‹ Du rôle de la mémoire dans nos conceptions métaphysiques, esthétiques, passionnelles, activesChapitre 18 sur 18 · Voir G. Monod : La Mtùtrea de l'Histoire · texte numérisé non relu

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Je laisse de côté tout crabord toute recherche sur l'origine du langage humain, de même que j'ai laissé de côté dans mes études précédentes, la question de l'évolution de la mémoire humaine. Ce sont là problèmes historiques immenses et sur lesquels la discussion est encore probablement ouverte pour longtemps. Mais on a le droi! de prendre pour point de départ la phase de l'humanité où elle est arrivée à un certain degré de développement ou de possession constatée de certaines facultés : ici le langage articulé et parvenu à un certain stade de généralisation (nous rappellerons plus loin ce qu'il faut entendre par là).

Il me semble qu'en m'observant je distingue vn moi même deux modes d'agir.

Tantôt j'agis en me souvenant d'une action passée — je la vois par les yeux de l'esprit et jr me décide à la renouveler telle quelle.

Dans ce cas ma mémoire agit en vue d'une reproduction exacte, comme elle le fait pour une récitation de texte, ou l'exécution d'un morceau

de musique : et cela est vrai aussi bien de la mémoire visuelle que de l'auditive '.

Tantôt au contraire ce n'est pas Faction ellemême que je revois : je pense à un mot (ou à un ensemble de mots) et c'est ce mot (ou cet ensemble de mots) qui me donne l'impulsion de l'action 2.

Dans le premier cas, je répète l'action passée telle que je l'ai revue mentalement.

Dans l'autre, par suite de l'indétermination relative des mots, je peux introduire dans l'action et j'introduis souvent, des modifications qui me sont suggérées par des associations d'idées, représentées elles-mêmes par des mots.

Dans le premier cas je fais presque inconscienunent et comme par habitude une masse d'actes nécessaires à la vie et qui se répètent

1. « Nous avons toujours dans l'esprit des images de mots, et de plus quelquefois des images visuelles ou autres, analogues aux choses. » Haller résumé par Victor Egger : La imrole intérieure, p. 42. — Quelquefois, à mon avis, devrait être remplacé par : très souvent.

2. « Des signes sonores ou visuels arrivent à être évoqués plus facilement par le cerveau que les images dont ils sont la représentation. » Dauzat : La philosophie du langage, p. 12. Cf. Condillac : Origine des connaiss. humaines, l''« pari., sect. «y. Les idées se lient avec les signes et ce n'est que par le moyen quelles se lient entre elles. »

périodiqueiiient et uniloiinéiiient. Je suis alors dans un domaine voisin de Tinstinct ; et c'est, je pense, celui où se tiennent les animaux qui n'ont pas la ressource du langa^^e, ou qui en ont un extrêmement limité, et restreint à un très petit nombre d'objets.

La difïérence de mon intelligence et de celle des animaux tiendrait donc surtout à ce que j'ai en quelque sorte deux mémoires, tandis qu'ils n'en ont qu'une, celle des états successifs de la réalité extérieure, tandis que j'ai en plus qu'eux la mémoire verbale, qui me transmet des symboles et des suggestions, et non plus seulement des images complètes et invariables.

Je prends un exemple : « sortir » . Si le mot n'existait pas, j'aurais présent à la mémoire un certain nombre de sorties de chez moi, réalisées, et suivant les circonstances je réaliserais de nouveau une sortie conforme à l'un des types antélieurs : autrement dit, je continuerais une habitude — et c'est ce que je fais souvent.

Mais du fait que l'idée de sortie s'est incarnée dans ma mémoire sous la forme d'un mot qui comprend toutes espèces de sorties, qui par conséquent désigne un f/enre et non un cas spécial

concret, quand ce mot vient à mon esprit, il me suggère une série de solutions, les unes empiétant sur les autres, et me laisse un certain choix de détermination.

