‹ Du rôle historique de Bertrand de Born (1175-1200)Chapitre 11 sur 47 · LES PREMIERS SIRVENTE · texte numérisé non relu

LES PREMIERS SIRVENTE

Ce sont les chiens et les lévriers qui auront les faveurs dû comte (1).

Aux armes et vêtements de guerre succéderont les armes et costumes de chasse : on portera des capes fourrées , on n'entendra que le son du cor, on ne verra qu'autours et faucons. Bertrand a eu beau chercher ; on ne trouve plus de vrai baron , de baron entier, dont la prouesse ne soit trouée au milieu ou brisée en un quartier. Il y en a un , cependant , qui fait exception. C'est à lui que le troubadour charge Papiol de porter ce sirvente. « Va, Papiol, et prend le droit chemin, sans craindre vent ni gelée ; va dire à mon Rainier que sa prouesse me plaît. » J'admettrais volontiers que mon Rainier est une faute de copiste , et qu'il faut lire Mari" nier^ le nom familier que Bertrand de Born donnait à Henri le Jeune. Ce serait alors une allusion à la scission qui s'était produite, comme nous l'avons vu, après le siège de Châteauneuf , entre Richard et son frère , et à laquelle Bertrand n'avait pas dû rester étranger.

Dans la première strophe de Rassa mes^ Bertrand se plaint de n'avoir pas recouvré sa terre. On peut en conclure que Constantin avait réussi à rentrer à Hautefort. Ce fait est confirmé par la razo de la pièce Ges de far sir ventes, La même razo nous apprend que Bertrand, après avoir essayé de reprendre de nouveau Hautefort par les armes, proposa à son frère un accord amical et fit la paix avec lui. Mais , une fois entré daiis le château avec ses gens, il viola son serment et chassa son frère. Geoffroy du Vigeois confirme le fait de l'expulsion violente de Constantin : « .. .Constantino de Born ...quem frater ejus Bertrannus de Born per proditionem expulerat (2). » Il paraît, d'après la razo^ que Bertrand avait ainsi chassé son frère un lundi, jour de mauvais augure. Mais Bertrand de Born n'était point superstitieux, et s'en vante (Voir la 4« strophe de Ges de far). Quelle date faut-il donner à cet événe-

(1) Raynouard écrit les deux derniers vers de cette strophe :

Ans auran can e Ubrier Del eomt e i'amor privada.

Le mot comt, sans une apostrophe, est un barbarisme. Avec une apostrophe, les deux vers n'ont pas de sens ; car il faut faire alors des arbalétriers, qui figurent dans les vers précédents , le sujet du verbe auran . et on arrive à cette traduction bizarre, donnée par Raynouard dans son Lexique, au mot privada : \ a Ils (les arbalétriers) auront chien et lévrier du comte et son attachement intime. » — Il faut écrire del comte et traduire comme nous le faisons.

(2) Uittor, de France, t. XVIII, p. 218.

ment ? Nous l'ignorons. Nous savons seulement, d'après plusieurs actes du cartulaire de Dalon, 1® que Bertrand de Born était à Hautefort au mois de juin 1179, avec sa femme et ses fils, et qu'il faisait ou confirmait, conjointement avec eux, des donations (1) ; 2© qu'il y était encore en 1182, et qu'il faisait à cette époque ime nouvelle donation (2); 3^ qu'au mois de juillet 1180 (3) et en 1182 (4) il vi* vait en assez bonne intelligence avec son frère Constantin , puisque celui-ci assistait comme témoin aux donations faites par Bertrand.

Il semble résulter de ces documents que la paix entre Bertrand de Born et son frère dura plus longtemps que ne paraît le dire la razo de Ges de far, et qu'elle se maintint de 1179 à 1182. L'expulsion de Constantin n'aurait donc eu lieu qu'en 1182, ou au commencement de 1183, assez peu de temps avant le siège d'Hautefort qui fera l'objet d'un de nos chapitres ultérieurs.

Le sirvente Tortz e guerras (5) est d'une époque où Bertrand de Born cherchait des prétextes contre son frère en l'accusant de ne pas observer la foi jurée et de vouloir retenir l'autre moitié d'Hautefort. « Je sais bien , » dit le troubadour, « que les mauvaises langues me reprocheront d'être trop patient... Mais j'ai tant de conseillers que, par le Christ, je ne sais plus lequel choisir. Quand je dépouille de leur puissance ceux qui me tracassent , on dit que j'ai trop de fougue. Et maintenant, parce que je ne combats pas, on dit que je suis un lâche. »

Cette pièce doit être postérieure à la mort de Louis VII ; car le nom de Philippe-Auguste figure dans une allusion, assez obscure d'ailleurs, qui termine le sirvente. La cinquième strophe contient une allusion à la lutte victorieuse des Lombards contre l'Empereur , et une autre , peu précise , au bon accord assuré entre le comte Raymond (de Toulouse) et le roi (Henri II). Bertrand de Born paraît chercher dans cette pièce à exciter Geoffroy et Henri le Jeune contre Henri II et Richard ; il dit de Rdssa , c'est-à-dire de Geoffroy , qu'il n'a aucun des comtés. Il appelle le jeune roi « petit roi de plus petite terre, » et il le félicite de vouloir aller de l'avant. Il dit en terminant , s'adressant à Papiol : « ...Tu diras

(1) Cartulaire, p. 33-34.

(2) Ihid, p. 82.

(3) Ihid , p. 42.

(4) Ihid , p. 82.

(5) Archiv de Herrig, vol. XXXIV, p. 187.

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au jeune roi que trop dormir ne me plaît. »> Ce serait donc là comme un sirvente d'essai, précédant la grande ligue de 1181.

Au début de Tortz e guerras , Bertrand de Born se plaint de s'être vu trop longtemps imposer le silence par celle à qui il doit obéir. Mais maintenant il plaît à la plus belle du monde de souffrir son chant, et on va voir les chansons aller et venir.

B veiretz anar et venir Chansos...

n est certain qu'entre 1177 et 1181 on ne trouve pas d'autre pièce de Bertrand de Born.

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