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Chapitre iv

— 320, ligne 13, ait lieu de : l'inlelligence. lire : l'inintelligence.

— 363, Après la ligne 6, ajouter une ligne :

%\V. — Les institutions, source de l'association des idées.

C'est un postulat des conceptions dites naturalistes en sociologie et en morale, que la réalité sociale obéit à des lois qui seraient comparables à celles de la nature : on attribue aux phénomènes éthioo-sociaux la nécessité mécanique et aux lois sociologiques la rigueur et la rigidité, qui caractérisent proprement les phénomènes naturels. Ainsi, comme on n'a pas manqué de Tobserver, les économistes ont presque absolument adopté, dans leur science, l'attitude des physiciens dans la leur : ils ont cherché dans le monde économique non les lois d'une évolution, mais les lois d'un ordre fixe et immuable (i). Ils pensent que comme Fenchainement des phénomènes naturels est indépendant des sentiments et des besoins humains, les combinaisons de phénomènes éthico-sociaux elles-mêmes s'opèrent indépendamment des individus. Ne parait^il pas que les faits naturels, chimiques et physiques s'accomplissent sans nous et malgré nous ; pourquoi les phénomènes sociaux et moraux ne se comporteraient-ils pas d'une manière analogue, pourquoi leur enchaînement ne nous serait-il pas aussi étranger et extérieur que celui des choses de la nature P

Toutes les aspirations des hommes, tous leurs vœux, si efficaces qu'ils puissent être, n'aboutissent pas à créer ou à abolir une seule loi physique, ou à empêcher un phénomène astronomique : toutes les volontés ou les bonnes volontés des hommes

(1) Ott, Traité itéeonomie sociale, t. I, Paris 1892, pp. 5S, 58.

a INTRODUCTION

ne 8u£Braient pas k abolir ou k suspendre une loi sociale : la na* ture, physique ou morale, comporte le déterminisme le plus inflexible.

La conséquence de ces thèses est que l'individu, fût-il dans les meilleures conditions est, en principe, incapable de modifier soit la réalité, soit les lois sociales. Son initiative ne peut être que nulle, son autonomie illusoire, sa liberté de l'erreur. A supposer que l'individu jouit de quelque autonomie réelle, que son initiative pût quelque chose dans l'établissement de la société et des lois sociales, la science positive de la morale (i) et de la société (a) deviendrait par cela même impossible. Elle exige que les phénomènes sociaux soient complètement indépendants des aspirations humaines. Selon les fortes expressions de nos auteurs, il faut concevoir les faits sociaux comme des choses données en elles-mêmes (3), il faut désubjectiver (4) les phénomènes moraux pour les rendre scientifiques, puisqu'on a désubjectivé également les phénomènes de la nature, lorsqu'ils sont devenus l'objet d'une vraie science.

Les sciences sociales auront grand profit a suivre, voire à imiter le développement des sciences naturelles. L^objectivisme est la première condition de la science qui n'admet pas de considérations individuelles. Aussi, k mesure que la Société évolue et que la sociologie devient réellement une science, l'autonomie et l'initiative disparaissent ou du moins tombent dans le domaine de l'illusion.

D'autre part, cette conception positive et naturaliste de la société prétend être la première et la seule qui s'en tienne aux faits, et aiSronte la réalité telle qu'elle est. La morale positive ne dissi-

(1) UYT-BauHL : La Morale et la Science des mœurs, Paris, Alcan, 1903, pp. 255-

(2) DuHKHKiif : Les règles de la méthode sociologique^ 1896, Paris, Alcaa, pp. 110-

(3) DoHKHBiii. op. cit., p. fO.

(4) LÉYT-BauHL, op. cit., pp. 31-32.

WTRODUCTION 3

mule pas son peu de considération pour des morales spéculatives, philosophiques, théologiques. Ce sont des métamorales. La morale positive seule, en face d'elles, peut prétendre au nom de science, puisqu'elle seule prend pour point de départ les faits et pour méthode l'observation fidèle, rigoureuse, des faits. Il en va de même pour toutes les conceptions qui se disent scientifiques, en histoire et en sociologie : elles refusent d'admettre l'initiative individuelle. •

Ces constatations sont-elles aussi exactes, et serrent-elles la réalité d'aussi près qu'on le dit ? La conception proposée est-elle au moins d'accord avec les faits ? Il semble que rien ne démente les résultats et les postulats de ces sciences positives, d'une manière plus radicale et plus frappante que la réalité sociale ellemême. Y a-t-il un mouvement social plus défini et d'une portée plus considérable que le mouvement démocratique ? N'est-il pas cependant une manifestation de l'autonomie et de l'initiative individuelles ?

L'individu, dans les sociétés progressives, affirme son rôle décisif en créant des lois qui doivent le régir, tandis que, dans la sociologie, on lui dénie ce rôle. Il met autant d'énergie à revendiquer ce qu'il exige de la société, qu'en apporte à contester l'efficacité de son effort, le dogmatisme de cette sociologie, qui se dit positive et fidèle à la réalité des faits. On va encore, parmi ces observateurs scrupuleux des faits, jusqu'à entreprendre de les méconnaître ou de les contester, au lieu de les constater et de les expliquer (a).

La sociologie positive étudie bien, il est vrai, des faits positifs, surtout les sociétés animales, les hordes, les clans, les tribus primitives, toutes sociétés réelles sans doute, mais stationnaires et inférieures. C'est de là qu'elle tire des conclusions applicables

(1) DDHEHEfH, op. cit., p. VII.

(2) EtPiifAs : Etre OU ne pas être, ou du postulat de la sociologie. Revue philo ' sopMgue, 1901 (1), pp. 460, 461, 46t.

4 DfTBODUGTIOll

i notre société avancée» progressive, aussi bien que lui seront appliqués la méthode et les procédés déjà éprouvés.

D'abord, de pareilles généralisations sont-elles valables P La sociologie objective elle-même nous a prévenu contre ces conclusions. Car « les étapes que parcourt successivement l'humanité ne s'engendrent pas les unes les autres... Il est impossible de comprendre comment l'état ou la civilisation parvenue k un moment donné pourrait être la cause de l'état qui suit. L'état antécédent ne produit pas le conséquent... Aussi, dans ces conditions, toute prévision scientifique est-elle impossible » (i).

M. Durkheim reprend ici la thèse soutenue en Allemagne par Dithley. Mais, tandis que ce dernier donnait comme seule conclusion acceptable pour l'intelligence le rejet de la sociologie, science à titre pompeux — « stolze Titel >> — M. Durkheim conclut à la possibilité d*une sociologie objective et naturelle, ayant autant de titre que toute autre science de la nature.

Pour arriver à une autre conclusion que celle de Dithley, la sociologie positive néglige cette réserve. Et cela s'explique très bien, étant donné qu'elle prend son point de départ dans une autre catégorie de faits, réels, ceux-là aussi, mais non pas sociaux : les phénomènes de la nature, objet propre de la biologie et des autres sciences, lesquels n'ont rien à faire avec ce qui, dans notre société, constitue les phénomènes sociaux. Très souvent aussi, le point de départ de la sociologie positive, ce sont, moins précisément encore, les sciences voisines (a), ou même toutes les sciences en général ; et de là on fait des déductions, des applications immédiates à la sociologie. Ainsi apparaît cette méthode, qui veut désubjectiver les faits moraux essentiellement

(1) DoREHniff, op, cit., pp. lUltô.

(2) M. LAtt-Brubl, par exemple, dans son livre remarquable sur la Morale, se tient presque tout le temps au point de vue des autres scienoes. Il ne Juge la réalité morale que d'après la réalité physique, et le point de départ de ses réflexions sur la morale lui est procuré toujours par l'astronomie ou la physique (voir les premiers chapitres de la Morale et la Science des mœurs).

inTRODUGTlOir 5

subjectifs, puisque la science physique a désubjectivé les phénomènes physiques qui, eux, nous le savons bien, sont essentiellement non-subjectifs. Les critiques n'ont pas manqué, et il en est qui ont même précédé l'avènement de cette sociologie positive.

Dithley disait « les phénomènes sociaux nous sont intelligibles intérieurement ; nous pourrons, jusqu'à un certain point, les re* faire en nous-mêmes, sur la base de notre propre situation, de la haine ou de la sympathie, du jeu entier de nos affections... La nature nous est, au contraire, extérieure et étrangère, tandis que la société est notre propre monde ; son jeu, nous le jouons, avec toute la force de notre nature, nous y sommes nous-mêmes avec notre intérieur, nous lui offrons les conditions et les forces dont elle bfttit son système... Moi-même qui vis et me connais de l'intérieur, je suis une partie de la société, semblable aux autres parties ( i ) ». A l'en croire, il est difficile de comprendre pourquoi on ira chercher à appliquer a la société que nous vivons et connaissons, parce que nous en sommes les agents et qu'elle est faite de nous, des analogies empruntées au monde physique et biologique, u Fonction, but et structure, qui, dans le monde organique, ne sont que des hypothèses », des artifices de méthode, pour faciliter la connaissance, a sont ici des expériences vécues, historiquement démontrables ». Quel détour inutile que de les remplacer par Fidée d'organe qui rend, dans un langage obscur et hypothétique, ce qui est clair et vécu dans la société (a).

Les mêmes critiques ont été reprises et développées récemment, en France, par M. Tarde (3) et par d'autres sociologues. Il y a heu de se demander, a-t-on dit, si la situation de la science nouvelle est de tout point comparable à celle des sciences physiques (4). La sociologie ne peut imiter la science physique

(t) EinlHiung in die Geistwùientehaften, Berlin. 1884, pp. 4ft, 46, 47, 115. m Id. pp. 115-116.

(3) La réalité hoeiaU, Revue philosophique, 1901 (H), pp. 437, 470.

(4) 6. Bblot : Jleime philosophique^ 1896 (I). p. 78-79.

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sans dégrader les phénomènes sociaux, et rejeter tout ce qu'ils ont de spécifique; par ce procédé, au lieu d'élargir la science, en y introduisant l'essentiel de la société, on mutile l'homme social autonome, libre, subjectif, pour le faire rentrer dans le domaine limité d'une science physique.

