CHAPITRE V. — DU ROLE DU GÉNIE DANS LA SOCIÉTÉ
Maintenant, nous pouvons préciser mieux les rapports des individus avec la société et avec le déterminisme social.
a). Les individus de génie ont sur le déterminisme social, un pouvoir réel, illimité, ou limité seulement par retendue de leur génie et leur identification avec la société. Par suite, il y a des individus qui disposent d'une force réelle sur le déterminisme social. Cette force peut s'exprimer en fonction de deux facteurs : i* l'effort pour s'identifier avec la société, pour en saisir la situation extrêmement compliquée, Tattention concentrée pour en saisir le sens caché, a* La nécessité effective des circonstances sociales. Ces deux facteurs sont en fonction Tun de l'autre ; la nécessité sociale (i) se mesure par l'effort fait pour réaliser cette nécessité. 6). Les individus raisonnables, cultivés (qui le sont en tant qu'ils se sont assimile la substance des hommes de génie) portent en eux-mêmes la société et la fatalité du déterminisme social. Leur volonté raisonnée coïncide avec le déterminisme social, et c'est bien là le fondement de l'idée de liberté. La nécessité subjective de leurs actes correspond à la nécessité sociale de ces actes, comme M. Boutroux l'a excellemment dit. Dans ces conditions « il (l'individu) serait ainsi l'égal de la loi et posséderait en lui-même tous les éléments de son action ». c). Seule, une catégorie d'individus reste au dessous et en dehors de la société ; ce senties incultes, les fous, les criminels et surtout les jeunes générations qui n'ont pas reçu le déterminisme social. Aussi leur volonté est-elle inexistante ou en voie de formation.
(1) C'est bien là le sens profond du fatalisme qui domine .la pensée des grands hommes presque dans tous les cas. Ils ont en cela le sentiment du déterminisme social qui opère en eux et par eux.
OOICUJSIOS ET OOHSi^VENCES
On a admis assez couramment jusqu'ici que les phénomènes naturels obéissent à des lois mécaniques rigoureuses. Les observateurs de phénomènes sociaux furent tentés de postuler que l'objet de leur science pourrait comporter aussi bien des lois de cette nature, et il y eut une école naturaliste d'économistes, de sociologues qui nia le rôle de l'initiative individuelle dans la détermination du monde moral. Il ne fallait pas moins, selon eux, pour qu'une science positive, soit de la morale, soit de la société, pût s'établir.
On a soutenu avec éclat qu'il y aurait des plans de société fixes et rigides, que ceUe-ci soit humaine ou animale, un ordre social non à créer, mais à montrer. Duclaux, qui ne croyait pas cette opinion juste, parce qu' u eUe fait abstraction de la tiberté, qui doit être le pivot de toute société humaine )), la jugeait impartialement pourtant. Il disait : u quoi que nous fassions, nous ne pouvons pas nous évader du domaine des lois naturelles. S'il est vrai qu'il y a ou qu'il peut y avoir en nous une volonté directrice, elle est en dépendance étroite avec son corps qu'elle ne peut diriger qu'à la condition d'obéir à des lois, elle est à la fois sujette et souveraine. Ce qui est vrai pour chacun de nous est vrai pour le corps social dont nous faisons partie. II y a en nous des animalités et des consciences, pourquoi les étudier les unes sans les autres? » (i).
On a justement dit que la raison est fille de la cité. La société,
(1) Duclaux. Sociologie et Biologie, Union pour l'Action morale, 8* année, p. 99.
CONCLUSION ET CONSÉQUENCES 33q
pour enfanter quelque chose de viable, doit, comme l'organisme matériel, être saine, forte» prospère. Ce sont ces conditions que recherdient les sociologues comme MM. Espinas, Durkheim, en France. Mais aussi la raison, une fois née de la société, grandit dans la société, élève et élargit son regard jusqu'à embrasser tout le système de l'univers pour y pénétrer, y dominer, y aimer ou y haïr. Et encore, arrivée à une certaine majorité, la conscience peut s'affranchir tout à fait de la société qui lui a donné naissance, la remplacer même et hériter des attributions et des devoirs de ceUe-ci.
Scuis nier, ni même montrer tous les mérites des méthodes exclusives, que nous n'acceptons pas, nous avons voulu chercher si les lacunes et les insuffisances relevées ne pourraient pas disparaître, pour un observateur des faits moins soucieux d'une thèse unilatérale que d'une méthode complexe, s'assouplissant davantage aux variétés des phénomènes en transformation incessante auxquels eUe s'applique.
