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INFLUENCE DE L’HEREDITE SUR LES MANIFESTATIONS ALCOOLIQUES

L’influence générale de l’hérédité étant démontrée, il nous reste à voir comment elle se manifeste et quelle part réciproque prennent l’hérédité d’une part et le terrain sur lequel elle agit de l’autre. En d’autres termes nous devons nous demander: 1° L’alcoolisme héréditaire se traduit-il chez les descendants sous la même forme que chez les ascendants, et 2° en vertu de quelles conditions personnelles ou extérieures à l’individu, l’alcoolisme se manifestet-il différemment chez les ascendants et chez les descendants? Pour résoudre le premier problème nous devons rechercher si les alcooliques héréditaires ont tendance à boire de la même façon que leurs ascendants et à présenter les mêmes localisations organiques de l’alcoolisme qu’eux.

Conception dans l'ivresse.

II nous faut tout d’abord éliminer un cas, qui se présente peu souvent il est vrai, mais sur lequel plusieurs auteurs ont attiré l’attention: c’est la conception dans V ivresse . — D’après l’opinion des auteurs et d’après des recherches personnelles encore inédites que nous avons poursuivies à cet égard (1), l’individu conçu pendant l’ivresse du père ou de la mère est voué à une dégénérescence tellement profonde, idiotie compliquée le plus souvent d’épilepsie, hydrocéphalie, microcéphalie, etc., qu’il est condamné en général à une existence assez courte, et que s’il vit, il se trouve soustrait aux influences qui pourraient le pousser dans la même voie que ses géniteurs. S’il ne devient pas alcoolique, c’est qu’il lui est matériellement impossible de le devenir.

i. Dans toutes les observations du service — ainsi que le montrent celles qui figurent chaque année dans le compterendu du service, — M. Bourneville a soin de signaler ou de faire signaler autant que possible l’état au moment de la conception.

Alcoolisme et dipsomanie.

Ceci dit, le premier point à résoudre sur l’hérédité de forme de l’alcoolisme est de savoir si la dipsomanie peut engendrer l’alcoolisme et réciproquement.

Les rapports entre la dipsomanie et l’alcoolisme sont bien loin d’être tranchés dans le même sens par tous les auteurs. Confondus ensemble autrefois, ces deux états furent distingués l’un de l’autre par Brühl Cramer d’abord, puis par Erdmann en Russie. Carpenter , Esquirol, MagnusHuss, Forbes Winslow, Morel, Trélat, Marcé, Griesinger, Foville, Delasiauve ont isolé aussi la dipsomanie mais lui ont attribué une origine diverse. Pour Brühl Cramer, Erdmann, Magn-us Huss,elle ne survient que chez des individus adonnés depuislongtemps déjà àlaboisson, chez de vieux alcooliques. Au lieu de constituer à elle seule une entité morbide, elle n’est qu’une complication en quelque sorte de l’alcoolisme invétéré. Esquirol, Marcé et tous les partisans des monomanies en font une affection spéciale, une folie particulière. Morel, et avec lui Forbes Winslow, Griesinger, Trélat, la

regardent au contraire comme un symptôme dépendant d’une affection générale. Foville la définit : une névrose presque toujours héréditaire et toujours spontanée, absolument indépendante des habitudes de l’individu. Aujourd’hui, en France, c’est cette idée, défendue par M. Magnan et ses élèves qui paraît prévaloir. Pour eux, la dipsomanie ce n’est qu’un syndrome épisodique d’un état mental plus profond que l’hérédité tient sous sa dépendance. » La dipsomanie n’est qu’un des nombreux syndromes épisodiques de la folie des dégénérés.

Contrairement à ce que pensait Lasègue, qui en faisait un caractère différentiel entre l’alcoolisme et la dipsomanie, M. Magnan admet parfaitement que le dipsomane, lorsque ses accès sont rapprochés, peut devenir alcoolique ( Leçons sur la dipsomanie) (Galangau, T li. Paris).

Lasègue, en effet, regarde la dipsomanie et l’alcoolisme comme deux affections nettement distinctes : ce la dipsomanie et l’alcoolisme sont deux affections sans analogie, contrastant par leur étiologie, leur marche, leurs symptômes, leur terminaison, bien qu’elles se rencontrent sur le terrain commun de l’abus de l’alcool (. Etudes médicales).

Mais cette opinion n’est pas admise d’une manière aussi exclusive en Angleterre. Buknill et Hack Tuke ( Traité de la Folie) admettent que

l’alcoolisme peut entraîner la dipsomanie et distinguent avec Hutcliison, trois varié tés de dipsomanie :

1° Dipsomanie aiguë survenant après des hémorragies, des excès vénériens, des fatigues insolites, dans la convalescence de fièvres graves. L’accès passé, les accidents peuvent se reproduire ou au contraire ne plus reparaître.

2° Dipsomanie périodique: paroxysmes intermittents séparés par des intervalles plus ou moins longs de sobriété. C’est la forme qui correspond à la dipsomanie telle qu’on la comprend en France.

3° Dipsomanie chronique : Etat presque constant sans intervalle de lucidité. Le malade déplore tous les jours ses excès, promet d’y renoncer et y retombe. Ce sont d’anciens ivrognes chez lesquels l’habitude a créé une passion tyrannique, un besoin indomptable qui les tient enchaînés.

M. Magnan repousse complètement cette manière de voir. Pour lui la dipsomanie aiguë n’est autre qu’un appétit passager qui n’a aucun point commun avec la dipsomanie paroxystique, intermittente, réapparaissant toujours avec les mêmes caractères. La dipsomanie périodique seule est la vraie dipsomanie. Quant à la dipsomanie chronique, il ne faudrait y voir que de l’alcoolisme. Ces alcooliques peuvent bien

comme les dipsomanes déplorer leurs excès, promettre de ne plus recommencer, et résister même pendant quelques jours à la façon des dipsomanes ; mais, ne connaît-on pas les alcooliques repentants « qui font aux parents ou aux médecins de belles promesses de tempérance, acceptent la tisane amère, jusqu’au moment où l’occasion favorable leur met le petit verre à la main?)) (Magnan.)

M. Bail ( Leçons cliniques ) se rapproche de l’opinion des auteurs anglais, quoiqu’il n’admette que deux variétés de dipsomanie :

l°La forme héréditaire qui est la dipsomanie au sens de M. Magnan.

2° La forme acquise: c’est la dipsomanie chronique des Anglais. Ce sont des alcooliques qui par suite d’une longue habitude se sont créé un besoin factice qui de temps en temps se traduit par des impulsions irrésistibles, plus violentes que le besoin de boire habituel.

D’après la majorité des auteurs, en France du moins, la dipsomanie et l’alcoolisme n’auraieni donc aucun lien commun. Nous croyons pour notre part que c’est trop exclusif et qu’entre la dipsomanie paroxystique, intermittente, essentiellement héréditaire , et l’alcoolisme acquis, subvenant sous l’influence d’une cause occasionnelle, en quelque sorte sporadique, dans lequel la constitution acquise de l’individu

a plus d’influence que sa constitution héréditaire, il y a place pour des états intermédiaires, ou mieux pour un état intermédiaire offrant lui-mè ne divers degrés, lequel n’est autre que h alcoolisme héréditaire, se rapprochant de la dipsom nie chronique des auteurs anglais sous certains rapports. Que voyons- nous en effet? Nous avons, au début, cherché à démontrer, après bien d’autres d’ailleurs, ce fait admis aujourd’hui que dans certains cas l’alcoolisme étaithéréditaire c’est-à-dire ne reconnaissait pas d’autre cause que l’hérédité, soit similaire, soit dissemblable. Nous nous trouvons donc en présence de véritables malades qui ne sont devenus alcooliques que parce qu’ils sont poussés à boire par une prédisposition fatale. Ce qu’il y a de caractéristique chez eux c’est l’impulsion, impulsion impossible à méconnaître quand on rencontre, par exemple, le penchant à boire chez de tout jeunes enfants, comme nous en donnerons des exemples. De plus, cette impulsion est le fait de l’hérédité. Enfin à côté de cette propension permanente et héréditaire à boire nous trouvons un état de dégénérescence mentale qui lui est fréquemment associé et qu’on retrouve également chez les ascendants, joint parfois à. d’autres tares de dégénérescence. Comparons le bilan du dipsomane ; nous y trouvons tout d’abord une impulsion irrésistible. Cette impulsion est le

plus souvent, toujours même pour certains, héréditaire, des dipsomanes engendrant des dipsomanes, comme des alcooliques engendrent des alcooliques. A cette impulsion à boire nous trouvons aussi associés tant chez l’individu que chez ses descendants d’autres stigmates de dégénérescence. Ainsi dans les deux cas nous avons affaire à des dégénérés impulsifs héréditaires et dont l’impulsion se manifeste à l’égard du même objet: l’alcool. Car chez les dipsomanes comme chez les buveurs de profession il y a ce fait important à remarquer, c’est que ce n’est pas l’impulsion à boire purement et simplement qui est caractéristique, c’est l’impulsion à boire des liqueurs alcooliques.