Parmi celles-ci, celle vers laquelle j'incline, c'est celle qui, en en jugeant par mes souvenirs combinés, réalisera pour moi un certain mieuxêtre. Je ferai ma sortie dans telles conditions de température, de direction, de durée, de choix de lieu, de vitesse de marche ou de véhicule, etc., etc., qui correspondront à mon appréciation du moment, basée elle-même sur des expériences passées. Aucune ne sera nécessairement répétée exactement, à moins que je ne préfère par habitude ou par désir de moindre effort, ou bien par une nécessité pratique (obligation professionnelle, etc.), à faire précisément la même course uniforme. Mais toutes mes souvenances, symbolisées dans le mot : sortie, auront contribué à l'acte que j'accomplis en sortant de chez moi.

Appliquons cette distinction à l'action de nos organes sur le monde extérieur.

Supposons que le langage n'existe pas : comment l'homme emploiera-t-il ses mains? Elles sont organisées pour un certain nombre de mou-

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venients qu'elles répéteront comme le cœur ou les poumons répètent les leurs. Parmi ces mouvements, un consistera par exemple à briser des branches en plusieurs morceaux : si c'est Tacte concret de la rupture qui seul reste présent à la mémoire, il est probable que les mains les briseront toujours dans les mêmes conditions ou dans des conditions variant au hasard. Supposons au contraire que le mot correspondant à l'opération dans sa généralité soit formé et reste dans la mémoire. Il symbolisera des actes de même nature et ayant un but analogue, mais des caractères particuliers différents. Parmi ceux-ci figurera par exemple la façon dont la main sera intervenue pour la détacher de Farbre, ou bien le point d'appui sur lequel Tune des mains aura placé le morceau de bois, pour le rompre avec l'autre. Ce cas particulier coïncidera avec la facilité de la rupture quand la distance du point d'appui sera suffisamment grande, et le souvenir de f*ette coïncidence persistera dans l'esprit lorsque l'homme pensera à briser du bois : puis il s'appliquera à d'autres objets, et la pratique du levier, base de tout outillage artificiel, se sera introduite dans l'ensemble des actes de nos

mains. Sans le symbole général qui s'est formé dans l'esprit grâce au langage, peut-être l'homme n'aurait-il jamais inventé le levier — bien que le levier soit la base inconsciente du fonctionnement de ses membres et de ses mâchoires.

— C'est le lang/age qui (suivant le mot de Péguy appliqué à la philosophie bergsonienne) nous permet de sortir du tout fait.

Mais nous n'en sortons pas sans fatigue, sans un effort.

En effet par là même que le langage est nécessairement compréhensif (sans cela il se composerait d'un nombre infini de termes sur le sens desquels les hommes ne s'entendraient pas et que d'ailleurs ils ne pourraient pas se rappeler), le langage n'est employable que moyennant un examen constant opéré par l'esprit. Il est luimême le fruit d'un examen successif antérieur, légué par les générations précédentes aux suivantes.

« Quand il s'agit de la pensée logique, écrit

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M. Li'vy Bruhl', la synthèse implique presque <lans tous les cas une analyse préalable. Les rapports énoncés par les jugements ne sont mis en évidence que parce que la matière pensable a été d'abord soumise à une élaboration, à une dissociation, à une classificalion. Ce travail, oîi se résument et s'enregistrent un grand nombre d'analyses et de synthèses successives, chaque individu, dans nos sociétés, le reçoit tout fait en même temps qu'il apprend à parler, par une éducation qui se confond presque avec son développement naturel. De la sorte les exigences de la pensée logique sont soUicitées, étabhes, puis confirmées, dans chaque esprit individuel, par la pression ininterrompue du milieu social. au moyen du langage même... C'est là un héritage dont nul n'est privé dans notre société... La discipline logique s'impose ainsi, irrésistible, aux opérations de chaque esprit. »

Qu'est cette discipline logique ?

L'emploi de mots ayant des sens tantôt plus généraux, tantôt plus spéciaux, réclame chaque? fois une vérification.

