‹ Du rôle historique de Bertrand de Born (1175-1200)Chapitre 10 sur 47 · LES PREMIERS SIRVENTES · texte numérisé non relu

LES PREMIERS SIRVENTES

paille. Mais il n'en garde pas moins tout son sens en réserve, et voici qu'après s'être débattu si longtemps entre Adhémaret Richard, il a la joie de voir ses ennemis aux prises : « Leurs enfants , si le roi ne les sépare, profiteront de la querelle (1). » Mais les barons manquent de cœur et d'audace, quoi que fasse Bertrand pour leur en donner : ils sont comme un mauvais métal dont on ne peut rien tirer, quoiqu'on le retaille et le refonde. Aussi, « bien fou qui s'en tracasse. » Au lieu de guerroyer, Talleyrand s'étend et bâille, et mène une vie de Lombard, — c'est-à-dire de commerçant,de paresseux (un manuscrit dit : de Picard). — L'éperon ne peut le faire trotter ni bouger. Mais Bertrand , armé en guerre et monté sur Bayard, ira lui-même à Périgueux, assez près des murailles pour qu'on puisse combattre avec le mail ; et s'il rencontre un de ces . a piffres » de Poitevins, il lui fera sentir le tranchant de son épée et lui marquera la tête d'un mélange de cervelle et de maille (2). « Seigneurs, Dieu vous sauve et vous aide , pourvu que vous me disiez à Richard ce que le paon dit à la corneille. ^

Nous avons dû, dans ce résumé, négliger une strophe, qui contient plusieurs allusions très- vagues , et dont voici la traduction littérale : « Guillaume de Gourdon, c'est un fort battant que vous avez mis dans votre cloche, et je vous aime. Dieu me garde! Pourtant les deux vicomtes vous tiennent pour fou et pour musard à cause de ce traité , et il leur tarde que vous soyez dans leur armée. » On peut croire, d'après ces paroles, que Guillaume de Gourdon avait stipulé des garanties avant de se joindre à la ligue contre Richard : ce serait là le a fort Bfeittant de sa cloche » et le traité dont il est question.

Si maintenant nous cherchons dans les chroniques contemporaines à quel moment et au milieu de quelles circonstances précises doit être placée cette pièce de Bertrand de Born, je crois qu'il est impossible de ne pas s'arrêter à un certain passage de la chronique dite de Benoît de Peterborough. La première révolte des fils de Henri II contre leur père venait de se terminer. Mais ,

(1) La comparaison des manuscrits pour le vers : k Auran pftrt en la Coralba, » nous oblige à mettre : « Auran pro, » qui signifie : u Auront profit, » au lieu de : I Auran part, » que met Raynouard , et qui signifie ; • Auront part. »

[1) Raynouard {Lexique roman, au mot bart) traduit les deux vers :

Que sus el cap li farai bart De cervelh mesclat ab malha ^

par î a Vu que je lui ferai sur la tête une marque de cervelle broyée avéC maillet. » II y a un contre-sens évident sur le mot malha. U s'agit de la maille dont est faite la coiffe du haubert, et nullement d'un maillet

si les fils s'étaient réconciliés avec leur père , les barons d'Aquitaine , leurs anciens alliés , étaient décidés h continuer la lutte. Toutefois Henri II , dégagé de son plus grand embarras , avait laissé ses deux fils Richard et Geoffroy pour surveiller les rebelles, et était retourné en Angleterre. C'est alors qu'en 1176, vers Pâques,", Richard et Geoffroy se rendent près de Henri II et lui exposent que la situation est grave, que les barons du Poitou se soulèvent.

Voici en substance le récit de B. de Peterborough (1) : A rapproche de la solennité de Pâques (2) , le roi vint à Winchester, et manda près de lui le jeune roi son fils , qui s'était arrêté à Portchester . Celui-ci, répondant à l'appel de son père, quitta la reine sa femme pour venir lui-même à Winchester. Cependant Richard, comte de Poitiers, et Geoffroy, comte de Bretagne, auxquels le roi, en se retirant, avait laissé la garde de ses terres, arrivèrent en Angleterre , et abordèrent à Southampton le jour du vendredi saint : Le lendemain ils vinrent à Winchester, où ils furent reçus par Henri II avec la plus grande joie. Ayant appris la cause de l'arrivée de Richard et de Geoffroy, Henri II obtint du jeune roi qu'il retarderait son pèlerinage à Saint- Jacques jusqu'à ce que la paix fût rétablie en Poitou entre Richard et les barons du pays, et il l'autorisa à accompagner Richard dans cette guerre. Les comtes et barons qui s'étaient alors soulevés étaient Wulgrin d'Angoulême et ses frères ; Adhémar, vicomte de Limoges ; le vicomte de

Turenne , etc Sur ces entrefaites Richard rassembla ime

grande armée et se mit eif marche contre ses ennemis du Poitou. Aussitôt après la Pentecôte, il livra bataille aux Brabançons entre Saint-Maigrin et Boute ville, et les défit. Puis il conduisit son armée en Limousin contre Adhémar de Limoges , qui avait lui-même rompu la paix , « pro eo quodipse pacem suam fregerat. » Après s'être emparé du château d'Aixe , il assiégea Limoges , qu'il prit en peu de jours. La Saint-Jean passée , il arriva à Poitiers où le jeune roi vint le rejoindre. Il tint là un conseil de ses barons et s'avança ensuite sur les terres de Wulgrin d'Angoulême. Il prit Châteauneuf en quinze jours. C'est alors que le jeune roi, cédant à une mauvaise inspiration, « pravo usus consilio » , refusa d'accompagner son frère plus longtemps. Richard continua sa marche et vint mettre le siège devant Angoulême. Dans cette place se trouvaient réunis : Guillaume Taillefer, comte

(1) Ôtubbs. t. I, p. lu et p. l^Ô.

