri que les hommes, de l’alcoolisme héréditaire. Mais il faut, en outre, voir chez qui l’alcoolisme se transmet le plus souvent, et pour cela, consulter les tableaux statistiques concernant les alcooliques hérédiditaires, et on verra de suite, sans qu’il soit même utile de citer des chiffres, que l’immense majorité des alcooliques héréditaires sont des hommes. Mais quand il atteint la femme il nous a semblé qu’il revêtait un caractère beaucoup plus intense et plus grave que chez l’homme. On peut penser que les professions différentes, l’éducation, les occasions, les travaux plus durs auxquels sont soumis les hommes, les poussent plus que les femmes à prendre des habitudes alcooliques, Assurémentces raisons ont bienleur valeur et ces influences ne sont pas douteuses. Mais comment se fait-il que la femme, plus nerveuse à l’état moral, plus émotive, plus impressionnable

que l’homme, moins résistante aussi au point de vue physique en général, offre moins de prise que lui à l’alcoolisme en dépit de la même hérédité? Cela est cependant manifeste et nous n’en voulons pour preuve que les cas où on constate dans une même famille, l’alcoolisme chez les garçons tandis que les filles sont atteintes d’une affection névropathique. Tous ceux qui ont observé des familles d’alcooliques ont pu noter des cas semblables. Pour quelle raison alors, de deux sujets ayant la même prédisposition héréditaire, est-ce celui où cette prédisposition est encore accrue par un état nerveux plus sensible qui n’est pas atteint alors que l’autre l’est quoique plus résistant. Si les motifs que nous avons signalés pius haut y entrent certainement pour une part, nous pensons que la plus grande revient à la nature même de la femme dans son ensemble. La femme même descendue bien bas, conserve toujours une certaine pudeur qui, si elle ne se manifeste pas toujours, peut se réveiller à l’occasion. C’est une chose qu’on peut souvent constater à l’hôpital, chez des malades dont le métier leur fait une obligation de mettre de côté toute pudeur. Si nous voyons ce sentiment qui ne se rencontre guère aussi marqué chez l’homme, demander tant de temps pour disparaître, nous ne nous étonnerons pas que la femme, par cette seule raison, hésite à se mon-

trer dans un appareil aussi peu séduisant que' celui de l’ivresse. Elle sait aussi le dégoût qu’elle inspirera en général aux hommes si elle se présente en cet état, et sans doute cette question d’amour-propre n’est-elle point négligeable. En outre, les goûts, les plaisirs de la femme sont bien différents de ceux de l’homme. Le but des réunions de femmes ou de jeunes hiles n’est pas le même que celui des réunions masculines . Le lieu surtout est différent. Les emmes n’ont pas de lieu spécial de réunion, tandis que les hommes ont le café et le marchand de vins. Ils n’y sauraient aller sans consommer, c’est-à-dire sans s’alcooliser. La principale cause de la non- hérédité de l’alcoolisme entre père et hile semble donc résider surtout dans le caractère même de la femme et dans les habitudes inhérentes à son sexe, caractère et habitudes qui empruntent d’ailleurs une intensité variable au milieu social auquel appartient la femme et à son éducation.

Enfin, comme troisième grande cause générale, nous citerons les modihcations de la vie nationale, tous les changements brusques qui se produisent dans la vie politique et sociale des peuples.

Il est probable que cette influence est réelle pour l’alcoolisme comme pour l’aliénation et toutes les monstruosités psychiques, ainsi que

l’ont bien montré MM. Laborde, Lunier et Mundy, quoique le rôle joué par l’alcoolisme dans ces circonstances ne puisse pas être aussi bien établi.

Crotbers [Med. Record, p. 402. 1881) pense même que l’alcoolisme peut être épidémique et qu’il a un cycle marqué et obéissant à une grande loi psychologique encore inconnue. En étudiant l’histoire sociale de toute agglomération d’individus, on verrait que l’ivrognerie apparaît à certaines époques avec grande intensité puis disparaît à d’autres pour revenir au bout d’un certain temps. L’alcoolisme est aussi clairement endémique, dit-il, et accompagne quelques causes locales plus ou moins apparentes ; les élections, les révolutions politiques ou les changements sociaux sont marqués par les fluctuations de l’ivrognerie.

N’ayant pas d’observations personnelles à citer à cet égard et tout en admettant cette influence des causes sociales, nous ne saurions nous prononcer absolument sur sa valeur.

Examinons maintenant les influences qui agissent sur le développement de l’alcoolisme chez l’enfant, chez les jeunes gens et chez les adultes. Ces influences sont pour la plupart différentes quoique quelques-unes se retrouvent dans deux espèces voisines de l’existence, telles que l’enfance et l’adolescence, ou l’adolescence

et l’âge adulte. Il y a entre ces différentes périodes de l’existence, des périodes de transition où des influences spéciales à chaque âge peuvent se confondre et se confondent en effet. C’est donc à l’époque moyenne de chaque période de la vie qu’il faut les rechercher.

M. Lancereaux a dit que c’était surtout au moment des grands mouvements physiologiques tels que la puberté, l’établissement des règles* la grossesse , la ménopause, que l’on voyait s’installer le plus souvent l'alcoolisme . Rien n’est plus exact et nous avons noté fréquemment cette relation dans nos observations. Et cela était à prévoir. C’est en effet à ces grandes époques physiologiques que le caractère, de l’individu se dessine, s’accentue ou se transforme et quand nous disons son caractère, aussi bien son physique que son état intellectuel et moral. Ces mouvements physiologiques ne vont pas sans apporter de grands troubles chez l’individu et si l’on en voit qui les supportent sans s’en apercevoir, il en est d’autres en grand nombre où ils entraînent, au contraire, des désordres physiques et mentaux. Nous n’avons pas à entrer ici dans des détails à ce sujet et nous devons nous demander seulement si c’est la modification physiologique seule à laquelle doivent être imputés les troubles nerveux ou intellectuels qui surviennent ou si nous ne devons pas plutôt

la considérer comme la plus simple cause occasionnelle qui réveille l’hérédité latente dans un organisme prédisposé. Cela ne fait pas de doute pour nous. Chez l’enfant on a, plus encore que chez l’adulte, invoqué la contagion de . l’exemple pour expliquer l’apparition de l’alcoolisme. C’est ainsi que Grenier dit : « Les uns, les enfants, par exemple, inconscients sont fatalement entraînés par l’exemple de leurs parents, et s’intoxiquent à leur insu. Plus tard, devenus grands, l’habitude est prise ; fils d’alcooliques, ils présentent l’état mental habituel à ces derniers, dès lors il ne peuventplus éviter la pente fatale et rentrent dans la catégorie des suivants, c est-à-dire des alcooliques qui s’empoisonnent sciemment pour satisfaire leurs instincts. ))