En quoi donc l’alcoolisme héréditaire et la dipsomanie diffèrent-ils? En ceci qui est sans doute très capital, mais qui l’est peut-être moins qu’on ne le pense: à savoir que le dipsomane procède par accès tandis que l’alcoolique succombe continuellement à sa passion. I/un cède à une impulsion paroxystique, passagère, intermittente, irrésistible et contre laquelle sa volonté n’a plus aucune action ; l’autre, au contraire, parait céder d’une façon continue à un besoin factice contre lequel sa raison pourrait lutter avec succès. De plus, au moment même de l’accès, l’état général du dipsomane a des caractères particuliers : il est mélancolique, anxieux,

résiste avec angoisse à l’impulsion qui l’obsède, il promet en vain de ne pas céder, de ne pas recommencer, il va jusqu’à faire des tentatives de suicide. Rien de tout cela ne paraît exister au premier abord chez les buveurs héréditaires, et cependant tout cela s’y trouve. Examinonsles donc de plus près.

En ce qui concerne l’intermittence des accès est-ce là un fait exclusif au dipsomane? Point. L’ivrogne lui aussi procède par accès véritables au moins au début, très souvent, sinon toujours. Le langage populaire ne P a-t-il pas consacré dans son argot expressif en disant de ces buveurs d’habitude qui boivent ainsi par moments et souvent àintervalles réguliers, d’une façon excessive, « qu’ils tirent leur bordée ? » Si leurs habitudes alcooliques sont continuelles, il en résulte qu’aulieu d’accès qui attirent l’attention, il n’y a plus qn excès qui passent bien plus inaperçus. Lasègue, imaginant le graphique de ces excès chez les buveurs de profession, s’exprime ainsi : ce Si l’on dressait le schéma graphique de ces excès, ils seraient représentés par une ligne onduleuse ascendante et non par une série de soubresauts comme chez le dipsomane.)) Il y alà, ilnous semble, des phénomènes paroxystiques bien analogues à ceux de la dipsomanie, quoique en différant cependant par un certain côté sur lequel nous reviendrons tout à l’heure.

Mais où la ressemblance s’accuse davantage, c’est lorsque les accès dipsomaniaques, au lieu d’ètre intermittents à longs intervalles, deviennent rémittents. On voit alors survenir l’alcoolisme qui a le temps de s’installer et qui aboutit même assez souvent dans ce cas à un accès de délire alcoolique. Du reste, si entre leurs paroxysmes d’ivrognerie les alcooliques restent buveurs, les dipsomanes entre leurs accès ne recouvrent non plus jamais complètement leur état normal et restent dipsomanes. Nous nous basons pour le dire non pas seulement sur notre propre observation, mais sur la haute autorité de M. Magnan qui écrit : « On peut dire que si la dipsomanie est une affection paroxystique elle est bien plutôt rémittente que franchement intermittente. Sans doute le sujet est tout à fait différent de lui-même suivant qu’on l’observe dans une période paroxystique ou une période de rémittence ; mais beaucoup, même dans leurs intervalles lucides, se conduisent en véritables aliénés. La plupart sont mal équilibrés, conservent un caractère fantasque, emporté, avec tendance à la tristesse. Voilà donc encore un point de commun entre l’alcoolisme héréditaire et la dipsomanie, la succession intermittente, puis rémittente des accès paroxystiques. Est-ce le dernier? Non. Nous avons encore à comparer le caractère des alcooliques

et celui des dipsomanes. Ces derniers, dit-on, sont mélancoliques, emportés et font souvent des tentatives de suicide. Eh bien, n’en peuton pas dire autant des alcooliques? La gaîté, la logique et la douceur sont-elles le propre des ivrognes? Qu'on lise les observations que nous rapportons ici même et dans lesquelles nous sommes entré dans des détails qui paraîtront peut-être oiseux, au premier abord, par rapport à l’alcoolisme, et l’on verra combien les violences, les accès de colère, sont fréquents chez les alcooliques. La tendance au suicide n’estelle pas non plus presque caractéristique de l’alcoolisme, au point que c’est peut-être la cause la plus fréquente du suicide, non seulement en France, mais dans d’autres pays aussi, et qu’en présence d’un suicide on doit toujours rechercher l’alcoolisme dans les causes qui l’ont amené.

Mais, dit-on encore, l’alcoolique en s’alcoolisant pourrait s’empêcher de boire; le dipsomane le veut et ne le peut pas. Il l’essaie par tous les moyens possibles et ces essais lui donnent une véritable angoisse. L’alcoolique au contraire ne fait le plus souvent aucun effort. C’est assurément exagéré. L’individu qui commence à s’alcooliser peut chercher au contraire à résister à sa passion dans les débuts, et de fait c’est ee qui arrive le plus souvent devant les remon-

trances do sa famille, devant les reproches de sa femme, devant ceux de ses amis sérieux qui lui font honte de son vice naissant. L’effort qu’il fait pour ne plus y retomber est-il sans lui causer de la peine, quoiqu’elle n’aille pas jusqu’à l’angoisse? Nous ne le croyons pas. Comment admettre qu’un penchant aussi fort que celui-là, qu’un penchant héréditaire surtout ne coûte pas à réfréner, lorsqu’on voit des habitudes acquises être impossibles à déraciner? Demandez à un joueur shl n’a pas d’angoisse quand il résiste à l’envie de se mêler aux joueurs qu’il voit devant lui? Demandez à un fumeur s’il n’est pas obligé d’user de tous les raisonnements et même quelquefois de stratagèmes p,our s’enlever la tentation du tabac; demandez à une personne qui a la simple habitude de faire une promenade après son repas si elle n’est pas véritablement gênée le jour où les circonstances la forcent à s’en abstenir, et si souvent cette abstinence ne lui cause pas seulement un ennui moral, mais même un malaise physique ?

Il n’y a pas d’habitude prise qui ne détermine un sentiment pénible lorsqu’on veut ou qu’on est forcé d’y renoncer; à plus forte raison lorsque cette habitude est prise sous l’influence d’un penchant héréditaire, d’une impulsion inconsciente? Les alcooliques font donc tout comme les dipsomanes des efforts pour résister à leur

passion ; tout comme pour eux cet effort est pénible et détermine de la tristesse ; tout comme chez eux cet effort est impuissant en définitive quoi que leur commandent leur raison et leur devoir. Comme les dipsomanes encore les alcooliques héréditaires se repentent et jurent de ne plus recommencer : ce qui n’empêche ni les uns ni les autres de retomber dans leurs accès et dans leurs excès. Entre les deux il n’y a qu’une différence de degré dans tout ce qu’ils éprouvent, et c’est de cette différence que résulte la marche spéciale des deux états qui vont en se rapprochant à mesure qu’ils se prolongent.

Expliquons-nous, Chez le dipsomane l’impulsion est extrêmement violente et se produit brusquement. L’individu y succombe tout à coup et aussi complètement que possible. Chez l’alcoolique l’impulsion est moins forte et quoique se produisant brusquement aussi, elle paraît néanmoins procéder progressivement, car les premiers effets produits sur le malade qui succombe n’ont pas la même intensité puisque l’impulsion est moindre.

Au bout d’un certain temps, l’accès de dipsomanie disparaît et le malade revient à peu près à son état normal, et au bout de quelque temps l’intoxication passagère a disparu. L’alcoolique ne s’alcoolise pas non plus tout de suite d’une façon continue. Sous l’influence de son pen-

«jhant héréditaire, impulsif, un jeune ouvrier, par exemple, se laisse entraîner par ses camarades. Pendant deux ou trois jours, il ce tire sa première bordée, » comme il dit, puis spontanément reprend son travail et cesse ses excès. Parents et patron l’avertissent de ne plus recommencer et il se tient tranquille pendant quelque temps. Il n’y a pas d’autre différence dans ces deux processus qu’une différence dans l’intensité de l’excitation. L’impulsion violente du dipsomane est remarquée et brusque à cause de sa violence. En raison même de cette intensité, le malade encore en pleine possession de lui-même est effrayé de ses conséquences. Il résiste; vaincu, il se cache pour succomber. L’impulsion, moins forte au contraire chez l’alcoolique héréditaire, attire peu l’attention du sujet et de son entourage. L’individu n’est pas épouvanté des conséquences qu’elle pourra entraîner, s’il n’y résiste pas. Ce qui lui arrivera n’arrive-t-il pas à bien d’autres? Pourquoi résister alors? Pourquoi se cacher d’une chose que tant d’autres font ouvertement? et l’alcoolique latent commence àboire. Dipsomaneet alcoolique agissent en cela d’une manière absolument réflexe et obéissent à la grande loi physiologique qui veut que la réaction soit en raison directe de l’excitation. S’ils réagissent différemment, c’est qu’en effet, au point de

vue psychique, l’excitation est différente.

Mais si au début, c’est l’intensité même de l’impulsion qui donne un cachet spécial au dipsomane et à l’alcoolique héréditaire latent, un élément nouveau intervient au bout d’un certain temps. Par le fait de leur intensité les accès dipsomaniaques reviennent moins fréquemment que les impulsions à boire de l’alcoolique héréditaire. Or, qu’advient-il à la suite de ces paroxysmes dans l’un et l’autre cas? Dans le premier, l’accès une fois passé, l’organisme a le temps d’éliminer l’alcool qu’il a emmagasiné. Dans le second, le retour des mêmes accidents est trop rapide pour que l’organisme puisse en faire autant, ou du moins puisse le faire d’une façon aussi complète.

L’accès de dipsomanie permet donc, au moins au début, à l’individu de redevenir indemne d’intoxication alcoolique; tandis que les excès passagers, mais rapprochés laissent au contraire l’individu intoxiqué. Un nouvel accès aggrave à peine, au point de vue de l’alcoolisme, l’état du dipsomane, tandis que de nouveaux excès, ajoutant leurs effets à ceux des précédents, aggravent singulièrement celui de l’alcoolique.