De plus, les sociologues positifs n'auraient-ils pas été mal avisés en attribuant aux individus humains, qui composent la société, précisément cet objectivisme dont ne peut se départir l'investigateur scientifique? Le caractère objectif, des sciences naturelles exige que l'investigateur s'efface devant les phénomènes, qu'il observe, lui, et que les faits parlent. Le sociologue, par ses théories, semble effacer au contraire les faits : l'individu humain» son rôle et son autonomie. A proprement parler, la sociologie, qui prétend désubjectiver pour, à son gré, l'objectiver, le monde subjectif, — subjectif essentiellement par nature, — cette science positive tombe précisément dans l'erreur des sciences mêmes qui, primitivement, subjectivaient, animaient les choses de la nature inanimée. Par là, elle se rend incapable de comprendre les faits de la vie sociale, qu'elle naturalise, mais aussi dénature.

On peut attendre de son développement des erreurs ou des résultats négatifs, comme ceux qu'on a reprochés aux sciences de la nature anthropomorphisée et dénaturée. Nous allons voir, dans ce qui suit, qu'en rapprochant la sociologie des sciences de la nature, on ne l'érigé pas ainsi en science positive. Etant faites à l'image des sciences naturelles, la sociologie et la morale naturalistes ne pouvaient que dénaturer les faits les plus réels et évidents, comme l'autonomie et l'initiative efficace des individus^

Cette conception contredit les faits; est-elle d'accord au moins avec elle-même? Examinons ce qu'on a appelé le socialisme scientifique.

Selon Karl Marx (comme d'ailleurs selon Spencer et M. Durkheim), l'objet de la science sociale est de trouver une loi gêné-

INTTODUCTIOH 7

raie, qui permette de découvrir, d'après le passé, les faits sociaux de l'avenir. Le rôle de la volonté humaine sera exclusivement de rendre la transition du passé à l'avenir plus rapide et plus facile. On connaît la formule d'après laquelle l'avenir sera *^ tiré et réalisé du passé. L'accumulation des moyens de production entre les mains de quelques propriétaires, tandis que tout le reste de la société est réduit à la misère du salariat et ligué contre ceux-là, ces faits rendront la catastrophe de la transformation sociale imminente. Aucune volonté humaine ne pourrait l'arrêter ; cette transformation est l'œuvre du processus historique, qui opère sans les individus et malgré eux. Voilà la conception matérialiste de l'histoire ; Marx a-t-il été d'accord avec sa théorie et avec lui-même P

Personne n*a plus vigoureusement contredit en pratique cette conception fataliste de Thistoire, comme on l'a déjà souvent remarqué (i). Lui-même, pour confectionner son processus historique, a aidé Thistoire, et, de lui-même, il a voulu déterminer et, pour ainsi dire, forcer la fatalité historique. Marx s'est montré tribun et agitateur puissant avant d'analyser l'histoire universelle. L'Internationale n'est pas sortie du capital, c'est le capital qui apporta une doctrine scientifique à l'appui du socialisme international (a).

« Les socialistes, ajoute M. Richard, raisonnent comme si les V faits sociaux obéissaient à un déterminisme naturel, supérieur à la volonté, et toutefois ils veulent agir comme si la volonté avait sur ces faits un pouvoir illimité » (3). La seule attitude des socialistes révolutionnaires, qui pût être d'accord avec leur science, aurait été de contempler, d'un œil indifférent, l'avènement du régime socialiste au moyen de transformations prévues.

(i) ABKAMOwni : £et Bases psychologiques de la sociologie. Revue intematUmale de sociologie, 1897, pp. 5SS-685.

(2) Gaston Richaiid : Socialisme et Science sociale, Paris, Alcan, 1'* éd., pp. 42-43.

(3) Ibidem, p. 191.

i ranoDUCTion

l4*aatronome contemple le ciel, et les phénomènea astronomiques se produisent : il les a prévus et il attend ces phénomènes nécessaires. Le chimiste établit ses formules, mais les lois cbi* miques sont réalisées dans la nature sans son intervention. Pourquoi les partisans du socialisme scientifique, nécessaire jusqu'au fatalisme, n'ont-ils pas fait de même à l'égard de leur formule historico-sociale P Pourquoi ont-ils adopté juste l'attitude la plus contradictoire à leur conception néoedsitaire : la révolution?

C'est sans doute parce qu'on s'est fort bien aperçu que, si révolution sociale prévue et annoncée apparaissait comme fatale, encore fallait-il, pour que cela se fit, des hommes volontaires et résolus. Ainsi, le capitalisme contenait en soi le germe de sa destruction nécessaire ; il fallait pourtant quelqu'un, qui fût le bras de la fatalité. Quoiqu'il dût s'évanouir de lui-même, en vertu d'une loi historique nécessaire, le capitalisme attendait* pour s'écrouler, l'action du socialiste révolutionnaire exécuteur de la loi.

Ainsi naquit le mouvement socialiste révolutionnaire, nécessitaire et fataliste en théorie, autant que volontaire et actif en pratique. L'activité pratiqua des révolutionnaires, amis de Marx, dément tout à fait ce que postule le théoricien. Le fatalisme du marxisme ne saurait avoir de mesure, semble-t-il, que l'obUgation où sont les révolutionnaires marxistes de faire les plus violents efforts de volonté. Par là parait justifiée d'avance la conciliation du déterminisme avec la liberté proposée par M. Fouillée, quand il recommande la liberté au point de vue même de la puissance et de l'évolution, car elle est la plus grande des forces (i).

Non seulement la conception positive de la sociologie contredit la réalité sociale, mais encore elle se contredit elle-même.

(1) Vidée moderne du droit. Parla. Hachette. 1883 p. 138.

lIITRODUGTIOll 9

Et, pour peu qu'elle s'accorde réellemoat avec ractivité sociale de la démocratie contemporaine, son postulat théorique sera détruit.

Un autre aspect de la même conception naturaliste des sciences sociales est l'individualisme ou le libéralisme, qui se pré* sente pourtant comme étant à l'antipode du marxisme et de la sociologie objective naturaliste ; il n'en est qu'une nuance complémentaire. Herbert Spencer est son théoricien le plus intransigeant. Malgré l'opposition radicale qu'il y a entre la doctrine défendue par Karl Marx et celle de Spencer, toutes les deux aboutissent aussi bien à des résultats fort semblables.

Tout d'abord le libéralisme de Spencer, non moins que le socialisme de Marx, postule des lois rigides de l'évolution sociale. Pour Spencer non plus, l'individu n'a aucun pouvoir sur la réalité sociale à laquelle il appartient. Car a il trace un cercle bien restreint pour l'activité humaine, considère les rapports sociaux comme des lois de la nature, devant lesquelles l'homme peut seulement prendre l'attitude du laisser-faire, avouer sa complète impuissance, se soumettre avec résignation et se taire » (i).

La seule différence notable qu'il y ait là entre Spencer et Marx, consiste en ce que Spencer refuse d'admettre l'initiative du législateur et accorde une toute puissance à l'initiative individuelle privée. En cela il parait aggraver l'erreur théorique qu'il fait en commun avec Marx. Car, si l'initiative privée peut quelque chose en matière sociale, a fortiori l'initiative de l'Etat sera plus effective. Marx l'a bien saisi. Nous allons voir le libéralisme de Spencer, comme le marxisme, en contradiction avec les faits sociaux les plus caractéristiques de notre époque, et en contradiction avec lui-même.

Le postulat connu de l'individualisme que défend Spencer est le laisser-faire, une sorte de fatalisme très analogue, en effet, à

(1) Abbamowsei, art. eité, p. SSf.

lO IlfTRODUGTION

là (Conception mécaniste, nécessitaire, de socialisme scientifique. Mais, c'est précisément ce postulat qui est radicalement et systématiquement démenti par ce qui s'accentue le plus dans le mouvement social de notre époque. Car ce laisser-faire et cet individualisme théorique intransigeant s'affirment en parallâisme avec la tendance très marquée des sociétés les plus avancées: de tout réglementer au moyen des lois. De sorte que, comme les théoriciens de l'individualisme se désolent de le constater (i), plus une société est avancée en civilisation, plus aussi elle prend le contrepied du dogme libéral, plus elle est prise de la manie législatrice, qui marque le mouvement social moderne.

Ainsi, c'est dans le pays d'Adam Smith que la liberté de contrat fut, pour la première fois, transgressée par l'intervention de l'Etat dans les rapports entre l'entrepreneur et l'ouvrier. C'est en Angleterre, en effet, que fut limitée, tout d'abord, la journée de travail, ainsi que Tâge à partir duquel les enfants peuvent être employés. Les conditions du contrat de travail entre le capitaliste et l'ouvrier furent réglementées et établies, jusqu'à un certain point, par l'Etat en faveur des classes ouvrières.

Les économistes comme Ingram, David-Sym, Stanley, Jevons, Nicholson, Marschal, etc., approuvent les mesures bienfaisantes du gouvernement. « Le degré de civilisation et de prospérité d'un pays se mesure au nombre des lois sociales réglementant les rapports économiques », écrit Jevons (a). « Il n'y a pas eu moins de 80 Factory's Acts (lois) votés par les Chambres législatives entre i8oa-i886, — dans le pays d'Adam Smith et de Stuart Mill, — qui ont réduit les heures et fixé les conditions de travail » (3).

Et, quant à la liberté de la concurrence intérieure, tout le monde sait qu'une sorte de socialisme municipal vient rempla-

(1) Voir Hbbbkrt SPBifcn : La Justice passim. Bssaii de politique^ p. 1, SO.

(2) Benoit Malon : Le Socialisme intégral^ II, p. S3.

(3) Ibidem, p. 99.

cer ce laisser-faire qu'on appréciait tant de l'autre côté de la Manche j(i). Il n'est pas même jusqu'au libre échange qui ne paraisse se démentir, même en Angleterre, sur le sol classique de cette théorie. Pour l'issue de la lutte qui s'est engagée entre la propagande interventionniste de M. Chamberlain et la vieille théorie régnante, il n'est pas douteux que l'Angleterre subisse la même évolution que les pays du continent.

Dans ces derniers, et notamment en France, en Allemagne, en Russie, etc..., le libre-échange est, depuis déjà longtemps, tombé en discrédit. Et quant au laisser-faire, à l'individualisme, considéré comme conception exclusive de la vie sociale interne, il n'a jamais régné sur le continent qu'en théorie. En Allemagne (a), comme l'a montré M. Charles Andler dans un livre remarquable (3), le socialisme d'Etat, dès son début, a orienté à la fois la théorie et la pratique. Frédéric-le-Grand, Rodbertus, Lassalle, Karl Marx et Bismarck sont des représentants, à différents degrés et de diverses nuances, du même mouvement social étatiste, qui caractérise la constitution sociale intime de l'Aile* magne. De même, ce n'est guère la France centralisée et toujours législatrice, que conduiraient les théories individualistes. Quoiqu'elle paraisse avoir moins fait pour la classe ouvrière que l'Angleterre, elle a provoqué encore les critiques d'Herbert Spencer. L'intervention de l'Etat a sa place en France.