La contagion par l’exemple n’est pas si commune qu’on le croit. En tous cas, si elle existe, c’est sans doute en agissant par le mécanisme que nous exposions plus haut, c’est-à-dire en influençant un sujet déjà prédisposé par l’hérédité à devenir alcoolique. D’ailleurs, comment l’exemple expliquerait-il les cas où l’alcoolisme saisit des jeunes gens au sortir du collège, alors que depuis leur enfance ils sontinternes, éloignés de leur famille et n’ont pas sous les yeux le spectacle de l’ivrognerie de leur père? Comment surtout expliquerait-il l’hérédité dissemblable, alors que des enfants nés de parents

aliénés on dégénérés, mais non alcooliques, montrent le penchant à boire dès leur jeune âge ? Du reste, M. Lancereaux fait remarquer avec juste raison que la preuve qu’il s’agit bien là d’une tendance morbide héréditaire, c’est que ce ne sont pas les fils des individus que frappe l’ivresse qui sont pris à un moment donné du besoin de boire, mais bien ceux des buveurs atteints d’alcoolisme chronique et qui partant ne s’enivrent guère.

Voici un enfant dont aucun des parents connus n’était alcoolique, mais dont la famille était certainement dégénérée comme le prouvent l’état mental de l’enfant et ensuite le strabisme de ses deux soeurs, et qui cependant manifeste de bonne heure son penchant à boire.

Obs. LXXX {inédite). Gay..., 13 ans. Imbécillité congénitale , instabilité mentale , kleptomanie, alcoolisme.

Père sobre. • — • Grand-père paternel ne buvait pas.— Tante paternelle morte à 12 ans de la poitrine.

Mère y enfant naturelle (père et mère inconnus). — 2 sœurs strabiques. — Lui est voleur, menteur, grossier, méchant, paresseux, indiscipliné, vagabond. « Il allait, nous dit sa mère, dans un petit caveau où nous avions des bouteilles de vin. Il cassait le goulot et buvait à même. Cinq fois il s’est enivré complètement. Il profitait de l’absence de sa mère. Une fois il était ivre-mort. Il a eu du délire. La connaissance complète n est revenue qu’au bout de vingt-quatre heures. Une fois il est entré chez un marchand de vin qu’il con-

naissait disant qu’il avait soif. Le marchand lui dit : « Prends un verre et bois. » L’enfant se servit du bitter au lieu de vin, environ les 3/4 d’un litre, et s’enivra complètement. Peu après il était sans connaissance. Aux repas de la famille, il fallait le forcer à boire, il buvait très peu et n’aimait boire qu’en cachette.

Dans l’observation suivante l’hérédité alcoolique similaire est manifestement la cause du penchant précoce de l’enfant en dehors de toute influence de l’exemple, puisque, à la naissance de l’enfant, le père avait cessé ses excès de boisson.

Qbs. LXXXI [inédite). — Hue... Frédéric, 4 ans. Imbécillité , accès de colère, clastomanie, méchanceté, kleptomanie, alcoolisme , onanisme.

Père , 30 ans, imprimeur. A 13 et 14 ans, étourdissements et pertes de connaissance pour lesquelles on le saignait fréquemment, ce dont il se trouvait bien, car il était très sanguin. Fièvres intermittentes en Afrique. Auparavant buvait beaucoup d’absinthe. Très sobre après ses fièvres et depuis. « Du reste, dit sa femme, ça lui est impossible, depuis qu’il a eu les fièvres. » Il fume beaucoup, toute la journée et le soir pour se tenir éveillé. 11 est obligé de passer une nuit par semaine et de veiller souvent. A la suite de ces veilles, il est atteint de surdité qui dure environ 7 ou 8 heures, et qui est complète des deux côtés. En même temps, douleurs au sommet de la tête. Surdité et céphalalgie disparaissant par le sommeil. Très violent dans ses colères, casse tout ce qui lui tombe sous la main. — Grand-père paternel violent aussi. — Grand' mère pa-

ternelle morte de rhumatisme chronique et de rhumatisme cérébral à 63 ans. Elle avait déjà fréquemment des attaques de rhumatisme à l’époque de son mariage. — Oncle paternel, 40 ans. Rhumatisme articulaire, boit beaucoup, surtout de la bière. — Tante paternelle , rhumatisme articulaire.

Mère, 25 ans, faible de poitrine, buvait beaucoup. Se grisait souvent et cela faisait scandale dans la maison. Mauvaise conduite (ancienne fdle de brasserie). Le père l’a gardée quand il l’a vue enceinte, puis il l’a quittée après l’accouchement et a gardé l’enfant qu’il a reconnu.

Notre malade. — Méningite et convulsions à 8 mois. Chute sur la tête à 8 mois. Gâteux. Il prenait du vin au point de se griser. Pendant une absence de la bellemère, laissé seul à la maison par son père, sous la surveillance d’une petite bonne, il ne s’est pas dégrisé pendant trois ou quatre jours. Ce sont des voisins qui en ont prévenu le père. « C’était principalement le vin qu’il volait. »

On ne peut donc invoquer ici ni l’exemple du père ni celui de la mère. Remarquons en outre la relation qui paraît avoir existé dans la famille paternelle entre l’alcoolisme et le rhumatisme, lequel était héréditaire dans cette famille et avait frappé le cerveau chez l’un des ascendants. Cela montre que les rapports entre la diathèse arthritique et rhumatismale et la famille névropathique sont intimes, comme on tend du reste à l’admettre aujourd’hui de plus en plus.

Nous avons vu dans un assez grand nombre d’observations précédemment citées cette précocité chez l’enfant. Dans la majorité des cas l’influence héréditaire est assez manifeste pour qu’on n’ait pas besoin d’aller chercher une autre cause qui ne peut être en tous cas qu’accessoire bien qu’aggravante. Nous avons dit aussi que l’alcoolisme des parents au moment de la conception engendrait le plus souvent un état de dégénérescence trop profonde chez les descendants pour qu’ils puissent jamais être à même de se livrer à l’alcoolisme. Crothers (Med. and . sur g. Reporter Philadelphia , 1883, p. 549) cite cependant deux cas d’alcoolisme dus à cette cause ; dans un cas la mère seule était intoxiquée.