Nous voici donc en présence de deux individus : l’un est intoxiqué, l’autre ne l’est pas.

A partir de ce moment les accidents qu’ils ont présentés vont être forcément modifiés par cette

différence de terrain sur lequel ils vont évoluer. Pourquoi le dipsomane, dont l’état physique et mental reste à peu près le même entre les accès, si ceux-ci sont intermittents à assez longues périodes, réagirait-il différemment à son cinquième qu’à son premier accès si l’excitation est la même, l’organisme sur lequel elle se reproduit étant le même? Par contre, comment l’alcoolique, qui par le fait de son intoxication antérieure est affaibli au point de vue physique et mental, pourrait-il agir au bout d’un certain temps de la même façon qu’au début? C’est ce qui explique pourquoi plus l'alcoolique s’intoxique, et plus il se différencie du dipsomane. A mesure en effet que l’intoxication l’envahit, son niveau mental baisse de plus en plus. Le sens moral se perd, l’affectivité diminue et disparaît, la sensibilité s’émousse. Comment un pareil individu résisterait-il plus victorieusement contre ses impulsions augmentées encore par l’habitude, alors que jeune et sain d’esprit il a été vaincu par son penchant seul. Plus l’intoxication est avancée et moins la résistance, moins le repentir aussi sont puissants, et plus par conséquent les excès sont fréquents. Ils se répètent alors si souvent que l’état d’ivrognerie paraît continu. En réalité il ne l’est jamais et procède toujours par paroxysmes même chez les vieux alcooliques. L’individu ne pourrait

d’ailleurs pas se maintenir au paroxysme pendant longtemps et succomberait bientôt. L’ivrognerie n’est pas plus continue que la dipsomanie rémittente à très courts intervalles n’est ellemême continue. Du reste, c’est là un point commun encore : dipsomane et alcoolique vont toujours en rapprochant et surtout en augmentant leurs excès. La dose nécessaire pour soulagerlepremier accès de dipsomanie est absolument incapable de soulager le dixième, tout comme il suffit de deux verres d’absinthe pour griser un alcoolique au début, tandis que six le griseront à peine une fois buveur endurci.

Mais si la dipsomanie dans ses premiers accès est bien différente en apparence au moins de l’alcoolisme invétéré, elle s’en rapproche à son tour lorsque les accès dipsomaniaques deviennent très fréquents et rémittents à brève échéance. Le dipsomane n’a plus alors le temps d’éliminer son alcool; il s’intoxique et pour peu que les accès se répètent rapidement sonintoxication marche vite et aboutit souvent au délire alcoolique. En même temps son état mental s’abaisse profondément tout comme chez l’alcoolique.

Il se passe en somme chez les alcooliques héréditaires quelque chose d’analogue à ce qui se passe chez les morphinomanes. Eux aussi font effort pour se débarrasser de leur funeste

habitude. Mais l’habitude est devenue besoin, besoin impérieux, indomptable. L’abstinence, malgré une volonté de fer, amène au moins autant de troubles que la résistance cause d’angoisse au dipsomane. Par moments aussi le morphinomane paraît se repentir et revenir à la raison, mais il retombe et ses rechutes se font aussi par paroxysmes. Comme le dipsomane, il finit par se cacher, par vendre tout ce qu’il a, par voler même pour satisfaire sa passion. Mais comme l’alcoolique, plus il s’intoxique et plus sa force de résistance morale diminue. Et cependant c’estlà une passion essentiellement acquise, qui n’est créée que par l’habitude et par la satisfaction qu’elle procure. Comment donc résisterait-on à une passion qu’on n’a pas eu la faculté de se donner, mais qui a été mise en nous par l’hérédité?

Nous nous sommes étendus peut-être bien longuement sur ces rapports entre l’alcoolisme héréditaire et la dipsomanie. C’est que nous croyons la distinction trop absolue entre ces deux états. Sans doute nous n’avons pas songé à établir une comparaison et encore moins un rapprochement entre la dipsomanie telle qu’elle est admise en France, et telle que nous l’admettons aussi, et l’alcoolisme vulgaire acquis. Ce serait mal interpréter notre pensée que de le croire. Nous n’avons pas davantage l’intention

de confondre ensemble la dipsomanie et l’alcoolisme héréditaire. Mais ce que nous avons cherché à montrer, c’est comment la différence qui paraît exister entre ces deux états provient tout simplement d’une inégalité dans l’intensité de l’impulsion première et comment de cette première différence résulte l’évolution différente de l’alcoolisme héréditaire et de la dipsomanie. Nous pensons donc qu’entre les dipsomanes classiques et les alcooliques acquis on peut considérer un groupe spécial d’alcooliques, qui seraient à l’alcool ce que les morphinomanes sont à la morphine, mais avec cette différence capitale que leur passion est héréditaire, caractère qui les rapproche absolument des dipsomanes.

On peut donc établir trois catégories de buveurs de boissons alcooliques.

i Dipsomanes :

TT, , . \ intoxiqués. .

Héréditaires . . > . , .

Alcooliques

héréditaires .

Non héréditaires : Alcooliques

acquis. . .

non toujours ] toujours ( intoxiqués.

Il est reconnu et incontestable que la dipsomanie est non seulement héréditaire, en ce sens que ceux qui en sont atteints sont

des dégénérés héréditaires, mais encore que les dipsomanes sont fréquemment descendants de dipsomanes. Ce qui se produit pour la dipsomanie nous avons établi que cela se produisait également pour l’alcoolisme, et c’est ce qui constitue l’alcoolisme héréditaire. Le lien commun le plus puissant entre ces deux états que nous venons de chercher à rapprocher par une étude analytique et comparée de leurs manifestations, c’est leur caractère héréditaire. C’est le point capital, essentiel, qui domine leur histoire. Leurs rapports ne seront-ils pas plus frappants encore si nous établissons que l’alcoolisme héréditaire et la dipsomanie peuvent se suppléer, la seconde pouvant engendrer le premier chez les descendants? Quelle meilleure preuve de l’identité de nature de ces deux syndromes? Pour résoudre cette question qui se trouve en contradiction avec les idées reçues, il n’y a qu’à s’adresser aux faits eux-mêmes. C’est à eux seuls qu’il appartient de la trancher. Mais sur ce point délicat qui doit appuyer puissamment la thèse que nous soutenions tout à l’heure, nous préférons ne pas citer nos faits personnels et nous en remettre à l’autorité d’auteurs compétents.

M. Magnan nous fournit le premier exemple de dipsomanie engendrée par l’alcoolisme héréditaire. ( Leçons sur la dipsomanie , page 95).

Obs. XVIII (Magnan). — Louise B..., âgée de 33 ans, est une aliénée héréditaire. C’est la fille d’un alcoolique dont le père s’est suicidé. Sa mère paraît avoir été assez intelligente, mais un frère de la malade est mort hydrocéphale à l’âge de 5 ans. Enfin, un cousin est aliéné. — A 8 ans, fièvre typhoïde avec obtusion de l’intelligence et perte de la mémoire consécutives. A 20 ans, périodes de tristesse et de découragement, douleurs vagues, exagérées au moment des règles et calmées par un peu de vin sucré. Mariée à 24 ans. Peu après, grossesse. Au troisième mois, tristesse sans motif, ennui, lassitude ; en même temps soif incessante soulagée par une infusion de menthe, puis par du vin, et enfin par de l’eau-de-vie. Le soulagement qu’elle en éprouve l’engage à boire davantage, et elle finit par s’enivrer. Bref, à partir de ce moment elle est sujette à de fréquents accès de dipsomanie avec mélancolie et idées de suicide.

Obs. XIX (Magnan). — Louis H..., sculpteur, 35 ans, né d’un père ivrogne qui voulait se suicider et d’une mère hystérique. Il a toujours eu une tendance à la tristesse et il a depuis quelques mois des idées de suicide. Il a commencé de bonne heure à abuser des boissons alcooliques, mais il a remarqué qu’il faisait surtout des excès quand ses idées mélancoliques augmentaient. C’est ainsi qu’il explique par les conditions maladives dans lesquelles il se trouvait par période les tentatives de suicide assez nombreuses qu’il a faites et qui ont succédé toujours à un accès de dipsomanie. Il a eu de plus des poussées de délire alcoolique.

Obs. XX (Magnan). — Pauline H..., âgée de 52 ans Son père avait des habitudes d’ivrognerie. Elle-même

a commencé à se livrer à la boisson dès 26 ans. Dans les premiers temps elle ne buvait qu’à de longs intervalles ; mais peu à peu les accès se rapprochèrent. Elle finit par être atteinte de délire alcoolique.

Obs. XXI (Magnan). — Eugénie M..., institutrice, 48 ans. Son père était ivrogne et s’enivrait surtout avec du vin blanc. Sa grand’mère maternelle s’est noyée. A 20 ans délire mystique, onanisme, tentatives de suicide. A 28 ans, elle commença à boire pour oublier ses chagrins domestiques et eut bientôt des accès dipsomaniaques caractérisés avec des impulsions homicides.

Voici, au même point de vue une de nos observations comprenant toute une famille où l’hérédité est manifeste et où la dipsomanie survient dans la génération qui suit celle où l’alcoolisme a été observé.

Obs. XXII [inédite). — Carben..., 16 ans, idiotie symptomatique de sclérose cérébrale. Epilepsie. .

