CHAPITRE n. — CONDITIONS DE l'aPPARITION DE LA CONSCIENCE l4l
simples. Il est évident que les conditions physiques, par le simple fait de leur permanence, ne peuvent interrompre nos habitudes. A leur première apparition, l'homme fît attention, les choses se répétèrent ensuite, et toute impression répétée finit dans l'inconscience. Nos habitudes sont très souvent Teffet de cette permanence du milieu physique, et, comme telles, ne changent qu'avec les changements de milieu. Or, ces changements cosmiques n'arrivent pas.
Quant aux tendances innées, instincts ou autres, et qui constituent les traits spécifiques de la race humaine, ils pourraient encore moins être contrariées par les conditions du milieu physique. Les traits physiologiques caractéristiques de notre race sont les effets de l'adaptation profonde et définitive aux conditions d'existence qui nous sont offertes par le milieu cosmique inaltérable. S'il est vrai, comme on le pense depuis Lamark et Spencer, que les espèces sont dérivées les unes des autres par un processus d'adaptation de plus en plus complète aux conditions de l'existence, l'homme, avec sa constitution physique, ne serait donc que la forme de la vie la mieux adaptée au milieu cosmique.
Il faut donc chercher ailleurs que dans le milieu physique, la nouveauté, la variabilité, la complexité et enfin l'opposition des conditions qui puissent provoquer l'apparition de la conscience. Ce n'est pas que les phénomènes de la nature nous laissent indifférents, que nous n'en prenons pas connaissance et qu'ils tombent dans l'inconscient. Les impressions qu'ils font sur nous ne sont presque jamais inconscientes, et cela non pas parce qu'ils provoquent notre conscience par eux-mêmes, mais parce que nous sommes conscients en dépit d'eux-mêmes. La conscience a d'autres conditions qu'il nous faut précisément trouver. Ce ne sont pas eux qui l'ont éveillée. La preuve, c'est que les animaux, en face de la même nature et vivant dans les mêmes conditions physiques que l'homme, n'ont pas la conscience proprement dite ; ou, s'ils ont une sorte de conscience, c'est quelque chose
de nidimentaire et d'imperceptible. Si la conscience était, d'une manière générale, l'effet des impressions que le milieu physique provoque dans l'organisme, pourquoi les animaux, soumis au même régime cosmique, ne l'auraient-ils pas ?
Dira-t-on qu'il faut tenir compte de la différence de constitution organique entre Thomme et eux ? Rappellera-t-on que si l'animal ne prend connaissance et n'est pas conscient des phénomènes de la nature, sur lesquels, alors même qu'il en prendrait quelque connaissance, il ne réfléchira cependant pas, c*est que la plasticité, l'impressionnabilité humaines lui font défaut ? Cela ne fait que déplacer la solution. Car encore faut-il chercher pourquoi l'homme a plus de souplesse et plus d'impressionnébilité. La conscience et la souplesse organique des hommes sont une seule et même chose exprimée en deux langages. Ni l'une ni l'autre ne peut s'expliquer par les conditions du milieu physique, car alors pourquoi les mêmes conditions ne l'ont-elles point provoquée dans l'organisme animal P
Par quel mystère ont-elles déterminé la plasticité des uns et la rigidité des autres P Ou bien qu*y a-t-il en plus chez les hommes pour rendre compte de cette différence P Par nature, l'organisme humain devrait être aussi rigide que celui des animaux ; et, alors, qu'est-ce qui a contribué à le rendre souple, impressionnable et, par cela même, conscient ? De quelle nature peuvent être ces conditions supplémentaires ?