On sait que dans certains pays on a l’habitude de donner aux enfants de Teau-de-vie ou des liqueurs alcooliques quelconques pour les fortiüer, pour faciliter le travail de la dentition. Ailleurs on fait têter aux nourrissons un tampon imbibé d’alcool ou de whiskey. Il est possible, quoique nous n’ayons pas d’exemple personnel ni emprunté, que cette habitude finisse par créer un besoin. Mais il est à remarquer que ce sont plutôt les gens qui ont euxmêmes la coutume de rechercher un remède à tous leurs maux dans l’alcool, qui sont le plus souvent tentés d’employer le même moyen pour

leurs enfants. Si donc ces enfants deviennent de précoces buveurs, l’hérédité paternelle ne leur en fournit-elle pas le principal entraînement? On cite bien aussi des parents qui s’amusent à griser leurs enfants. Ces cas sont rares d’abord, puis ce n’est pas une ivresse passagère qui crée l’ivrognerie ou l’alcoolisme. En somme, l’exemple et l’habitude donnée sont loin d’être des causes assez fréquentes pour expliquer tous les cas de précocité de certains enfants à boire des liqueurs fortes. C’est bien plutôt dans la perversion de leurs instincts, dans une impulsion inconsciente, fruit de l’hérédité, qu’il faut aller en chercher la véritable raison.

Chez le jeune homme nous avons vu qu’on incrimine le grand mouvement physiologique de la puberté : c’est un des âges critiques de la vie qui impriment le plus de modifications chez l’individu. Le caractère de l’enfant disparaît pour commencer à dessiner celui de l’homme ; l’intelligence se développe dans le sens où elle atteindra plus tard son maximum. A ce moment l’équilibre nerveux et physiologique est très instable et la moindre cause occasionnelle peut le rompre, même chez des individus normaux. Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que cette cause occasionnelle agisse avec une bien plus grande intensité sur un organisme déjà prédisposé par

l’hérédité? Du reste, ce n’est pas le plus souvent à 13 ou 14 ans, au moment même de l’établissement de la puberté que se produit l’alcoolisme précoce. Il se montre de très bonne heure, vers 5 ou 6 ans, ou au contraire de 16 à 17 ans. Or, cet âge de 17 ans, à quoi correspond-il? à un mouvement physiologique? Oui, sans doute, en partie. N’est-ce pas plutôt et surtout à un changement de position sociale? Qu’il appartienne à une classe ou à une autre, ce changement se produit. Dans la classe ouvrière le jeune homme cesse d’être apprenti pour devenir ouvrier ; dans les classes aisées il sort du collège pour embrasser soit une carrière libérale, soit la carrière administrative ou commerciale ou industrielle. Il cherche à imiter l’homme qu’il est à peine et pour prouver sa valeur il ne recule devant rien. En outre, à cette époque à peu près, correspond, en général, une évolution dans le sens génésique et le jeune homme profite de sa première liberté pour avoir des rapports sexuels . C’est là fréquemment une cause d’excès de boisson et nous avons vu d’autre part quelle relation intime et fréquente existait entre la passion des femmes et le penchant à boire. Cette influence se fait sans doute moins sentir chez les jeunes gens de la classe ouvrière que chez ceux de la classe aisée. A notre époque surtout les lieux où l’on va chercher des conquêtes

faciles sont presque exclusivement des endroits où Ton est forcé de s’alcooliser. Si le jeune homme n’a pas le caractère assez bien trempé pour résister à cette vie de paresse et d’abrutissement qu’on mène dans les brasseries, s’il a le sens moral émoussé, s’il est paresseux, d’intelligence peu active, s’il a, en un mot, derrière lui une fâcheuse hérédité, comment ne cèderait-il pas à l’alcoolisme qui est la conséquence fatale de ses fréquentations? La paresse, l’affaiblissement du sens moral, le manque d’énergie, de caractère, voilà les vraies causes d’alcoolisme chez le jeune homme. Et si ces défauts sont parfois accidentels, combien de fois ne sont-ils pas le produit de l’hérédité? Tel père, tel fils, a-t-on dit. Les fréquentations mauvaises, le respect humain, la lâcheté pour mieux dire qu’ont quelques-uns à reculer devant un entraînement contre lequel leur raison proteste, voilà plus qu’il n’en faut pour les mener droit àl’alcoolisme qui se présente à eux. Car si ces causes les conduisent à l’alcoolisme, c’est qu’il s’offre plus facilement à leur portée, et elles le mèneraient aussi bien à tout autre vice, à toute autre passion si l’occasion de la satisfaire était plus favorable. Ce sont ces jeunes gens de caractère faible qui pourraient aussi facilement tourner au bien qu’ils tournent au mal, que les mères craignent avec raison de voir tomber entre les mains de

femmes perverses et sans scrupules. Pour eux en effet, la première maîtresse a une influence considérable sur le reste de l’existence, suivant qu’elle sera intelligente ou foncièrement vicieuse.

Combien ne voit-on pas de ces malheureux qui, dès leur arrivée à Paris, car c’est dans les grands centres surtout qu’on observe cela, se laissent prendre aux filets de quelque fille qui les dégrade autant au point de vue intellectuel et moral qu’elle les épuise au point de vue physique, et qui les entraîne à sa suite dans tous les cabarets mal famés où ils s’alcoolisent rapidement ! Combien en voit-on disparaître au bout d’un an de la vie de Paris, rappelés chez eux en toute hâte par leur famille effrayée ! Si on les interrogeait sur leurs antécédents héréditaires, on apprendrait le plus souvent que leur père a été lui-même un viveur dans son temps, et qu’il a, pour ces écarts de jeunesse, une indulgence que lui donne le souvenir de ses propres exploits. Aussi se contente-t-il de dire : « Il faut que jeunesse se passe .» Malheureusement, ce qui n’était que passager chez le père, devient permanent chez le fils, par le fait de la charge héréditaire accumulée. Où le père a résisté, le fils est incapable de le faire.