Tous ces phénomènes n'ont pas échappé à Herbert Spencer, mais il ne s'est pas contenté de les enregistrer et d'en chercher

(1) Paul Lbrot-Biadliio : Le Collectivisme, 4* éd., p. 583. — Sidowick : EUmenttofPoUHes. Londoo, 1897, pp. 146-168.

(2) « Il y ■ i peine quarante ans que ropinion régnante était contre l'état qui devait ne pas touclier à la vie éeonomique ; mais aujourd'hui il n*y a aucun homme cultivé qui ne reconnaisse i Tétat des devoirs importants sur ce terrain. L'éeole historique a beau parler de lois économiques naturelles, elle ne laisse i ces lois qu'un caractère social dont IMnflnence est modifiée et doit Tètre par les lois de TEtat. Mais ce qui est i remarquer c'est que les coups les plus décisifs qu'on a portés à Tancien système d'économie ne sont pos venus de l'école historique, mais des hommes comme Redbertns, Mari. SchAffle (voir Karl Bûcher :£ntoteAuna der VolkswirUehaft. Leipzig 1890, p. 3 et 7).

(3) Les origines du socialisme d'Etat en Allemagne, Paris, 1807, p. 4.

IS HfTRODUGTION

les raisons. Au contraire, il a entrepris de les désapprouver et de les condamner. Trop de lois ! a t-il reproché aux sociétés modernes. Lui qui, en même temps, étudiait objectivement la vie et les lois des sociétés primitives et sauvages, de mœurs révoltantes et absurdes et savait les comprendre et les interpréter, il n'a pas réussi à interpréter les tendances des sociétés avancées où nous vivons. Rompu à Tétude des sociétés naturelles, il a complètement méconnu les sociétés civilisées. Ne trouvant pas dans les sociétés réfléchies, la pure spontanéité et Tinconscience complète rinertie des sociétés naturelles, il conclut à la perversion de nos sociétés et se met en devoir de nous en avertir. Puisque chez les sauvages, et dans les sociétés primitives, les lois se font d'elles-mêmes ; puisque dans ces sociétés Tautorité n'est pas à un parlement, qui renouvelle sans cesse les lois, mais à une coutume admise de tous et toujours, qui s'établit inconsciemment, spontanément, Spencer veut que les sociétés civilisées procèdent de la même manière, et que les hommes prévoyants et réfléchis se conduisent comme les hommes irréfléchis, presque biologiquement.

L'individualisme libéral en contradiction ainsi avec les faits, se contredit aussi lui-même. En effet, puisque cette conception sociale considère la société et les phénomènes sociaux comme des produits naturels du laîsser-faire, de quel droit, sans se contredire, peut-elle désapprouver et condamner tels faits et approuver tels autres ? Est-ce que cette manie de légiférer, cet engouement étatiste, phénomène social des plus prospères, n'est pas un phénomène de la nature sociale ? Cette théorie doit bien l'admettre puisque, ^lon elle, tout ce qui est ne peut être que par la nature. Et, si le phénomène n'est pas niable, pourquoi ne pas le laisser faire P pourquoi le combattre P Car, si on le désapprouve et le combat, c'en est fait du laisser-faire. Laissez faire la tendance étatiste et législatrice des sociétés, la doctrine du libéralisme se détruit !

IRTRODUCTIOIC t3

Le dogme du laisser-faire en Angleterre» actaèUement ne se maintient qae grâce aux efforts des libéraux contre la propagande interventionniste de M. Chamberlain. Tout le monde sait aussi quels efforts et quelle propagande il a fallu pour le con-» aacrer. Cobden, Brigt, Milner, Gibson et Thistoire économique de TAn'gleterre vers i846, en témoignent. Là» aussi bien que dans le socialisme scientifique et la sociologie obje<)tive, la néces* site est illusoire» le fatalisme est de la théorie en contradiction avec les faits. Aucun fait^ si manifeste que paraisse aux théoriciens la nécessité mécanique, ne se réalise qu'au moyen d'efforts humains, toi^ours conscients» prévus» prémédités, surtout dans les sociétés civilisées progressives. Comme les transformations historiques que la science socialiste estime nécessaires et fatales, exigent Teffort des agents révolutionnaires, le laisser-faire pareillement réclame pour se réaliser et se maintenir, 4es efforts humains conscients et méthodiques. Dans les deux cas, également, la nécessité objective, qui parait rendre inutiles les efforts individuels, emprunte toute sa réalité aux efforts mêmes qui la supportent, et pour ainsi dire la réalisent.

Pour bien dégager le sens de cette antinomie et voir comment on pourratt corriger les conceptions naturalistes de la sociologie, il faut examiner cette autre antinomie qui n'est qu*un aspect de la première : le rapport de l'individu avec la société en géné^ rai ou avec la société organisée en Etat.

L'individu et la société tendent de plus en plus à devenir les termes d'une double antinomie scientifique et pratique. La sociologie et les doctrines sociales, dont la pratique politique s'inspire» opposent l'un à l'autre ces deux termes ; et, comme ils ne peuvent comporter entre eux plus de deux rapports, elles ont adopté l'un ou l'autre au hasard.

L'antinomie se pose a peu près ainsi :

L'individu conscient, — la personne morale réfléchie» — ne se

l4 CmODUCTlON

conçoit pas en dehors delà société, et comme antérieur a elle (Dury kheim). D'après cette thèse» la société précédant l'individu, l'enveloppe de son inextricable réseau et il n*en sort pas. Elle le forme et le transforme, lui imprime son caractère et son intelligence, le produit elle-même. Les rapports qui lient l'individu à la société sont ainsi des rapports de cause à effet, dans lesquels l'individu est l'effet, à peu près passif, sans liberté, sans initiative, sans autonomie. La conséquence pratique la plus immédiate est la confusion de l'individu dans la société. La cause seule est active ; elle doit régir son effet: La seule attitude rationnelle de Tindividu, envers la société et le gouvernement, ne peut être qu'une docilité, une soumission comparable à celle des enfants envers leurs parents ( i ). La société est elle-même considérée comme une fin supérieure aux fins individuelles, qui doivent lui céder sans nulle résistance. (( L'état a sa fin en lui-même, il est i lui-même son propre idéal: telle est la doctrine étatîste... L'institution politique ne répond pas à un besoin individuel et le citoyen qui demande à quoi sert TEtat est un naïf ; c'est lui, le citoyen, qui sert à l'Etat » M. Lapie résume bien ainsi (3) l'essentiel de la thèse.

Elle aboutit à la doctrine socialiste et au socialisme scientifique, * aussi bien qu'à une sociologie positive proprement dite. C'est toujours l'exclusion de l'individu rejeté par la sociologie nécessitaire. La thèse contraire entreprend de démontrer que la société est inconcevable avant l'existence de l'individu ; la somme ne peut pas exister avant les parties, en dehors d'elles. La société se forme seulement parce que l'individu a, enraciné dans sa nature j biologique, l'instinct de la sociabilité: elle n'est que le fruit extériorisé de cet instinct. La nature et la réalité de la société sont prédéterminées dans la constitution biologique de l'individu. La société sera seulement ce que les individus seront eux-mêmes.

(1) Voir Vidée de VEtat, P&r H. Michel, Paris, Haclieite, 1896, 3* édit., p. 4, 10.

(2) La JustUepar l'Etat, Parts, Alcan, 1899, p. 12.

INTRODUCTION l5

(Spencer). C'est l'individu qui crée la société (I>e Greef) (i) qui la modifie et la modèle à son image, à elle seule elle ne saurait se transformer, car tout changement exige Tintervention de l'individu : c'est lui la cause active ; la société est l'effet passif. La cause régit l'effet, c'est donc la société qui doit céder devant l'individu; les fins individuelles dominent les fins sociales.

La conséquence pratique, immédiate, est l'individualisme pur, la liberté réelle, la souveraineté de l'individu. « L'Etat serait donc inutile, — les anarchistes, lés individualistes les plus farouches, seraient aussi les plus conséquents (a) ». Reste l'objection, insurmontable de Huxley contre l'individualisme de Spencer, auquel il reprochait le (( nihilisme administratif. ))

On n'a pas manqué de remarquer déjà que l'opposition établie entre les deux thèses est loin d'être radicale. Elle semble, seulement théorique. Le plus simple pour la résoudre serait, peut-être, de confronter les conclusions de ces thèses extrêmes avec ce dont nous faisons l'expérience tous les jours, sans tenir les yeux fixés sur les sociétés africaines ou australiennes, comme ont fait des sociologues distingués. Les théories établies sur l'étude des Esquimaux n'éclairciront pas ces questions.

Que dit l'expérience de tous les jours? c'est d'une part qu'aucun fait social, important ou non, ne s'accomplit autrement que par les efforts d'un individu, qui en conçoit la possibilité et en poursuit la réalisation. D'autre part, on constate tous les jours que des individus proposent tels ou tels buts à leur activité sociale et qu'ils n'aboutissent pas.

Qu'il échoue ou qu'il réussisse, c'est toujours l'individu qui est l'agent. Cette expérience ne confirme-t-elle pas la thèse individualiste que rien ne se fait en société sinon par l'intervention de l'individu. Mais cela ne contredit pas la thèse contraire : que

(1) Introduction à la Sociologie, Vol. 1, 1SS6, pp. 63, 90.

(2) Lapib, op. cit.. p. 36.

t6 jsmoDvcnojx

l'action individuelle est prédéterminée par la société. Le grand nombre des échecs individuels détruit l'intransigeance de la thèse individualiste. A son tour, la thèse nécessitaire est fausse» si elle elle entend dire que la spontanéité, l'initiative individuelle n*est pour rien dans les transformations sociales. A la première confrontation avec la réalité de l'expérience sociale, on aperçoit, dans chaque événement sodal. deux éléments nécessaires: i« un état social donné qui est la condition qui 'facilite et qui seconde l'intention et les efiorts de l'individu ; a*" l'effort de Tindividu, dont le rôle est de faciliter et de seconder le mouvement nécessaire de la société, d'évoluer d'un état quelconque, plus ou moins partiel, à un autre état nouveau ou partiellement nouveau.