2" Ces conditions soni-^lles dC origine sociale'^ — La condition essentielle qui établit la différence entre l'homme et les animaux, vient de ce que l'homme vit et se développe dans des sociétés grandissantes, énormes, tandis que l'animal est la plupart du temps isolé, ou bien vit en bandes, de tout temps stationnaires et très restreintes. Pour l'homme, dans le cours de l'histoire, et grâce à ce processus d'intégration dont nous nous sommes occupé dans la première partie, il se forme, à côté et au-dessus du
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milieu physique, un nouveau milieu dont Timportance dépasse infiniment ceUe du milieu cosmique. Apparu dans ce milieu, rhomme tel que Tadaptation au milieu cosmique et révolution purement physiologique l'ont modelé, doit s*adapter à ce nouveau milieu. Les conditions dans lesquelles se fait cette nouvelle adaptation historico-sociale sont de nature, à ce qu'il semble, à rendre compte des phénomènes d'assouplissement que nous avons signalés.
Quelles sont ces nouvelles conditions et comment l'homme se comporte-t-il vis-à-vis d'elles ? Pour s'adapter à ce miheu social, rhomme a dû forcément s'assouplir et pour cela perdre de sa rigidité organique. Et comme le milieu social s'est augmenté, presque sans cesse, dans le cours de l'histoire, la nécessite de s'adapter à ce milieu grandissant est devenue de plus en plus inexorable, elle aussi. Graduellement, la rigidité organique cédait la place à une plasticité de plus en plus grande.
En effet, M. Simmel conclut de l'extension des groupes ou des cercles sociaux, à la différenciation de plus en plus profonde des individus. 11 établit comme une sorte de rapport nécessaire entre l'extension du groupe et la différenciation des individus. Plus les groupes sociaux sont individuels, restent étrangers, irréductibles les uns aux autres, plus aussi les hommes sont homogènes, semblables entre eux ; moins par suite ils sont individuels ; à mesure qu'ils se pénètrent et se désindividualisent, les individus se différencient davantage. De plus, avec l'augmentation des sociétés, apparaissent en elles des cercles sociaux différents et ayant des intérêts contraires. Et, comme les individus entrent forcément dans ces différents cercles, comme il y en a qui appartiennent, en même temps, à plusieurs de ces cercles, non seulement ils se différencient progressivement, mais encore ils se compliquent d'autant. Au contraire, si les groupes sociaux sont très restreints et ferinés,. les individus sont très semblables
les uns aux autres. On comprend, alors, quelle uniformité doit régir les petits groupes que forment les animaux et la variété considérable, qui résulte de l'accroissement illimité des sociétés humaines.
Pour M. Durkheim, lorsque les segments sociaux perdent leur individualité et que les cloisons qui les séparent deviennent plus perméables, la division du travail apparaît. Elle est aussi Felfet de Taccroissement du nombre des individus qui composent la société. Aussi» a-t-on cru pouvoir établir une sorte de rapport nécessaire entre la densité et le volume de la société et la division du travail. La division du travail entraîne la différenciation des conditions sociales et, par cela même, la différenciation des individus. Cette diflTérencîalion est directe et immédiate, mais il y en a une autre qui est indirecte, sans être moins importante. C'est celle que M. Durkheim explique par TefFacement de la conscience sociale (i). A mesure même que le volume et la densité des sociétés augmentent, la conscience sociale se relâche, sa tyrannie se dissout et la spontanéité de l'individu est de moins en moins étouffée ou gênée. L'originalité se donne libre carrière, elle peut aller même jusqu'à la bizarrerie.
Une autre conséquence de l'accroissement de la société en volume et en densité, autant que de la division du travail, c'est que la concurrence, la lutte pour la vie. devient de plus en plus ardente. De là, la nécessité de s'ingénier, d'inventer et de différer par suite. D'après M. Durkheim, par conséquent, le développement social aboutit, par plusieurs chemins, à la différenciation de plus en plus profonde des individus, au développement de l'individualisme, de l'originalité.
Parmi les économistes, M. Karl Bûcher, a examiné lui aussi, du point de vue exclusivement économique, les effets de l'exten-
(1) De la division du travail social, pp. 313-335.