PARIS ERNEST THORIN, ÉDITEUR
LIBRAIRE DBS ÉCOLES FRANÇAISES D'aTHÈNES ET DE ROME DD GOLLèOB DE FRANCS ET DB L'ÉCOLB NORMALE SUPÉRIEURE
7, RUE DE MÉDiaS, 7
Ohl quand aquel faziô brounzina sa goitarro, Dizon que lous pu frets se sention boulega L'amo dedins lou corp e lou fèr dins la ma!
yASMiN , La gleyzo descapelado, t. I, p. 392 , de Las VapUlotos.)
Oh I lorsque celui-là faisait résonner sa guitare , On dit que les plus froids sentaient se remuer Leur âme dans le corps et le fer dans la main.
Bertrand de Born appartient à la seconde moitié du douzième siècle. Il possédait, sur les limites du Périgord (1) et du Limousin , une seigneurie importante , grâce à laquelle il put prendre une part très-active aux événements de son époque, notamment aux luttes sans cesse renouvelées entre le roi d'Angleterre Henri II et ses fils rebelles , et plus tard aux guerres de Philippe-Auguste et de Richard Cœur de Lion. Le guerrier et l'homme politique étaient en lui puissamment aidés par le poëte : car il joignait à son activité militaire des qualités d'esprit et de style qui lui donnent le premier rang dans la littérature provençale du moyen âge. Il ne se lançait jamais dans une aventure sans avoir dirigé contre ses adversaires les plus violentes invectives et secoué l'indolence de ses alliés par un de ces vigoureux sirvenùes , sortes de pam-
(1) En 1840, une souscription, proposée par M. Mary-Lafon, fut ouverte dans le Midi , pour élever une statue de marbre à Bertrand de Born sur une des places publiques de Périgueux (Voir la lettre de M. Mary-Lafon dans l'Echo de Vésone , journal de Périgueux , du 30 mai 1840). Le monument fut môme commandé à David if Angers ; mais c'est là tout ce qu'on en sait. Très-probable^ ment la souscription ne produisit pas les fruits qu'on attendait, quoique les villes de Toulouse et de Montauban y eussent adhéré. Toujours est-il que le projet resta sans exécution , et Bertrand de Born , faute de statue , a dû se contenter du roman en deux volumes que M. Mary-Lafon a consacré à sa mémoire.
phlets en vers , dont Villemain (l) a parfaitement caractérisé l'importance, en disant que c'était la liberté de la presse des temps féodaux.
Pour déterminer le rôle historique joué par Bertrand de Born, nous n'avons, en dehors de quelques lignes de la chronique de Geoffroy du Vigeois , et d'ufi passage de V Enfer de de Dante (2), que l'œuvre même du troubadour, et sa biographie écrite par un de ses compatriotes un demi-siècle environ après sa mort. Ces deux sources , dont la valeur a été pour la première fois mise en lumière par Augustin Thierry, dans son Histoire de la conquête de V Angleterre , exigent , pour être comprises et utilisées , un travail d'épuration et de contrôle, qui fait l'objet de la présente étude.
En effet, la biographie provençale de Bertrand de Born n'est autre chose qu'un commentaire détaillé d'un certain nombre de ses poésies. Ce commentaire, qui n'a aucune prétention à la rigueur historique, offre, à côté de beaucoup de faits et de renseignements nouveaux, un assez grand nombre d'erreurs matérielles sur les dates ou sur les circonstances, et aussi quelques récits de pure imagination. Il importe donc de faire le discernement des uns et des autres, et de contrôler le témoignage du biographe par celui des chroniqueurs de l'époque. Quant aux sirventes de Bertrand de Born, ce ne sont point des poésies descriptives où l'on puisse •chercher le détail précis des faits : les renseignements historiques qu'on y trouve sont à l'état d'allusions rapides , quelquefois à peine indiquées. Ces allusions étaient, sans aucun doute, très-bien saisies par les contemporains , qui assistaient et prenaient part aux événements ; mais, à la distance
(1) Voir les trois leçons consacrées à Bertrand de Born par Villemain, dans son Cours de littérature française.