Pour peu qu'on examine, sans parti pris, la réalité sociale où nous vivons^ on découvre des faits qui sont de nature k confiiv mer, d'une façon péremptoire, cette double constatation. Ainsi, on remarque que tels individus accomplissent ordinairement leurs volontés ou leurs projets. Ce sont les monarques absolus, très souvent encore des souverains. D'autres font aboutir leurs projets d'activité sociale en grande partie, pour peu qu'ils s'efforcent d'en poursuivre la réalisation ; ils échouent rarement : ce sont les hommes politiques, qui ont entre les mains le pouvoir gouvernemental.

Leur exemple prouve jusqu'à l'évidence que Findividu pèse pour quelque chose dans la détermination sociale et qu'il n'est pas l'instrument aveugle, l'esclave de la société, qui le dépasserait toujours de beaucoup. Objecte-t-on que le pouvoir de ces individus sur la société est au fond presque illusoire, parce que leur situation spéciale fait qu'ils se confondent, en quelque sorte, avec la société elle-même, parce que c'est la société et non pas leurs propres pouvoirs, qui donne à leur projet toute l'efficacité indispensable ; nous devons reconnaître la justesse de cette remarque, mais constater aussi que l'individu a bien la possibilité de se confondre avec la société, au point que sa volonté et la

nécessité sociale ne fassent qu'un. Ce fait indéniable, prouve bien non seulement qu'il n'y a aucune antinomie profonde entre Vindividu et la société, mais que leur séparation ne peut être conçue, au moins en tant qu*on les considère en activité, en mouvement. L'antinomie est seulement théorique.

Resterait à voir quelle est la raison même de cette antinomie. En fait, toute transformation sociale n'est possible que conçue par un individu qui s'efforce de l'effectuer; et, d'autre part, l'effort de l'individu sera stérile, tant que celui-ci ne sera pas identifié avec une nécessité sociale ou avec la société qu'il leprésente, qu'il soit un homme politique ou un grand homme.

Par conséquent, cette seconde forme de l'antinomie se résout avec une nécessité logique, de la même manière que la première. De même que la nécessité objective en matière sociale reste une simple illusion théorique, si elle n'est pas supportée par un effort plus ou moins violent et révolutionnaire ; de même, ici, la société reste une entité inconcevable et inerte, si elle n'est pas représentée par l'individu.

Mais, alors même qu'on nous accorderait que les hommes qui possèdent le pouvoir politique disposent d'un certain pouvoir sur la marche de la société, une fois identifiés avec elle, encore fautr-il s'expliquer le cas des hommes qui, sans pouvoir politique, peuvent transformer en quelque mesure la société : Jésus-Christ par exemple. En nous arrêtant à cette objection, nous nous trouvons devant un troisième aspect de l'antinomie, qui fait le fond d'une controverse célèbre entre les historiens et qui porte sur le rapport entre le génie et la masse.

Examinons sommairement la manière dont l'antinomie se pose ; nous pourrons entrevoir, à première vue, dans quel sens on pourrait chercher aussi une solution au problème.

C'est encore, comme on le voit facilement, une sorte de dépendance plus spéciale et immédiate, un aspect, une nuance

i8 IIITAOIIVGTRNI

l^lutôl de là grande question déjà examinée sous deux aspecto. On se demande maintenant quelle est la part des grands hommes et quelle est celle des masses dans le développement historique des peuples. Ici encore» deux thèses contraires se présentait» qui se nient Tune l'autre, et aussi deux conceptions de l'histoire. Les uns la conçoivent comme l'œuvre des grands hommes. Ce sont surtout beaucoup de philosophes : Carlyle, Emerson» Scho* penhauer» Nietzsche et, parmi des historiens, Ranke et ses élèv6e Lehmann et Schœfer. Les autres la conçoivent comme l'oeuvre des masses populaires qui expliquent non seulement l'histoire» mais aussi les grands hommes eux-mêmes.

D*une manière générale» la conception purement individualiste de Thistoire a dominé plutAt avant la grande Révolution française. Alors» en effet, l'activité des masses dans l'histoire était comme sporadique et effacée. 11 n'en est plus de même depuis l'avènement de la démocratie, et par suite depuis que les masses sont élevées au foyer même de la vie politique. Auparavant les historiens étaient presque unanimement d'accx)rd que la matière de leur science est l'œuvre des personnages couronnés et des ministres, seuls acteurs sur la scène de l'histoire ; depuis» ils ont commencé i diverger sur ce point. Leur attention se porte maintenant sur le nouveau souverain qui est le peuple» la masse, et quelques-uns vont jusqu'à méconnaître le rôle des grandes individualités, aussi injustement qu'on avait auparavant méconnu celui des masses.

Tandis que la conception, qui a prévalu dans l'histoire avant le XIX' siècle, réduisait la fonction de la coUectivité à exécuter les ordres de l'homme de génie, par rapport auquel « elle est comme le bras est au cerveau » ; la thèse qui tend à prévaloir depuis tient w le génie pour engendré dans les courants coUectifs de l'époque » (î). Sur cette question, la confusion des opinions

(1) Altamiba : rfwmme de génie et la collectivité. Revue internationale de so-

INTRODUCTION 'tg

ei des théories est vraiment extrême. Au fond, ni Emerson, ni Carlyle ne sont des partisans exclusifs de la théorie qui conçoit les grands hommes comme les créateurs de l'histoire : ils sont loin de méconnaître le rôle de la masse. On s'en convaincra, en lisant THistoire de la Révolution française de Carlyle et le livre d'Emerson sur les Surhumains.

De même, aucun des partisans de la théorie du milieu et des masses ne refusera de croire au génie, i la supériorité innée, transmise physiologiquement. Ils soutiennent toujours une thèse

absolument contradictoire, puisqu'elle est entachée d'une dupli-

cité sans aucun sens, c'est que, pour que l'homme de génie soit le produit des courants sociaux de l'époque, il doit être doué, dès sa naissance, de qualités remarquables. Pour le même fait, ils ont à leur disposition deux explications différentes, sans s'apercevoir qu'elles s entredétruisent. En effet, si les qualités distinguées qui constituent l'homme de génie sont des dispositions héréditaires biologiques, innées, la masse, les courants sociaux deviennent superflus ; le grand homme crée, par ses qualités innées, le milieu social, le courant qu'il lui faut. Les courants sociaux deviennent des quantités négligeables, ce qui fait que les partisans de la théorie du milieu sont encore des défenseurs inconscients de la théorie qui attribue aux grands hommes le rôle prépondérant dans la marche de l'histoire. Ainsi, Taine expliqua ^ les succès miraculeux de Napoléon, non pas tant par la situation sociale, réellement exceptionnelle, qui suivit en France la Révolution, mais par des qualités prodigieuses que l'homme tenait d'ancêtres lointains, remontant jusqu'au XV' siècle. Le théoricien du milieu, des masses, suspendit les destinées de la France, entre 1796 et 181 5, plutôt aux propriétés physiologiques d*une famille corse qu'à la situation que le passé, plus ou moins lointain ou immédiat, avait créée dans le pays.

Sans rien préjuger, pour le moment, sur ce que le grand homme en venant au monde, apporte avec soi de biologique on pourrait

aO niTRODUGTION

conœvoir une thèse intermédiaire, à deux faces encore, mais différentes pour résoudre Tantinomie théorique. Les éléments de cette thèse existent déjà dans les conciliations qu'on a imaginées jusqu'à présent entre les deux extrêmes. Ainsi M. Fouillée définit le génie « une dévination de ce qui doit être » (i). D'autres conçoivent le génie comme un produit du milieu, en tant qu'il pos- ' sède une complexion d'idées, un stock intellectuel extrait de son époque, de son milieu, de tout cet ensemble que Trezza a appelé d'un mot heureux u le climat historique » (a). Ou bien on reconnaît que l'action sociale ne s'exerce que par représentation, revenant ainsi à des individus u elle frappe d'un cachet indélébile ses membres qui, tout en agissant comme tels, perdent le simple sens de leur individualité et acquièrent ime valeur spéciale, une valeur représentative » (3). D'autre part, on commence à se demander si le génie ne consiste pas à produire une œuvre de suggestion sur la masse, sur les autres individus, en créant en eux des états de conscience. Cela n'excluerait point du tout une certaine préparation que la masse aurait acquise par ses propres efforts, d'une façon obscure et inconsciente.

Sans doute ici, comme précédemment, le meilleur pour sortir de l'antinomie est de mettre en présence les deux thèses clairement conçues, sans aucun mélange ni confusion, pour voir comment elles se comportent ainsi l'une en face de l'autre. La conception de l'histoire, qui attribue au principe des masses la prépondérance dans l'explication des événements, suppose, lorsqu'elle est pure et extrême, que l'homme de génie ne possède ni qualités, ni mérites, inhérents à sa nature innée, très supérieurs à ceux de la moyenne. Ceux d'ailleurs qu'il pourrait posséder, pourraient n'être pas précisément ceux qui font de lui un grand homme ; et, s'ils étaient ceux-là même, la coïncidence n'aurait

(1) vidée moderne du droit, p. 165

(2) Altamira, loe, cit.

(3) Altamira, loe. cit.

presque aucune importance. Le grand homme acquiert son génie, ses qualités exceptionnelles par le simple fait qu'il a rempli une fonction sociale. L'homme devient grand lorsqu'il est représentatif ; il est représentatif lorsqu'il accomplit une fonction sociale, car cette fonction lui imprime un cachet particulier. Et pour remplir cette fonction sociale, point n*est besoin que le grand homme ait apporté avec soi, des qualités biologiques remarquables. Ce qui décide de son choix peut être le hasard de la position sociale qui peut remplacer ses mérites. A nos yeux, cette thèse ne devient logique et vraisemblable que lorsqu'elle est poussée à l'extrême. Nous verrons bientôt pourquoi.

