CHAPITRE y. — DU BOLB DU GÉNIE DANS LA SOdÉTÉ
le sert, disait Cousin; le grand homme n*est que l'instrument de ceux-là mêmes qu'il a Tair d'opprimer » (i).
La preuve en a été faite le jour où les masses exténuées» d'ailleurs comme le tyran lui-même, ont perdu la force des sentiments et l'enthousiasme. La tyrannie est tombée, mais c'était bien la tyrannie intérieure des sentiments forts qui était tombée en réalité. La catastrophe de Waterloo était préparée par une catastrophe préalable dans là sentimentalité du peuple. Le tyran déchu était parfaitement le même, quant à ses qualités intrinsèques, personnelles ; mais c'était la force des courants sociaux qu'elles représentaient qui était déchue.
Si, en effet, la société française, dans sa constitution, a pris les traits de ce personnage, comme Taine nous l'affirme, c'est parce que ce personnage avait présenté des traits que la société cherchait à se donner. De longs siècles de centralisation avaient préparé cette évolution tyrannique de la société, comme également Taine Ta démontré. Le pouvoir législatif, le pouvoir de régler et de codifier les actes de la société, la soumission du peuple aux lois nombreuses qu'on lui prépare, tout cela est facilité, nous le savons bien, par ce processus de plasticisation des individus, qui les rend souples, suggestibles et impropres à se révolter contre les injonctions sociales, contre les suggestions de tout ordre. Bien plus, ce pouvoir de détermination extérieure devient même indispensable, étant donné que l'hérédité, que les instincts régressent et laissent place à l'éducation, à la détermination extérieure, à l'hérédité sociale, au déterminisme social efin.n
C'est dans cette plasticisation des hommes, qui tend non seulement possibles, mais encore nécessaires, les tyrans et les grands hommes, que Ton doit chercher les agents mêmes de ce déterminisme social.
(1) Gilé par M. Fouillée daas Vidée du droit moderne, p. 157.
' 33o LIVRE m. -^ LA. CONCEPTION SOCIOLOGIQUE DU GÉNIE
Bref, le tyran, le grand homme, devient ainsi pour la société par-faitement ce qu'est un morceau de cristal tombé dans une solution chimique, dont la composition est pareille à celle du cristal. De même que la solution chimique se solidifie et prend les traits cristallins du cristal qui y est présent, par la seule présence de celui-ci, et parce que sa composition à elle est identique à la com* position du cristal, de même la présence du grand homme, au milieu de la société, imprime à celle-ci des traits que, d'elle-même, elle chercherait à prendre. Il n'y a point là de contrainte ou s'il Y en a une, elle est de la même espèce que la contrainte qu'on se fait souvent à soi-même. La contrainte qu'exerce le génie, c'est un effort pour lui et un effort qui n'est pas toujours agréable, de même que c'est également un effort qu'on fait sur soi-même et qui n'est pas agréable non plus, lorsqu'on se contraint soi-» même.
Or, cet effort et cette contrainte, remarquons-le, sont la substance dont se créent les codes, les lois sociales éphémères, provisoires ou permanentes. Le grand homme, qu'il soit savant ou politique, est la vraie source des lois du déterminisme social. Le phénomène du génie devient ainsi très intelligible et son méca* nisme très explicable. Cette manière de l'entendre résout, paraîtil, toutes les contradictions et toutes les controverses qu'il soulève.
Si le génie a du pouvoir sur la masse, c'est seulement en tant qu'il s'identifie avec elle. Nous avons vu que ce pouvoir il le tire de la masse elle-même, et nous avons vu aussi comment il le tire. Or, le pouvoir du génie n'est que la récompense, la contrepartie des efforts longs et toujours pénibles qu'il fait pour s'identifier à la masse, en distinguer l'essentiel, le profond, le synthétiser et le concentrer en soi. L'étendue de son pouvoir de transformer la société se mesure par la quantité des efforts qu'il y met. Dans ce même sens, M. Paulsen nous dit que « la loi juridique a son origine dans la volonté des hommes, mais, en