Les masses, entrées en scène, manifestent-elles Favènement d'une multitude d'initiatives individuelles, ou, au contraire, l'impérieuse force de la nature écrasant de son nombre la personnalité qui ne s'en peut plus dégager ? Les lois s'imposentelles naturellement à la démocratie sociale, ou bien sont-elles créées par la volonté générale des citoyens, selon le système du contrat social de Rousseau P — En tout cas notre méthode plus ouverte risque aussi d'être plus féconde ; elle ne rejette pas une partie des faits, comme s'ils n'étaient pas positifs . Ce n'est plus seulement uiï point de vue légitime ; c'est aussi un point central d'où l'horizon est plus large ; c'est comme un lieu de convergence et d'union. Il est aussi positif d'étudier l'autonomie et la subjectivité des individus que les phénomènes objectifs. C'est un fait acquis que l'homme en société n'est pas un poids mort entraîné, jouet des forces fatales irrésistibles. Il a un rôle effectif dans le développement social, encore qu'il ne nie pa».
mais serve le mouvement social. C'est justement parce qu'il refléchit la société qu'il en peut fléchir aussi le déterminisine et, patfois, infléchir son mouvement selon sa volonté à lui, fonctionnant efficacement, utilement dans le milieu social où elle s'insère comme facteur.
En effet, la conscience humaine et la personnalité sont des phénomènes individuels, dont nous avons trouvé les conditions d'apparition et d'existence données dans celle des sociétés où ils apparaissent et se continuent. Nécessairement, le processus de révolution de la conscience et celui de l'évolution sociale, d'où il résulte, suivent une marche parallèle et identique. Nous avons vu les phases du développement social se réfléchir dans celles du développement de la personnalité, parce que les unes sont bien le produit direct et immédiat des autres.
Or, le développement social consiste, en bref, dans la formation de sociétés de plus en plus larges, différenciées, et manifestant la tendance à s'unifier en s'homogénéisant. L'intégration sociale, qui produit d'abord un mouvement de diff'érenciation, de dilatation des éléments contingents et anarchiques, s'équilibre avec le temps, par un processus de contraction, et une harmonie intérieure s'établit par les lois et les institutions sociales.
Le développement de la conscience ne fait, lui aussi, que reproduire ce rythme vital à deux moments : l'un tout de différenciation incohérente, anarchique, l'autre de contraction qui, au moyen du processus de l'abstraction, unifie les différences et crée la cohésion des états psychiques, Tunité synthétique de la conscience, l'association des idées, la mémoire, etc. De même que le développement de la société tend à donner à celle-ci une forme, une charpente déterminée, fixe, par des déplacements d'équilibre, de même la phénoménalité psychique tend à former un organisme logique, déterminé, précis et stable, comparable, dans sa fixité et sa cohérence, à l'organisme physiologique lui-même .
Les formes logiques de la pensée paraissent être, en effet, les traits les plus nettement définis et les plus persistants de cette réalité supérieure, qu'est la conscience ou la personnalité humaine. Ainsi, les formes morales de la vie sociale paraissent représenter ce qu'il y a de plus stable, de précis et de définitivement acquis dans la réalité sociale ; du moins, avec l'intégration de la société dans les propres limites de l'humanité, les formes de la vie sociale deviennent nécessairement morales.
L'organisme psychique et logique, défini, général, ainsi obtenu, sera commun à tous les hommes, comme l'organisme matériel est déjà, depuis longtemps, commun à tous les individus humains. Et, de même qu'entre les individus biologiques normaux, il n'y a pas de divergence matérielle notable, de même les différences logiques notables entre les esprits seront devenues impossibles.
Mais le processus de formation parallèle de la société et de la conscience prend, en se réalisant, une tourmire dialectique. Cette dialectique sociale distingue et sépare, dans le développement social, deux moments : la phase préparatoire, au point de départ, et la phase effectuée, au point d'arrivée ;,et deux éléments : le but ou Vidéal visé, et les moyens indispensables pour y arriver. Après les avoir ainsi distingués, la dialectique sociale les dissocie et oppose les uns aux autres ces deux éléments et ces deux phases. Voilà l'origine des antinomies entre l'individu et la société, entre le génie et la masse, entre la volonté individuelle et la nécessité sociale.
Les résultats de nos analyses permettent d'éclairer les solutions proposées dans l'Introduction.
34a GOKGLUSION ET CONSÉQUENCES
L*antinomie entre l'individu et la société, Topposition des deux doctrines sociales de Findividualisme et du socialisme, a fait l'objet de la seconde partie de notre étude, qui démêle et précise le côté théorique de cette antithèse dans les rapports de la psychologie et de la sociologie.