(2) Fin du chant XX VIII. — Dante nous montre Bertrand de Born condamné à porter sa tête à la main comme une lanterne , et lui fait expliquer ainsi son supplice : « Parce que je séparai des personnes aussi unies (que le roi d'Angleterre et son fils), je porte mon cerveau séparé, hélas I de son principe qui est dans ce tronc. Ainsi s'observe en moi la peine du talion. »
qui nous sépare du douzième siècle , elles sont devenues , la plupart du moins, très-obscures pour nous. Il est indispensable, pour leur rendre un peu de clarté, d'étudier avec soin les chroniques contemporaines, et d'y relever tous les faits , sans négliger les plus insignifiants en apparence, sur lesquels peuvent porter les allusions. On voit sans peine quel degré de certitude atteint un fait raconté par une chronique , lorsqu'il se trouve confirmé par une allusion de Bertrand de Born. Nous sommes arrivé à fixer les dates du plus grand nombre des sirventes, et souvent avec une précision assez grande pour indiquer non-seulement l'année, mais encore le mois et presque le jour. Le résultat ainsi obtenu donne un caractère de certitude à beaucoup de faits déjà connus, mais qui n'étaient pas encore prouvés; il permet d'ajouter à l'histoire acquise des détails nouveaux et intéressants ; il permet enfin de placer, à côté de chacun des événements importants de cette époque , une ou plusieurs poésies de circonstance , souvent très-belles au point de vue littéraire , où l'on voit se préparer les luttes et s'agiter les passions dont le développement constitue l'histoire du dernier tiers du douzième siècle. Il nous reste près de cinquante sirventes ou chansons de Bertrand de Born. Le mot sirventes , d'après Diez (1), vient de servir, parce que c'est proprement un poëme composé par un ménestrel au service de son maître. Quoi qu'il en soit de cette étymologie , il est certain que les sirventes sont généralement des poésies satiriques. Les poésies de Bertrand de Born ont été presque toutes publiées dans les tomes II, III et IV , du Choix de poésies des Trovibadours de Raynouard (2) , et dans le premier volume de son Lexique roman. Parmi les pièces qui n'avaient pas été publiées par Raynouard, trois l'ont été depuis par Mahn dans les Gedichte
(1) Etymotog. WÔrterhuch der romanischen Sprachen, Z^ édition. — Voir aussi Littré , pour les autres formes du mot, Dictionnaire de la langue française, '
(2) ÂTant Raynouard, de Rochegude avait publié trois pièces de Bertrand de Born dans le Parnasse occitanien.
der Troubadov/rs^ et trois dans VArchiv fur dos Studium der neueren Sprachen und literaturen de Herrig, Enfin trois autres sont encore inédites (1).
Il n'existe pas d'édition critique de Bertrand de Born (2). Raynouard ne s'est servi, pour chaque pièce , que de deux ou trois manuscrits : il aurait fallu souvent en consulter une dizaine. Quant aux publications de Mahn et à celles du docteur Gruzmacher dans ÏArchiv de Herrig, ce sont des reproductions plus ou moins fidèles , d'un manuscrit pris en particulier, mais ce ne sont pas des éditions critiques. Bartsch, dans sa Chrestomathie provençale , est le seul qui ait traité Bertrand de Born avec tous les honneurs de la méthode philologique moderne ; mais il ne l'a fait que pour deux pièceSi et encore n'a-t-il pas consulté tous les manuscrits. Il y a donc lieu d'entreprendre une nouvelle édition de Bertrand de Born ; j 'en ai réuni les matériaux , et j'espère pouvoir prochainement les mettre en œuvre.
La biographie provençale de Bertrand de Born a été également publiée par Raynouard dans le tome V de son Choix de Poésies des Troubadours. Cette biographie ne se trouve que dans cinq manuscrits; deux sont à Paris, les n**' 854 et 12473 de la Bibliothèque nationale, et trois sont en Italie : à la Bibliothèque Ghigi de Rome (3), à la Bibliothèque Riccardi de Florence (4), et à la Bibliothèque Ambrosienne de Milan (5).
(1) Pour complëter ces renseignements, nous devons ajouter que toutes led pièces publiées par Raynouard ont été réimprimées telles quelles dans le premier volume de Die Werke der Troubadours de Mahn. En outre , quelques-unes ont fait i*objet de publications particulières . d'après certains manuscrits , dans les recueils spéciaux , notamment dans les Gedichte der Troubadours de Mahn , dans VArchiv de Herrig, etc. Je crois inutile d'insister sur ces publications, qui ne sont pas des éditions proprement dites, mais des matériaux pour une édition à venir.
(2) J'apprends qu'il va en paraître une en Allemagne. On la doit à M. Albert Stimming, professeur à l'université de Kiel.
(3) No L. IV, 106.
(4) No 2981.
(5) No 465.
