‹ Du rôle de l'individu dans le déterminisme socialChapitre 119 sur 153 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

L'interprétetion 4es faite

Si. — «SUFFISANCE DE l'eXPLICATION COURANTE

Notre analyse des faits semble bien indiquer que le génie est une variation individuelle acquise, une qualité personnelle, dont toutes les conditions sont données par les conditions de la vie sociale. En effet, si le génie est une synthèse de la vie collective, sous une de ses formes, nous savons, d'autre part, que la vie collective est dominée, lorsqu'on la considère en elle-même, par une loi d'intégration, d'unification. Et par suite, le génie ne serait que l'effet pur et simple de cette loi sociale. De même que le capitalisme est une forme que prend nécessairement, en vertu de cette loi sociale générale d'intégration, la vie économique, à un moment donné, de même, le génie politique, artistique, scientifique, pourrait être expliqué par les effets nécessaires de cette même loi sociale.

Cette idée se concilie mal avec la façon dont le vulgaire et même V élite conçoivent le phénomène du génie. On y voit un mystère insondable, ou tout au moins l'effet de quelque qualité psychologique innée, miraculeuse, produit d'une accumulation d'hérédités favorables.

Réduire le génie à n'être simplement qu'une synthèse des qualités communes de la masse, cela ne risque-t-il pas de sembler sacrilège à beaucoup de braves gens ? La plupart du temps on ne voit même pas ce qu'il peut bien y avoir de commun entre le génie et la foule, ou la amasse», ou «le milieu», dont nous

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prétendons qu'il est le résultat. Contre cette thèse, on conclut immédiatement et très simplement que le génie est, par définition même, essentiellement différent, original, nouveau, supérieur à la masse, et qu'ainsi il ne peut ni être comparé à rien de commun, ni se réduire à cela. On peut expliquer le semblable par le semblable ; on peut réduire le semblable ; mais réduire au commun Toriginal, l'irréductible, n'est-ce pas la pire et la plus grossière des contradictions P Et puisque ces contradictions semblent insolubles à ceux qui les relèvent, il reste, pour eux, que l'homme de génie doit être le possesseur d'une qualité cérébrale supérieure, ou de telle ou telle autre différence de sensibilité congénitale, instinctive. En un mot, le génie, pour l'opinion courante, est affaire d'instinct Pour être homme de génie il faut avoir l'instinct du génie.

Ceux qui croient cela, croient en même temps que la marche de l'histoire, qui dépend de Tapparition de ces créateurs, suit une marche régulière, un progrès continuel. Ils ne se soucient pas que, si le génie, qui déterminerait cette marche et ce progrès de rhistoire, est capricieux, arbitraire, comme il est irrégulier et irréductible, ce progrès ne peut guère être régulier et continu. Comment ces qualités innées, prédéterminées par des conditions d'un tout autre ordre que Tordre social et historique, peuventelles apparaître précisément au temps propice à l'évolution sociale ? Faut-il croire, pour l'occasion, à une harmonie préétablie ? Et alors ne signifie-t-elle pas, au fond, que les lois de Thistoire et de la société s'accordent avec les lois de l'hérédité physiologique ? Voilà quelques-unes des contradictions que soulève la thèse vulgaire du génie inné et instinctif. Comme aussi cette théorie est contradictoire, elle doit* être fausse.

Cette manière de voir, pour être fausse, n'en a pas moins suscité beaucoup de recherches curieuses ; d'abord on a mesuré les crânes et d'autres parties de la tête ; la phrénologie et la chiromancie sont des applications immédiates de la thèse. Certaines

GHAPITBE m. — L'OfTERPBiTATION DES FAITS 297

observations, plus méthodiques, ont encore été présentées avec un air de rigueur imposante : on a recherché les lignées d'ancêtres plus ou moins collatéraux ; on a tenté d'établir l'hérédité, aussi lointaine que possible, des grands hommes ; cette hérédité fournirait le trésor caché, le quidproprium du génie.

Evidemment, cette méthode correspond à la conception de la sociologie, d'après laquelle cette science ne serait qu'un simple prolongement de la biologie. Conséquemment, les lois sociales, étant des lois biologiques, ou une dérivation immédiate de celles-ci, l'évolution sociale serait prédéterminée nécessairement dans l'évolution biologique des individus. Cette thèse contredit de front ce que Baldwin a bien montré en disant que : u la vérité sociale s'oppose essentiellement au fait biologique ; elle élude les limites de l'hérédité physique » (i).

Dans un de ses livres remarquables, M. Durkheim (a) aussi a fait justice de ces vaines confusions entre la biologie et la sociologie. Il a établi incontestablement que l'évolution sociale tient à des conditions exclusivement sociales, absolument indépendantes de la nature biologique des individus. M. Karl Bûcher nous a prouvé également, d'une façon péremptoire, que l'évolution économique, la division du travail et l'échange, sont des catégories historiques et non pas des phénomènes a priori, innés (3). Pour notre part, l'explication biologique du génie, et par suite, de l'histoire et de la société, peut bien avoir eu une base réelle, dans les faits mêmes, cependant cette base a été détruite par l'évolution de la société. Il se peut bien que les qualités physiques, la vigueur corporelle, aient été le facteur décisif dans l'évolution, au milieu d'une société purement biologique, et où triomphait la lutte, la suppression des moins bien doués physi-

(1) L'Interprét. soc. et morale, p. 490.

(2) DMsion du Trav<Ul soc. Livre II. cb. I, II, III.

(3) Karl Bûcbkh. Op. eit,, p. 139.

agS LIVRE m. — la gougeption sociologique du génie

quement; mais ces qualités physiques sont devenues inutiles dans nos sociétés. Et il en est ainsi parce que la société eUemême, d*abord naturelle et biologique, s'est dénaturée ensuite. Les luttes physiques, brutales commencent à diminuer de violence et à être remplacées par la lutte intellectuelle. La réflexion tâche ainsi de se substituer à la vigueur physique, et de prescrire des lois k la société. La réflexion, la raison seraient-elles instinctives pour que le génie le soit aussi ?

S IL — LE GÉI<IIE EST LA GONTRADIGTION DE l'iNSTINCT

Tout le monde est d'accord que, s'il y a un rapport quelconque entre la raison et l'instinct, ce ne peut être qu'un rapport de négation réciproque, encore que la raison ne soit qu'un développement dernier du même principe que l'instinct luimême.

L'évolution et les transformations que les individus subissent parallèlement aux transformations des sociétés où ils vivent, tendent à le? affranchir progressivement du joug de l'hérédité physiologique. Ils deviennent plastiques, souples, indifférenciés et dans la même mesure objets d'un déterminisme nouveau, le déterminisme niveleur de l'éducation, qui est une sorte cThéré^ dite sociale. L'école de la démocratie égalitaire a pour fonction de combattre précisément la fixation, et, par suite, la transmission de ces qualités acquises, qui différencient les individus rigides. Les hommes, rendus souples, indifférenciés, et, par suite, suggestibles, sont devenus par cela même, consldérar blement complexes, réfléchis, rationnels.

Et, si le génie est, comme on le pense, le type de rhomme rationnel et réfléchi, si la raison est la fine fleur d'un complexus de qualités instables et subtiles — ce qui en fait l'antipode même de l'instinct, de l'innéité — le génie n'est-il pas, dès lors, la

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