Dans la classe ouvrière, c’est la paresse, la mère de tous les vices, dit le proverbe, qui

engendre l’alcoolisme. Nous avons vu comment les malheureux enfants d’ivrognes étaient la plupart du temps négligés au point de vue intellectuel et moral. Où donc auraient-ils puisé le goût du travail, l’amour de l’ordre et de l’économie, la répugnance pour le vice ? Aussi, mauvais ouvriers, chôment-ils souvent, soit volontairement, soit forcément. Que faire en dehors de l’atelier, sinon d’aller au cabaret causer avec les camarades qui sont dans le même cas? Aussi prennent-ils plus vite l’habitude du comptoir de vins que de l’atelier.

Vient le service militaire : s’il est pernicieux au point de vue de la propagation de la syphilis, il ne l’est pas moins au point de vue de l’alcoolisme. Sans parler des régiments d’Afrique et des colonies, où l’habitude de prendre l’absinthe en particulier est regardée, on ne sait par quel préjugé, comme inoffensive à cause du climat, il suffit de voir ce qui se passe dans l’intérieur d’une caserne, pour comprendre comment vient le goût de la boisson, la cantine étant presque la seule distraction que le soldat, si dépaysé tout d’abord, si désœuvré ensuite en dehors de ses exercices, puisse se donner.

Mais avec le service militaire nous voici arrivés à l’âge adulte. Toutes les causes que nous venons de passer en revue peuvent intervenir, mais nous allons chercher à préciser celles qui

sont le plus spéciales à cette période de la vie.

Les professions ont été incriminées. Tous les auteurs les citent comme ayant une très grande influence. MM. Magnan et Bouchereau ont groupé par ordre de fréquence les professions qui favorisaient le plus le développement de l’alcoolisme: ce Si l’on étudie, disent-ils, les alcooliques au point de vue des professions, on trouve surtout l’alcoolisme chez les individus qui se livrent aux occupations manuelles et mécaniques ; puis viennent les professions industrielles et commerciales ; la catégorie des gens à gagesseprésenteensuite.Certainesprofessions où la manière de vivre est commune aux deux sexes paraissent fournir à peu près autant d'alcooliques hommes que d’alcooliques femmes : ce sont les blanchisseurs, les cuisiniers. Les professions libérales ont offert peu d’alcooliques et les individus atteints n’étaient que des déclassés se disant professeurs révoqués et n’exerçant plus depuis des années. » ( Statistique des alcooliques entrés à Sainte- Anne en 1870 et 187 1 , Ann . méd. psych. 1872, t. l,p. 52).

Sans doute c’est là une cause provocatrice dont il fallait tenir compte et qui est évidente. Mais nous pensons que dans beaucoup de cas on l’a exagérée. Il s’en faut que tous les marchands de vins et toutes lesblanchisseuses soient alcoo-

liques. Il y a lieu de penser que la profession n’est souvent qu’un prétexte aux prédisposés pour faire excuser leurs excès. L’observation suivante nous paraît intéressante à ce point de vue. Les deux fils d’un alcoolique dont l’un est marchand de vins et l’autre cultivateur sont tous deux alcooliques héréditaires. Dira-t-on que c’est seulement parce qu’il était dans le commerce de vins que le premier s’est mis à boire, alors qu’on voit le second frère faire absolument de même dans des conditions absolument différentes? Ne faut-il pas avec plus de raison invoquer ici l’hérédité qui se manifeste encore chez la sœur des deux précédents qui, bien portante, donne néanmoins le jour à un enfant qui meurt de convulsions et à un second qui est migraineux de bonne heure.

Obs. LXXXII [inédite). — Galdair..., 12 ans. Epileptique.

Père , 51 ans, nourrisseur. Paraît avoir eu une ostéomyélite à l’âge de 8 ans. Pas de convulsions dans l’enfance, pas de rhumatismes. Pas de migraines. Buvait beaucoup au moment où ses enfants sont nés. Il boit moins maintenant surtout de l’absinthe. Il fit des excès presque quotidiens depuis son mariage à 31 ans, époque à laquelle il s’est établi marchand de vins. Mais avant il buvait déjà chaque fois que l’occasion se présentait, c’est-à-dire chaque fois qu’il avait de l’argent. Violent, méchant, casse les meubles dans ses colères. Il boit moins depuis trois ou quatre ans

de peur de tomber malade. — Grand-père paternel cultivateur, mort on ne sait de quoi. Très violent. Buvait beaucoup. — Oncle paternel mort à 50 ans d’une maladie de foie. Cultivateur, alcoolique. — 7 ante paternelle. Bien portante, deux enfants, l’un mort de convulsions, l’autre migraineux dès l’enfance.

Mère, rien, peu intelligente. — Grand' tante maternelle presque idiote. — liante maternelle un peu idiote. — Oncle maternel imbécile. — 5 oncles ou tantes morts en bas âge. — Frère, 19 ans. Pas de convulsions dans l’enfance. Bien portant. Engagé de force dans l’infanterie de marine parce qu’il était « très polisson ». Kleptomanie dès le plus jeune âge. Il allait toucher les notes de son père et gardait l’argent. Il dérobait tout ce qu’il pouvait à ses parents, et allait le vendre. Il avait l’habitude de boire dès 14 ou 15 ans.

Cette observation est encore intéressante au point de vue des rapports de l’alcoolisme héréditaire avec l’épilepsie sur lesquels nous avons insisté plus haut.

Il faut en outre distinguer entre l’alcoolisme et l’ivrognerie : on peut parfaitement être alcoolique sansêtre ivrogne, s’il est au contraire presque fatal de devenir alcoolique lorsqu’on est ivrogne. On peut même devenir alcoolique sans aimer la boisson tandis que l’ivrognerie ne se conçoit pas sans appétit pour les liqueurs alcooliques ou le vin. Dans beaucoup de métiers c’est pour se donner des forces, on le croit du moins, qu ’on boit un petit verre d’alcool de temps

en temps et qu’onfinitpars’intoxiquer lentement. Mais cette façon de s’alcooliser qui peut se présenter chez les ascendants d’alcooliques ne paraît pas être le propre des alcooliques héréditaires.