(2) Cette année-là (1176), Pâques tombait le 4 avril.

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d'Angoulême, son fils Wulgrin, Adhémar de Limoges, le vicomte de Ventadour et le vicomte de Chabanais. Pour obtenir la paix, le comte d'Angoulêm^ livra à Richard la ville d'Angoulôme, le châ» teau de Bouteville , celui de Montignac et plusieurs autres. C'est au bout de six jours que le comte d'Angoulême , forcé de capituler, rendit la ville à Richard et lui livra des otages. Richard envoya le comte avec les autres rebelles en Angleterre auprès de Henri II. Lorsqu'ils furent arrivés , le roi les renvoya à son fils en Poitou , et ajourna sa décision jusqu'à son prochain voyage en Normandie.

Robert du Mont parle peu de ces événements ; il mentionne simplement la révolte du comte d'Angoulême et la prise du château de Limoges. Raoul de Dicet n'est pas beaucoup plus explicite : il donne aussi le principal rôle au comte d'Angoulême ou plutôt au vicomte son fils (Wulgrin), et il raconte comme Benoît de Peterborough l'envoi des rebelles en Angleterre auprès de Henri II.

Quant à Roger de Hoveden , son récit est conforme à celui de Benoît de Peterborough ; il n'y a qu'une différence très^minime. Roger dit qu'après la fête de Pâques .Geoffroy revint en France conmie ses deux frères (1), tandis que Benoît, n'en disant rien, peut laisser croire qu'il resta en Angleterre.

Le sirvente de Bertrand de Born confirme le récit des chroniniques en ce qui concerne l'abstention de Talleyrand, tout en nous apprenant que Richard occupait alors plus ou moins complètement la ville de Périgueux. Le sirvente nous apprend en outre que ces événements furent compliqués d'une intervention momentanée de Richard et d'Adhémar dans les discordes intestines de Bertrand de Born et de son frère Constantin.

Pour placer ce sirvente en 1176, nous sommes obligé de nous séparer de la razo , qui le recule jusqu'après l'avènement de Richard, puisqu'elle parle constamment du roi Richard. Mais, pour les razos , Richard est toujours le roi Richard, Cette appeUatiou ne doit pas nous arrêter ; elle est contredite par le sirvente luimême, où nous lisons (avant-dernier vers) : le seigneur Richard, D'ailleurs, dans la deuxième strophe, Bertrand de Born dit formellement , nous l'avons vu , en parlant d'Adhémar et de Richard : « Leurs enfants , si le roi ne les sépare , profiteront de la querelle. » Or, il est de toute évidence que ce roi est Henri IL

En deyrnier lieu, il est certain que, depuis Tavénement de Richard,

(1) Stabbs, t. II, p. 93.

Bertrand de Born n'a jamais été son ennemi , et n'a pas cessé un instant d*être son allié. Or, avant la mort de Henri II , nous ne trouvons que cette année 1176 dont les événements répondent aux allusions du sirvente (1).

Dans la pièce Rossa mes^ que nous plaçons aussitôt après Un sirventes on motz (2), Bertrand se plaint que les seigneurs ses alliés aient fait la paix sans s'occuper de lui. « Us ont fait vers vous traversée (3), » dit-il à Rassa — c'est-à-direjà Geoffroy, à qui la pièce est adressée, — expression qui se rapporte fort bien à ce voyage en Angleterre que Richard imposa aux barons vaincus en 1176. On pourrait, il est vrai, traduire le mot passada du texte provençal par un mot comme passage^ d'un sens plus large que traversée^ ce qui suprimerait l'allusion précise. Cependant je ferai remarquer que le verbe passar^ d'où vient passada , a très-souvent le sens particulier de passer la mer.

Si l'on admet ma traduction de « passada » par « traversée, » on pourra conclure du vers que je viens de citer que Geoffroy était resté en Angleterre près de Henri II, au lieu de revenir en France avec ses frères, ce qui confirmera le récit de Peterborough, qui ne parle pas de ce i^etour. Mais cette conclusion ne saurait être rigoureuse ; car « vers vous » peut simplement signifier vers les vôtres , vers votre famille.

Bertrand de Born se plaint très-vivement que les barons se soient a mis les premiers » dans la paix qu'ils ont conclue. Quant à lui , on le laisse toujours le dernier après l'avoir mis dans la mêlée :

Totz temps mi laisson derrier , Quan m'an mes en la mesclada.

Quand il rappelle que ses terres ont été ravagées et brûlées, on lui répond d'en tirer vengeance si cela lui plaît, a Nous sommes ainsi, » dit-il, « trente guerriers, chacun avec la cape trouée. » On se sert d'eux quand on en a besoin , mais c'est aux coups seulement qu'ils prennent part. Désormais les arbalétriers sauront que la paix règne dans la contrée. Pour eux, plus de solde à espérer.

(1) Il est impossible de le dater, comme fait Die2, de 1182 (Leben, p. 19S). Les événements de 1182, que nous verrons en détail, n'ont aucun rapport avec les allusions qu'il contient.

(2) Diez {Leben, p. 208) le met en 1183.

(3) Cinquième vers de la première strophe.

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