Cette opposition qu'aggrave certaine conception positive, naturaliste, et, par suite, dogmatique de la sociologie, se dissout pourtant à l'analyse des faits, et la conclusion qu'ils indiquent est une conciliation des deux sciences, qui va jusqu'à leur parfaite identité. L'opposition établie entre les deux sciences n'est que l'effet d'un malentendu, provoqué, en partie, par leur état arriéré, et, en partie, par le fait que chacune des deux sciences a, à sa base, deux aspects de la même réalité : la conscience individuelle, et qu'elles suivent, en conséquence, deux méthodes différentes.
Le simple fait de la conciliation, entrevue entre la sociologie et la psychologie, indiquerait déjà qu'il n'y a pas d'antinomie entre les deux thèses sociales, ou, tout au moins, pas d'antinomie définitive. Pourquoi la dialectique sociale d'où découle, sans doute, l'antinomie des thèses individualiste et socialiste, a-t-elle dissociée les deux éléments du processus psycho-social : la fin et les moyens P
C'est sans doute l'intérêt même des questions sociales, de distinguer ainsi la fin et les moyens, de prendre à part ces deux éléments, et, pour pousser davantage l'analyse, d'ériger chacun en facteur unique. Mais, cette nécessité de l'analyse et de l'abstraction, qui néglige l'autre élément, entraîne aussi l'exclusivisme des thèses en opposition. 11 en fut ainsi du fait social capital qu'est la réalisation de la justice et de la personnalité humaine, postu-
COlIGLUSIOlf ET CONSÉQUENCES 34$
lat dernier, et du socialisme et de l'individualisme. Pour leçonsidà^r en lui-même, et dans ses conditions de réalisation, on a distingué le but et les moyens. De là, deux thèses : la thèse individualiste libérale qui posa comme fin la personnalité humaine, en elle-même; la thèse socialiste, autoritaire, dont Teffort porta, au contraire, sur les moyens de la réaliser.
Si les thèses autoritaires affectent de méconnaître la valeur de l'individualité humaine et de la négliger, lés individualistes postulent la personne humaine comme définitivement et généralement formée, c'est leur point de départ.
M. Henry Michel, par exemple, a, tout au long de son remarquable ouvrage sur Vidée de VEiaty développé le contraste entre les deux thèses, qu'il précise ainsi : u le citoyen dans l'Etat, tdl que nous le concevons, trouve auprès de ses concitoyens un appui qui l'aide à conquérir sa personnalité ; mais il p'en est pas moins tenu de la conquérir par son effort propre. On ne fabrique pas un citoyen du dehors, comme un meuble. C'est par le dedans que se façonne et que s'achève une âme. )> M. Michel ne croit pas à TefiBcacité de l'intervention étatiste pour la formation de la personnalité.
A leur tour, les partisans du socialisme élèvent au rang d'une fin sociale les moyens qu'ils proposent pour la réalisation de la personne humaine ; en d'autres termes, ils projettent le point de départ à la place du point d'arrivée.
On a bien le sentiment de ce qu'il y a de logique et de nécessaire au fond de cette antinomie. Non seulement elle pousse à bout l'analyse de chacun des termes, mais encore c'est cet exclusivisme de chaque thèse qui seul peut mettre le t^me correspondant en pleine lumière, et en relever l'importance capitale.
Hais nous ne comprenons pas — une fois qu'on s'est rendu (1) vidée de l'Etat, p. «51.
344 CONCLUSION ET GONSÉQUENGES
compte des raisons de cette antinomie et de son caractère éphémère — pourquoi on continue à s'y tenir. Pourquoi opposer toujours les deux termes si bien faits pour se concilier et se compléter Tun l'autre?
On n*a pas tardé d'observer que les contestations que se font les deux thèses sont illusoires et inefficaces. L'économiste allemand, M. Dietzel, a bien fait voir qu'elles n'aboutissent et n'aboutiront jamais à ruiner l'une des deux thèses, puisqu'elles sont toutes deux également bien fondées, dans la raison et dans la nature des choses. De plus, il fait remarquer que les époques historiques sont elles-mêmes, selon leur nature, animées, les unes plutôt de tendances autoritaires, les autres de tendances individualistes.