Chez eux c’est l’intoxication subaiguë qui se montre le plus souvent. Ce n’est pas l’usage pur et simple, ce sont les excès de boisson qu’on rencontre. Un marchand de vins se croyant obligé de donner de temps en temps l’exemple de la consommation peut devenir alcoolique quoique non hé rédil aire: mais s’il est héréditaire son invitation ne sera qu’un prétexte pour lui de satisfaire son goût et c’est avec plaisir qu’il boira avec ses clients. Il ne s’en tiendra pas là, au strict nécessaire qui cependant le mènerait aussi à la longue à l’alcoolisme. Il boira avec excès sans y être forcé et plus d’une fois il ira jusqu’à la demi-ivresse, ou même l’ivresse. Alcoolique il deviendra ivrogne, tandis que l’autre ne sera qu’alcoolique chronique.

Une question se présente ici, c’est celle delà susceptibilité que présentent les alcooliques héréditaires à l’alcool. La majorité des auteurs prétendent que les dégénérés, les névropathes, les descendants d’alcooliques sont plus sensibles aux effets de l’alcool et des substances toxiques en général que les individus normaux. Cette plus grande susceptibilité s’observe en

effet dans un certain nombre de cas. Nous avons vu un alcoolique (obs LXV) dont on nous disait: ce Avec un litre de vin il est gris. » A un autre, ses camarades disaient: ce Oh! toi, rien qu’en passant dans les vignes tu as ton affaire ! » Nous pourrions multiplier ces exemples. Mais par contre, nous avons observé chez beaucoup une tolérance exceptionnelle. Tel est le cas (obs XXXIV) de cet alcoolique qui pariait avec un de ses amis à qui boirait le plus, et qui buvait jusqu’à un litre d’absinthe par jour. Un hystérique, atteint de la crampe professionnelle, que nous avons observé pendant quelque temps, devait, pour surmonter son spasme fonctionnel et continuer son travail, prendre 3 ou 4 vermoûts et 5 ou 6 absinthes de suite. Une absinthe de moins et il lui était impossible de rien faire. La netteté de son esprit et la liberté de sa main ne s’acquéraient qu’à cette dose. Quand il sentait que son travail ne marchait plus, il descendait de l’atelier, avalait coup sur coup sa dose énorme d’absinthe et remontait travailler facilement. Et malgré cette ingestion exagérée et assez longue d’alcool, qui a duré environ trois mois, il n’a jamais présenté aucun accident alcoolique. Depuis qu’il a cessé son travail de typographe, il est revenu à une ration très modérée de vin et d’alcool sans la moindre difficulté. Nous avons été plus d’une fois frappé

de cette tolérance souvent extraordinaire. Morel a signalé la tolérance excessive des dégénérés, des hypocondriaques, etc., etc. Ajoutons que cette facilité à boire sans accidents est bien faite pour encourager ces alcooliques à continuer, et comme l’alcool n’en agit pas moins à la longue, une manifestation alcoolique plus ou moins violente finit par apparaître brusquement un jour.

C’est en vain que nous avons cherché la clef de ces différences individuelles. Néanmoins, d’après le petit nombre d’observations où nous avons pu noter la quantité nécessaire pour déterminer l’ivresse, nous avons cru remarquer que chez les alcooliques héréditaires similaires il y aurait plutôt susceptibilité exagérée, tandis que chez les héréditaires névropathes ou vésaniques ce serait plutôt la tolérance qu’on observerait. En effet, chez beaucoup de névropathes, de dégénérés supérieurs, de candidats à l’aliénation, l’activité cérébrale a besoin pour se maintenir d’un excitant continuel ; pour les uns c’est le thé, le café, mais ces substances sont ordinairement insuffisantes et pour la plupart ce sera la morphine ou l’alcool. Ne dit-on pas que le grand Pitt ne prononçait jamais de meilleurs discours qu’après s’être inspiré outre mesure des vins généreux. Il existe à Paris une taverne spéciale, plusieurs peut-être, où

presque seuls les initiés se rencontrent : on n’y boit que de l’absinthe. C’est une étude curieuse que celle de ces individus pour qui l’absinthe est presque la seule nourriture et qui viennent au milieu de ses vapeurs composer des dessins, des articles, etc. Ils parlent peu ou pas, s’asseyent, et le garçon qui les connaît bien les sert sans être commandé. Il sait leur dose et quand la première absinthe est terminée, il en ressert d’autres jusqu’à ce que la dose quotidienne soit atteinte. Comme pour l’hystérique dont nous parlions tout à l’heure, il semble qu’il leur faille une quantité précise de poison pour être amenés à l’excitation normale. Leur vie se passe là pour ainsi dire. A peine les voit-on disparaître de temps à autre jusqu’à ce qu’un jour ils ne reparaissent plus. Nous parlions à l’instant delà tolérance, n’en sont-ils pas de beaux exemples? Ces individus, qui sont ainsi obligés de recourir à un excitant soit pour ramener leurs facultés à leur niveau normal, soit pour les y maintenir plus que de raison, les surmener en un mot, se rencontrent surtout, et cela est naturel, dans les classes supérieures cultivées. La morphine est sans doute appelée à remplacer l’alcool pourcei usage, son emploi est plus commode et répugne moins aux esprits distingués. Lorsque M. Dejerine pense que le fait même de recourir aux agents comme exci-

tants est déjà un signe morbide, il a donc parfaitement raison»

A côté de ceux qui invoquent comme motif de l’usage qu’ils font de l’alcool la nécessité où les mettent leurs durs travaux, soit manuels, soit intellectuels, d’y avoir recours pour se soutenir ou s’exciter, il en est d’autres qui s’alcoo lisent dans un but thérapeutique réel on imaginaire» Pour qui a tant soit peu vécu au milieu des ouvriers et surtout des ouvrières sait quel rôle joue le vulnéraire dans la thérapeutique populaire. C’est surtout chez la femme qu’on le voit déterminer l’alcoolisme. La femme répugne, nous avons cherché à le démontrer, à l’ivrognerie bestiale de l’homme. Lorsque le penchant existe en elle, elle le satisfait cependant, mais avec des détours et en y mettant des formes. Si elle souffre, et la moindre occasion lui paraît bonne, elle ne recourra pas à l’eau-devie pour calmer ses douleurs, mais au vulnéraire. C’est chez le pharmacien et non chez l’épicier ou le marchand de vin qu’elle va, qui donc y trouverait à redire ? Tous les petits malaises si fréquents chez les femmes trouvent là une panacée universelle et incomparable. Beaucoup d’ouvrières vous disent qu’elles prennent pour se donner des forces du vulnéraire le matin et nous en avons vu plus d’une en prendre cinq à six fois par jour sous le plus futile prétexte.