Rien du côté paternel , sauf un oncle très nerveux. — Mère , nerveuse, emportée, syncopes au début des grossesses. — Grand'mère maternelle , morte à 54 ans des suites de très nombreux excès de boisson. Tous les deux ans elle était prise d’un besoin irrésistible de boire, surtout de l’eau-de-vie. Gela durait 15 à 30 jours. Elle se procurait la boisson par toutes sortes de ruses. G’était souvent deux ou trois semaines après ses couches, qui ont été au nombre de 15, que ces accès la prenaient. — Arrière-grand-père paternel. Rien. — Arrière-grand' mère maternelle. Etant jeune elle buvait beaucoup, mais pas par accès comme la grand’mère,

sa fille. — Comin germain maternel imbécile. — Tante maternelle morte de méningite à 15 ans. — Grand-cousin germain maternel. Pendu à 20 ans, du regret de s’être engagé, et à la suite d’un vol. — Arrière-cousine de la mère , a été folle pendant six mois.

Dans la plupart des cas de dipsomanie nous avons trouvé chez les ascendants soit des stigmates de dégénérescence, soit de l’alcoolisme, plus souvent encore peut-être. L’alcoolisme des parents peut donc parfaitement engendrer la dipsomanie chez les enfants au même titre que l’alcoolisme. Dès lors n’est-il pas facile de concevoir le lien intime qui les réunit? La dipsomanie nous apparaît comme un état de dégénérescence plus accusé que l’alcoolisme, dont il semble être le summum . Ce qui nous confirme dans cette idée que la dipsomanie n’est en quelque sorte qu’un degré plus avancé de la dégénérescence alcoolique héréditaire, c’est ce fait que nous ne trouvons pas de dipsomanes engendrant des alcooliques, tandis que nous venons de voir que rien n’est plus fréquent que de rencontrer l’alcoolisme chez les ascendants des dipsomanes. Si notre idée est juste, cette observation s’explique tout naturellement. Il est logique en effet qu’un dégénéré à un degré quelconque produise un descendant plus dégénéré que lui, à moins d’une union venant corriger l’influence héréditaire dégénérative.

Admettre le contraire serait méconnaître la logique et les faits, et l’on ne s’expliquerait pas comment les dégénérescences successives, si elles n’étaient pas progressives, amèneraient l’extinction de la race au bout d’un nombre relativement assez restreint de générations.

Du reste les partisans de la scission absolue entre la dipsomanie et l’alcoolisme ne sont pas toujours constants avec eux-mêmes. M. Legrain qui a exposé dans sa thèse les idées de M. Magnan et de son école, après avoir montré qu’il n’existait aucun rapport possible entre ces deux états, signale que presque tous les alcooliques sont des dégénérés et que beaucoup de dégénérés sont alcooliques, puis généralisant encore davantage, il ajoute dans un autre endroit : ce Ainsi donc à la base de toutes les formes de l’alcoolisme nous trouvons la dégénérescence mentale. L’état mental de l’ivrogne qui s’expose sans pudeur aux risées de tous et qui ne s’amende pas est nécessairement inférieur. Quant au malade qui, sciemment, s’intoxique sans jamais restreindre ses excès, sa faiblesse de volonté et sa perversion morale le rangent dans la catégorie des déséquilibrés. Enfin, dans la première partie de notre travail nous avons fait de la dipsomanie une impulsion caractéristique de la dégénérescence mentale. » Nous ne nous arrêterons pas aune critique trop facile

en nous demandant si les alcooliques dont il parle sont dégénérés et d’un niveau mental inférieur parce qu’ils sont alcooliques ou s’ils sont alcooliques parce qu’ils sont déséquilibrés et d’un niveau mental inférieur, ce qui change singulièrement l’état de la question. Nous ne voulons retenir que cet aveu: à la base de toutes les formes de l’alcoolisme se trouve la dégénérescence mentale, et la dipsomanie, un des signes les plus caractéristiques de la dégénérescence mentale, est une des formes de l’alcoolisme. N’est-ce pas là la conclusion à tirer des lignes que nous venons de citer? Ne serionsnous donc pas si éloigné que nous le craignions des idées reçues, en rapprochant comme nous l’avons fait la dipsomanie et l’alcoolisme héréditaire, qui ont en somme même origine, l’hérédité, même but, boire de l’alcool?

Hérédité du goût pour la même boisson.

Non seulement les descendants d’alcooliques peuvent être alcooliques, mais ils peuvent encore hériter du goût pour le même genre d’alcool. C’est là une particularité déjà signalée en passant par les anciens auteurs et qui nous a frappé, car elle montre avec quelle intensité l’hérédité alcoolique imprègne l’individu.

Nous en avons un exemple dans l’observation XIII, où nous voyons le père ayant toujours fait des excès de boisson, rien que d’eaude-vie, léguer au fils des habitudes alcooliques et le goût spécial pour l’eau-de-vie (grand-père et oncle maternel dans l’observation). Citons encore l’observation suivante qui nous est aussi personnelle.

Obs. XXIII [inédite). — Bail..., 14 ans, idiotie.

Père , mort à 42 ans, s’est pendu, buvait beaucoup d’absinthe, surtout depuis 1870. Tapissier, pas violent, vin blane le matin. — Grand-père paternel , marchand de vins, buveur d’absinthe, mort de la poitrine. — Grand’ mère paternelle. Rien. — Arrière-grand-père (père de la précédente), mort pendu. Chagrins consé-

cutifs à de mauvaises affaires. — Arrière-grand? mère, morte de chagrins à la suite de ces accidents

Mère , 35 ans, migraineuse, nerveuse. — Grand-père maternel (fils de l’arrière-grand-père paternel), mort à 52 ans de phtisie galopante. Excès de boissons, surtout d’absinthe. — Cousin germain (petit-fils du précédent) buveur d’absinthe.

Cet exemple est frappant. Dans la même famille nous voyons cette hérédité se produire des deux côtés pour l’absinthe, d’une part entre le père et le grand-père paternel, c’est-à-dire entre père et fils; d’autre part du côté maternel entre le grand-père et le petit-fils.

On peut rencontrer des observations, semblables dans les auteurs.

Obs. XXIV (Taguet). — L’auteur a connu une personne morte jeune d’excès de cassis, laissant un enfant en nourrice qui a présenté de bonne heure un penchant pour l’intempérance. Aujourd'hui il boit son bien et sa boisson favorite est la même que celle de son père.

On ne peut nier ici l’influence de l’hérédité. Le cassis n’est pas une boisson habituelle aux alcooliques de profession, et quant à l’exemple il ne peut être invoqué ici, puisque le père qui en usait était mort avant que son fils pût être témoin de ses excès.

Obs. XXV (Doursout). — Femme de 27 ans.

Père alcoolique (eau-de-vie). — 7 ante paternelle caba-

retière et ivrogne. — Frère et sœur morts en bas âge. — Elle -même continuellement ivre, boit un demi -litre d’eau-de-vie par jour. Surexcitation alcoolique, attentat à la pudeur, coups à ses parents et à son mari. Incendie volontaire.

L’observation suivante, que nous trouvons dans la thèse de Gendron, n’est pas moins concluante.

Obs. XXVI (Gendron). — Legay, 49 ans, bouquiniste. — Grand-père buveur, mort à 65 ans. — Père mort absinthique à 48 ans. — Frère également absinthique, mort à 35 ans. — 4 autres frères ou sœurs morts en bas âge, de 18 mois à 4 ans, plusieurs de convulsions. — Lui-même en a eu. Il a commencé à boire étant trompette d’artillerie (bière, vins, eau-de-vie et surtout absinthe). Vomissements fréquents depuis quelque temps. Hallucinations de l’ouïe et de la vue. Tremblement. Anesthésie. Faiblesse génésique.

Ces faits d’hérédité du goût pour la même boisson ne sont-ils pas aussi remarquables que cette observation bien connue aujourd’hui de l’hérédité du même genre de suicide, qui se reproduit quelquefois au même âge chez les descendants que chez les ascendants. L’hérédité morbide ne saurait se montrer avec une évidence plus parfaite, avec une plus parfaite uniformité.

Délire alcoolique.

Nous venons de voir par les observations qui précèdent que l’alcoolisme peut se transmettre sous une forme identique entre deux générations successives. Cela nous amène à nous poser cette autre question : l’hérédité a-t-elle une influence sur la forme des manifestations organiques ou psychiques de l’alcoolisme. Tel alcoolique, par exemple, aura-t-il plus de chances de faire de la cirrhose hépatique si son père alcoolique également est mort de cirrhose hépatique? Ou encore tel alcoolique aura-t-il plus de tendance à fabriquer du délire alcoolique si dans son ascendance l’alcool a surtout frappé le système nerveux, ou si à côté de l’alcoolisme il existait des tares nerveuses ou vésaniques. Pour ce qui est du premier point nous n’avons rien trouvé dans les auteurs et nous n’avons nous-même aucune observation tendant à le démontrer. Il nous importe du reste beaucoup moins que le second sur lequel nous avons au contraire des données intéressantes. De toutes

les manifestations cérébrales de l’alcoolisme, la plus importante par sa fréquence est le délirium tremens. C’est lui que nous prendrons surtout pour objet de notre étude et nous allons rechercher quel rôle joue l’hérédité dans son apparition.

Constant avec notre manière de faire jusqu’ici nous examinerons d’abord ce que pensent de cette question les auteurs qui en ont parlé avant nous, puis nous chercherons à apporter notre appoint personnel à ce que nous pensons être la vérité.

