INTRODUCTION
Au moment de traiter une des parties les plus importantes de ce grave sujet de l'éducation , je suis ému par deux pensées bien différentes. Je sens d'abord quelle filiale reconnaissance je dois à mon pays , qui a fondé ^ au milieu des orages de sa liberté naissante ^ et qui a conservé, à travers les agitations les plus douloureuses , un Vaste système d'éducation nationale; qui, m'accueillant tout enfant , m'a mis entre les mains de maîtres sages et bons; qui a réuni pour moi les hommes les plus capables de m'élever et de m'instruire, et autour de moi, une foule d'enfants de mon âge, me préparant ainsi au commerce des hommes et aux difficultés de la vie. Ma gratitude augmente encore, lorsqu'au sortir de cet enseignement , si libéralement donné , je vois quelles ressources précieuses m'ont été ménagées pour en ranimer et pour en féconder les bienfaits.
VI IKTRODUCTIOiN.
Des bibliothèques et des musées me sont ouverts ; des cours publics m'invitent à poursuivre , sous la direction de quelques hommes éminents , Tétude de quelque branche particulière de la science. Tout me sollicite au travail , tout s*accorde à me le rendre facile, et mon pays, s 'attachant à m'instruire, égale le plus sage des pères en prévoyance et en bonté.
Mais si 9 regardant autour de moi et comptant ceux qui partagent avec moi cet inestimable bienfait, je peiiôe à ceux qui en sont privés, je suis effrayé de notre petit nombre. Autour de nous erre et souflfi*e une multitude livrée à Tignorance, atteinte de cette infirmité qui contient en elle toutes les autres, et qui interdit de les guérir. Au delà d'un étroit Toyër de lumière s'étendent de vastes ténèbres, qui enveloppent la majorité de nos semblables. C'est là que la religion se revêt d'idolâtrie, que l'histoire se déguise en légende , que l'amour
de la liBerté incline au désordre , comme l'obéis- .
sance à la servitude ; que les notions du bien et ' dii mal, obscurcies, ne dirigent plus le jugement et font place à la sauvage adoration de la force; c'est là que les crimes s'absolvent par le succès, ^i Et la source de tous ces maux semble intarissable : pour vouloir être éclairé, il faut avoir enlrevu la lumière. L'ignorance a cette terrible vertu de se
INTHODDCTION. vu
(iéfendre par eller^ême et d'avoir en dle-m^e la raison suffisante de sa durée.
Qui donc, en ce pays, peut écrire sans une secrète douleur ce mot d'éducation, lorsqu'on songe que la plus grande partie de la nation est éloignée, par la nécessité du travail physique, par la misère^ par les préjugés, quelquefois même par une fausse et criminelle sagesse, des biens que ce mot sacré représente?... Et parmi ceux qui en connaissent le sens et l'usage, dans cette classe éclairée qui ne veut pas que ses enfants dégénèrent , combien d'erreurs et de faiblesses viennent diminuer ou corrompre les avantages d'une éducation libérale ! Au collège et dans la famille , que d'obstacles , que de pièges entourent cette œuyre difficile, de laquelle doit sortir un homme , digne de son temps .et de son pays. Lorsqu'on connaît tous ces périls , lorsqu'on veut .compter ceux qui les ont heureusement traversés , l'on est étonné, comme l'orateur chrétien , du petit nombre des élus : civilisation française, que reste-t-il pour votre partage ?
Gardons-nous cependant d'un découragement injuste, et tout en ayant devant les yeux la pensée souvent accablante de ce qui reste ^ faire, n'oublions pas ce qui s'est fait. Si restreinte qu'elle nous paraisse, l'éducation a fait en ce siècle d'im-