CHAPITRE m. — LE GETIIE SE DÉMOCRATISE 3l
consacrera sa gloire, le rangera parmi les grands réformateurs^ selon la portée de l'acte et lui vaudra tout le prestige possible aux yeux du monde.
Or cette gloire, inhérente ou acquise, peut*elle être attribuée aux qualités du personnage P Pas le moins du monde. Il y avait certainement plusieurs contemporains capables, ou presque aussi capables que lui, d'accomplir la réforme. Ce qui a décidé précisément en sa faveur ce sont de petits incidents dans les élections ou dans le mouvement des partis politiques. Au juste ces accidents influencent en ce que, dans les élections, le député, devenu ensuite ministre, a eu une voix de plus que son adversaire : il est allé à la Chambre, où un accident pareil a pu le désigner pour le Ministère.
La véritable explication du fait n'est-elle pas dans certains textes de la loi ou de la constitution, qui consacrent le principe des majorités et déclarent élu le candidat, qui a eu une voix de plus, et fait échouer celui qui a eu une voix de moins. Mais, comme nous sommes loin ainsi de ces qualités inhérentes, de ces aptitudes innées de la personne. Tout au plus ce qu'on peut accorder à cet homme politique comme qualités personnelles, c'est une force de volonté et d'ambition, un effort soutenu, prolongé et opiniâtre, de la persévérance. Ce n'est pas là une aptitude spéciale innée, comme pourrait être la fînesse de l'ouïe ou l'acuité du regard, dont l'emploi n'eût pas été de circonstance. Même une grande force de raisonnement n'est pas toujours compétente en cette occasion : avant le succès des chemins de fer, Arago ne démontrait-il pas que la roue de la locomotive patinerait sur place I Or, la persévérance, l'effort, l'ambition sont des qualités acquises, ce sont des considérations toutes spéciales de famille, de situation, etc., qui nous les imposent ou nous en dissuadent.
Quelle preuve plus manifeste en notre faveur que la détention du pouvoir suprême en vertu du simple hasard de la naissance.
3 1 4 LIVRC m. lA CXHKXPTION SOCIOLOGIQUE DU GÉNIE
quelles que soient les qualités de Théritier royal. Plus de secRil génie politique : c'est un texte de loi qui consacre la transmission du pouvoir.
a" A fortiori pour le génie économique. Si l'homme riche détient son avoir de ses parents, c'est en vertu d'un chapitre déterminé du Code civil, qui règle les successions. Si, au contraire, il a gagné sa fortune par lui-même, il la détient également en vertu d'une loi sociale, également positive, quoique moins bien étiquetée dans un chapitre du Gode civil, mais décidée dans les traités d'économie politique. Cette loi économique prescrit que dans une société de régime capitaliste et de libre concurrence, la fortune s'accumule nécessairement entre les mains d'un favori du sort, indépendamment même de ses qualités, sans lui, et quelquefois même malgré lui . « La plus-value, a dit M. P. Leroy-Beaulieu lui-même, est rarement le fait du capitaliste. Le propriétaire de terrains fait une rapide fortune, quand le sort le favorise (i) ». Dans ces conditions, la pénétration de Tesprit, le tact, la prévisibilité, l'ingéniosité sont aussi peu opportunes que l'épargne ou le travail. Les qualités personnelles conduisent tout au plus à la médiocrité de fortune, sinon à la ruine, à la faillite. Plus on tâche de prévoir, de conjecturer par son seul effort, si grand qu'il soit, plus on est sûr d'échouer. Pour un qui réussit, des milliers échouent, a II y a, dit M. Leroy-Beaulieu, plus d'hommes que les spéculations de terrain ont ruinés qu'il ne s'en trouve qu'elles ont enrichis » (2). « Et cela, parce que, dans presque toutes les fortunes, en plus du travail, de l'épargne, du talent, il y a le bonheur » (3). Ici on pourrait accorder également que s'il y % un facteur personnel, de quelque poids devant les circonstances, c'est bien la persévérance, l'effort, la volonté opiniâtre.
(i) p. Lbrot-Bkauliku. Op. Ht., p. 62>63.
(2) Ibidem, p. 63.
(Z) Ibidem, p. 67.