Lasègue décrivait comme prédisposés aux manifestations cérébrales de l’alcoolisme trois classes d’individus : les héréditaires, les déformés, les cérébraux acquis.

M. Bail n’est pas moins catégorique dans le même sens : ce Supposons, dit-il, un individu sans hérédité qui se met à boire par nécessité professionnelle ou pour s’exciter et qui s’y habitue : s’il est solide, il n5en résulte rien de fâcheux; s’il est arthritique, il subira une atteinte organique; s’il a de l’hérédité névropathique, c’est le système nerveux qui sera atteint de préférence. Ce sont les malades alcooliques parce qu’ils sont névropathes, qui fournissent les plus nombreux cas de folie alcoolique et qui sont le plus exposés au délirium tremens. »

La page que M. Magnan consacre à cette

question de la prédisposition au délire alcoolique est à citer entièrement : cc La persistance du délire, après les accidents aigus, se montre chez les alcooliques à prédisposition spéciale, chez ces prédisposés dont parle M. Moreau dans sa Psychologie morbide et sur lesquels M. Laborde a attiré l’attention dans un travail récent. L’infériorité cérébrale de ces malades trouve sa cause le plus souvent dans l’hérédité. Mais il y a aussi le groupe d’individus qui, grâce aux excès répétés, se créent eux-mêmes pour ainsi dire une prédisposition morbide. Il est intéressant, à ce point de vue, de comparer l’état de leur intelligence aux différentes entrées dans les asiles; à chaque rechute l’individu se transforme peu à peu ; il descend successivement les différents degrés de l’échelle intellectuelle, et dès la troisième ou la quatrième rechute on trouve assez souvent l’affaiblissement des facultés derrière le délire alcoolique. Chez cette catégorie de malades, les boissons alcooliques agissent d’une façon différente que chez les autres sujets; on est surpris à chaque rechute de voir un délire assez accusé s’accompagner de troubles de la motilité peu marqués; il n’y a pas, entre les symptômes physiques et les symptômes intellectuels, la corrélation que nous trouvons dans la généralité des cas. Chez ces alcoolisés le système nerveux semble se dédou-

bler ; tout ce qui appartient à l’ordre intellectuel est d’une impressionnabilité excessive, tout ce qui appartient à l’ordre physique fonctionne d’une façon normale; il y a défaut d’équilibre ; on juge de ce défaut d’équilibre justement en observant les phénomènes qui se passent sous l’influence d’un même agent. Chez les animaux comme chez l’homme, l’alcool par exemple, donne lieu à des phénomènes physiques et à des phénomènes intellectuels qui marchent ordinairement ensemble, se développent, s’accroissent parallèlement et ce consensus symptomatique répond à l’action généralisée du poison sur tout le système cérébro-spinal. Mais ici l’équilibre est rompu, il suffit d’une faible dose de poison pour impressionner vivement le cerveau dans son mode intellectuel ; au contraire, les troubles physiques, les accidents propres à la moelle, propres au système nerveux de la vie organique, se développent peu, ou du moins, n’offrent pas un degré d’intensité qui dépasse celui qu’on est habitué à observer. D’ailleurs ce qui se présente dans ce cas, à propos des phénomènes intellectuels se produit de la même manière pour d’autres maladies ; c’est le fait de l’organe faible de certains individus, toujours prêts à se laisser influencer dans les conditions les plus diverses. »

Nous résumons ici les deux observations

que M. Magnan cite à l’appui de ces idées.

Obs. XXYII (Magnan). — L... Désiré, 28 ans, né d’un père ivrogne, d'une mère tuberculeuse, a commis divers délits de 12 à 20 ans (vols de fruits dans les jardins, vagabondage, rixes, etc.) Il commençait déjà à boire, dormait mal et avait fréquemment des cauchemars. A vingt ans fièvre typhoïde, à la suite de laquelle les excès de boisson deviennent habituels. Il devient querelleur, irritable. A 21 ans. premier accès de délire alcoolique. Interné à Bicètre il en sort guéri au bout de 4 mois, mais recommence la même existence et rentre une seconde fois à Bicêtre. Sept entrées dans les asiles pour délire alcoolique.

Sous l’influence d’une cause intercurrente telle qu’un embarras gastrique, on pouvait voir réapparaître chez lui les troubles hallucinatoires et le délire.

L’observation suivante est plus caractéristique au point de vue qui nous occupe. Le malade qui en fait l’objet n’est pas seulement nerveux par lui-même, il l’est surtout par sa famille tant passée que présente, ce qui explique mieux la localisation cérébrale de l’alcoolisme.

Obs. XXVIII (Magnan). — J... Jean, 27 ans, né d’un père mélancolique, adonné aux excès de boisson, et qui s’est empoisonné. Il a eu six frères: l’aîné, ivrogne, a mené une vie désordonnée et a dissipé l’avoir de sa famille; le plus jeune, actuellement de 23 ans, a eu des convulsions dans l’enfance, il est faible d’esprit et affecté de strabisme; un troisième est bien portant,

un quatrième est mort d'une maladie intercurrente, les deux autres sont morts de convulsions. Il a eu luimême deux enfants d’une maîtresse: l’un venu à terme est mort-né, l’autre est mort à 7 mois à la suite de raideurs avec secousses dans les membres. — Rêves, cauchemars depuis l’enfance. A toujours été triste, sombre, impressionnable. Excès plus fréquents en 1870. Perte du sommeil, agitation, hallucinations sous l’influence desquelles il fait une tentative de meurtre. Délire alcoolique pour lequel il entre à l’asile Où il reste 7 mois. Sorti guéri, il reprend son métier et ses excès, et au bout de quelque temps un nouvel accès de délire le ramène à Sainte-Anne.

Les accidents alcooliques s’amendent, mais laissent après eux des hallucinations et des idées de persécution.

Nous trouvons des observations du même ordre dans la thèse de M. Legrain.

Obs. XXIX (Legrain). — 11 s’agit d’un malade atteint de débilité mentale, âgé de 2 8 ans, entré à Sainte-A^nne pour délire alcoolique et qui faisait des excès énormes de boisson depuis longtemps. Dans ses antécédents héréditaires on relève :

Grand-père maternel , alcoolique, attaques apoplectif ormes suivant chaque excès d’alcool, à partir d’une certaine époque de sa vie. — Mère peu intelligente, dévotion exagérée, tempérament nerveux.

Père 58 ans, hémiplégique. — Sœur morte tuberculeuse à 16 ans. — Frère , 26 ans, faible d’esprit, n’a pu apprendre ni à lire ni à écrire. — 3 autres frères et sœurs sont dans le même cas.

A l’hérédité indirecte de l’alcoolisme est venue se

joindre la susceptibilité héréditaire prouvée par les accès épileptiformes du grand-père, le nervosisme de la mère, l’hémiplégie du père et la faiblesse intellectuelle des frères et sœurs. L’alcool devait frapper de préférence chez ce malade ainsi prédisposé le système nerveux.

Nous ne pouvons que confirmer les opinions des auteurs qui regardent l’hérédité comme une des conditions qui prédisposent le plus au délire alcoolique. Cette tendance à fabriquer un délire toxique n’a rien de surprenant lorsqu’on voit l’alcoolisme provoquer chez les dégénérés l’apparition d’un délire d’un autre ordre soit avant, soit en même temps que le délire alcoolique, ainsi que l’ont bien montré MM. Magnan et Dericq.

Nous avons recherché dans un grand nombre d’observations de délirium tremens à quelle espèce d’alcooliques nous avions affaire. Etaitce des alcooliques acquis ou des alcooliques héréditaires? Chez beaucoup nous avons vu le délire comme conséquence de la dipsomanie (Magnan, Galangau, Gabriel, Th. 83). Dans la plupart des cas où on avait noté les antécédents héréditaires (et malheureusement un grand nombre de thèses faites sur le délire alcoolique dans ses rapports avec le traumatisme, les névropathies, les affections aiguës, manquent totalement de renseignements à cet égard), l’alcoo-

lique délirant était presque toujours dis d’alcoolique, et, par conséquent, un alcoolique héréditaire . Dans les cas où il n’était pas issu d’alcooliques, il était né de névropathes, de vésaniques , de dégénérés et son alcoolisme tenait encore à son hérédité nerveuse. Nous nous associons donc entièrement à cette opinion que l’hérédité est la cause principale du délire alcoolique et nous ajoutons que l’hérédité similaire paraît y jouer un rôle prépondérant.

Dans l’observation suivante de M. Blanche (. Ann . méd. psych.9 1846, p. 466), nous notons à la fois l'hérédité alcoolique et l’hérédité névropathique.

Obs. XXX (Blanche). — L... A..., âgée de 57 ans, ouvrière mariée, entre à la Salpêtrière le 27 août 1846.

Père épileptique. — Mère alcoolique. — Elle-même emportée, colère. Ménopause à 50 ans. A partir de ce moment excès de boissons, vins, eau de-vie, et surtout absinthe. Depuis deux ans elle a pris le vin en horreur et boit surtout de l’eau-de-vie. Il se développe bientôt un délire alcoolique avec idées de persécution et hallucinations de tous les sens, qui la fait entrer à la Salpêtrière.

Obs. XXXI (inédite). — Halle... Théodore, 17 ans. Epilepsie.

