CHAPITRE HI
Des avantages et des dangers
qui résultent des réactions de l'organisme.
Dans le chapitre précédent, nous avons. essayé de montrer le plus rapidement et le plus simplement possible l'ensemble des principaux phénomènes réactionnels qui accompagnent toute invasion des agents infectieux. L'étude
que nous venons de faire nous laisse. l'impression d’une grande lutte pour employer l'image dont s’est servi le premier le P' Bouchard. Cette bataille ou, pour mieux dire, celle série de batailles commençant à la période d'invasion de la maladie peut se terminer par la défaite de l'assaillant, c'est la guérison, ou par celle de l'organisme, dont le dernier terme est la mort.
Tantôt les premiers efforts de l'organisme sont couronnés de succès, tantôt c'est après une longue résistance, c'est après des mobilisations successives de moyens de défense d'ordre croissant, en faisant des sacrifices d'autant plus grands que sa vitalité a été plus compromise que notre organisme réussit à terminer la lutte à son avantage.
Laissant de côté maintenant les éléments cellulaires et
les réactions quise produisent dans leur intimité, nous vou-
drions, en envisageant des phénomènes d’un ordre plus élevé, chercher comment toutes ces modifications qui se passent au sein de nos üssus peuvent par leur ensemble conduire à la guérison. Nous tâcherons de voir si elles atteignent toujours leur but, qui est, nous l'avons dit, la défense de l'organisme, et si quelquefois, au lieu de produire un effet utile, elles n'arrivent pas à un résullat opposé. En un mot nousétudierons l'utilité et les dangers des réactions de l’organisme. Ë Si
Leur utilité est léur raison d'être. Les modifications cellulaires que nous avons vues se produire en étudiant la pathogénie des lésions infectieuses nous font comprendre ce que Trousseau exprimait déjà : Il est vrai de dire, affirmaitil, que la nature tend à la guérison — cela n'implique pas que celle tendance ne rencontre pas en elle-même, par l'usure ou la destruction dés organes ou bien en dehors d'elle par la véhémence ou la malignité de là cause morbifique, des obstacles insurmontables » (1).
Dans cette phrase, Trousseau, sans s’en douter, décrival à merveille ce qui se passe réellement dans les processus infectieux : la tendance à la guérison, c’est la résislance el le pouvoir réparateur de nos tissus : l'usure et la destruchon des organes, ce sont les lésions locales ; la véhémençe et la malignité de la cause morbifique, est-ce autre chose que la quantité et la qualité des germes morbides qui jouent un si grand rôle dans l'évolution de l'infection?
Un peu plus loin, dans ses chniques, lillustre médecin
(1) Trousseau. Clinique médicale de l’Hôtel- Dieu. Introduction:
de l'Hôtel-Dieu dit encore : « Connaître les causes des maladies, c'est plus de la moitié de la médecine ». Lui les ignorait, mais s'il avait pu à l'expression de cause morbifique substituer le terme précis de nuerobe pathogène, 11 aurait à lui seulétabli ce que d'innombrables travaux nous ont appris à connaître.
La nature tend à la guérison. En effet dans certains cas, réduit à ses simples forces, l'organisme parvient à garder Ra suprématie. Les exsudats inflammatoires se résorbent sans laisser aucune trace de leur existence. Les fausses membranes, des lambeaux sphacélés s’éliminent et
les processus réparateurs si intenses dans nos organes comblent rapidement les vides-et réparent les dommages. Des foyers purulents se vident spontanément au dehors, d'autres sont enkystés par les tissus :qui les-entourent et une barrière” infranchissable s'oppose à leur expansion.
Mais à côté de ces cas, combien souvent en est-il autrement ! Même quand la thérapeutique a apporté à l'écononue les secours st variés dont elle disposé, trop souvent la lutte se termine par un désastre.
Les causes qui peuvent le produire sont nombreuses : en premier lieu, c'est la & malignité ou la yéhémence de la cause morbifique », pour nous servir des termes de Trousseau. Dans certains cas l'agent pathogène tend à envahir l'organisme entier, en y évoluant sans susciter de lésions spéciales (septicémies) ou se localisant dans certains viscères el cerlains lissus, y provoque la formation de foyers purulents (pyémies) — dans d'autres cas, rien ne peut arrêter la diffusion dans l'organisme de toxines éla-
borées par un foyer infectieux limité, allant au loin adul-
térer nos tissus (toxémies). Alors l'infection se généralise, l'organisme attaqué par trop de côtés à la fois succombe : rapidement. ;
Le danger peut résider non plus dans la cause morbifique elle-même, mais résulter de l'excès de force que l'organisme met en œuvre pour arriver à se protéger ou à réparer les dégats causés par l'agent infectieux, et cela aussi bien pour les réactions d'ordre général que pour celles d'ordre local. |
Trop souvent l'effet n'est pas proportionné à la cause qui l'a produit. L'économie en présence des principes qui peuvent lui nuire réagit, mais souvent sa réaction est aveugle. Elle est suffisante pour entraver l'action nocive de l'agent morbide contre lequel elle lutte, mais les moyens mis en œuvre sont trop énergiques, et préjudiciables au bon fonctionnement de nos organes. Roger, qui envisage celle disproportion fréquente entre l'effet et la cause agissante, en cite un exemple frappant: € Pour un petit tubercule situé sous la plèvre, dit:1l, lorganisme sécrélera trois où quatre litres de sérosité : cet épanchement par la pression qu'il exerce entravera le développement de la tuberculose, mais gênera le libre fonctionnement du poumon sous-jacent, au point que si on n'intervient pas pour retirer ce liquide, de graves désordres, la mort même pourront en résulter » (4).