« Le langage, écrit M. Bréal (Essai de séman-

\. FourliouH mentales dans les sociétés inférieures, p. Jii.

tique, p 191), désigne les choses d'une façon incomplète et inexacte. Incomplète : car on n'a pas épuisé tout ce qui peut se dire du soleil quand on a dit qu'il est brillant, ou du cheval quand on a dit qu'il court. Inexacte, car on ne peut dire du soleil qu'il brille quand il est couché, ou du cheval qu'il court quand il est au repos, ou quand il est blessé ou mort.

« Les substantifs sont des signes attachés aux choses : ils renferment tout juste la part de vérité que peut renfermer un nom, part nécessairement d'autant plus petite que Tobjet a plus de réalité. Ce qu'il y a dans nos langues de plus adéquat à Fobjet, ce sont les noms abstraits puisqu'ils représentent une simple opération de l'esprit. Mais si je prends un être réel, un objet existant dans la nature, il sera impossible au langage de faire entrer dans le mot toutes les notions que cet objet ou cet être éveillent dans l'esprit. Force est au langage de choisir. Entre toutes les notions le langage en choisit une seule : il crée ainsi un nom qui ne tarde pas à devenir un signe... une fois accepté, ce signe se vide rapidement de sa signification étymologique. »

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« Nous comparons, nous enchaînons, nous opposons les signes non les idées », continue le même auteur (p. 270). . . . L'intelligence des animaux est restée stationnaire parce qu'ils n'ont pu incorporer leur pensée dans un signe. »

— Mais les signes étant ce qu'ils sont, c'està-dire forcément incomplets et en quelque sorte partiels, il faut à chaque moment contrôler ce que contient le mot, et si l'objet en présence duquel l'esprit se trouve soit pour raisonner, soit pour agir, figure bien légitimement dans ce contenu. Même si! ne procède pas chaque fois à cet examen complet, l'esprit en a l'inquiétude, et une certaine incertitude. Nous verrons pourquoi l'homme surmonte ces efforts ou ces difficultés en recourant le plus souvent pour se souvenir au langage au lieu de se contenter de la simple rémémoration par images qui lui donne du « tout fait », source de l'habitude. L'aisance de celle-ci vient précisément de l'absence d'effort puisqu'elle est une répétition exacte et en quelque sorte mécanique du déjà agi.

— Il est probable (|ue si l'homme eût été seul, il fût resté esclave de l'habitude; mais le fait

(IVtre eoll«H"tif^ par la famille d'ahonl. puis par le groupe social, la amené ii cirer-, à perfectionner en tous cas le langa«^e pour se comprendre réciproquement. La possession d'un langage même élémentaire a réagi sur sa mentalité. Il a substitué le mot à l'image sensuelle, mais comme les images varient à linlini et que le nombre des mots est forcément limité par les nécessités de la mémoire, peu à peu le même mot s'applique à des images qui contiennent certains traits communs, mais qui en contiennent aussi de différents. A mesure que la civilisation et l'observation se développent, ce caractère de la langue qui consiste dans les mots compréhensifs, se développe également et l'un des phénomènes réagit sur Tautre. Le nombre des sens (ou des nuances de sens) auquel doit répondre un mot (ou un g-roupe de mots) va en augmentant : une notion commune surnage sur les

1. Il faut toujours se rappeler le mot d'Aug. Comte : « On ne doit pas définir Ihunianité par l'homme, mais l'iiomme par Ihumanilé. »

2. Je ne résous pas la question controversée de savoir jusquà quel point \o langage est spontané ctiez l'homme, ni dans quelles limites (en luus cas étroites) il se serait maintenu dans l'isolement de l'individu. Sur « l'École sociologique » en fait de langage, voir Dauzat La philosophie du hntçfiu/c, p. 178.