Père journalier. Buvait deux litres devin, deux fois la goutte le matin, du cognac clans son café, se grisait rarement. Rhumatisant, accès de délirium tremens pour lequel il est entré à Sainte-Anne. Nouvel accès

après sa sortie. — Oncle paternel mort de la poitrine à 34 ans, très buveur. — Tante paternelle phtisique. — Oncle paternel , boit beaucoup — Grand-père paternel « a toujours bu », surtout du cidre et de l’eau-de-vie de cidre (il est Normand). — Cousin germain aliéné.

Obs. XXX (Séglas). — Mme R..., 30 ans.

Père alcoolique. Mort en état d’ivresse. — Oncle paternel mort « fou d’alcool. » — Frère ivrogne. — Elle-même convulsions dans l’enfance, état nerveux à la formation, peu intelligente. Colère, mauvaise, violente. Rit et pleure sans motifs; jamais de crises nerveuses. Une fausse couche sans accidents. Il y a quatre ans lit une mauvaise connaissance : c’était une femme qui lui apprit à boire. On ne s’en douta pas. Il y a dix-huit mois, empoisonnement avec du laudanum. Depuis elle buvait beaucoup, cognac, genièvre, vulnéraire, eau de mélisse. Elle ne faisait plus rien, se négligeait, délaissait son ménage. Violente, somnolente, insomnie. Se cachait pour boire et niait, avait toujours soif et ne pouvait s’empêcher de boire, actuellement délire alcoolique, insomnie, hallucinations mobiles, tristes, professionnelles. Idées mélancoliques, dépression. Idées de suicide (refus d’aliments) et hypochondriaques (certaines parties de son corps sont mortes). Dissimulation, mensonges, pertes des sentiments affectifs et moraux. Violences, tremblement, pas d’anesthésie ni d’hyperesthésie. Pituite, dyspepsie, anorexie.

L’hérédité alcoolique est manifeste dans ce cas. Son père et son oncle sont alcooliques. En outre son frère est alcoolique. Quant à la tendance à fabriquer du délire alcoolique, ne voyons-nous pas l’influence de l’hérédité agir

encore ici, puisque son oncle a succombé soit à une pseudo-paralysie générale alcoolique, soit à un accès de délirium tremens, en tout cas à une manifestation cérébrale de l’alcoolisme.

Il nous serait facile de multiplier ces exemples. Mais à quoi bon? C’est chose déjà jugée. Il est donc bien établi que les alcooliques héréditaires ont plus de tendances que les autres à fabriquer du délire alcoolique, soit que leurs ascendants fussent eux-mêmes alcooliques, soit qu’ils fussent névropathes, aliénés ou dégénérés. Dans les deux cas le système cérébro -spinal est affaibli, rendu plus susceptible, plus impressionnable et constitue dans l’organisme un locus minoris resistentiæ sur lequel doit fatalement agir, de préférence à tout autre, l’alcool.

Paralysie générale.

Nous n’insisterons pas davantage sur la tendance qu’ont, de préférence aux autres alcooliques, les alcooliques héréditaires à voir leur intoxication aboutir à la paralysie générale, ou se compliquer d’accidents épileptiformes. Il y a longtemps que, pour la première fois, Morel remarquait combien il est fréquent de voir des jeunes gens, jusque-là sobres, devenir tout à coup alcooliques et aboutir enfin à la paralysie générale. M. Magnan, dans son livre sur l’alcoolisme, a montréaussi que l’alcoolisme chronique pouvait dans certains cas se terminer par la paralysie générale, mais malheureusement dans les quatre observations qu’il cite les antécédents héréditaires manquent, sauf dans une, où le malade avait un oncle aliéné et était par conséquent très probablement un héréditaire. Mais M. Magnan ne soulève pas la question des conditions prédisposantes au développement de la paralysie chez les alcooliques.

Sans vouloir entrer dans la discussion des rapports de l’alcoolisme et de la paralysie géné-

raie qui n’a pas sa place ici, nous voulons seulement rappeler les remarques faites par Mu Lacaille dans sa thèse sur la pseudo-paralysie générale alcoolique. Peu nous importe actuellement, en effet, de savoir si c’est à la paralysie générale classique que les auteurs ont eu affaire dans ces cas ou à un complexus symptomatique analogue seulement; ce qu’il est intéressant pour nous de savoir, c’est que les malades chez qui sont survenus les symptômes de vraie ou de pseudo-paralysie générale, étaient des alcooliques et que ces symptômes se sont montrés en conséquence de leur intoxication. Cela posé, il nous reste à savoir si ces alcooliques étaient ou non héréditaires. Or, quelles sont les conclusions de M. Lacaille ? M. Régis qui l’a inspiré dans son travail nous les résume ainsi dans son livre: cc La pseudo-paralysie générale alcoolique survient constamment chez des cérébraux alcooliques avérés . Elle débute chez eux de deux façons différentes. Dans certains cas elle est précédée par des attaques apoplectiformes, d’autres fois, et c’est le cas le plus fréquent, la pseudo-paralysie générale est consécutive à un accès subaigu d’alcoolisme. » Voilà qui est net, les alcooliques qui deviennent paralytiques sont des cérébraux. M. Régis ne parle pas de l’hérédité, mais l’expression même de cérébraux nous indique à quelle espèce de malades nous avons affaire.

Bonnet, dans un rapport médico-légal (Ann. mécl. psych 1871, t. II, p. 198) nous fournit une observation qui tend bien à montrer l’influence de l’hérédité névropathique sur le développement de la paralysie générale des alcooliques.

Obs. XXXIII (Bonnet). — Hoss... Auguste.

Grand' mère , a toujours eu la tête faible.

Père , a non seulement eu la tête faible mais a été réellement fou avant son mariage. — Lui-même est faible d’esprit, perversité des instincts. Existence d’abord régulière et laborieuse ; puis tout à coup il est devenu ivrogne habituel même sans motif aucun. A partir de ce moment actes extravagants, véritables accès maniaques; enfin incendie sans motif pour lequel on l’enferme. Par la suite il devient paralytique général.

Bans une observation personnelle, nous voyons aussi un alcoolique appartenant à une famille d’aliénés devenir paralytique général.

Obs. XXXI Y [inédite). — Cres..., 18 ans. Épilepsie , déchéance intellectuelle.

Père , mort à 32 ans à l’asile de Montde vergnes où il est resté 15 mois, atteint de paralysie générale. C’était un alcoolique enragé. Il s’amusait à parier avec un de ses amis à qui boirait le plus d’absinthe. Mais il buvait aussi du champagne, de l’eau-de-vie. Quelque temps avant que sa paralysie générale n’éclatât, il buvait jusqu’à un litre (?) d’absinthe par jour. Il buvait déjà au moment de son mariage. Il avait aussi des migraines avec vomissements. Quelques jours après le mariage on s’est aperçu qu’il n’était pas comme tout

le monde, qu’il avait des idées extraordinaires. On est venu faire une saisie chez lui, il ne s’en doutait pas.

Grand-père paternel très violent, halluciné, mystique. — Grand-oncle paternel curé. Devenu fou, enfermé à Montdevergnes. — Grand-oncle paternel suicidé en se jetant dans un puits. Délire de persécution. Ses enfants sont morts de la poitrine. Un d’eux avait des attaques de nerfs. — 2 tantes paternelles, dévotion exagérée. Donnent tous leurs biens au clergé. — Frère , convulsions, taie sur l’œil à la naissance. — Frère mort dé fièvre cérébrale, taie sur l’œil à la naissance. — Sœur convulsions dans le cours d’une fièvre typhoïde. — 2 frère et sœur bien portants. — Quant à lui , il a été conçu pendant l’ivresse du père, qui avait surtout des rapports à ce moment.

Sur sept observations rapportées dans la thèse de Lacaille (1881) nous en trouvons quatre où les renseignements positifs plaident en faveur de cette opinion à laquelle nous nous associons, que l’alcoolisme héréditaire prédispose à la paralysie générale comme au délirium tremens. Nous ne les donnons pas ici intégralement, la question n’étant en somme que secondaire pour nous et nous nous bornons à en dresser simplement le schéma :

1° Père alcoolique, fils alcoolique, devient paralytique général ;

2° Père alcoolique, oncle aliéné, fils alcoolique puis paralytique général ;

3° Père alcoolique, mort paralysé, deu x sœurs aliénées, fils alcoolique et paralytique général;

4° Père alcoolique, fils alcoolique et paralytique général.

Dans la thèse de Millet (1880), nous trouvons de même une observation de femme alcoolique paralytique générale, dont la sœur est aliénée. Dans la thèse de Moreaux (1881), le père est apoplectique, le fils alcoolique et paralytique général. Ce n’est plus de l’hérédité similaire c’est de l’hérédité dissemblable qui est ici en jeu.

Dans un grand nombre d’observations publiées par ces auteurs nous manquons absolument de renseignements sur les antécédents héréditaires , ou ils sont tellement vagues que nous ne pouvons en tirer aucune conclusion pour notre thèse. Mais, dans la majorité des cas où on a noté l’hérédité avec soin , c’est chez des alcooliques héréditaires qu’on a vu survenir la paralysie générale. M. Lacaille donne du reste une explication, à la rigueur plausible, et que en tout cas nous ne voulons pas discuter ici, sur la cause qui détermine les alcooliques à fabriquer de la paralysie générale plutôt que toute autre complication cérébrale. Il divise les alcooliques en deux classes : des alcooliques vésaniques qui supportent bien la boisson et qui ont des symptômes intellectuels prédominants ; et des alcooliques cérébraux qui, au contraire, ont des symptômes somatiques prédominants. Ce

sont ces derniers surtout qui auraient de la tendance à la paralysie générale. Le malheur de cette théorie, c’est peut-être qu’elle est trop commode. Les alcooliques sont trop complexes pour se prêter à une classification ausssi simple.