Ces cinq manuscrits, comme nous l'établirons dans notre Appendice sur le classement des manuscrits de Bertrand de Born, peuvent se ramener à deux types représentés Tun par le manuscrit de Paris 854, l'autre par le manuscrit de la Bibliothèque Ghigi. Nous avons déjà eu l'occasion de dire que la biographie de Bertrand de Born est constituée par une suite de commentaires on rqzos (1) sur un certain .nombre de ses poésies. Or nos deux types de manuscrits ne diffèrent guère entre eux que par l'ordre dans lequel les commentaires sont présentés. Gomme cet ordre n'a rien de chronologique ni dans l'un ni dans l'autre , la question est de savoir quel est, du manuscrit de Paris ou du manuscrit Ghigi , celui qui reproduit le plus exactement l'ordre primitif et original. Diverses raisons , pour lesquelles nous renvoyons encore à notre Appendice , nous font incliner en faveur du manuscrit Ghigi. G'est donc ce manuscrit qui devra être suivi, quant. à la succession des razos , pour une nouvelle édition de la biographie (2). Raynouard a eu le tort d'adopter un ordre chronologique approximatif, ce qui ne peut que dénaturer une œuvre dont le fond seul est historique , et dont la forme et la suite relèvent de la libre fantaisie du narrateur. Si l'on voulait adopter rigoureusement l'ordre chronologique, il faudrait commencer par la rajzo d'f/n sirventes on motz, dont les premiers mots sont : « Bertrand de Born , comme je vous Vai dit dans une autre razo. » Il est certain que le terme de Biographie est inexact pour désigner une réunion de razos; nous l'emploierons cependant , parce qu'il est commode : il suffit d'avoir fait remarquer que cette biographie est un ensemble d'arguments et de commentaires.
L'ouvrage le plus considérable, comme volume, qui ait été écrit sur Bertrand de Born, est certainement le Tyrtée du
(1) Le mot provençal razo est le môme que le mot français raison. L'auteur de la biographie donne la raison, des poésies de Bertrand de Born.
(2) Cet ordre n'est point encore absolument Tordre primitif, car la razo de Quan vey pels précède celle de Pois lo gens, qu'elle devrait suivre, puisqu'elle s'y réfère.
moyen âge de M. Laurens (1). Quoique le titre, a priori, n'inspire pas une grande confiance, quelques phrases de la préface et un certain nombre de notes pourraient faire illusion à ceux qui n'auraient pas le loisir de contrôler les affirmations de l'auteur (2) : c'est ce qui nous oblige à parler* de cet ouvrage avec quelques détails. M. Laurens nous dit dans sa préface : « Ce livre, que je n'aurais pas composé si je ne l'eusse cru destiné à combler une lacune regrettable, constitue donc aujourd'hui, je ne crains pas de l'affirmer, la seule histoire complète et authentique de Bertrand de Born. » Un peu plus loin , l'auteur nous apprend qu'il est allé puiser a à la source la moins suspecte, aux archives même d'Haute fort, > et, en effet, à trois reprises dans le courant de son livre (3) , il cite ces archives comme sa principale autorité. Nous ne doutons point que M. Laurens ait vu les archives d'Hautefort, puisqu'il l'affirme ; mais tous les faits à propos desquels il invoque leur témoignage sont des faits depuis longtemps établis, qui nous sont connus d'une autre façon, soit par le cartulaire de Dalon , soit par les chroniques. Il faut remarquer, en outre, que M. Laurens ne cite jamais les archives d'Hautefort qu'en termes généraux , sans jamais apporter à l'appui de son dire un texte ou une charte. Ainsi donc la connaissance plus ou moins sérieuse qu'il a eue des archives d'Hautefort n'ajoute aucune valeur à son livre (4). D'autre part, le procédé de M, Laurens, aussi simple que peu
(1) 300 pages in-8o. Chez Gedalge jeune. Paris , 1863. Une seconde édition , qui a le tort d'être absolument conforme à la première, a paru chez le môme libraire en 1875.
(2) Le Lexique de la conversation (Leipzig , 1864) a puisé dans le Tyrtée du moyen âge la biographie qu'il donne de Bertrand de Born. 1\ était difficile d'avoir la main plus malheureuse.
(3) P. 54, 150 et 272.