On pourrait même généraliser davantage la remarque de M. Dietzel et dire que, d'une façon générale, le passé a été l'époque plutôt du socialisme vraiment tyrannique, d'autant plus tyrannique qu'il recule dans le passé : tels l'esclavage, le servage, le despotisme. Le présent, et surtout la perspective de l'avenir nous ouvrent l'espoir de l'individualisme ; le socialisme, « cet esclavage de l'avenir » selon Spencer, qui devrait triompher, est, au contraire, la réduction de l'esclavage et de l'absolutisme à son minimum. On est allé même jusqu'à dire que le socialisme, c'est de l'individualisme exagéré. Si, en efiTet, le socialisme, avec ses restrictions, gêne l'individualisme contemporain, c'est parce que son autorité se systématise et se rationnalise. Au fond, le socialisme, en tant que rationnel, ne peut avoir aucune conséquence gênante pour les hommes de raison. Ils s'y trouveront comme dans l'atmosphère la plus adéquate à leur nature rationnelle. Au plus juste, ce mouvement ne pourrait gêner que l'égoïsme et les hommes qui manquent absolument de raison. Son but est précisément de généraliser le déterminisme social, c'est-à-dire l'éducation et l'instruction, et d'en faire partager le bienfait aux plus basses classes de la société. .
Il importe aussi de remarquer que les époques d'absolutisme, . de déterminisme social, excluant l'individualisme, correspondent aux époques de réalisation de l'intégration sociale ; et celles où l'individualisme règne, correspondent à des sociétés intégrées, déjà équilibrées. Ainsi, la phase d'intégration sociale que traversa la France de Louis XI jusqu'à Louis XV ne pouvait être une époque d'individualisme, puisque l'absolutisme était toute la marque de cette époque. L'individualisme fut alors réduit à son minimum. S'il se relève sous la Révolution française, elle est aussi le point de départ d'une nouvelle phase de déterminisme législatif, régulateur, animé par des tendances absolutistes et aspirant à une intégration sociale plus large. Aussi, ce n'est pas un fait sans signification que le socialisme autoritaire, révolutionnaire, inscrit l'internationalisme sur son programme, parmi les points essentiels. Le socialisme international parait donc ne faire que reprendre et, sans s'en apercevoir, conduire plus loin l'œuvre de Louis XI, de Richelieu et de Colbert. Aussi n'a-tr-on pas manqué d'observer que le socialisme, et surtout le socialisme d'Etat, est un simple retour au despotisme éclairé ( i ).
Et il se pourrait même que les socialistes se méprennent sur la manière de s'y prendre, et qu'ils intervertissent Tordre des choses. En efiTet, dans l'histoire, l'intégration et l'unification inter-sociales ont précédé le mouvement législatif, l'unification intra-sociale. Or, les socialistes prennent la voie contraire : ils veulent, par une réglementation légale de tout le travail, faire la loi et dire le droit parmi des sociétés, dont l'intégration intersociale paraît être encore très loin de se réaliser. Ces derniers temps, leurs efforts, au moins en Allemagne (a) et en Italie, se sont dirigés plutôt vers l'éducation des masses. Leurs tentatives
(HBenry Michel. Op. cit., pp. 578*579.
(2) Voir MiLHAUD. La Démocratie socialisU allemande. Parie, Alean, 1903, passim.
346 OOïfCLUSION ET gonséqueuges
seroat-^es Ut plus fructueuses P Arriveront-ils aux transformations sociales qu'ils préconisent par la voie de l'éducation ^des masses P
Il serait permis d'en douter. Et, sur ce point, les critiques des individualistes nous semblent moins dénuées de fondement. Car la personnalité humaine n'est pas une matière facile & pioduire ou à façonner. Peut-être, pour que ce soit possible, fau* drait-il connaître préalablement Fart et les règles pédagogiques et psychologiques. Or, comme on l'a montré dans la seconde partie de notre étude, les lois psycho-pédagogiques découlent des lois sociales, elles en sont la conséquence parce qu'elles sont leur reproduction fidèle dans les individus. Et ces lois ou fonctions sociales apparaissent seulement au cours de l'intégration sociale elle-même. 11 est évident que la régularité sociale intérieure, les lois psychiques et pédagogiques, qui en dérivent immédiatement, ne seront données que lorsque le processus d'intégration sociale cesse ou arrive à son t^me ; nous en avons dté des exemples.
Comme la régularité psychique, qui constitue le fond fixe de la personnalité humaine, est faite précisément de cette régularité sociale, il est par suite impossible de fabriquer la personnalité dans des conditions où l'intégration sociale n'est pas réalisée et où, conséquemment, la régularité sociale intérieure manquerait. La formation de la personnaUté humaine ne précède pas, mais suit la formation de la société.
Par conséquent, les socialistes n'auront appris l'art de construire la personnalité humaine de l'extérieur, qu'après avoir réalisé la société internationale, l'intégration sociale définitive qui seule rend possible l'apparition des lois psydio-pédagogiques. Ils ont bien dirigé, au temps de V Internationale, leurs ^forts de ce coté ; mais c'était si malaisé que la tentative a échoué, et depuis ils se sont reportés du côté qui leur parait plus abordable; ils visent à l'éducation des masses.