Et, maintenant, la thèse contraire, pour qu'elle soit assez vraisemblale, doit être conçue également sous sa forme extrême. L'histoire est en effet l'œuvre de quelques individus : les héros, les grands hommes. La masse est impuissante : elle piétinerait éternellement sur place, sans les grands hommes, qui conçurent les fantômes de la réalité à venir où doivent prendre corps les aspirations muettes et inefficaces. A-t-on jamais vu une foule, un milieu, un peuple prendre, en masse, une initiative quelconque; concevoir, réaliser, en masse, un objectif quelconque P Est-il possible d'admettre une idée, une transformation sociale autrement que conçue et poursuivie par lin héros, par un esprit supérieur P Et. pour cela, il n'est pas besoin non plus que le grand homme apporte des qualités prodigieuses (i). Ne peut-on concevoir le héros, tout au moins le héros moderne, comme étant, par son origine, un homme de naissance physiologique moyenne que la masse aurait créé directement, afin qu'elle puisse, par son intermédiaire, réaliser ses aspirations et son idéal P

A bien voir les choses, y-a-t-il en effet antinomie entre l'idée

(1) Car, s'il en apportait, on devrait finir par croire à une sorte d'harmonie préèlabie entre le hasard de la naissance physiologique et le hasard des transformations sociales, qui sont deux choses complètement étrangères les unes aux autres.

9 a ElTBODUCTIOlf

que le milieu, la masse, forme le héros et Tidée que le héros à son tour transforme la masse P 11 nous semble qu'il devient absurde de concevoir une antinomie entre la masse et le génie, car si le grand homme était si différent, si étranger à la masse, comment pourrait-il avoir de Tinfluence sur elleP Ceux qui parlent des langues différentes et sont de pays différents ne peuvent pas se comprendre. Pour être compris et suivi, pour transmettre à la masse ses idées et ses sentiments, il est de toute nécessité que les sentiments et les idées du grand homme ne soient pas très différents de ceux de la masse. Ce n'est donc pas une différence, mais c'est un sens commun et une identité très profonde qui doit exister entre le génie et la masse; cela n*est concevable que lorsque le génie est de la même essence que le commun de son époque. Donc le génie se confond avec la masse, afin de pouvoir la transformer ; la masse, le milieu, crée le génie, afin de pouvoir se transformer par son intermédiaire. Le grand homme n*a donc de pouvoir effectif sur son milieu que dans la mesure même où il en est la création.

Par conséquent, ici, comme dans les cas précédents, Tantinomie admet une solution quand les deux thèses rentrent Tune dans Tautre pour n'en faire qu'une. De même que la nésessité sociologique s'exerce seulement par l'effort individuel, de même que la société peut s'identifier avec l'individu, de même le génie ne mérite cette appellation qu'en tant qu'il s'identifie avec la masse, qu'en tant qu'il est la création qui devient le créateur (i).

(i) Voir Blondel : Le Congrès des hisiorieiu allemands à Jnnslfruek. Jtev. kisi,, 1897, BOT.-déc., p. 329.

IHTRODUGTIOK 93

Reste à voir maintenant si la conciliation, qu'on propos^ ici, de thèses si opposées peut se faire par quelques autres raisons plus convaincantes; sinon, on risquerait fort qu'elle soit simplement verbale. Examinons-en encore, et toujours préalablement, le sens, sous son aspect le plus général. 11 nous faut voir de plus près en quoi cette conciliation consiste et surtout quelles sont les raisons théoriques et pratiques de Tantinomie.

Les thèses opposées, que nous venons d'exposer, plus elles nous paraissent irréconciliables théoriquement, plus elles s'accommodent et se concilient journeUement dans la vie réelle des sociétés. En fait, la nécessité théorique des transformations sociales, n'exclut pas reffort et l'initiative de l'individu^ elle est conditionnée par cela même. Pour que cette nécessité historique de révolution sociale s'accomplisse, elle a besoin prècisément des efforts de l'individu, si bien que, si les nécessité^ historiques et sociales sont une condition pour que les efforts individuels soient efficaces, encore ne fautr-il pas oublier que les efforts individuels (i) sont une condition de réalisation pour les nécessités sociales. De plus, il y a un rapport très rigoureux entre les efforts individuels et la nécessité intrinsèque des événements sociaux ; en tout cas, entre ceux-là et les transformations sociales accomplies. Qu'on regarde, par exemple, le mouvement social du christianisme ou bien le socialisme contemporain. 11 est diflicile de concevoir des transformations sociales plus radicales, ni des efforts individuels plus intenses, plus continus, qw eeux qu'on a mis au service de ces causes. Chrétiens et socialistes

(4) Cest id le cas de faire rapplicatioD des idées-forte de M. Fenlllée. Cemna on le voit, et oomme on va le voir dans ce qui suit, cette lliâorio fai la S011I9 911! rend compte de la manière la plas complète de la daalité nécessi taire et volontaire, i iM i iU al ljyUvi4asM«, nol as rttrssve tu i^àd êm pMoMi^i ps^teui.

fl4 niTRODUCTlOIl

ont payé le droit de faire de la propagande socialiste ou chrétienne, de leur vie ou des efforts de toute leur vie. Et il faut écouter Gœthe pour savoir ce que lui a coûté d'efforts et d'études prolongées» tout au long d'une vie de 80 ans, le génie incomparable que nous lui attribuons. Le mot de Buffon devient plus que jamais plein de sens : le génie est de la patience, de Teffort condensé par conséquent. En résumé la nécessité historico-sociologique des événements sociaux se mesure exactement par Feffort individuel mis à les accomplir. Le rapport d'égalité entre les deux termes est si parfait qu'on peut exprimer l'un en fonction de l'autre et dire que la nécessité historique et sociologique ne . peut être effectivement conçue qu'en fonction d'efforts individuels correspondants.

Ce rapprochement, qui fait rentrer l'un daiis l'autre les deux aspects des phénomènes sociaux — la nécessité mécanique de la science et l'effort réfléchi de l'individu — est si logique et si naturel qu'il paraîtrait plutôt étrange de voir qu'on les a séparés et opposés l'un k l'autre. La meilleure façon de montrer le rapport serré, ou l'identité profonde, de ces deux termes, c'est de faire voir tout d'abord quelles sont les conditions de l'attitude d'esprit qui les sépare et les oppose. Au moins, en examinant ces conditions déterminées, nous pourrions plus sûrement nous rendre compte des modes et des conditions de la conciliation proposée. Nous allons voir que les raisons de l'antinomie examinée sont à la fois théoriques et pratiques.

1* Les raisons théoriques, — Nous avons mentionné par quelle confusion inexplicable, en concevant les lois sociologiques comme identiques aux lois naturelles, on a souligné d'une façon exclusive le côté nécessitaire des actes humains et laissé absolument dans l'ombre le côté volontaire, l'initiative ou l'autonomie individuelles.

Il est à peine utile de revenir sur ce qu'il y a d'arbitraire dans

une telle manière d'attribuer une qualité» propre à une catégorie de faits, a une autre catégorie à laquelle elle n*est plus propre. Admettre que les faits sociaux présentent un aspect nécessaire, mécanique, à côté duquel l'effort réfléchi de l'individu, l'idée où cet effort s'exprime et qui soutient cette nécessité, n*a aucune importance scientifique, c'est abaisser la réalité sociale et humaine au rang des corps bruts, tout comme on avait élevé les corps bruts et leurs propriétés au rang des phénomènes de la vie humaine consciente. Le naturalisme dans la société est la contrepartie de l'anthropomorphisme dans la nature (i). Parler de la nécessité simplement mécanique des phénomènes humains conscients, c'est aussi peu scientifique que de parler de l'horreur que sent la nature pour le vide. 11 est aussi peu intelligible d'attribuer une nécessité mécanique aux transformations sociales en général, qu'il est absurde d'attribuer l'effort, la réflexion aux transformations naturelles du monde physique. Qu'est-ce que la sociologie aurait à gagner si elle remplace l'effort réfléchi par le mécanisme nécessaire P On ne le voit pas. A cet égard, s'il est vrai, comme on le remarque toujours, que les sciences de la nature n'ont pu faire de progrès sensibles avant d'avoir été désubjecii" véeSf il parait d'autant plus vrai que les sciences sociales et psychiques n'arriveront à rien avant qu'elles n'aient été dénatu* raiisées. Si on ne peut pas faire une science subjective du monde objectif physique, on ne pourra pas non ^lus faire une science objective du monde subjectif de l'esprit et de la société. C'est précisément parce qu'il a fallu désubjectiver le monde physique qu'il faut subjectiver les phénomènes sociaux humains. Exclure l'initiative de l'individu, le côté psychique humain des

(1) « Poor 8'étre longtemps exela de la n&tare en te plaçant au-dessus d'elle, l'homme s'est Jastemeni habliné i mettre sont ce mot nature toat ce qui n'est pas lui, tout ce qui est Inférieur à lui. On se persuade ainsi qu'on ne connaît scientifiquement les choses humaines que lorsqu'on a éliminé de la conception et de Texpllcation qu'on en présente i peu près tout ce qui est proprement humain. • Gus- Uve BsLOT, Seienu et pratique sociale. Rev. PMlos., 1896 (I), p. 77.

a6 INTRODUCTION

faits sociaux, parce qu'on a exdu cela également pour les lois du monde physique, c'est oublier que le subtratum et les agents des lois sociales sont des' sujets, des « moi n, tandis que le substratum et les agents des lois physiques sont des corps mécaniques, inanimés (i). En sciences naturelles, d'ailleurs, c'est l'investigateur qui a dd se désubjectiver, tandis que le sociologue positif et naturaliste très souvent oublie de se désubjectiver lui-même pour désubjectiver et par suite mutiler les êtres qu'il observe.

De fait, comme nous Tavons déjà vu en passant, les lois sociales ne valent rien sans les efforts intenses et systématiques de ceux qui les conçoivent pour les réaliser en les mettant en valeur. Ainsi, avions-nous dit, un Karl Marx et un Lassalle ne se contentent pas d'énoncer des lois sociales et les transformations économiques qu'elles doivent nécessairement entraîner, mais ils prennent sur eux de contribuer à leur réalisation. Il est sûr que si Saint-Simon, Karl Marx, Lassalle et d'autres encore, étaient restés inactifs, dans une attente sereine des transformations prévues, ils auraient fait des rêves de désœuvrés ; jamais peut4tre le mouvement socialiste que nous connaissons n'aurait eu lieu. Par le seul fait qu'ils sont descendus dans le monde des faits et qu'ils ont fait de la propagande pour leurs idées, ils ont suscité ce mouvement social considérable. Il en a été de même des théories de l'école de Manchester. La loi du libre échange aurait été lettre morte sans la propagande de Cobden, de Milner, etc.