(4) Ces lignes étaient écrites , lorsqu'il m'a été possible de pénétrer dans les archives d'Hautefort. J'ai pu constater qu'aucune pièce de ces archives ne remonte à notre Bertrand de Born. J'ai trouvé seulement un Mémoire historique , composé au commencement du dix-huitième siècle ; les passages de ce Mémoire qui sont relatifs à l'époque de Bertrand de Born ont été écrits d'après le Cartulaire de l'ahbaye de Dalon et d'après la Chroniqiœ de Geoffroy du Vigeois,
p;réfagb. • 7
historique, consiste à prendre, sans le moindre discernement, tous les traits que Ton rapporte de Bertrand de Born, et à les raconter avec une grande abondance de détails purement imaginaires. Pour ne citer qu'un exemple , le chroniqueur Geoffroy du Vigeois nous dit qu'Aymeline, fille de Bertrand de Born , épousa Seguin de Lastours : c'est là tout ce qu'on sait de ce mariage, que l'auteur du Tyrtée trouve moyen de raconter en cinq pages. Il nous apprend — est-ce dans les archives d'Hautefort qu'il a puisé ces détails ? — qu'Aymeline de Born avait une démarche à la fois digne et modeste, un regard doux et pénétrant, que les bons villageois de Born et d'Hautefort, la veille du jour fixé pour le mariage suspendirent, d'un commun accord, les travaux des champs, pour donner à leur jeune maîtresse un témoignage de leur attachement, que les jeunes filles en robes blanches, avec ceintures d'azur, formaient la haie dans la cour intérieure du château, etc., etc.
Nous n'insisterons pas. Il faut cependant, pour être juste, reconnaître que M. Laurens a fait usage du cartulaire inédit de Dalon, dont il donne quelques extraits.
Les seules études critiques qui aient été publiées sur Bertrand de Born sont celles de Diez, dans ses deux ouvrages sur les Troubadours (1), particulièrement dans leben und Werke der Troubadours. On peut également citer avec éloge, pour ce qui concerne les rapports de Bertrand de Born avec les rois d'Aragon , l'ouvrage de don Manuel Milâ y Fontanals (2), sur les troubadours en Espagne.
C'est dans cette œuvré de seconde main que M. Laurens a certainement puisé les quelques renseignements qu'il dit provenir des archives d'Hautefort. — Je suis heureux de pouvoir remercier ici M. le comte de Damas , qui a bien voulu m'autoriser h fouiller les archives de son château d'Hautefort, et je dois dire aussi que les indications obligeantes de M^^* la comtesse de Cumont , sur la constitution et le classement de ces archives de famille, m'ont été fort utiles.
(1) Die poésie der Troubadours (Zwickau, 1826) et Lében und Werke der Troubadours (Zwickau, 1829). Il existe une traduction française du premier ouvrage par de Roisin.
(2) De los Trovadores en Espana (Barcelone, 1861).
En dehors des travaux de Diez et de Milâ , tout ce qui a été écrit sur Bertrand de Born a pour source unique la biographie provençale. Toutes les histoires du Midj, tous les ouvrages sur les troubadours, notamment ceux de Nostradamus, de Papon {Voyage littéraire en Provence) , de Millot {Histoire littéraire des troubadours), en parlent d'après cette source : il en est de même pour les articles des biographies universelles (1), et pour ceux que les journaux de Périgueux ont consacrés, à diverses époques, à Bertrand de Born. Parmi ces derniers nous devons une mention spéciale à ceux de M. Léon Dessalles (2), et à une polémique de Tabbé Audierne (3) contre l'auteur du Tyrtée du moyen âge. Nous citerons, en outre, un article de M. de Galvimon dans le Montaigne (4) : l'auteur y annonce la publication de deux volumes qu'il prépare sur le même sujet; mais cette pubUcation est restée à l'état de projet.
, Quant à V Histoire littéraire de la France , l'article qu'elle consacre à Bertrand de Born, sans apporter à la question aucun élément nouveau, a le mérite de protester contrQ les théories brillantes de VHistoire de la conquête de l'Angleterre.
(1) Comme on ya isouvent chercher dans ces biographies des renseignements tout préparés sur les personnages dont on ne s'occupe qu'accessoirement, il n'est peut-être pas inutile de relever ici deux grosses erreurs qui se sont glissées dans l'article de la Nouvelle biographie générale sur Bertrand de Born : la première consiste à rejeter en 1185 la lutte entre Henri le Jeune et Richard Cœur de Lion ; la seconde , à placer après la croisade de 1 190 un soulèvement de l'Aquitaine organisé par Bertrand de Born.
(2) Dans VEcho de Vésone en 1839» et dans le Conservateur de Périgueux d'avril 1840.
(3) Dans VEcho de Vésone de février, mars et avril 1860.
(4) Année 1836, p. 27.