Or, celte tentative-là aussi nous semble inefficace pour d'autres motifs encore : d'abord, l'éducation des masses» dans les conditions actuelles» est chose matériellement impossible. Il faut changer préalablement ces conditions pour la rendre possiUe. Ensuite» même réalisée, elle n'aura jamais les conséquences qu*on attend d'elle, à juste titre dans une forme sociale plus avancée que la forme actuelle. Elle aurait créé simplement des déclassés, car, former des personnalités qui n'auront pas l'aisance matérielle de la vie, — conséquence fatale de la répartition actuelle des richesses — c'est faire une œuvre contradictoire, hybride et peut-être même mauvaise.
Le mieux, semble-t-il, est d'attaquer de front tous les côtés de la question.
U est s&r que plus les sociétés se rapprocheront et établiront entre elles des relations étroites et amicales de tout ordre — ce qui constituerait toujours une manière de réaliser l'intégration sociale — plus la forme sociale actuelle, encore militariste, se modifiera. Le budget de la guerre diminuera et rendra possible l'augmentation du budget de l'instruction publique et par suite du personnel enseignant. Par là, les conditions matérielles de l'éducation sociale seront données, ou facilitées tout au moins. Car d'abord la régularité sociale, qui en ressortira nécessairement, excluant un peu la chance et le hasard, permettra une plus juste répartition des biens, et de la sorte la condition matérielle de la personnalité sera donnée aussi. Ensuite, le progrès de la régularité psychique. Fart de l'éducation lui-même, rendra plus facile l'effort pour former la personnalité et les critiques individualistes tomberont tout i fait.
Et, en effet, dès aujourd'hui, ces critiques semblent bien méconnaître qudques faits : la personnalité, la conscience, ne se forment-elles pas exclusivement de l'extérieur, par la sociélé? Croire le contraire, croire que l'esprit et la personnalité sont don-
3A8 COî«CLUSION ET CONSÉQUENCES
nés dans la constitution physique du corps, c'est tomber dans Terreur du matérialisme grossier, qui explique les fonctions de l'esprit par les propriétés de la matière. Or, on a montré plus haut que la personnalité, l'unité de la conscience, Torigine et la cohésion des idées sont de provenance sociale, et possibles seulement par le fait de la vie sociale.
Les partisans de Tindividualisme, lorsqu'ils critiquent les ambitions du socialisme autoritaire, dirigées vers l'éducation des masses, ne font que rééditer des critiques et des révoltes de collégien contre l'autorité d'un professeur sévère. Dire que l'Etat socialiste, qui se propose de former les consciences, la pensée et l'initiative individuelle, n'aboutit, au contraire, qu'aies détruire, ce serait dire, à peu près, que le pédagogue contrarie l'indépendance et l'initiative de l'enfance, non pas pour former celles des hommes, mais pour les détruire, tout simplement. Et pourtant, c'est cette autorité et cette sévérité du professeur qui créent, à l'intérieur de l'élève, ce pouvoir interne de se dominer lui-même et de se conduire, qui, plus tard, remplacera, avec avantage, l'autorité extérieure. Pourquoi n'en serait-il pas de même du socialisme autoritaire ? Ne voyons-nous pas dans l'histoire, prise dans son ensemble, la liberté sortir de l'esclavage, l'autonomie du despotisme ?
Il y a, sans doute, dans l'individu, une antinomie qui reproduit exactement l'antithèse de l'individualité et de la société, prise en général. Cette antinomie consiste précisément dans l'opposition qu'il y a entre l'initiative de l'individu, dans sa phase de formation, et l'autorité de ses maîtres, Or, l'issue de cette antinomie est un fait de l'observation la plus vulgaire. Toujours elle se résout en faveur de l'individu, qui, d'ailleurs, ne peut vaincre l'autorité et la sévérité de ses éducateurs qu'en les subissant. De même, les oppositions et les tendances individualistes ne viendront à bout du mouvement socialiste autoritaire qu'en le subis-
sant. C'est dire, par là, qu'il faut tenir compte de ce mouvement au lieu de le nier ou de le contredire.
C'est pour cette raison que les théoriciens politiques les plus remarquables du X1X« siècle sont éclectiques. Combiner, dans des proportions raisonnables, les deux principes qui représentent l'un le but et l'autre les moyens, c'est ce qui nous semble faire la force exceptionnelle des doctrines proudhoniennes. C'est également ce qui fait le plus d'honneur à l'esprit synthétique de Rcnouvier et de M. Fouillée, dont les doctrines, comme l'examen critique pénétrant de M . Henry Michel nous l'a bien fait voir, admettent des thèses contradictoires.