Malgré l'air de sévérité scientifique, que se donnent la sociolor gie et la morale naturalistes, elles ne sont, on le voit bien., qu'une simple confusion entre des catégories de choses, et entre des disciplines, qui n'ont rien à faire les unes avec les autres. Exclure l'effort individuel, l'autonomie et l'initiative individueUea, c'est la conséquence de cette confusion. Par suite, sous cet aspect,

(I) On, Traité d^éctmowtU tociaU. Lm pMmiert ek»pliM» an UHmt I.

DfTRODUGTIOir 27

Tantinomie de l'individuel cl du social n'a plus aucune raison d*ètre.

Une autre raison théorique, qui a conduit l'esprit k opposer les deux faces de la réalité sociale» a été une question de méthode tout simplement. Elle découle de la tentative faite par la^ociolo* gie et la psychologie objectives de remplacer l'étude du câté in*térieur fuyant, difficilement saisissable, par l'étude du côté extérieur objectif des phénomènes. La tentative serait irréprochable si on s'en tenait là comme à un simple artifice de méthode, et si on revenait, à chaque pas, sur les résultats, pour compléter roI>* jectif par le subjectif. Or, c'est justement ce que la psycho-phy^ siologie ou la sociologie objective ont oublié de faire, voulant transformer toute la psychologie en physiologie et de la société exclure l'individu. Aussi, est-on arrivé à concevoir d'une part la conscience comme un épiphénomène et de l'autre à bannir pour tout de bon et définitivement l'individu des recherches sociologiques. Non seulement cette méthode n'est pas partout applicable, car la psycho-physiologie ne nous dit rien sur les processus psychiques supérieurs, mais elle a eu, en plus, pour conséquence d'embrouiller les choses plutôt que de les éclaircir, en rejetant de leur explication la conscience et l'individu qui sont pourtant l'essentiel, l'une dans le phénomène psychique, l'autre dans le phénomène social. Les critiques de Dithley -^ qui ne sont pas un fait isolé en Allemagne — contre la psycho-physiologie et contre la sociologie naturaliste, nous ont paru très justifiées. De plus, elles éclairent notre solution de l'antinomie dont nous avons vu les trois aspects. Comme il insiste sur le coté intérieur, individuel, des phénomènes sociaux, il nous aide par cela même à mettre en relief le facteur volontaire, pour le faire rentrer danf le facteur nécessitaire des phénomènes sociaux. C'est donc un faux emploi de la méthode qui porte à nier le côté individuel volontaire des événements sociaux. Aedressons la méthode ; lo principe nié est sauvé»

28 INTRODUCTIOîl

Il suffit, donc, de restreindre la méthode objective en sociologie comme en psychologie, dans les limites où elle est vraiment fructueuse, et de réintégrer le psychique, l'individuel, dans l'objectif, pour que l'opposition factice des deux aspects des phénomènes cesse. Explicable ainsi, Tantînomie théorique de l'effort individuel et de la nécessité sociale n'en est pourtant pas moins dénuée de fondement sérieux.

L'antinomie, cependant, comporte une troisième raison, celleci indéniable et insurmontable. Dans la société, dans l'individu, dans le grand homme, et enfin dans tous les termes de notre antinomie, il y a deux moments à distinguer, et c'est sur cette dualité que repose réellement l'opposition des thèses. Arrêtons-nous sur l'opposition entre la masse et le génie, cette opposition étant une question un peu plus restreinte.

Les deux moments à distinguer dans le grand homme, c'est d'abord l'époque de sa formation, qui est plutôt passive, et ensuite l'époque de son activité, toute de spontanéité et d'initiative personnelle. Il est évident que si l'on envisage le grand homme dans la phase de sa formation, la théorie du milieu, sous sa forme extrême et pure, est seule vraie.

Dans la période où il se forme, l'homme est un effet pur et simple, par suite il est passif, plastique et ne fait que subir, de la manière la plus complète, l'influence du milieu, de la masse. Cette époque une fois passée, les rôles changent ; c'est le milieu qui devient passif, plastique, et l'homme, par cela même, acquiert une puissance exceptionnelle sur lui ; il peut le changer d'une façon plus ou moins partielle, selon les cas. Or, dans cette seconde phase, il va de soi que la thèse individualiste, sous son aspect le plus pur et exclusif, devient la seule vraie. Théoriquement, donc, plus les deux termes de l'antinomie sont poussés à l'extrême et exagérés, plus chacun des deux moments sera profondément analysé. On n'aurait jamais montré, mis en relief, tout ce que l'histoire doit aux grands hommes, si on avait .cru

seule vraie la théorie du milieu. En même temps» la gén&se, l'explication des grands hommes n'aurait jamais été donnée avec précision si on avait complètement négligé la théorie du milieu. Car, en analysant le rôle de masses, pour l'opposer à celui de génie, on nous a facilité la compréhension plus complète de celui-ci, tout comme en analysant l'influence et le rôle des grands hommes, on nous a merveilleusement facilité la compréhension du rôle des masses. Ainsi, peutrêtre les pages les plus belles et les plus vraies sur le rôle des masses ont-elles été écrites par Emerson et Garlyle ; et il serait difGcile de trouver un partisan de la thèse individualiste, qui ait attribué, — comme Taine l'a fait, — un rôle aussi considérable dans l'histoire de la France, sous Napoléon 1*% à l'individualité de celui-ci.

Sans doute, l'antinomie théorique, qu'il y a entre le milieu et le génie, est ressortie, pour la plupart, de la nécessité théorique, instinctive pour ainsi dire, d'une analyse scientifique des deux moments. Plus les thèses se présentent exagérées, opposées, inconciliables, plus elles sont vraies, car elles portent sur deux moments différents. Toujours est-il cependant qu'il faut garder les deux thèses l'une à côté de l'autre, et même, puisque en réalité les deux moments coïncident presque, leur dissociation étant plutôt l'effet de l'analyse, il reste à faire rentrer l'un dans l'autre, les deux moments de l'antinomie. Continuer encore à nier le rôle de l'individu ou celui de la masse et du milieu, c'est persissister dans le malentendu qui considère l'un seulement des deux moments et oublie ou conteste l'autre.

La question se pose de la même façon, si on regarde l'opposition radicale, qu'on voit entre l'individu et la société. Jusqu'à un âge quelconque, variant avec les sociétés, nous voyons l'individu menant une vie d'apprentissage, de tutelle, de soumission ; c'est l'époque passive et réceptive de l'éducation. Passé cet âge, l'individu devient autonome, actif; il acquiert les libertés civiles et politiques, il devient à son tour actif, éducateur, et par cela

3o OITRODUGTIOl»

même il représente la société, et son initiatiYe commence i devenir effective. Si les conditions de son apprentissage sont un peu exceptionnelles, et si la sok^iété se trouve dans des conditions' déterminées, il peut même arriver dans sa vie ultérieure à la transformer d'une manière diversement partielle selon les cas. Toujours est-il que l'individu ne se forme et n'a de pouvoir sur la société qu'à mesure seulement qu'il dépasse l'époque de récq>tivite et d'éducation. « Le génie, dit M. Baldwin,. réfléchit le produit de toute l'hérédité sociale, de la tradition, de l'éducation» (i).

. Ainsi les deux moments se différencient même dans la réalité. .C'est ce qu'on exprime populairement dans cette sentence : il faut apprendre à être petit pour devenir grand, iL faut savoir obéir pour pouvoir un jour être obéi, etc. Il parait donc que Tantinomie entre l'individu et la société est le produit d'un processus dialectique, qui reposerait à la base du développement social. L'opposition des deux termes est le fruit d'une sorte de crise, qui a lieu à l'occasion du développement social et individuel.

a" Les raisons pratiques, — Cette antinomie consiste encore dans les efforts que le grand homme applique au milieu où il a vécu, pour le transformer, et dans la résistance des masses, du milieu à ses idées innovatrices.

Dans le développement de l'individu, les deux termes de l'antinomie sont, d'un côté, la condition du jeune homme pendant son époque d'apprentissage et d'éducation et, de l'autre, l'effort autoritaire de l'éducateur. Dans ce dernier cas spécial, le jeune homme représente l'individu, l'éducateur représente la société. Dans le cas précédent, l'éducateur de la société lui-même représentait l'individu et le grand homme la société, ou plus exactement la société se modifiant. L'effort fait et imposé d'un côté, la

(f) inêerptétatùms $ociaU$, Hiris, 1889, ». IS5.

INTRODUCTION 3l

passivité, ou la répulsion de celui qui le subit, de l'autre, ce sont les deux supports concrets de Tantinomie qui repose à la base des deux thèses opposées. Et cependant, pratiquement, tous les jours cette antinomie se résout et se pose de nouveau : l'enfant et l'apprenti se laissent éduquer. De même à chaque évolution historique des sociétés les membres des sociétés respectives plient» sans beaucoup de résistance, aux injonctions de tout genre que leur .font les grands hommes de Tépoque.

On pourrait même prouver que c'est .bien là le malentendu sur lequel reposent les contradictions théoriques entre l'idée de rindividu et celle de la société. On peut, pour ainsi dire, faire la contre-épreuve du fait: les contestations amères que se font les deux thèses, individualiste et socialiste, reposent sur le malentendu qu elles créent en s'aveuglant, chacune pour sa part» sur l'un des moments du développement social et individuel, pour retenir exclusivement l'autre. Cette contre-épreuve consiste, en effet, en ce que dans la pratique, ces deux thèses, non-seulement se rapprochent entre elles, mais, du point de vue qui est central pour les deux, elles s'identifient.

Ainsi, l'individualisme et le socialisme se disent également inspirés par le bien et l'intérêt de l'individu et par la justice. Gomme M. DietzeU entre autres, l'a bien fait voir, le principe fondamental du communisme se trouve déjà dans l'individualisme libéral de Locke, qui avait pour base la justice. Le môme auteur a remarqué également qu'il serait difficile de mieux expliquer l'exploitation du travail par le capitaliste que ne l'a fait A. Smith en disant que a les seigneurs veulent récolter là où ils n'ont pas semé ». Et si l'on jette un coup d'œil sur le chapitre intitulé « La socialisation de la société » dans le Capital de Marx, on verra bien que l'auteur se range lui aussi sous un drapeau qui est essentiellement celui sous lequel Grotius et Locke, Quesnay et Adam Smith se reconnaissaient». Si le libéralisme est le fils afné, sorti du sein de la doctrine individualiste du droit, le commu-

3a INTRODUCTION

nisme est le frère plus jeune de celui-ci. « Aussi les marxistes cherchent-ils à nous convaincre qu'en dépit même de l'organisation du travail dans leur état futur, le principe de l'autonomie individuelle ne sera pas moins garanti, que dans la société amorphe d'un Proud'hon ou d'unBakounine )) (i).

