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de son pays sur les pays voisins, il devient l'exploiteur, Taccu'^ mulateur de la vie sociale, non seulement de son peuple, mais, par lui, du monde entier.
Le vrai grand homme, la forme supérieure du génie qui passe par delà les frontières est donc d'origine et d'essence intra-sociale et internationale : sa renommée est universelle. La formule que nous avons donnée au mécanisme du génie se vérifie, se maintient dans toute sa rigueur. Car nous avions dit que la force dont dispose le génie sur le public se mesure, à peu près arithmétiquement, par le nombre plus ou moins grand de ceux qui, directement ou indirectement, ont été, en quelque sorte, exploités par le grand homme. Ainsi, seule, la richesse de la Venise ou de la Florence du temps de la Renaissance, a rendu possible les grands peintres italiens Titien, Paul Yéronèse, Michel Ange, Raphaël, Léonard de Vinci. Or cette richesse était tirée un peu de partout.
Rien donc de plus naturel que les hommes de tous les pays apprécient les œuvres de ces artistes. C'est parce qu'ils retrouvent aujourd'hui môme, dans la force' émouvante de ces œuvres, quelque chose de l'énergie, de la vie de leurs ancêtres, qui ont participé, de loin ou de près, à ces œuvres. Le commerce de Venise, au Moyen Age, accumulant des richesses venues de la Russie, de la Hongrie, de la Roumanie de ce temps, de l'Allemagne, de partout, a rendu possibles ces chefs-d'œuvre, qui font aujourd'hui notre admiration. Cette richesse était universelle, comme Test et comme le sera toujours la gloire des grands peintres italiens.
En un mot, l'essence des vrais grands hommes est d'origine universelle parce qu'ils accumulent et font germer et fleurir la vie de leur société, qui, elle-même, suçait la vie des autres sociétés, dont linfériorité rendait possible sa prépondance. Au contraire, les simples talents ou les grands hommes de second ou de troisième ordre, ceux dont la renommée ne dépasse pas la
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frontière, sont le produit de la vie interne seulement, chétifs rejetons de terroir auprès des pousses vigoureuses qu'ont vivifiées les courants fécondants du grand air. Ceux-là n ont pas de racines dans l'univers : leur renommée et leur parfum ne s'universalisent pas. Bien plus, si Ton pouvait supprimer la prépondérance des sociétés les unes sur les autres, par cela même le génie deviendrait impossible. 11 y a des terres meilleures, et des végétations plus fortes y lèvent. Unifiez et égalisez les sociétés et les terrains : les conditions de l'apparition des supériorités disparaissent. Le progrès de l'intégration sociale une fois achevé, le génie est désormais impossible.
On peut demander, encore une fois, ce qui explique que l'héritage historique soit échu en partage à un Dante ou à un Léonard de Vinci, ou encore à tels autres et non pas à tels ou tels hommes parmi leurs contemporains oubliés. On peut même insister : le génie s'accommode de la prospérité sociale, des courants sociaux intenses, mais aussi n'est-ce pas plutôt lui qui les provoque ? N'est-ce pas le génie d'un Richelieu qui a fait la prospérité de la France ? Nous pouvons l'accorder ; qu'on nous accorde au moins — car c'est évident dans l'histoire — que cette prospérité a été la cause de l'épanouissement supérieur des arts français sous Richelieu et Louis XIV. Gela suffît pour que le génie soit un phénomène qui s'explique assez par l'histoire, pour que la physiologie et l'hérédité soient superQues. Alors, reprenant nos concessions, nous rappellerons que Richelieu a pu faire la prospérité de son pays à cause seulement de la décadence des grandes puissances voisines : l'Espagne et l'Allemagne.
Par suite le génie de Richelieu lui-même pourrait être expliqué comme un fruit de l'histoire tout simplement. Son génie, c'est-àdire ses succès politiques à l'intérieur et à l'extérieur du pays, était l'aboutissement de cette tendance sociale fondamentale, qui fait que les sociétés veulent se conquérir entre elles et profitent
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pour cela des moments de faiblesse des autres. Toujours les grands généraux et les grands politiques, qui ont fait la prospérité de leurs pays, n'ont fait que tendre le bras pour cueillir ou recevoir le fruit mûri. Or, si eux-mêmes s'expliquent par la société et rhistoire, à fortiori le génie artistique, scientifique, qui est l'expression de la prospérité sociale. Comment, dans l'hypothèse de l'innéité, expliquer l'apparition de toute une pleïade de grands hommes aux époques de prospérité ? Pourquoi ce principe de l'innéité se manifeste-t-il spécialement dans ces époques P Quelle liaison, quelle affinité y a-t-il entre l'innéité du génie militaire et celle du génie poétique, pour que le poète apparaisse en même temps que le héros } Pourquoi ces génies innés ne naissent-ils pas également, et également nombreux, dans les sociétés insignifiantes et dans les époques d'infériorité politico-économique ?
' On répond que les génies naissent à toutes les époques et dans toutes les sociétés, mais les circonstances nécessaires à leur développement et à leur manifestation font défaut. Qu'est-ce à dire ? N'est-ce pas reconnaître explicitement que ces circonstances sociales nécessaires forment le quid proprium du génie, puisque sans elles le génie reste sans.... génie. Ce génie épiphénomène n'aurait pas plus de valeur en comparaison des circonstances sociales, que les aptitudes innées n'en ont parmi les conditions de l'éducation.
Il reste cependant toujours à voir comment le hasard choisit parmi le petit nombre d'esprits, que l'école forme et développe d'une façon à peu près égale ? Qu'est-ce qui fait que du petit cercle des élus, c'est tel ou tel personnage qui seul fait l'héritage historique à l'exclusion des autres ? Il nous reste, en d'autres termes, à faire la preuve, encore une fois, que le hasard ne choisit pas toujours des personnages de qualité, que leur mérite soit acquis ou leur supériorité innée.
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