CHAPITRE m. — LA. CONCEPTION SOCIOLOGIQUE DU GÉNIE agS
premier ordre, comportent des sujets plusieurs fois maniés, enrichis, par des prédécesseurs, ou, ce qui revient au même, des leit-motifs populaires. Et en effet, beaucoup d'œuvres littéraires de premier ordre, elles-mêmes peut-être, satisferaient à cette exigence, tt Le poëte a besoin d'une base de tradition populaire, dit Emerson, sur laquelle il puisse travailler, et qui, à son tour, puisse contenir son art, dans les limites d'une juste tempérance )). (( S'il perd de quelque façon l'honneur du dessein, il augmente ses ressources n (i).
C'est à cette prescription d'Emerson, pourrait-on croire, qu'ont obéi les poëtes comme Shakespeare, Dante, Rabelais, Cervantes, Molière, La Fontaine, Goethe. Aussi, leurs œuvres sont-elles les œuvres les plus élevées ; et dans toute la littérature moderne, il serait difficile de citer des noms plus célèbres. En effet, la tragédie de Faust de Gœthe, les tragédies de Shakespeare, les fables de La Fontaine, les meilleures comédies de Molière sont des sujets traités et même plusieurs fois et enrichis par des artistes de l'antiquité ou du Moyen Age. Faust était l'un des sujets les plus répandus sur les théâtres de foire en Allemagne, quand Gœthe l'a recueilli. Et les tragédies de Shakespeare, raconte-t-on, sont l'œuvre de toute une série d'acteurs, qui se sont succédés sur la scène des théâtres de Londres, et auxquelles le grand tragique n'aurait fait que donner une forme dernière, plus parfaite. Il suffit de remarquer de même que les Pantagruel et les Gargantua, les Don Quichotte étaient des héros légendaires, dont les figures et les exploits étaient profondément répandus dans le peuple du temps de Rabelais et de Cervantes. De même, le plan et les matériaux de la Divina Comédia, qu'est-ce, sinon la légende chrétienne reprise et travestie ?
Ici encore, ce que l'on peut accorder de mérite personnel aux grands artistes, qui sont l'objet de notre admiration, c'est l'effort.
(1) Op. eit,, p. 188.
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c'est la patience à reprendre les œuvres très riches, déjà à moitié préparées, et, au moyen d'un travail réfléchi d'épuration, à en dégager le contenu le plus pur, et à l'enrichir, sans doute, eux aussi, de leur mieux. Gœthe, comme on le sait, a porté dans son âme la tragédie de FausU tout le long d'une vie, presque pendant 60 ans. On connaît la concentration de La Fontaine et la manière dont Dante a élaboré son œuvre.
Mais, ce qui est encore plus remarquable, à notre point de vue, ce sont les versions qui courent sur l'œuvre de Shakespeare, et la façon dont on envisage la genèse des poèmes homériques. Pour Shakespeare, on assure, tantôt qu'il n'est pas l'auteur des œuvres qu'on lui attribue, tantôt qu'il est seulement l'un des artistes qui les ont jouées, qu'il les aurait laissées telles qu'il les a trouvées, et qu'on ne les lui a attribuées que parce qu'il aurait été parmi les derniers de ces artistes. On en a dit autant d'Homère. L'aède grec ne serait que l'un des derniers aèdes qui aurait chanté les poèmes, tels qu'il les aurait recueillis de ses prédécesseurs. Shakespeare et Homère nous offriraient donc l'image la plus caractéristique de ce que doit être le génie en lui-même : un homme qui accumule, sous son nom, les qualités de son époque. Le mécanisme du génie artistique est ainsi devenu presque manifeste. Le prestige d'Homère a sa source dans les mérites et le travail de tout un peuple d'aèdes, dont le nom a été perdu, pour que l'histoire projette tout leur éclat et tous leurs efforts sur la personne d'un seul fortuné.