CHAPITRE in. — l'interprétation DES FAITS
de succès, la vie psychique prend une intensité fébrile, les activités de toutes sortes s'exaltent. Les sentiments s'intensifient. Or, ces courants de la vie sociale, forts, exaltés, vertigineux, se condensent ou se centralisent en un petit nombre d'hommes de répoque. Ce sont les hommes qui deviennent le vrai centre des différents cercles d'activité, des groupes où se manifestent ces activités. Les hommes de ces groupes ou de ces cercles sont, en même temps, une sorte d'élite. Ils accumulent et condensent en eux-mêmes les courants sociaux dont ils vivent. Le grand homme est de ce petit nombre, et il en est efTectivement l'expression la plus achevée et la plus complète. Son rôle est d'accumuler, par une sorte d'élaboration de second degré, ce que ce petit nombre avait déjà accumulé de la vie intense du milieu. Par chacun des membres de ce petit groupe, comme par une antenne investigatrice, le grand homme atteint au plus profond de la vie des milieux ; c'est ainsi qu'il s'alimente indirectement ; il concentre en lui la vie émanée des courants sociaux. C'est de la substance de cette vie condensée, qu'est faite l'essence du génie.
Les cercles sociaux restreints sont donc un facteur intégrant du processus causal, qui produit les grands hommes et par suite une condition sine quâ non de ceux-ci. Si loin que nous remontions dans le cours de l'histoire nous ne trouvons aucun grand homme isolément. Tous vivent à côté d'autres, aussi grands qu'eux, dans d'autres genres. Ils apparaissent toujours au milieu d'un cercle de talents de même ordre. Un grand roi est inconcevable sans de grands ministres. Un grand peintre est toujours le produit et le créateur d'une école : les musées de peinture le montrent assez. De même un grand poète, un grand romancier, etc. La substance de la vie psychique d'un temps, assimilée et distillée, dégrossie en quelque sorte, par les membres du cercle, est encore reprise par le grand homme, remaniée, épurée, au second degré. C'est cette essence qui fait la moelle des chefs-d'œuvre. Voilà donc comme une seconde loi de l'apparition du génie, aussi
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essentielle que la première. Le génie est toujours le produit d'un cercle^ d'une école ^ d'un groupe composé d' hommes ^ qui ont beaucoup di affinités avec lui.
U lui suffit, sans doute, que ces deux conditions soientdonnées.
Mais à la considérer de plus près qu'est-ce que la première de ces conditions ? L'état de prépondérance de la société, au moment où le génie appparaît» sur les autres sociétés, cet u héritage his^ torique )), dont nous parle Gœthe, c*est lui qui constitue le vrai quid proprium du génie. Le caractère exceptionnel du génie est, en fait, l'appropriation de ce caractère exceptionnel de l'état social. Le grand homme représente, dans sa supériorité, la supériorité sociale, la prépondérance politique, la prospérité économique de son pays. Il est le produit de ce surplus économique de richesse que donne la prépondérance politique. Spencer, Grant, Allen, Schiller, Schopenhauer ont émis une théorie analogue sur Torigine des sentiments artistiques en les faisant dériver du surplus de rénergie individuelle; c'est la théorie du jeu. Cette théorie n'est pas complètement dénuée de fondement ; mais ce n'est pas dans l'individu, c'est dans la société qu'il y a le surplus d'énergie. Le jeu n'est pas individuel, mais social.
Imagine-t-on l'art un amusement de désœuvrés ? Les artistes de métier, seuls vrais artistes, dépensent-ils, dans leurs œuvres, le surplus de leur vie, ou bien leur vie mémeP Aux dilettantes seuls la théorie du jeu pourrait bien convenir, mais le dilettante n'est pas l'artiste. Si l'art est eneflet un surplus, un jeu. il est un surplus, un jeu social en môme temps. C'est la vie des artistes qui est le surplus, le jeu de la vie sociale ; aussi bien n*est-elle d'aucune utilité proprement dite. Elle n'enrichit pas l'avoii- économique de la société. La vie de l'artiste est, comme l'art luimême, le fruit de l'inutilité, du surplus, du luxé social, mais non pas individuel. Par ce fait, donc que le génie proprement dit est le produit de la prépondérance politique et économique