C'est ainsi qu'on voit quelquefois les hypocondriaques se livrer à la boisson pour traiter leurs affections imaginaires, à moins qu’ils n’y aient recours, comme Morel en cite un cas, pour s’abrutir et se détruire. Dans ce dernier cas l’alcoolisme est manifestement lié à un état morbide et ceci nous amène à une question fort délicate : celle des rapports de l’alcoolisme et de l’aliénation mentale.

Esquirol ale premier, croyons-nous, signalé que le penchant à la boisson pouvait tenir à un état maladif. Morel dit à ce propos ( Dégénérescences , p. 131): cc Une double considération nous engage à dire quelques mots des tendances aux boissons provenant d’affections spéciales. Il est important, au point de vue de la médecine légale, debien établir que tous les malheurs qu’entraîne l’abus des spiritueux ne doivent pas être exclusivement attribués à la perversité de la nature humaine et que dans certaines situations l’homme est irrésistiblement poussé à commettre des actes que l’absence de liberté morale soustrait seule à l’action de la loi. » Sur 200 alcooliques qui lui ont servi à ses études sur l’alcoolisme chronique, 35 sont rangés parmi ceux dont le funeste penchant à la boisson doit être attribué à un état maladif : 10 fois la paralysie générale chez des individus antérieurement

sobres a produit ce penchant maladif secondaire. — Chez 6 individus hypochondriaques et chez 4 femmes hystériques, les tendances à T alcool sont venues s'ajouter à la névrose. — Dans ces cas l'hérédité était plus que probable et Morel dit lui-même qu'il a voulu faire la part des tendances à la boisson développée sous la double influence d'une maladie incidente et de l'hérédité. Moreau de Tours s'exprime ainsi ( Psychologie morbide , p. 156) : ce A nos yeux dans le plus grand nombre de cas, l'habitude de l'ivresse a sa source dans un état spécial de névrosité, qui, s'il n'est pas le délire réel, la folie proprement dite, en est un prodrome, une prepremière lueur. » Rapportant l’opinion d’Esquirol que nous citions tout à l’heure, il ajoute : « En étendant cette observation du maître, on s’assure qu’un grand nombre d’ivrognes sont d’ailleurs prédisposés aux maladies nerveuses soit héréditairement, soit en vertu de leur constitution particulière, soit enfin par des influences extérieures physiques ou morales. Il y a donc double chance de délire héréditaire pour les descendants d'un ivrogne, si l'état nerveux préexiste à Tivrognerie elle-même. » C'est précisément l'opinion que nous soutenions pour expliquer quelle part secondaire les différentes conditions sociales et les causes auxquelles on a l'habitude de rapporter l'alcoolisme, ont en

réalité dans le développement de ce vice chez les héréditaires d'alcooliques.

L’alcoolisme est-il la cause de la folie ou n’en est-il que la première manifestation? Ce point est des plus difficiles à résoudre, on le conçoit. Il l’est particulièrement en ce qui concerne l’alcoolisme à la période prémonitoire de la paralysie générale, où il se rencontre d’une façon très fréquente. A-t-on affaire dans ce cas à une pseudo-paralysie générale alcoolique, ou à un vrai paralytique qui, à sa première période, a fait des excès de boisson comme il fait des excès de femmes et des excès de toute nature avec une exubérante activité si trompeuse? Ce n’est pas le lieu de revenir encore sur ces rapports de l’alcoolisme et de la paralysie générale que nous avons examinés précédemment. Aussi bien notre but n’est-il pas de les éclairer par de nouveaux faits et nous n’en voulons retenir qu’une chose, c’est que lorsqu’on voit survenir brusquement chez l’adulte des excès alcooliques on doit se tenir en éveil, car bien souvent on va voir au bout de peu de temps éclater une forme quelconque d’aliénation et en particulier la paralysie générale.

Nous en avons cité un exemple dans l’observation XXXIII, empruntée à Bonnet, et nousmême observons en ce moment un commerçant qui, sobre jusqu’à quarante ans, s’est mis depuis

un an à boire de l’absinthe, ce qu’il ne faisait jamais avant. Il ne se grise pas, mais pris d’une soif insatiable, il prend coup sur coup trois absinthes avant son dîner et souvent entre ses repas d’autres encore. Depuis quelque temps, on remarque par moments des faux pas très légers dans la parole, quelquefois même un léger manque de suite dans les idées. Se trouvet-on en face d’une paralysie générale d’origine alcoolique en train d’évoluer? Est-ce une paralysie générale classique qui se manifeste déjà par cette consommation exagérée d’alcool? L’avenir le dira, mais le pronostic est sans doute très grave.

Que l’alcoolisme soit la cause de l’apparition de la folie ou qu’il en soit la conséquence, le premier symptôme, il n’en est pas moins lié à l’hérédité : sans la prédisposition héréditaire l’alcoolisme ne saurait déterminer à lui tout seul l’aliénation.

Nous rapprocherons de ces cas où l’alcoolisme coïncide avec l’apparition inopinée de la folie, ceux dans lesquels il se montre brusquement sous l’influence d’une cause extérieure à l’individu. — Fusch parle d’un buveur dissolu qui, après avoir plongé sa famille dans la plus affreuse misère, avait fini par se pendre. Deux de ses fils à peine adolescents présentaient le

même vice. Un troisième resté sobre jusqu’à trente ans est subitement devenu ivrogne.

Taguet, dans son mémoire sur l’hérédité de l’alcoolisme ( Ann . méd. psych . 1877, t. II, p. 5), dit : ce L’alcoolisme de similitude se présente sous deux aspects : à l’état latent ou de sommeil et demande pour se produire l’exemple ou Limitation , ou bien il éclate d’une manière brusque et tout à fait inattendue, sans qu’il soit possible de saisir aucune relation de cause à effet. )) C’est le cas cité par Fusch. Mais le plus souvent la cause du réveil de l’hérédité latente est connue.

Crothers en cite un exemple remarquable ( The alienist and neurologist , 1882), dans un travail sur l’ivrognerie au point de vue médical dont ce cas fait le sujet.

Obs. LXXXIII (Crothers). — Dans les antécédents de ce malade, on relève, outre l’ivrognerie chez les parents, un traumatisme grave qu’il aurait subi à l’âge de 13 ans.