M. Michel nous a donné, dans la philosophie sociale de ces deux penseurs, l'image de la crise radicale, qu'il a distinguée dans les doctrines politiques de ce temps. Il nous a même indiqué les causes sociales et politiques de cette crise. A son avis, c'est l'état social critique du XIX* siècle, où a il est né » et qui l'exaspère. De là « le mélange incohérent des éléments les plus hétéroclites dans la pensée contemporaine « pour citer les propres termes de M. Michel. De là aussi w les résultats équivoques des méthodes qui consistent à ménager, sous des formes diverses, d'incessants compromis entre ces éléments » (i).
Cependant, cette contexture contradictoire des (^pctrines politiques vaut beaucoup mieux que les thèses exclusivistes qui s'entre-détruisent. Ces doctrines contradictoires ne sont pas seulement les plus fidèles à la réalité, mais peut-être aussi sont-elles les seules qui puissent faciliter l'issue de l'état social.
Mais, à y regarder de plus près, comment se présente l'antinomie de l'individu et de la société ? Quels sont ses termes pro-
(i) Op. cit. p. 622.
35o CONGLUSKXf ET CONSÉQUENCES
prosieiit dits P En quoi consiste l'autorité sociale, la société ? La réponse à ces questions s'est indiquée d'elle-même dans le résultat des recherches plus spéciales, contenues dans la dernière partie de notre travail.
A Yrai dire, l'autorité sociale et la société s'identifient avec une catégorie d'hommes qui les représentent, à des titres très différents et à des degrés très variables, et que nous avons réunis sous cette domination générale de u génie ». Ce sont, en définitive, ces hommes qui déterminent et gênent, en les contrariant, les individus, quoique, très souvent aussi, leur détermination devient une source d'états psychiques très agréables, lorsque le grand homme est un artiste, un poète.
Eux-mêmes, produits exclusifs du processus de l'intégration sociale, sont, à cause de cela, les dépositaires du déterminisme social. Ils en deviennent les agents. Et toute la grande importance de leur rôle, c'est d'exercer le déterminisme social sur les membres des sociétés correspondantes, c'est de réaliser les formes sociales adéquates, sous leurs différents aspects, à chaque moment de l'histoire. Les grands hommes sont donc les créateurs des formes originales, ces bouts de série, dont nous parle M. Tarde. Ils sont dans ce sens ceux qui posent les fins de la société que des procédés scientifiques ne peuvent découvrir (i). Ces derniers ne sont susceptibles de nous indiquer que les moyens pour réaliser ce^ fins. Dans le génie se concilient donc les deux éléments : le but et ses moyens ; car, non seulement ils créent et posent d'eux-mêmes les buts sociaux, mais encore ils les propagent, ils les réalisent en les généralisant.
Or, s'il en est ainsi, nous ne pouvons plus comprendre ces thèses, qui érigent l'idée abstraite de la société en une réalité effective et lui attribuent le pouvoir de détermination et de con-
(1) Henry Michkl. Op. ci<., pp. 570-634.
CONCLUSION ET CONSÉQUENCES 35l
trainte sur les individus, que les individus, eux-mêmes, n'auront pas. On hésite à admettre que la société puisse être autre chose qu'une réalité supérieure à ses membres, pour le seul motif a qu'il serait contradictoire d'admettre que l'individu soit luimême l'auteur d une machine, qui a pour rôle essentiel de le dominer et de le contraindre» (i). M. Durkheim a cru pouvoir éluder cette contradiction en mettant la société à la place de l'individu. Ce serait alors que la société seule pourrait contraindre l'individu, auquel il serait impossible de se dominer de luimême.
Laissons la contradiction encore plus grande de concevoir une société qui domine réellement les individus, sans aucune intervention de la part de ses membres. Disons, avec Wundt, que cette société est une chimère et observons que la conciliation, par l'intermédiaire de cette société, qu'on propose aux autonomies de la vie collective et individuelle, est plutôt une conciliation simplement illusoire. Elle est illusoire, parce qu'elle a pour objet de lever une contradiction qui n'en est pas une. Et, en effet, si l'individu ne peut se dominer, il peut très bien dominer les autres ; et, s'il ne peut construire une machine qui le domine, lui son créateur, il en a toujours construit pour dominer les autres.
