CHÀPITRG V. — DU ROLE DU GÉNIE DANS LA SOCIÉTÉ
cîers. Rien de plus naturel et intelligible si le personnage, qui occupait ainsi le point de concentration et de convergence du sentiment public, devient le lieu d'une vraie avalanche gigantesque, qui détruira tous les obstacles, excitera, augmentera toutes les volontés. 11 en résultera cette foison de grands généraux et cette époque d'une intensité de vie unique: les époques d'un Alexandre de Macédoine ou d'un Napoléon V'.
L'homme, que le hasard aurait jeté au milieu de mouvements sociaux pareils, accapare et condense en lui, par la force des choses, le sentiment général de l'époque. Il s'identifie avec l'époque, avec ce qu'elle a de plus profond et de plus puissant. C'est en vertu même de cette identification avec la société de cette époque, qu'il acquiert cette force psychique exaltante, ce pouvoir de suggestion et de fascination irrrésistibles, qui le transfigurent aux yeux du monde et même à ses propres yeux. Si, comme il est très évident, le pur hasard, qui a fait de lui le centre de convergence sociale, ne l'a pas favorisé de préférence à un autre, en vertu de quelque qualité inhérente, personnelle, supérieure, il acquiert cette qualité dans l'occurence, par le seul fait qu'il se trouve là.
Le savant, que seul le hasard a conduit à la découverte de l'hypothèse d'une théorie remarquable, acquiert une supériorité véritable sur ceux qui lui étaient égaux, sinon supérieurs auparavant. Aussi, l'expérience des guerres prolongées et des victoires acquises, peut, comme toute pratique, donner lieu à une supériorité militaire exceptionnelle qu'on appelle le génie. De même, le simple fait d'exercer la souveraineté imprime aux rois quelque chose de majestueux, qui les distingue du reste des mortels, lesquels n'ont jamais eu la possibilité de cet exercîcQ. Si l'homme de génie ne diffère pas des autres hommes, avant l'accomplissement de son rôle social, il en dîfTère ensuite infiniment, par le simple fait qu'il a accompli ce rôle.
C'est ainsi que les instants d'un Napoléon, dans une époque de
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surexcitation patriotique, forte» deviennent des instants de toute puissance et d'exaltation, entretenues et nourries par la masse. Il se surmonte, il devient effectivement le surhumain dont parlent Nistzeche et Emerson. Fort de cette puissance psychique intense, fixée et condensée en lui» il est fort aussi par sa situation centrale et il est fort encore par la parfaite analogie qu'il y a entre ses propres sentiments et ceux de la masse sur laquelle il réagît. En effet, la masse agît non seulement sous l'impulsion du grand homme, mais sous l'impulsion de ses propres sentiments, qui sont les mêmes que ceux du grand homme. Lorsqu'elle se laisse dominer par celui-ci, eUe le fait parce qu'au fond elle se domine elle-même ou, autrement dit, parce que ce sont ses propres sentiments qui la dominent.
Le secret des grands hommes est donc de saisir les sentiments profonds et forts des peuples et de dominer ceux-ci par l'intermédiaire de leurs sentiments. Le Français du temps de Napoléon V' avait beau se laisser dominer par le a grand tyran n, il avait le sentiment de sa liberté dans l'acte même de soumission. « Jamais peuple, dit M. Espînas, n'a été plus complètement esclave en se considérant plus complètement libre». Et il y a lieu de se demander, qui se trompe, du théoricien, qui trouve que le peuple était esclave, ou du peuple qui se trouvait libre ? Force nous est de ne pas rendre justice au peuple. Le peuple français, sous Napoléon, était l'esclave de ses sentiments forts, auxquels le tyran, lui-même, était asservi. 11 est vrai que chaque acte de volonté du tyran devenait irrésistible, tout puissant, sa volonté était vraiment tyranique, détruisant toutes les résistances ; mais n'4tait-ce pas parce que chaque acte de sa volonté était celui qui convenait le mieux au plus profond du peuple, à la généralité des membres de la société ? La libre volonté du tyran coïncidait peut-être avec celle des masses. Où est alors la tyranie ? Autant dire qu'on peut être le tyran de soi-mêmel « Le peuple sert qui