Crothers, considérant l’ivrognerie comme une maladie organique, en fait remonter la cause dans ce cas, non seulement à la prédisposition héréditaire qu’il présentait, mais encore au traumatisme qui aurait été la cause déterminante de l’éclosion de la maladie. On avait affaire là à un cérébral acquis de Lasègue, mais il y a plus

cependant. Lorsqu’un cérébral acquis devient alcoolique, il crée à lui tout seul un ébranlement, un affaiblissement nerveux comparable à celui qui résulte de l’hérédité. Au contraire, dans le cas de Crothers, c’est un traumatisme cérébral qui vient s’ajouter à l’hérédité, comme si celle-ci n’était pas suffisante.

De nombreux travaux ont été faits sur ces rapports du traumatisme et de l’alcoolisme , car ce sont là deux choses qui se tiennent souvent chez l’adulte, le second étant une cause fréquente du premier. Malheureusement, comme dans la thèse de M. Péronne (1870), la question de l’influence héréditaire semble ne pas exister et n’avoir aucune relation avec l’apparition du délire alcoolique chez les blessés. On imagine toutes sortes de belles théories pour expliquer par quel mécanisme un alcoolique a du délire alcoolique, sans se demander pourquoi un autre n’en a pas dans les mêmes conditions. Pour notre part, et nous en avons assez dit sur ce sujet précédemment, nous croyons que les alcooliques blessés qui ont du délirium tremens par le fait de leur traumatisme l’ont surtout à cause de leurs tendances héréditaires. Si comme dans le cas de Crothers nous voyons chez un alcoolique héréditaire latent un traumatisme déterminer l’éclosion de l’alcoolisme, ne sera-t-il pas plus facile d’ad mettre encore qu’un traumatisme

ébranlant le système nerveux chez un alcoolique héréditaire, à prédisposition cérébrale, déterminera encore plus facilement l’apparition des phénomènes de l’alcoolisme? Bataille, dans sa thèse Traumatisme et Névropathie , plus au courant des idées du jour, dit au contraire : « Il est rationnel que le traumatisme n’agit le plus souvent que comme une cause occasionnelle chez un individu dont la prédisposition peut être démontrée par l’étude de ses antécédents. Quand la névropathie apparaît chez un individu qui a des antécédents, le rôle du traumatisme semble être celui d’un excitant qui met en action un état diathésique.. » Ce qu’il dit de la névropathie nous pouvons à notre tour le dire de l’alcoolisme.

Nous avons vu en étudiant les rapports de l’épilepsie et de l’alcoolisme, comment l’apparition de cette névrose pouvait être suivie de l’alcoolisme et nous en avons cité deux cas manifestes. L’épilepsie chez l’adulte n’agit encore là qu’à titre de cause occasionnelle, de traumatisme psychique si l’on peut ainsi dire, qui vient compléter l’action de l’hérédité et la mettre en mouvement.

La ménopause, plus encore que la puberté et la grossesse, semble être chez la femme une

cause déterminante d'alcoolisme. On sait déjà quel rôle elle joue dans l’apparition de la dipsomanie, rôle que tous les auteurs ont remarqué. Elle paraît avoir une influence analogue dans celle de l'alcoolisme héréditaire et nous n’avons pas lieu de nous en étonner, étant donné le bouleversement qu’amène cet âge critique chez la femme. Rappelons à cet égard l’observation XXX.

La grossesse est aussi souvent l’occasion d’excès de boisson. On met ces excès sur le compte d’envies auxquelles on fait peu d’attention et qui ne sont souvent qu’un prétexte pour satisfaire un besoin inconscient. Peut-être, en effet, serait-ce chez des prédisposées qu’on verrait survenir l’envie de boire pendant la grossesse, impulsion passagère le plus souvent et qu’on pourrait regarder à la rigueur comme un excès extrêmement atténué de dipsomanie.

Nous en avons un exemple dans l’observation suivante qui montre bien que la grossesse n’a été qu'un prétexte pour l'augmentation d'excès de boisson dont la personne avait déjà l'habitude d’ailleurs.

Obs. LXXX1V [inédite). — Lel... Eugénie, 14 ans.

Imbécillité.

Rien du côté paternel.

Mère morte à 36 ans de la poitrine, très nerveuse,

plusieurs fois attaques de nerfs ; colères fréquentes et violentes. Battait souvent son enfant sans motif. Bizarreries de caractère, dissimulation. Elle tenait un hôtel meublé. Mariée à 29 ans. Pas de débauche. Elle huvait surtout de l’eau-de-vie. Bien des fois on la trouvait grise. Elle poussait alors des plaintes exagérées. Au moment de la grossesse, elle buvait déjà mais moins. Mais elle s’est mise alors à boire beaucoup d’eau-de-vie, disant : « que son enfant serait plus clair. » — Oncle maternel. Aurait eu jusqu’à 14 ou 15 ans de l’incontinence d’urine. — Grand-père maternel original, mort dans la neige, le long d’un mur, étant ivre ; ivrogne. — Grand' mère maternelle morte poitrinaire.

Dans tous ces cas, la cause réelle, profonde, primordiale de l’alcoolisme est l’hérédité, qui a créé la prédisposition. Que ce soit la folie, l’épilepsie, un traumatisme crânien, une affection aiguë, un état physiologique passager, qui en soit la cause déterminante, ce n’est jamais qu’une cause apparente, et chacune n’agit qu’en ébranlant un système nerveux déjà déséquilibré et auquel il ne manquait qu’un dernier choc. Cette affection nerveuse déterminante, au lieu d’exister chez l’adulte, peut exister chez l’enfant et si elle est compatible avec la vie en commun de l’individu, elle peut provoquer d’une façon précoce le développement de l’alcoolisme, chez un héréditaire d’alcoolique, tout comme survenant chez l’homme fait, elle peut le déterminer aussi.

Obs. LXXXV [inédite). — Mor.., Charles, 17 ans.

Légère hydrocéphalie, épilepsie , vagabondage.

A partir de 6 ans sa mère étant morte, il est resté seul avec son père qui le laissait vagabonder avec les autres enfants de son âge. Il buvait avec son frère qui l’emmenait avec lui chez le marchand de vins. A8 ans, début de l’épilepsie attribuée aux peurs qu’il devait avoir en vagabondant et à ce qu’il buvait plus qu’il ne mangeait. Après la mort de son père il fut recueilli par son oncle ; on l’a fait travailler à des terrassements aux champs de courses. Au bout de dix jours il va toucher sa paie et ne rentre qu’à deux heures du matin, ivre, couvert de boue. Arrêté comme vagabond à Boulogne et conduit à Sainte-Anne. Malhonnête, grossier, gourmand.