Nous avons montré quelle est la raison d'être de cette domination et quel en est le rôle. Nous avons vu que le rôle des grands hommes, qui savent dominer, représente la nécessité du développement social, de l'intégration des sociétés, et qu'il se continuera aussi longtemps que les sociétés humaines ne se seront pas fondues, dans une société universelle, afin de former l'humanité. Une fois ce but atteint, la personnaUté humaine se sera ellemême nécessairement réalisée, et le déterminisme, venant des grands hommes, sera rendu superflu. Les grands hommes devien-
(1) Règles de la méth. sociol., p. 149.
35a CONCLUSION et conséquences
dront, eux-mêmes, impossibles, comme nous Tavons remarqué.
Mais, en attendant, il est probable que les supériorités économiques, sociales, intellectuelles auront encore très longtemps leur raison d'être, aussi longtemps que durera cette crise plus ou moins aiguë de développement. Elle ne s'évanouira' que lejouijoù l'intégration sociale sera arrivée à son terme. Et, de fait, c'est dans ce sens précis que mous avions vu se résoudre l'antinomie de la masse et du génie. L'autorité, confisquée d'abord par un seul individu ou une catégorie étroite de personnes, descend ensuite, et se répand de plus en plus dans la masse.
Elle se transforme ainsi, d'abord dans le principe des majorités et devient ou deviendra peut-être ensuite le principe de l'unanimité. Le génie sera ainsi devenu égal à la masse, à chaque exemplaire de la masse. Et c'est de cette façon que l'antinomie réelle des deux facteurs sociaux se résoudra peut-être dans la voie des faits mêmes. Le génie, une fois généralisé, démocratisé, les masses auront assimilé la substance sociale des grands hommes, de leur personnalité. Mais, par cela même, elles se seront transformées, tout comme les élèves forment leur [esprit en s'assimilant le savoir de leurs éducateurs. Et, en effet, les grands hommes ne sont rien moins que les vrais éducateurs des peuples.
Or, le génie réunissant en soi les deux éléments, le but et les moyens des transformations sociales, résout l'antinomie théorique des thèses autoritaires et individualistes. De plus, si l'on tient compte de ce qui a été montré, à savoir que sa phase de formation consiste dans une identification profonde avec la masse, avec la société, l'autre aspect de l'antinomie, celui des deux moments, la formation sociale et individuelle, le principe des masses et celui des grands hommes se résoudra également.
A rintérieur de l'individu» la transformation qu'entraîne Taor complissement du processus social» consistera dans un processus d'intériorisation de l'autorité et de la nécessité extérieures. C'est au bout de ce processus que l'autorité et la nécessité sa seront métamorphosées dans ce qu'on appelle l'autonomie et la liberté individuelles. C'est d'ailleurs ce qui se trouve dans la plus parfaite concordance avec le mouvement social contemporain, dont le sens profond est l'avènement des masses, d'un nombre de plus en plus grand d'hommes à ce pouvoir de donner forme de loi à leur manière de se conduire. Prescrire soi-même les lois qu'il faut observer, c'est bien là ce qu'on appelle : autonomie. Le trop de lois dans une société démocratique n'est pas le signe d'un esclavage, comme on s'attarde & le croire. On l'a bien remarqué, il n'est pas indifférent pour un peuple d'obéir à des lois nombreuses que des potentats lui prescrivent, ou d'obéir à des lois qu'il s'impose lui-même. Si le premier cas est VesclavagCf l'autorité, le dernier est l'autonomie. A rencontre des doctrines individualistes, un mouvement législateur, même exagéré, dans une société démocratique, est l'expression d'une forme supé^ rieure de liberté.
Par conséquent, même ici, l'antinomie réelle et théorique se résout par le simple fait de faire descendre l'autoritc dans la masse, en lui attribuant le pouvoir de se prescrire à elle-même les lois qu'elle voudra, et toutes les lois qu'elle voudra. Sans doute, l'antinomie de ces deux termes découle, comme il a été souvent montré, de la dissociation des deux moments du processus de la personnalité humaine sociale. 11 y a également ici un pendant individuel de l'antinomie sociale, et qui est contenu nécessairement dans le processus de la volonté. L'antinomie so»
354 GONCLUSlblf ET CONSÉQUENCES
ciale entre Y autorité et Vaatonomie se résoudra comme son pendant individuel.
y De même qu*il y a pour le jeune homme un âge de graduel affranchissement, de même Thumanité, à mesure qu'elle se forme et qu?elle devient consciente, voit la forme nécessitaire de la vie se muer en forme volontaire et libertaire, elle voit aussi ses efforts et son pouvoir de détermination propre devenir toujours plus efficaces et efTectifs. Elle s'affranchit donc par cela même. Les deux aspects de la nécessité et de la volonté libre tendent toujours à se pénétrer définitivement l'un l'autre. L'individu s'identifie de plus en plus avec la société, et gagne, par cela même, du pouvoir sur le déterminisme social, comme on Ta fait voir dans la seconde et la troisième partie de ce travail.