Quoi qu’il en soit, il n’en reste pas moins à peu près certain et presque démontré, au moins pour nous, que les alcooliques héréditaires sont plus prédisposés que les autres à faire soit du délire alcoolique, soit de la paralysie générale ou de la pseudo-paralysie générale, suivant la doctrine à laquelle on se rattache. Nous ne voulons pas insister ici davantage sur cette question, qui, malgré les nombreux travaux qu’elle a déjà suscités, n’en est pas moins encore très contestée, et est digne de faire l’objet de nouvelles recherches.

Influences modificatrices de l’hérédité.

Mais, dira-t-on, pourquoi, étant donné les mêmes antécédents héréditaires touchant l’alcoolisme dans une famille,' voit-on un des enfants devenir alcoolique tandis que les autres ne présentent jamais cette manifestation héréditaire ? Nous ferons remarquer tout d’abord que cette question pourrait se poser à propos de toutes les affections héréditaires, à propos de toutes les tares dégénératives. Pourquoi un aliéné engendre-t-il tantôt un aliéné comme lui, tantôt un dégénéré, tantôt un épileptique ou un idiot, ou un génie ? Pourquoi un épileptique engendre-t-il soit un épileptique, soit un instable, un pervers, un idiot ou un alcoolique ? Nous pourrions ainsi prendre chaque dégénérescence en particulier et montrer que dans la descendance de chacune on trouve la plus grande variété. Ce qui est constant, ce qui donne un cachet aux manifestations psychiques morbides de cette descendance, c’est qu’elles sont toutes frappées du sceau de l’hérédité. C’est ce qui a permis à Morel d’établir sa grande classe des dégénérés qui se tiennent tous par ce

lien commun de l’hérédité, et à M. Magnan de créer sa folie des dégénérés, dont les syndromes variés sont toujours régis par les mêmes lois. Mais si le facteur de l’hérédité ascendante paraît constant, en réalité il ne l’est pas. A côté de lui il y a un second facteur et celui-là éminemment inconstant, c’est le terrain que vont offrir les descendants à l’influence héréditaire. Supposons par exemple un alcoolique : suivant le degré de son intoxication au moment où il les a conçus, ses enfants seront plus que probablement partagés très différemment sous le rapport de la dégénérescence. L’un deux, par exemple, conçu pendant l’ivresse du père, présentera de l’idiotie congénitale ou précoce, ou de l’hydrocéphalie. On peut observer ces diverses manifestations dans la famille d’alcooliques héréditaires qui fait l’objet de F observation suivante.

Obs. XXXV {inédite). — Taup..., Georges, 8 ans. Idiotie.

Père , excès de boisson (absinthe). — Grand-père paternel , excès alcooliques. — Grand' mère paternelle morte d’un cancer de la langue. — Tante paternelle , maladie bleue. — Cousine germaine , imbécile et hydrocéphale.

Mère, céphalalgies et syncopes de 12 à 15 ans, tædium vitæ par accès. — Grand-père maternel , excès alcooliques. — Cousine germaine presque idiote. — Lui-même conçu pendant l’ivresse, asphyxie à la naissance.

Kleptomanie, tournoiement, marche à 2 ans et 1/2, parole à 2 ans 1/2, propre à 3 ans. Mouvements convulsifs persistants des yeux pendant le sommeil. Vertiges à 6 ans. — Frère , 7 ans, idiotie, conception le père étant entre deux vins. Convulsions internes àlO jours, grincements de dents, kleptomanie. Mord, a des accès de colère. Méchant avec les autres enfants, onanisme. — 2 frères morts de convulsions. — 1 frère morthydrocéphale.

Un autre conçu en dehors de l’ivresse pourra être un instable, ou un alcoolique, ou encore un individu normal, malgré même un degré avancé d’intoxication ainsi qu’on le voit dans l’observation suivante.

Obs. XXXVI (Hugues, Ann. méd. psych ., 1886, t. I, p. 203). — Exemple de dégénérescence névropathique rapide. La famille O...., qui ne compte pas dans ses antécédents morbides d’autre affection que l’ivrognerie, même seulement momentanée du père, se compose de 9 enfants, 3 sont morts en bas âge, et des six qui restent, 2 filles sont folles. Une troisième est mariée et a deux enfants ayant des signes de névropathie. Ellemême est sujette à des crises d’hystérie. Un des garçons a des crises épileptiformes et de l’exophthalmie, il n’a pas d’enfants. Le second fils est un excentrique prodigue et ivrogne et sans être vicieux a un caractère inconstant et très irritable. Le dernier fils seul est tout à fait exemplaire au point de vue moral, mais est phtisique. On peut considérer cette famille comme éteinte dès à présent.

C’est là un triste échantillon de ce que sont les familles d’ivrognes.

D’autres fois le descendant de l’alcoolique sera un dégénéré héréditaire, témoin l’observation suivante.

Obs. XXXVII (Béclard, Ann. méd. psych ., 1872, p. 221). — V..., émotif, nerveux.

Père alcoolique invétéré. — Lui-même le devient après avoir été sobre. En même temps excès vénériems. Escroqueries, sodomie, aberration du sens génésique.

D’autres fois encore le descendant de l’alcoolique sera un épileptique, ou un aliéné, ou un dipsomane, comme nous l’avons vu. Mais à côté de familles où l’on observe chez les enfants toutes les variétés de dégénérescences liées à l’alcoolisme des parents et qui ne nous regardent pas ou très secondairement, il en est d’autres plus intéressantes au point de vue qui nous occupe, dans lesquelles au contraire l’alcoolisme se rencontre chez tous les enfants.

Dans les deux observations suivantes où des renseignements précis manquent sur les parents , on ne peut guère mettre en doute qu’il n’y ait un penchant héréditaire.

Obs, XXXVIII ( Gazette des Tribunaux). — La famille Dufay est une bien malheureuse famille. Ils étaient 4 frères , tous les quatre adonnés à l’ivrognerie la plus effrénée. L’aîné de la famille s’est jeté à l’eau et y a trouvé la mort ; le second s’est pendu ; le troisième s’est coupé la gorge avec un rasoir; le quatrième s’est jeté d’un troisième étage.

Übs. XXXIX {inédite). — Mill , 7 ans. Epilepsie ,

imbécillité. Enfant naturel.

Père , 49 ans, blanchisseur. Vigoureux. Buvait beaucoup, surtout du vin, pas beaucoup d’alcool, très rarement d’absinthe. Se grisait très souvent. Tantôt très gai, tantôt très méchant pendant l’ivresse. — 3 oncles paternels sont ivrognes.

Nous avons vu dans l’observation VI, une femme alcoolique, morte paralysée, donner naissance à un garçon alcoolique, peut-être dipsomane, et à deux filles ivrognes dont une était rachitique et l’autre microcéphale. — Nous pouvons en rapprocher l’observation personnelle suivante.

Obs. XL {inédite). — Alep... Auguste, 11 ans. Epi-

, epsie idiopathique.

Père , 36 ans, tourneur en cuivre. A quitté sa femme. Fait de nombreux excès de boisson (absinthe, eau-devie, vin). « Lorsqu’il a bu il est très méchant. » Marié à 24 ans. Il a toujours bu beaucoup, même dès le début du mariage. Caractère doux à l’état normal. Travaillait peu. A bu tout son établissement, et sa femme a dû se placer comme domestique. — Père paternel mort de la poitrine, excès de boisson. — Oncle paternel tué pendant la Commune en 1871, alcoolique. — Oncle paternel mort de la poitrine, excès de boisson, alcoolique. — Oncle paternel débauché.

Mais à côté du terrain individuel, s’offrant plus ou moins à l’influence héréditaire il faut faire entrer en ligne un élément qui vient for-

cément aggraver ou atténuer la dégénérescence, nous voulons parler de la mère et de la charge héréditaire qu’elle apporte. Il serait sans doute intéressant de rechercher si l’enfant a plus de tendance à subir l’influence héréditaire du côté dont il tient sa ressemblance physique ou morale. Nous n’avons pas entrepris cette recherche qui demanderait un temps considérable, avant d’arriver à présenter même un petit nombre seulement de renseignements probants. Nous nous bornerons donc à examiner de quelle façon l’hérédité d’un des parents peut venir influencer celle de l’autre au point de vue spécial de l’alcoolisme.

Quand l’un des parents est alcoolique et l’autre aliéné par exemple, l’alcoolisme à des chances pour mener les descendants alcooliques à l’aliénation.

C’est ce que nous constatons dans l’observation suivante que nous empruntons à M. Gilson,

Qbs. XLI. — Homme de 42 ans. Habitudes alcooliques à 18 ans. 3 internements pour absinthisme chronique accompagné de violences. Mélancolie avec violence, tendance au suicide.

Père adonné aux habitudes alcooliques. — Grand' mère 'paternelle aliénée.

Mère aliénée. — Tante maternelle idiote. — Frère phtisique.

Et M. Gilson ajoute: « Dans un pareil fait il y a certainement plus qu’une imitation et un mauvais exemple ; il y a l’hérédité de l’appétit pour l’alcool. » Cela n’est pas douteux pour nous, mais nous notons de plus le caractère spécial donné aux manifestations de l’alcoolisme héréditaire dans ce cas par le fait des antécédents vésaniques concomitants.