L'idée de justice, 'implicite dans le système de Marx, devient de mieux en mieux explicite dans les écrits socialistes plus remarquables parus ultérieurement. Ainsi, Benott Malon dit, avec plus de précision, que le premier objectif du socialisme est de donner satisfaction aux revendications justiciëres des prolétariats et que le socialisme intégral de l'avenir trouvera une devise signifiant: Justice, Fraternité. A côté de l'organisation du travail, le socialisme, selon Malon, aura à ((instituer la justice» et précisément à (( organiser le travail conformément à la justice », afin de substituer l'organisation de la justice et de la solidarité à la systématisation de l'exploitation (3).

M. Espinas a, lui aussi, bien entrevu l'identité réelle qui existe malgré l'apparence du contraire, entre la thèse socialiste et la thèse individualiste. (( Le communisme, au double point de vue du bonheur et de l'égalité, revendique pour l'individu le droit de ne se subordonner à rien. C'est un véritable individualisme qu'on nous propose sous couleur de socialisme ! les extrêmes se rejoignent » (3).

Enfin, d'une manière générale, on a reconnu que (des communistes, en combattant l'appropriation individuelle, prétendent restituer aux individus leur personnalité ». Aussi, en nous parlant de l'individualisme de Spencer, nous a-t-on dit que « leur individualisme (des communistes) est plus profond que celui de Spencer lui-même puisqu'ils poussent beaucoup plus loin les

(1) DiETZEL : Theoretische Soeialcekonomie. LeipriR, 1895. pp. 6, 7, 18. Voir da même auteur Tarticle snr le Socialisme dans Konrad, Handwort,

(2) Le Socialisme intégral, pp. 183, 206, 211.

(3) La Philosophie sociale du XYIII* siècle, Paris. Alcan 1896, p. 41.

conséquences ; au lieu de rappliquer & la société telle q^çUe, ils veulent avant tout y conformer Tordre social lui-même » (i).

Mais si la justice est, comme il résulte de ce qui précède, le point essentiel que vise le socialisme, d'autre part nous voyons que le même principe de la justice, à côté de celui de la liberté, est ce qu'ont dégagé de plus profond les doctrines individualistes. L'examen scientifique scrupuleux des doctrines politiques et sociales a permis à M. Henry Michel de voir dans le principe de la justice le point de convergence des différentes doctrines individualistes nées au XYIIP et au XIX* siècles. L'examen de ces mêmes doctrines a pentiis, de plus, de concevoir une idée dont les deux éléments reconnus sont : le droit de vivre avec celui de s'élever par la culture, et u la justice élargie » et par suite (( améliorée ». Cette formule ne diffère de celle des socialistes qu'en ce qu' u elle n'institue pas une répartition mécanique de la richesse, comme le collectivisme, et en ce qu'elle ne charge pas l'Etat d'être prévoyant, actif et moral, pour le compte de ses membres, comme le socialisme d'Etat » (a).

Et, en effet, c'est bien dans l'application de cette formule que consiste toute la différence entre l'individualisme et le socialisme. L'opposition des deux doctrines ne porte que sur la modalité et les moyens de réaliser la justice. Mais, on peut constater de lïdentité inattendue entre elles, même sur ce point. Car non seulement leur but est identique, mais lorsqu'elles passent à la pratique, elles changent d'attitude (3). On observe un renversement très significatif des postulats. Ce sont les socialistes, précisément ceux-là qui contestent à l'individu son initiative en l'assujettissant à des lois qui dépassent son vouloir, ce sont eux qui pré- Ci) G. Bblot, nev. PhiL, 1892(1), p. 219.

(2) Vidée de l*Biat, pp. 646-«H.

(3) On doit rappeler. Ici, qae ridenllté entre le socialisme et Tindlyldaallame sf retrouve jusque dans leurs proeédés scientifiques. « Rodbertus, Schâffle, Marx. etc. IraTalllent avec les mêmes moyens et partent des mêmes suppoeltions que l'éeonomie classique de l'Angleterre. > (K. Bûcher : BnUtehung der VolkswirtseKaft, p. 7).

tendent pourtant que la société peut être réformée par la volonté et rinterventîon des individus. Au contraire les individualistes, c'est-â-dire ceux-là mêmes qui glorifient l'initiative individuelle, et postulent la réalité effective et le pouvoir delà volonté iiidividuelle, nient que cette initiative individuelle puisse avoir quelque efficacité quand il s'agit d'améliorer la société.

Ainsi qu'on l'a observé, « contre les socialistes, ils (les économistes orthodoxes) se font les apôtres de l'initiative individuelle, et ils fulminent contre les mêmes socialistes lorsqu'ils veulent mettre cette initiative humaine au service d'une amélioration sociale ». Les mêmes lois naturelles qui pour le socialisme sont fatales et excluent l'initiative de l'individu permettent aux socialistes d'user pratiquement eux-mêmes d'initiative individuelle ; tandis que la doctrine individualiste qui accorde l'initiative individuelle en droit la refuse en fait. Ce renversement n'estil pas assez significatif P (i).

L'individualisme sur ce point se caractérise surtout par ce qu'il laisse à l'individu le soin de faire seul son bonheur, alors même qu'il en serait absolument incapable ; tandis que le socialisme veut l'aider par l'intervention de l'Etat, c'est-à-dire au fond par l'assistance d'autres individus plus capables que lui.

A ce point de vue, ne semble-t-il pas qu'en tant que le socialisme pratique veut préparer et activer la formation de l'individu arriéré, par la culture et l'assistance des individus plus riches et cultivés, il est plus individualiste que l'individualisme lui-même. En tant que les socialistes veulent créer les individualités, dont IMndividualisme se désintéresse, ne se montrent -ils pas plus conséquents avec le principe de l'individualisme que ce dernier n'est avec lui-même P La différence entre les deux doctrines se réduit, donc, en dernière analyse, à ce que les individualistes se désin*-

(1) « Qu'en conclot l^éTangéllsto da nouveau doRme bourgeois » se demande làdessus R. Malon et il répond : < QuHl n'y a rien à faire« les lois naturelles voulant que les clioses se passent ainsi. »

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téressent de mettre en pratique l'idéal qu'ils partagent avec les socialistes, tandis que ceux-ci insistent plutôt sur cette mise en pratique, ce qui dénote, après tout, plus de franchise de leur part.

11 est naturel que, pour avoir beaucoup insisté sur les moyens, le socialisme ait un peu négligé le but individualiste, comme une chose qui allait de soi. Et, justement, l'individualisme, pour avoir négligé les moyens, ce qui est moins excusable, a nécessairement souligné plutôt le but, le point d'arrivée. Les deux thèses, et leur opposition, proviennent uniquement du fait que chacune ayant fait sa spécialité propre d'un des moments du processus de la formation individuelle a négligé l'autre. Cette négligence pratiquement intelligible a fait naître un malentendu qui consistait dans le fait que chaque thèse, devenant exclusive, a commencé à nier l'autre. Aussi le socialisme, qui s'efforce de former les individus par la culture et une distribution plus juste de richesse, trouvera bon de critiquer amèrement la doctrine individualiste, laquelle suppose gratuitement tous les individus formés par la nature, et alors elle s'en désintéresse. Elle aussi ne tarde pas à voir dans le socialisme un esclavage renouvelé, la tyrannie déguisée, ce qui est très vrai en un certain sens. Même les personnalités déjà formées, n'ont-elles pas été le fruit du despotisme, du passé historique et d'une véritable tyrannie que l'éducation, l'école et le monde social exercent sur les individus P Cependant cette dissociation, explicable jusqu'à un certain point théoriquement, ne s'explique pas en pratique. Et, même théoriquement, si l'on n'intègre pas les deux moments artificiellement dissociés, la dissociation ne peut que produire un fâcheux malentendu, et donner lieu aux discussions les plus vaines. La conciliation des deux thèses consiste, donc, à les intégrer, en intégrant les deux moments séparés par l'analyse, en réunissant les deux thèses justes mais unilatérales, dans une synthèse.

L'antinomie sera résolue ainsi d'elle-même; sinon^ les disputes se prolongeront indéfiniment sur le sujet. La critique

rationaliste est impuissante en face des deux thèses qui se présentent comme des axiomes également justes et qui ne sont toutes les deux que vraisemblables; elles sont réduites à s'opposer éternellement l'une k l'autre (i). Le principe individualiste est de nature tout à fait axiomatique comme le principe socialiste. Mais c'est précisément leur irréductibilité qui prouve la possibilité de leur conciliation. S'ils pouvaient se réduire l'un à l'autre on aurait la preuve de la fausseté de l'un des deux. Le fait même qu'Us s'opposent et qu'ils ne sont faux ni l'un ni l'autre, invite à chercher le moyen de les concilier» en les intégrant comme deux moments ou deux aspects du processus individuel, séparés seulement par la crise du développement quand se forme l'individu.

Ainsi les conditions sociales exprimées par le déterminisme social (le principe socialiste) doivent être intégrées par l'effort constant de l'individu. La société, à son tour, doit s'identifier avec l'individu, afin de se transformer, et l'homme pour être grand homme doit s'identifier avec les aspirations profondes des masses. Plus précisément, il faut faire pénétrer l'effort voulu, le vouloir conscient de l'individu, au fond de la nécessité mécanique des conditions sociales, et placer l'individu réfléchi au cœur du déterminisme social, en faire le support ou l'agent.

Pour rendre acceptable cette thèse, il nous faut cependant tâcher de montrer : i* que l'individu humain, dans certaines conditions données, représente la société, puisqu'il la résume et la contient en soi. On peut exprimer la même idée d'une façon plus exacte, en disant que le psychique réfléchi est un aspect du social ; 2' que l'individu humain, dans certaines conditions déterminées, dispose d'une force illimitée sur le déterminisme social ; il en devient l'agent effectif ou le maître.

On verra ces deux hypothèses se rapprocher tant l'une de l'autre qu'elles sont deux aspects qui se confirment et se complètent

' (1) DiRZKL, op. cit., ch. I, § I.