De même les réactions hyperthermiques qui se pro-
duisent au cours de certaines pyrexies, destinées à com-
(1) Rocer. Introduction à l'étude de la médecine, p. 393.
battre en principe l'action hypothermisante des toxines. pourront prendre une telle importance qu'elles constitue- “ront à elles seules le plus grand danger de la maladie.
L'exagération de ces réactions peut être due à la persistance de l'excitation ou à une trop grande énergie des moyens mis en œuvre pour la combattre, mais quoi qu'il en soit, au lieu d’être un processus utile pour l'organisme, elle sera pour lui une nouvelle source de dangers.
- Dans un autre ordre d'idées, l'action nuisible des lésions infectieuses peut se manifester d’une autre façon. Considérons un foyer purulent par exemple : sans cesse il tend à s’accroître: 1l chemine entre les muscles, écarte les aponévroses, dissocie les tissus, lèse les nerfs, les os, les vaisseaux. Ces désordres mécaniques qui se font dans le but louable d'amener à l'extérieur les produits purulents, ne consfituent-ils pas par eux-mêmes une source de dangers aussi considérable que la toxicité des principes qui y sont contenus ? L'expansion continuelle des collections suppurées les pousse vers les endroits qui leur offrent le moins de résistance. Leur ouverture à la peau est un terme heureux de cette évolution, mais si le chemin à parcourir pour arriver aux téguments est trop long, st des obstacles sérieux s'opposent à la marche du pus vers l'extérieur, 1l se dirigera vers la profondeur. Une loi veut que les organes de notre corps soient d'autant plus profondément situés qu'ils sont plus nobles. Attaqués par les microbes pyogènes qui seront arrivés jusqu'à eux, leur résistance sera illusoire, et de graves désordres en résulteront : Les péritonites aiguës conséculives aux suppura-
tons des organes en sont trop souvent la preuve,
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En prenant les suppuralions pour exemple, nous n'avons fait entrer en ligne de compte que le danger qu'elles causent par l’action mécanique qu'elles exercent. | Ce dangerse retrouve partout : la fausse membrane; parune action {oute mécanique aussi, devient la cause de terribles accidents quand elle rétrécit le calibre des voies respiratoires de l'enfant: dans le croup qui l’étrangle, on a peine à voir le résultat d’une réaction locale toute curative en primeipe : l'inflammation n'est-elle pas suffisante pour transformer en cavités closes certaines parties de l'organisme } — processus invoqué pour expliquer la pathogénie de lappendicite (Dieulafoy) et jouant un rôle certain dans la pathologie des voies biliares et du foie (Dupré). Le tubereule, cet amas de cellules destiné, semble-t11, à englober. les bacilles et à les étouffer, ne joue-t1l pas dans les alfections où on le rencontre un rôle pathologique aussi redoutable que les toxines sécrétées par l'agent infectieux.
Tous ces dangers. que l'inflammation, le tubercule, l’ædème,; la fausse membrane, les foyers purulents peuvent faire courir à l'organisme, ont pour cause première l'agent infectieux, c'est évident, mais leur cause immédiate n'est-elle pas le résultat d’une réaction exagérée de l'organisme ?
A ces dangers, viennent s’en ajouter d'autres encore résultant du zèle que met l'organisme à réparer les désordres causés par les agents mfectieux.
L'apport incessant d'éléments jeunes et vivaces au point d'application de l'infection, l'énergie du fonetionnement de tous les éléments anatomiques que nécessite à
cet endroit la lutte qui s'y est engagée fait que des forces
ST Ti
vives s’y accumulent en trop grand nombre. Les cellules fixes où migratrices, groupées au voisinage des foyers infectieux. tirent de leur ensemble, et de leur énergie vitale une force nouvelle.
Au lieu de dégénérer, comme il arrive quand les toxines les influencent, elles s'organisent, forment des tissus nouveaux parcourus par des vaisseaux qui les alimentent, et à encore ce qui devait être un secours est devenu un pémil. Tout en constituant dans leur ensemble un système parfait de cloisons étanches destinées à limiter l'action des agents infectieux, ces tissus de formation nouvelle (néomembranes) adhèrent aux organes qu'ils avoisinent par les’ vaisseaux qui les parcourent. Leur adhérence est si intime qu'elle peut en gêner le fonctionnement par une achon purement mécanique : or tout trouble dans le-foncionnement n6rmal des organes les rend plus sensibles, et moins résistants à l’action des agents susceptibles de leur nuire.
L'envahissement des organes par du tissu scléreux, qui en étouffe les éléments actifs, Les rétrécissements cicatriciels si fréquents en pathologie humaine sont encore les preuves tangibles de l'action malheureuse de l'organisme dans les processus de réparation qui suivent le triomphe de l'économie sur l'agent infectieux : acharné contre son ennemi, l'organisme le combat à outrance et trop souvent se laisse entraîner par son ardeur jusqu'à se nuire à lumême. Déjà le leucocyte qui a englobé trop de microbes, plus qu'il ne pouvait en détruire, succombe, et, entraîné par le courant sanguin, peut aller au loin présider à la for-
mation de foyers infectieux secondaires ; partout cette