D'ElCHTHAL. 1:3

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différences : mais les différences se multiplient ^ — De ce processus d'appellations comprenani les ressemblances retenues d'abord par la mémoire et les différences constatées par Tobservalion. résulte un élément de variation possible perpétuelle introduit dans laction de lliomme suffisamment civilisé. L'action future se présente à lui guidée par des mobiles à faces variées dans leur détail, même sils se rattachent à une grande ligne commune. Aussi Faction n'est-elle pas uniforme. Elle substitue certains éléments de décision à d'autres, autrement dit, elle réalise des modifications partielles. Parmi ces modifica-

1. Les langues des peuples sauvages nont, paiait-il, pas de lernies généraux pour dire l'arbre : chaque sorte d'arbre a un nom : mais l'espèce n'en a pas. De même pour les animaux et les objets usuels.

M. F. Taggarl Clark a résumé les données acquises sur le sujet dans son Étude : Lcxicological erohilion nnd conceptiinl protjiess (Univ. of California press.) « Les noms généraux, écrit S. Mill (Syst. de logique, Ir. fr., 1. 1, p. 171), ne contiennent guère plus (pi'une vague et grossière ressemblance avec les choses antérieurement ou le plus souvent désignées par ces noms... In nom est d'abord appliqué à une chose et étendu ensuite par une série de transitions à une autre et à d'autres... Par ce procédé (comme l'a expliqué avec beaucoup de force et de chirté Dugald-Stewart dans ses Esmis phUonopInqucs), un n()m passe souvent par des points successifs de ressemblance d'uu objet à un autre, et finit par être applicpié à des choses qui n'ont plus ri»n dr comnuin avec celles aux(|uelles il fut primitivement donné. »

tions certaines ont produit des résultats de mieux être supérieurs à ce que d'autres ont obtenu, et la mémoire a enregistré, en elle-même ou dans des documents, la relation de mieux être à la modification d'action : d'où l'idée d'un progrès possible et la recherche de ce progrès au prix d'un effort, à condition que le résultat de l'effort comme nouvelle satisfaction soit supérieur à la peine de l'effort lui-même.

Dans ce travail d'analyse et de synthèse, qu'il faudrait suivre à travers les générations, le langage joue é\ idemment un rôle capital ; sans lui le travail ne serait même pas possible, puisqu'il repose sur une constante comparaison opérée par la mémoire. Pour qu(^ cette comparaison soit praticable, il faut que les notions à comparer soient concrétisées par des signes, et que ces signes puissent se compléter eux-mêmes par d'autres signes pour enregistrer les résultats du travail constant de lespiit d'observation \ ré-

1. « Tous les mots, écril Max Millier. Sriciice >ln langage, Irad, Perrot, p. il6. ont exprimé originairement un attribut, et tous les noms quoique désignanl des objets concrets, des individus, qui présupposent une idée générale à laquelle ils empruntent leur force signilicative. »

C'est là une tentative de conciliation de la théorie d'Adam

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sultats dont la mémoire se sert ensuite pour une nouvelle action.

La mémoire apparaît bien ainsi. — par Tintervention du langage qui en est le IVuil. — le guide et la déterminante de notre activité. Elle se plie à la variété des circonstances par la variété des souvenirs que le langage fournit constamment au cerveau et entre lesquels la volonté choisit en concluant du passé à lavenir. Notre spontanéité apparente reste une sélection. Elle nest possible que par le langage complexe (jue la mémoire a engendré et qui à son tour l'enrichit sans cesse.

Smith et cfllc dr Lcibnil/, éUihlissiinl l'un la priorité de la désitrnation drs ((incifls, l'autn' colle dos abstraits.

Sluart Mill so pr()n(tnco pour la priorité des concrets : « Les noms abstraits ont, n(»n pas précédé, mais suivi les noms concrets dans lonlrp de leur ciéation, comme le piouve ce fait étymolo^i(pi«' «pi'ils on sont pn sipio toujours dérivés, » Syst. de loyifjHC tr. fr.. t. H. p. '2\-y. Il désigne exclusivement par nbsiraits les ii(»m^ (U> jitiributs. — M. Bréal si mblo, dans son Essai sur la Sètnnuliquc, adopter une double tendance égale des langues à particulaiiser et à abstraire.

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