C'est pour ces raisons qu'on a pu dire qu'avec le progrès des sociétés on u quitte de plus en plus le domaine du spontané )) et (( l'on rentre dans le domaine de l'intentionnel», qui est tout ce qu'il y a de plus voulu dans les sociétés humaines.
Rappelons à ce sujet que la manière dont Renouvier a conçu l'antinomie de la liberté et de la nécessité, est absolument analogue à celle dont l'économiste, M. Dietzel, vient de concevoir l'antinomie de l'individualisme et du socialisme ; c'est au point même qu'on dirait que l'économiste a emprunté, jusque dans les termes, la formule du philosophe. De même que les deux doctrines ne peuvent être exclues l'une en faveur de l'autre, de même pour Renouvier le déterminisme et la liberté ne peuvent s'exclure l'une l'autre ; ils sont également bien fondés et défendus par la raison. On peut adopter et soutenir indifféremment l'un ou
' l'autre, mais on ne peut nier ni l'un ni l'autre. C'est ce qui prouve qu'il s'agit là de deux moments différents mais complémentaires de la formation de la volonté, et qui se retrouvent également dans le principe de la causalité. L'idée de la causalité ne se complète elle-même que de deux termes : la cause active et l'effet pas*
concLusiON ET co!«s£quences 355
/ sif. la cause ayant été à son tour passive et (par suite) effet, et finalement, à son tour, Teffet pouvant devenir cause. De même, la volonté humaine se complète nécessairement de deux moments : l'apprentissage, l'éducation formatrice de la volonté, sa phase passive, et puis l'exercice, la manifestation de cette volonté active, libre.
Contester un terme de cette dualité, ce que font et les individualistes et les socialistes autoritaires, c'est rendre théoriquement les choses inintelligibles, et c'est les rendre pratiquement impossibles. Sans l'apprentissage de la volonté il n'y aura jamais ce que nous entendons par la volonté libre. Et d'ailleurs, pratiquement, ne voyons-nous pas tous les jours l'antinomie se résolvant d'elle-même, l'un de ses termes se convertissant toujours dans son contraire ?
Introduction 1
1. Les thèses rigoureusement déterministes dans la sociologie, dans la morale et dans l'histoire. Ces thèses, le socialisme et Tindividualisme, contredisent les faits de volonté et d'autonomie et se contredisent elles-mêmes. Elles opposent la nécessité à la volonté, la société à l'individu, tandis que l'expérience montre que ces termes peuvent se substituer Tun à l'autre, loin de se contredire. L'antinomie entre le grand homme et la masse est un autre aspect de cette même opposition. Cause de ces contradictions : exclusivisme des thèses. Poussées à leurs der nières conséquences, ces thèses contradictoires se rectifient, deviennent vraies et se pénètrent au lieu de s'exclure entre elles ' 1-22
II. En pratique, les différents aspects de cette antinomie se concilient. Le déterminisme historique se réalise toujours par des efforts de volonté. Raisons de ces contradictions : 1* théoriques : la confusion entre les sciences physiques, objectives et les sciences subjectives ; l'emploi légitime, mais abusif, de la méthode objective en sciences sociales ; la confusion des deux moments différents dans la foimation de l'individu ; 2"* pratiques : la résistance qu'oppose l'individu au gouvernement et à l'éducation. — Lorsque les deux thèses contradictoires passent de la théorie à la pratique, leurs situations se renversent. Une des thèses insiste sur le but, l'autre sur les moyens. On doit intégrer le déterminisme par l'effort. La cause dernière de ces contradictions, c'est la crise du développement social. . 23-42
Chapitre I. - L* intégration sociale, — La formule du processus social 43
I. A. Comte voit la fin de l'intégration sociale dans ce qu'il appelle l'Humanité. L'intégration sociale chez MM. Herbert Spencer, Tarde, Gumplowicz, Bougie. Elle consiste, pour
M. Durkheim, dans l'augmentation du volume et de la densité morale des sociétés. M. Tônnies pense que rqboutisscment de l'histoire est une république mondiale ; M. Simmel conçoit le processus social comme une extension Ses groupes. Opinions de MM. Ward, Giddings, Kidd. Les philosophes politiques : Bluntschli, Sidgwick 44-52
II. L'économie sociale de M. Adolphe Wagner. Les théories historico-sociales de MM. Schmoller et Bûcher : les quatre phases évolutives du processus social vu sous son côté économique .5â-37