Tùn l'autre. Pour dire tout ce qu'on peut apporter présentement en faveur de ces deux hypothèses, on a voulu se tenir, pour le premier point qui constitue la deuxième partie de notre travail, sur le terrain neutre de la pure théorie, et comme la théorie du psychique de l'individu est la psychologie, et celle de la société (du social) la science sociale, on s'est proposé d'examiner ici, au moins sommairement, quels sont les rapports de la psychologie avec la sociologie ; ils seront le miroir théorique où doivent se refléter les rapports de l'individu avec la société. Les résultats de cette première recherche ne peuvent donc être vérifiés que par Texamen des rapports entre l'individu et la société.

Dans la troisième partie, qui doit compléter et vérifier en quelque sorte la deuxième de notre travail, nous chercherons les conditions et le rôle du génie dans la société.

11 est bon d'examiner brièvement, dès le commencement même, quelles sont les objections que la correction proposée aux deux thèses peut soulever de la part des individualistes et de la sociologie objective. Ce premier examen, tout sommaire qu'il soit, pourrait nous préciser mieux la voie à suivre dans les recherches que nous nous proposons de faire.

En effet, placer l'individu conscient, raisonnable, au cœur même du déterminisme social, cela entraine des conséquences d'une si grande portée, et de nature telle qu'elles seront difficilement admises par les deux conceptions naturalistes de la société. Ainsi, rindividu réfléchi, dont le rôle doit être nul, d'après certaines conceptions courantes, devient, dans notre thèse, le moteur et le directeur du déterminisme social. Il faudrait que la société s'effaçât un peu pour donner du relief à l'individu, ou tout aii moins que le concept de la société ne fût pas irréductible avec line certaine conception de l'individu. En d'autres termes, il faudrait que l'idée de l'individu réQéchi ne fftt guère qu'un as* .X)ect complémentaire de l'idée de la société.

Yoili pourtant ce qui doit s'accommoder mal avec les deux thèses opposées. Ceux qui postulent une réalité sociale, différente des individus, en dehors et au-dessus d'eux, afin de subordonner théoriquement les fins individuelles aux fins sociales, n'ac* cepteront pas la correction . Ils auront à craindre l'anarchie ou Tanomie de la société laissée à la disposition et au bon gré des individus. Déchaîner les individus et les élever au-dessus de la société, n'est-ce pas abolir les lois et laisser les choses sociales au caprice individuel? D*autre part, les individualistes craindront l'excès de législation et d'intervention, sur tous les terrains d'activité, là même où les socialistes craignaient Tanarchie sociale. Car, si l'individu s'identifie avec la société, et par* suite avec l'Etat, celui-ci est justifié quand il étend, au nom des individus qui le représentent, aussi loin que possible, ses interventions. L'initiative individuelle, qui est hautement proclamée par ces doctrines, ne pourrait diminuer par le simple fait que l'individu dispose, non-seulement de sa propre force, mais encore de celle deTEtat. Bien au contraire. Cette seule appréhension des libéraux pourrait assurer les partisans des théories autoritaires que la société, mise au rang des individus et sous leur direction, n'a pas à craindre l'anarchie. Ne peut-il y avoir des individus qui ne soient pas conduits par le hasard et le caprice? Ou bien n'y a-i*il pas d'individus raisonnables dans nos sociétés P

Ici nous touchons au principe même des confusions qui régnent dans les esprits et d'où découlent évidemment les malen* tendus déjà relevés. Dans Tidée vague de la société en général, il faut distinguer deux phases très différentes l'une de l'autre ; ce n'est pas une différence de degré, mais bien de nature, et die entraine une différence analogue entre les individus qui composent la société. La première phase est la société naturelle, produit des conditions purement biologiques de la procréation. Cette société est très limitée en étendue et composée d'individus liés entre eux par des liens de proche parenté ; leurs rapports sont les

rapports naturels du sang. Aussi les individus qui les conipor sent, sont-ils des êtres biologiques, irréfléchis, tout d'instincts.

La seconde phase est celle qui apparaît seulement lorsque les ^ liens du sang et de la nature sont rompus et que l'étendue de la société/ englobant des peuplades, des provinces différentes, devient de la sorte de plus en plus considérable. Nous appellerons éthico-sociale cette dernière forme de rapports inter-indivi- ' duels qui changent complètement de nature ; ils ne sont plus les liens du sang, Tinstinct social matériel, ils deviennent des liens d'intérêt, de réflexion, en un mot des liens proprement psychiques, produits de l'habitude, du voisinage, de la force violente, etc...

Dès lors, les individus qui composent la société ont changé J tout à fait. Ils ne sont plus des êtres capricieux, purement bio- ^ logiques et instinctifs, mais ils sont bien des personnes passablement morales et raisonnables.

Pour ne pas avoir fait cette distinction élémentaire, les diverses conceptions tombent dans les pires confusions. Les conceptions naturalistes accordent à la société éthique ce qui est vrai de la première forme sociale naturelle, et elles nient Tefiicacité du psychique, de l'effort individuel réfléchi, même dans les sociétés éthi- '. ques civilisées. De même lorsqu'elles craignent pour cette der^ nière société l'initiative de l'individu, elles pensent à l'individu tout d'instinct et tout capricieux. En un mot, elles pensent à la société naturelle et à l'individu biologique, lorsqu'il s'agit de la société civilisée éthique et de l'individu réfléchi. Elles attribuent aux uns les défauts des autres. Au contraire, les thèses individua- ^ listes attribuent aux sociétés naturelles, et aux individus encore tout biologiques, les qualités des sociétés et des individus qui seraient arrivés au terme de leur évolution.

Ainsi, les sociologues positivistes, autoritaires, alors même qu'ils constatent d'eux-mêmes le progrès de l'individu en force, en originalité et en initiative, oublient de le libérer de la fatalité

i^ OTBODCCTIOX

socUde, qa*oii laisse toujours suspendue au-dessus de sa tète. De plus, alors même qu'ils constatent que l'individu réfléchi des sociâés développées ne travaiUe qu'à la suite d'un effort intellectuel, d'un projet réfléchi, les sociologues objectifs continuent a nier le rôle de la réflexion, de l'efiort et du vouloir individuel. Ils ne se rendent pas compte que c'est bien la nécessité sociale, le déterminisme social, qu'ils contestent, en contestant ces efforts individuels réfléchis, car c'est k travers ces efforts que le déterminisme social s'accomplit.

Bref, les uns envisagent la société civilisée comme habitée par des hommes irréfléchis, biologiques, et les autres envisagent la société natureUe comme composée seulement de gens réfléchis, capables de se conduire eux-mêmes.

Et cependant < si on s'en tient à l'état actuel des choses, ce qui est d'une méthode rigoureusement scientifique, ces confusions et ces contradictions théoriques sont bien fondées dans la réalité sociale elle-même. Elles sont même la meilleure image de cette réalité. En effet, les sociétés civilisées que nous avons sous nos yeux ne sont pas encore si différentes des sociétés naturelles ; elles ne sont pas encore morales, car les principes de leur constitution sont loin d'être l'application exacte des idéals éthiques. De même les individus qui composent les sociétés sont loin d'être tous également réfléchis et raisonnables. Bien au contraire, les individus réfléchis sont encore une minorité et la majorité est encore composée d*hommes plutôt instinctifs, violents, capricieux, au point qu'ils justifient pour longtemps encore cette fatalité sociale, suspendue au-dessus de leur tête. Ainsi, on esten droit de dire que la réflexion est encore un élément négligeable' dans le déterminisme social, parce que c'est l'irréflexion, la nécessité naturelle inconsciente, qui domine dans la société même- Civilisée.

L'état actuel des choses fait qu'il y a vraiment des hommes d-> vilisés et réfléchis dans la société naturelle ; des hommes irréflé-J

INTRODUCTION t^i

chîs, biologiques, instinctifs, dans une société civilisée, partiellement éthique.' Par suite, les deux thèses opposées ont également raison. Leur tôt-t- à toutes les deux, c'est d^ériger cet état, pour nous provisoire, en un état définitif, de le concevoir, sous sa forme actueUe, comme snb specie œternitatis. Si cette manière de / voir est permise aux sciences de la nature, nous allons voir de plus près qu'elle est radicalement fausse pour les sciences sociales. Il reste à préciser autant que possible dans quelle mesure les deux thèses ont raison, et cela ne peut se faire qu*en envisageant dans son ensemble cet acte de métamorphose par lequel la société naturelle devient éthique. Il nous faut savoir où nous nous trouvons du développement social et dans quel sens ce développement s'oriente P II est sûr que ce n'est que par une simple induction du passé qu'on peut conjecturer le sens du développement social à venir, ce qui dépasse la science rigoureuse, cette science qui ne prévoit que ce qu'on voit déjà et ce qu'on a déjà vu.

S'il en résulte que le développement social à venir va dans le sens d'une société progressivement éthique, et le développement individuel dans le sens d'une vie réfléchie raisonnable, par ce fait seul Fantinomie des deux thèses se résout avec le temps en faveur de l'individualisme pur. Le déterminisme social deviendrait l'œuvre de la réflexion individuelle, et la fatalité sociale, qu'on suspend sur la tète de l'individu, pourrait bien s'évanouir, et le concept de la société fondre dans celui de l'individu. Leur antinomie ne serait, comme nous l'avons déjà remarqué, que l'effet de la crise à l'époque du développement.

Avant d'aborder l'étude des rapports entre la psychologie et la sociologie, nous allons examiner l'hypothèse du développement social. Nous verrons ainsi où nous en sommes de la transformation sociale et individuelle, ce qui nous conduit, manifestement, au cœur même de la question : le rapport entre le psychique et le ^ social. Il est très intelligible que la forme de ces rapports doit dépendre du degré de développement de la réalité sociale.

4à INTRODUCTION

L'examen des trois questions suivantes fera l'objet des trois subdivisions du livre. Dans la première partie, nous aurons à examiner Thypothèse du déterminisme social; dans la seconde partie, le rapport de la psychologie avec la sociologie; dans la troisième partie, la conception sociologique du génie.

On a conçu, et non sans motifs légitimes, que la vie sociale forme un règne nouveau, sui generiSy au-dessus de celui de la vie proprement dite. Ce nouveau règne serait dominé, a-tron dit, par un processus de développement qui rappelle aussi celui de la vie.

On peut envisager ce processus sous un double point de vue : a) dans sa réalisation historique ; 6) en lui-même, c'est-i-dire dans les effets qui s'en développent.

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