‹ Du rôle de l'individu dans le déterminisme socialChapitre 107 sur 153 · CHAPITRE PREMIER. — LA DÉFINITION DU GÉNIE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. — LA DÉFINITION DU GÉNIE

statues à la mémoire des grands hommes. Tout au moins ces signes, très extérieurs de Tobjectivation du génie, peuvent*ils nous mettre sur les traces du vrai caractère objectif de celui-ci. Les monuments sont, sans doute, la marque de l'admiration de ceux qui ont connu les grands hommes, leurs œuvres, en ont subi rinflùence et le prestige. Par conséquent, le prestige, la gloire, l'admiration, sortes de courants sociaux puissants, extérieurs à la personne du grand homme, sont les vrais caractères objectifs du phénomène du génie. C'est par eux que nous devons définir le concept du génie.

On ne doit appliquer ce concept qu'aux individus qui ont été l'objet d'une admiration générale, d'une gloire proprement dite, à ceux qui ont été enveloppés d'un prestige bien marqué. D'autre part, tous les individus qui ont été, d'une façon ou d'une autre, l'objet d'une gloire, d'une renommée, à quelque degré ou à quelquetitrequecefût, tous ceux quijouissentd un prestige quelconque aux yeux de leurs semblables, tous, sans distinction, doivent être compris sous le concept du génie. La réputation, la haute considération dont on est assuré, sont non seulement un élément extérieur au génie, mais aussi une partie intégrante de ce phénomène. Bien plus, le prestige, la gloire est un facteur essentiel, sinon l'essentiel du génie ; car, ces qualités et l'autorité qui s'y attache sont pour beaucoup dans les actions, qui, accomplies par un homme, le consacrent homme de génie. Par suite, le caractère extérieur est un facteur tellement essentiel de ce phénomène, qu'il nous introduit au cœur même de son explication causale.

Mais observons tout de suite, qu'ainsi conçue, la notion du génie s'élargit infiniment, jusqu'à comporter des éléments que la notion vulgaire ne contient pas. M. Durkheim, étudiant le suicide et en définissant le phénomène, a fait la même découverte. Pour avoir déterminé, d'une façon plus exacte, le contenu de l'idée de suicide, on a vu que les limites du concept ont reculé sensiblement, au point de contenir de nouvelles catégories de

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cas (i). De même, sous le concept du génie doivent entrer un instituteur de village, au même titre qu'un Napoléon ; le maire d'une bourgade perdue au fond de rAUemagne au même titre qu'un Goethe ; un employé d'administration autant qu'un Beethoven. Tous ceux qui ont été marqués du signe du prestige et de l'autorité ont le même titre à être qualifiés d'hommes de génie, bien que les proportions varient. De plus, la situation d'un adulte au milieu d'un groupe d'enfants, des aînés vis-à-vis des frères moins âgés, présente quelque chose de ce prestige propre au génie.

Il se peut bien que cette extension du concept du génie provoque des objections très vives, sinon très graves ; elle présente pourtant pour l'investigation scientifique du sujet des avantages considérables. Il est vrai qu'à l'intérieur de la notion du génie, ainsi définie, on peut faire des distinctions, non seulement nécessaires en elles-mêmes, mais utiles pour la recherche projetée. On peut classer les individus de génie ou de talent sous des rubriques distinctes : celle du génie, celle du talent et celle des gens simplement distingués, à cause de leur situation sociale.

L'avantage principal de cette définition du génie est de laisser voir que les différences entre les diverses catégories ne sont pas des diflerences de nature mais de degré, de plus ou de moins, sans que cette différence de degré devienne jamais une différence de nature. « Entre l'honneur et la gloire, dit Lazarus, qui s'est longuement occupé de ces questions, il n'y a pas de différence » (2). L'unité réelle de nature qui relie, sans solution de continuité, les différents degrés de génie et de talent, doit être mise en évidence et prise comme point d'orientation dans la recherche du phénomène. Evidemment, les degrés inférieurs étant les moins complexes sont aussi les plus faciles à analyser. Il est donc de toute nécessité d'aborder le sujet par ce côté ; autrement, en s'arrê-

(1) Le suicide, Paris, Alcan, 1897. pp. 2-3.

(2) Laïarcs. 0a5 leôcn der See/ic, I. p. 196. . ' •

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