CHAPITRE IV. — l'abstraction ET LA VOLONTÉ
canisme de la nomination directe qui fait le gouvernement, mis en place, lui en effet, par le vote. La nomination représente donc exactement la méthode logique déductive.
Il suffit de remarquer encore que, de même qu'on demande à chaque pas le fondement expérimental des lois scientifiques, de même on a établi le principe politique du Référendum (i) et on renouvelle, à des époques déterminées, les titres des autorités sociales. Et puis, si aujourd'hui le principe des majorités est encore dominant, on demande déjà aussi parfois de le remplacer par celui de l'unanimité (a). Celui-ci même sera probablement réalisé avant que la science soit arrivée aux lois sans exceptions.
De tous points, l'évolution de la hiérarchie sociale se réfléchit dans révolution de la hiérarchie des concepts, celle-là déterminant toujours celle-ci. Et, d'ailleurs, les organes sociaux qui sont représentés par la hiérarchie sociale, que sont-ils, sinon, de l'avis de M. Simmel, des abstractions réalisées (3). Ils représentent d'après lui les idées et les forces qui maintiennent le groupe dans telle ou telle forme déterminée, et par une sorte de condensation, ils font passer cette forme de l'état purement fonctionnel à un état de réalité substantielle (4)- L'auteur compare aussi avec raison la forme bureaucratique aux formes logiques de l'entendement : « Celles-ci sont, à la connaissance du réel, ce que cela est à l'administration de l'Etat, c'est un instrument destiné à organiser les données de l'expérience, mais qui, précisément, n'en peut être séparé sans perdre tout sens et toute raison d'être (5). » De même, ajouterons-nous, l'autorité politique est perdue du moment que les électeurs ou le gouvernement l'ont retirée.
(1) SiDOWiCK. Op. cU. p. 554.
(2) Voir M. Upie. La Justice par l'Btat, p. 90.
(3) L'armée sociologique, I, p. 90.
(4) Ibtdem, p. 65.
{H) Ibidem, p. 91.
26a LIVRE II. — RAPPORTS E5TRE LA PSYCHOLOGIB ET LA SOCIOLOGIE
On ne peut pas aujourd'hui occuper de place élevée dans h hiérarchie sociale si on ne réunit les voix et si on ne synthétise et incame les opinions et les aspirations du plus grand nombre de ses semblahles. Théoriquement, le rang social qu'on occupe est d'autant plus haut qu'on apparaît davantage comme l'égal de tout le monde, de tous ceux qui choisissent et, par suite, régal de chacun. C'est au point qu'on arrive à ne plus même tenir compte des qualités personneUes de Télu. La personne se dissocie ainsi des fonctions sociales qu'elle remplit ; ses qualités deviennent indifférentes à son rôle. De plus, à mesure même qu'on est personnellement effacé, .on remplit mieux le rftle social. « Le formalisme social, qui permet de rappeler au pouvoir aussi bien les moins capables que les plus méritants, a un sens profond : car c'est la preuve que la forme du groupement s'est fixée, s'est objectivée )). L'auteur voit la réalisation complète de cette évolution dans le principe de la transmission héréditaire du pouvoir qui prouve que « le gouvernement est indépendant des qualités personneUes du prince. » « Le roi n'est rien en tant qu'individu. Sa personnalité n'a plus de valeur que comme incarnation de la royauté abstraite, impérissable dont elle est la tète » (i).
Mais il en est de même des concepts généraux. Leur valeur réelle descend si bas qu'elle est égale à celle des faits concrets, dans ce sens qu'à la limite, une seule expérience contraire doit détruire et abolir la loi et le concept. Un homme, supérieur de tous points, est comparable à un concept abstrait, à une loi générale qui doit réunir tous les faits et se vérifier dans toutes les expériences. C'est dire que, pour avoir quelque autorité, il faut remplir un rôle social, délégué par le vote d'un grand nombre de semblables avec lesquels on doit avoir quelque chose de commun, dont on doit être pour ainsi dire l'égal. Le secret du choix, c'est qu'on soit substituable à ses électeurs ; de même
(1) Art, cit. pp. 80-81.