CHAPITRE PREMIER
La délliiitton du ^énle
La psychologie subjective qui, confinée à Tétude de l'individu en lui-même, a échoué dans l'interprétation des lois psychologiques, ne pouvait pas, non plus, apporter des vues définitives touchant l'interprétation du génie et du talent.
11 en est autrement lorsqu'on sort de l'individu pour se rendre compte de la complexité des conditions sociales extérieures, qui le provoquent. 11 a suffi d'avoir envisagé la psychologie, et par suite l'individuel, au point de vue social, pour dégager dans le dernier chapitre du livre précédent, des indications très suggestives sur les phénomènes psychiques et sur la nature du phénomène du génie.
Nous y revenons pour pousser un peu plus loin l'examen et
• <ÎHAPITRE 1>REMIE11, JLA DÉFIHITION DU GÉNIE ^78
l'analyse de faits déjà indiqués. Dé plus, le phénomène du génie est, en efifet, d'une importance capitale pour la solution du problème, qui nous préoccupe. 11 constitue le point de passage le plus saillant entre la psychologie et la sociologie, et il est une preuve indéniable de Tidentité essentielle de ces sciences. Mais, en même temps, le phénomène du génie est le plus propre à faire voir ce qu'il y a de factice et d'exagéré dans les thèses de la sociologie positive et naturaliste, qui nient précisément le pouvoir que les individus peuvent avoir sur le déterminisme social. Remarquons que l'importance théorique, de premier ordre, que présente le phénomène du génie, n'a jamais échappé aux philo^ sophes» Kant, Hegel, Schopenhauer, Wundt s'en occupent longuement.
Mais, ce qu'il faut noter davantage, ce sont les difficultés particulières qu'on rencontre lorsqu'on essaie de définir une idée à la fois si vague, si fuyante et si mystérieuse. Ces difficultés ont toujours anéanti les eflbrts de ceux qui ont voulu scruter la nature et les conditions réelles du génie ; mais elles peuvent céder, à la fin, lorsqu'on s'avise d'appliquer dans cet ordre de recherches la méthode sociologique objective (extérieure, puisqu'elle est sociale) proposée par M. Durkheim pour les recherches des faits sociaux en général. Certes, pour recourir à cette méthode, il faat considérer le génie d'un point de vue exclusivement social. La question de méthode implique déjà, comme il est très naturel, le mode d'interprétation du phénomène. Le point de vue social qui nous a facilité infiniment l'interprétation des phénomènes psychiques, ne sera pas infructueux dans une recherche sur le génie, qui est un phénomène psychique après tout, parce qu'il est individuel. De fait, nous allons vérifier maintenant, par une autre voie, l'idée qui résulte du livre précédent, à savoir que les phénomènes psychiques sont d^origine sociale et non pas biologique.
7^^ LITKE m. — UL CONCEPTION SOCIOLOGIQUE DU OiNIE
Convaincus de l'excellence de cette méthode objective, en tant que méthode seulement, nous devons nous conformer i ses prescriptions, formulées et fructueusement appliquées par M. Durkheim. Or cette méthode consiste « k ne jamais prendre pour objet de recherches qu'un groupe de phénomkies préalablement définis par certains caractères extérieurs, qui leur sont communs, et comprendre, dans la même recherche, tous ceux qui répondent à cette définition » (i). Et maintenant, si le talent et le génie sont, non pas des produits d'un accident biologique d'une hérédité heureuse, par exemple, mais des phénomènes sociaux, et dont les conditions sont extérieures, puisqu'elles sont sociales, ils doivent manifester cette tendance des faits sociaux à s'extérioriser en s'exprimant dans quelque chose d'objectif. « Les habitudes collectives, dit également M. Durkheim, en dehors des actes qu'elles suscitent, s'expriment sous des formes définies, règles juridiques, morales, dictons populaires, faits de structure morales » (a).
Par suite, si le génie présente ce caractère extérieur, mais intégrant à sa nature, qui ne peut manquer aux produits effectifs de la vie collective, nous devons le définir par ce caractère. Pour délimiter le concept du génie, nous devons faire de ce signe extérieur le caractère nécessaire de tous les phénomènes qui doivent rentrer dans ce concept, et nous n'attribuerons le qualificatif du génie qu'aux seuls individus qui présentent ce trait d'extériorisation, d'objectivation.
Pour le génie, quel est ce caractère objectif extérieur et d'une nature telle qu'il fasse partie intégrante au génie P Pour une règle juridique, c est un article de code, un dicton moral, une combinaison de mots. D'une manière générale et même un peu brutale et naïve, on pourrait dire que la forme extérieure du génie ce sont les monuments de toutes sortes, les panthéons, les
(i) Règles de la méthode soc., p. 45.
(2) Ibidem, p. 56.