Dans l’observation qui suit, l’alcoolisme héréditaire ne se complique plus d’aliénation mais de vol et en outre l’alcoolisme s’est montré comme dans le cas précédent, de bonne heure.

Obs. XLI1 (Doursout). — Individu adonné à la boisson depuis l’âge de 17 ans. Restant une semaine et quelquefois deux en état d’ivresse. Yol pendant un accès d’ébriété.

Père ivrogne.

Mère démonomaniaque.

S’il existe de l’alcoolisme des deux côtés, il y a des chances de dégénérescence assez profonde et assez rapide.

Obs. XLIII [inédite). — Pet... Jean, 14 ans. Hydrocéphalie, imbécillité .

Père , 40 ans, homme de peine, caractère violent. Il boit beaucoup d’absinthe, Dès l’époque du mariage il buvait de l’absinthe tous les jours, 2, 3, 4 verres. 11 rentre 5 ou 6 fois par semaine plus ou moins ivre, mais jamais au point de ne plus savoir ce qu’il fait. 11 boit aussi du vin. C’est de 25 à 33 ans qu’il a bu le plus: « alors sur 7 jours il y en avait 5 où il était entre

deux vins ou pour mieux dire entre deux absinthes. » Depuis Page de 33 ans il est devenu relativement plus sobre. Très porté aux rapports sexuels pendant Tivresse. «C’est justement là qu’il était le plus enragé. Il fallait céder, sans ça je ne sais pas ce qu’il aurait fait. Il était d’ailleurs très passionné », nous dit sa femme. Mais elle ajoute qu’il n’était pas coureur et « qu’il aimait mieux un verre de vin qu’une autre femme ». — Grand-père paternel charretier. Excès alcooliques fréquents (vins et surtout eau-de-vie). — Grand1 mère paternelle morte à 60 ans. Buvait beaucoup, se livrait à n’importe qui. Etait séparée de son mari qu’elle avait abandonné avec quatre enfants. Débauchée surtout à partir de 45 ans. — Oncle paternel mort poitrinaire. — Grand-père paternel asthmatique. — Grand-mère maternelle, cancer de l’utérus. — Arrièregrand-père maternel asthmatique. — Oncle maternel , suicide par asphyxie, désespoir d’amour. — Tante maternelle enfermée à la Salpêtrière, un de ses enfants était hydrocéphale. — Sœur, mal de Pott. — Sœur hydrocéphale. — Frère hydrocéphale, mort de méningite.

Ainsi l’alcoolisme des grands-parents paternels a produit chez le père de l’alcoolisme héréditaire qui, joint à l’hérédité nerveuse apportée parla mère, a suffi pour produire l’extinction pour ainsi dire complète de la race à la deuxième génération.

L’observation suivante est peut-être plus nette encore, car elle est moins compliquée d’hérédité névropathique.

Obs. XLIV {inédite). — Piq..., 11 ans. Imbécillité,

périodes de violences, convulsions à 3 ans, vertiges consécutifs.

Père, 37 ans, menuisier, excès de boisson (vin) le jour de la paie. Jamais d’absinthe. — Grandpère paternel , menuisier, mort de phtisie à 42 ans. Excès de boissons fréquents. — Arrière-grand-père paternel mort aliéné à Sainte-Anne.

Mère, 33 ans, blanchisseuse, nombreux excès de boisson depuis trois ans. Sobre jusqu’à 28 ans, migraineuse. — Grand-père maternel jardinier, mort de la poitrine. — 2 frères jumeaux morts de convulsions. — Sœur morte de convulsions.

On ne peut guère, croyons-nous, rattacher cette dégénérescence rapide qu’à la coïncidence de l’alcoolisme à la fois chez le père et chez la mère. Dans le cas que nous allons citer, l’alcoolisme existe bien des deux côtés, mais dans l’un l’alcoolisme s’est transmis de père en fils, dans l’autre il ne s’est pas transmis du père à la fille qui est simplement nerveuse. La dégénérescence n’a pas frappé tous les enfants.

Obs. XLV (inédite). — Laumail... Gustave, 9 ans. Imbécillité, épilepsie symptomatique.

Père, plombier. Bien portant, pas de convulsions dans l’enfance. Excès de boisson, s’enivre 2 ou 3 fois par semaine, quelquefois plus, avec du vin. 11 est alors très violent et bat les enfants. Grand-père paternel, 74 ans, plombier. Excès de boisson très fréquents.

Mère impressionnable. — Grand-père maternel jardinier, excès de boisson. S’enivre une fois par semaine. — Grand' mère maternelle asthmatique. — 1 frère ,

convulsions à la dentition. — Peut-être lui-même a-t-il été conçu clans l’ivresse.

On peut juger comment les diverses influences héréditaires combinées du père et de la mère agissent sur la descendance par les deux observations qui suivent.

Obs. XLYI (Féré, Famille névropathique.) — Y.., 15 ans, hystérique .

Grand' mère maternelle persécutée, morte à la Salpêtrière. — Mère hystérique (a deux frères mal équilibrés).

Père , alcoolique. — 1 frère interné à Bicêtre pour délire de persécution. — 1 frère, accès de délirium tremens. — 1 frère très irascible ; quelques idées de persécution. — 3 sœurs nerveuses , une seule a des attaques.

Ainsi dans cette famille un frère et trois soeurs ont hérité de la mère; 2 frères ont hérité indirectement de la grand’mère ; un enfin a hérité du père et sous rinfluence de l'hérédité névropathique du côté maternel, a fabriqué du délire, ainsi que nous le soutenions plus haut.

Obs. XLY1I [inédite). — Hir.., Lucien, 17 ans, hystérique. Grandes attaques, a manifesté à plusieurs reprises du penchant à boire, en se grisant par plaisir dès l’âge de 15 ans, un certain nombre de fois.

Père, nerveux, convulsions de l’enfance, céphalalgie. — Grand-père paternel, tædium vitæ. — Oncle paternel, phtisique. — 2 cousin morts de méningite.

Mère , céphalalgies, impressionnable. — Grand-père maternel a toujours fait des excès cle boisson. Ne se saoule pas : « c’est comme un tonneau. » — Arrière- (jrand-père maternel mort jeune. Paralysé suite d’excès de boisson (vin blanc).

Ici ce n’est pas la mère, mais le père qui apporte la tare névropathique ; ce qui domine chez l’enfant c’est la névropathie, tandis que l’alcoolisme qui n’est qu’indirectement héréditaire se montre au contraire assez atténué, du moins pour le moment.

Mais ce n’est pas tout encore et il y a maintenant à voir comment chaque individu va réagir à l’influence de l’hérédité. Cette réaction est modifiée par tellement de circonstances accidentelles qu’il devient souvent extrêmement difficile de dire la part qui revient aux causes fatales, héréditaires, et aux causes occasionnelles de l’existence individuelle. Il ressort en somme de tout ce que nous venons de voir que chaque alcoolique a sa façon d’ètre alcoolique, l’intoxication entraînant chez l’un du délirium tremens, chez l’autre de la paralysie générale, chez l’autre revêtant la forme d’alcoolisme chronique avec désordres somatiques. Cette question du terrain a été bien mise en lumière par Lasègue et par un grand nombre d’auteurs à la suite. Lasègue, parlant de l’appétit des boissons fermentées sans lequel, dit-il, pas d’alcoolisme

possible, ajoute : « Il y a à ce sujet deux catégories d’individus : les uns sont absolument réfractaires à l’alcoolisme; les autres sont absolument . sensibles à l’alcoolisme. Les premiers sont des gens bien constitués, pouvant parfois, sans inconvénient pour leur santé ou pour leur raison, absorber d’assez grandes quantités d’alcool. Parmi eux il n’est pas rare de trouver de gros buveurs, des impuissants à l’alcoolisme. Ces tolérants au delà delà mesure sont incorrects. Les seconds sont en majeure partie de petits buveurs, ils ne supportent pas le vin. Loin d’en ressentir comme les autres les effets heureux, on les voit souvent tristes et engourdis, alors que leurs camarades en sont arrivés à la douce et familière expansion que fait toujours naître la consommation d’une ou plusieurs tournées. La plupart d’entre eux rentrent dans une des trois catégories suivantes: ou bien ils sont héréditaires au point de vue d’accidents cérébraux, ou bien ils ont un vice de conformation, ou bien ils sont devenus cérébraux par un mécanisme quelconque. » Dans toute intoxication, dit-il encore, on doit étudier deux éléments: l’individu intoxiqué, question de terrain, et le poison, sa qualité, la quantité ingérée. Tout homme qui s’alcoolise n’est pas le premier venu. Il apporte un élément personnel. L’individu modifie la substance toxique au

moins autant que la substance toxique le modifie.

M. Féré a de nouveau insisté sur cette question du terrain individuel et sur son importance dans son mémoire sur les alcoolisables dont nous aurons d’ailleurs à reparler. Nous avons vu pourquoi les alcooliques héréditaires sont alcooliques et sous quelle forme ils le sont. Il nous faut examiner maintenant comment ils le deviennent.

Mais avant d’étudier par quel mécanisme ils sont arrivés à s’intoxiquer, nous devons passer en revue la seconde catégorie des alcooliques héréditaires, ceux chez lesquels l’alcoolisme est le fait non plus de l’hérédité similaire, mais de l’hérédité dissemblable et dont nous avons déjà donné un tableau statistique.

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