Père mort à 59 ans d’une bronchite chronique. Terrassier, puis balayeur. A toujours fait des excès de boisson, de vin surtout et d’eau-de-vie parfois. Il en faisait à l’époque de son mariage à 27 ans. — Grand-père paternel mort d’une fluxion de poitrine à 65 ans. Quelques excès de boisson. — Frère mort à trois semaines, avait une malformation. — Frère mort à 29 ans de la poitrine. Excès de boisson. Accidents convulsifs avant la mort. — Frère mort à 18 ans, convulsions, athrepsie. — Sœur morte à 5 mois de convulsions. — Rien du côté maternel.

Dès sa naissance, l’enfant est déjà atteint de maladie nerveuse; il est hydrocéphale. Fils et petit-fils, frère d’alcooliques, nerveux lui-même, en puissance d’épilepsie qui se développe rapidement, il est plus prédisposé que qui que ce soit à devenir alcoolique, et de fait, dès six ans, son

hérédité se révèle. En outre, remarquons ici l’influence défavorable de l’éducation qu’il reçoit : abandonné à sa propre initiative, sans surveillance de son père, entraîné par son frère, vagabondant avec les mauvais sujets. N’estce pas le type de l’éducation et de l’existence des enfants d’ivrognes, tels que nous essayions de le tracer plus haut?

Il faut enfin rapprocher de ces causes organiques, d’autres causes, purement morales, qui n’en agissent pas moins d’une façon analogue. Les chagrins, en particulier, sont une cause fréquente d’alcoolisme. On entend dire à chaque instant qu’un homme ruiné, ou ayant éprouvé de grandes peines, se livre à la boisson pour s’étourdir. Dans l’observation suivante, c’est à la suite d’une faillite que l’homme s’est mis à boire. Or, il était héréditaire d’alcoolique.

f Obs. LXXXYI [inédite). — Legr... Etienne, 16 ans. Epilepsie , pédérastie .

Père mort asthmatique, crachait quelquefois du sang. Très gros, 48 ans. Négociant en grains, épicier en gros. A fait de mauvaises affaires et est tombé dans la misère. Sobre jusqu’alors. Il s’est mis à boire à partir de ce moment beaucoup d’absinthe mais «sans se saoûler » ; il avait le moral très affecté. — Grandpère paternel mort d’une douleur au cœur, faisait des excès de boisson. — Grand' mère morte à 80 ans de vieillesse, après avoir été paralysée incomplètement. Avait eu de l’affaiblissement intellectuel.

Dans tous les cas analogues, on a affaire à des hommes d’un caractère faible, d’une susceptibilité nerveuse exagérée, car bien souvent, nn malheur très réparable les abat au point de les pousser à s’étourdir, plutôt que de chercher à réagir contre la mauvaise fortune et à employer le reste de leur énergie à la combattre.

Terminons par une vue rapide sur la façon dont une habitude passagère peut s’installer au point de créer un véritable besoin. Chez un individu normal une habitude même d’assez longue durée peut assez facilement se supprimer sans créer une grande gêne. Chez un individu névropathe au contraire ce n’est pas sans peine qu’on arrive à la déraciner et bien souvent on n’y arrive pas. C’est ce qui arrive chez les alcooliques héréditaires. Que par des circonstances spéciales deux individus se trouvent obligés de recourir à l’alcool pour se soutenir, par exemple comme c’était le cas pendant le siège de Paris ou pour tout autre motif, et cela pendant un certain temps, qu’arrivera-t-il? Une fois les circonstances fortuites passées, l’un normal, bien équilibré, va reprendre sa vie d’autrefois et perdra du même coup ses habitudes passagères, ou les perdra avec un léger effort. L’autre au contraire héréditaire soit d’alcoolique, soit de névropathe, ne pourra pas faire cet effort. Son habitude sera

devenue un besoin et plus le temps ira et plus le besoin sera impérieux. Mais bientôt la dose qui lui suffisait ne lui suffira plus. Il lui arrivera pour l’alcool ce qui arrive pour la morphine, l’organisme s’habituera, la sensibilité s’émoussera et le malade augmentera la quantité d’abord, la qualité ensuite de son aliment. Après avoir pris du vin, il prendra de l’eau-de-vie, puis de l’absinthe. Après l’absinthe il inventera quelque chose de plus fort s’il se peut, ainsique le malade que nous citons ici.

Obs. LXXXVII [inédite). — Wildm... Charles, 20 ans. Hystérique.

Rien du côté paternel.

Mère , rien de particulier. — Tante maternelle impressionnable. Morte de chagrin d’avoir vu sa mère morte subitement. — 2 oncles maternels ivrognes. — Grand-père maternel mort des suites d’une tentative d’étranglement.«Ilnedésaoûlait pas, ilatoujours bu. » Marié à 20 ans. Le jour de son mariage il était si saoûl, qu’il a fallu le porter. Méchant et violent. Buvait surtout du vin, puis de l’eau-de-vie, le vin n’étant plus assez fort. Il a fini par mettre du poivre dans l’eau-devie. — 6 frères ou sœurs hydrocéphales. — 2 sœurs et 1 frère migraineux.

Ainsi la moindre circonstance qui mettral’héréditaire à même de contracter l’habitude de boire de l’alcool va le mener presque sûrement à l’alcoolisme. La circonstance la plus fréquente

pour l’ouvrier de prendre cette funeste habitude est le chômage, soit qu’il résulte du manque d’ouvrage, soit de l’impossibilité matérielle où se trouve l’homme de travailler par le fait d’une maladie et surtout d’un accident qui, tout en l’empêchant de travailler, ne modifie pas sa façon de vivre. Nous ne voulons pas tracer ici les phases par lesquelles va passer l’ouvrier dans cette situation pour arriver à l’alcoolisme le plus complet. C’est plutôt le sociologiste que le médecin que cela regarde. Et d’ailleurs un écrivain, qui s’est donné pour but d’étudier les effets de l’hérédité dans la société moderne, a tracé ce tableau de main de maître : C’est l’histoire de Coupeau dans Y Assommoir de M. Zola.

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