Édition de 1846, il8 leçon, p. 12b
5. Jouffroy, Cours d'esthétique, suivi de la thèse de l'auteur sur le sentiment du beau... et précédé d’une préface par M. Th. Damiron.
6. « L'élément moral, l’élément intellectuel et l’élément physique composent l’ordre ou le beau complet. » 39e leçon, p. 3i2.
en ont, presque tous attribué la paternité et la direction à Ingres. La paternité, une telle opinion ne soutient pas la discussion : un mouvement aussi ample n’a pu procéder que de causes très générales. Quant à la direction, Ingres ne l’a assumée qu’en partie.
Nous nous proposons de montrer que l’évolution à laquelle Ingres a pris une part prépondérante, ne fut pas uniquement ingriste. Nous y pouvons distinguer deux tendances : la première, à laquelle Ingres préside, maintient avant tout la suprématie de la forme; l’autre se laisse entraîner à sacrifier les éléments plastiques à l’expression de l'idée. Toutes deux se rejoignent en ce qu’elles dédaignent l’agrément, méprisent les sens, se croient spiritualistes et constituent un art abstrait.
Ingres, en i83o, avait cinquante ans. Il avait remporté, surtout auprès des artistes, de très grands succès. Le voeu de Louis XIII , V Apothéose d'Homère lui avaient donné une place très élevée ; il était membre de l’Institut. Mais enfin, la plus grande partie de sa carrière avait été un défi à l'opinion publique. On n’avait commencé à lui reconnaître du talent que depuis 1 8 :> 4 . D'ailleurs la notoriété dont il jouissait n’allait pas sans créer quelque équivoque. Les novateurs, sensibles à son originalité, lui témoignaient de la sympathie ‘, tandis que l’Institut sollicitait son appui en faveur des saines doctrines. Enfin, chose singulière, on ne lui connaissait pas un élève marquant. C’était, semble-t-il, un passé étrange pour un futur chef d'école. Ajoutons que le caractère intraitable d'Ingres était fait pour décourager la popularité.
i. Ingres est loué dans l'Artiste, inféodé alors au Romantisme, en 1 83 1 , par À. Devéria (p. 97), par Alfred Johannot (p. 110) et dans un article anonyme dithyrambique (t. II, p. 28). — Gautier ( Les Jeunes Frances, Onophrius, p. 52), parle, en 1 833 , « des tableaux de nos jeunes grands maîtres, Delacroix Ingres, Decamps ».
PI. YII
Photo Ncurdein.
INGRES. — MARTYRE DE SAINT SYMPHORIEN Salon de 1 834 .
(Cathédrale d'Autun.)
LA PEINTURE ABSTRAITE 1 77
Il n’avait fait aucune concession lorsque la fortune lui était contraire, il ne fit rien pour retenir le succès quand celui-ci vint lui sourire. Son orgueil, qui l’avait soutenu dans l’obscurité et la misère, se compliqua, alors, d’une susceptibilité maladive.
Blessé des attaques dirigées, en 1 834, contre le Saint Symphorien , attaques qui n’excédaient pas les bornes d’une critique légitime, il prend la résolution de ne plus exposer. Désormais, malgré les sacarsmes ou les objurgations des journalistes, on ne verra plus ses œuvres nouvelles que chez lui. Si, pour un dessein de charité, il consent, une seule fois, à se présenter au public à l’Exposition de la Société Taylor, en 1846, c’est à la condition formelle que ses œuvres seront placées dans une salle à part, complètement séparées de celles des autres artistes1.
Ces manifestations de mauvaise humeur ne lui ont pas suffi. Il quitte, en 1 834» son ingrate patrie et retourne à Rome où il dirigea l’Ecole française jusqu’en 184 1. D’ailleurs il traverse, pendant toute cette période, une longue crise de neurasthénie : j’en trouve la preuve dans les refus réitérés opposés aux commandes les plus flatteuses d’œuvres monumentales, dans ses colères, ses lamentations, le désarroi que trahit sa correspondance, son incapacité à se satisfaire qui l’amène non pas à exécuter longuement des œuvres,
1 mais à les effacer vingt fois pour les recommencer, chaque fois, en quelques séances. Il reste, de longues journées, sans toucher à un pinceau. Le dernier témoignage et le plus retentissant de la crise sera la lamentable aventure des décorations de Dampierre.
11 a tout fait pour décourager la fortune et ses amis.
1. L’Exposition d’ouvrages de l’Ecole Française au profit de l’Association des Artistes fut ouverte en janvier 1846 au Bazar Bonne-Nouvelle. Ingres avait envoyé OEdipe, la grande et la petite Odalisque, la chapelle Sixtine, Philippe V, Berlin l’aîné , Mole, Madame d’ Haussonville, Stratonice, Françoise de Rimini, Pastoret.
Pourtant, ses dédains ridicules ou ses défaillances ne rebutent pas l’opinion. Autant il était resté ignoré ou avait été bafoué sous l’Empire, autant à présent, on le recherche et l’adule. Son heure est venue. Contre le Romantisme, la réaction veut désormais un chef, un grand homme. Ingres sera ce grand homme.
Critiques et artistes s’inclinent devant son talent, forcent peu à peu le ton des éloges, le proclament le premier artiste de son temps1, l’émule, l’égal de Raphaël2. Ses productions sont analysées en des articles interminables et dithyrambiques3. On lui rend grâce, « quand toute règle et toute autorité étaient foulées aux pieds, de n'avoir pas désespéré de la règle et de l’autorité; d’avoir su y ranger une foule de jeunes esprits qui, sans lui peut-être, se seraient perdus dans le gâchis romantique, d'avoir enfin conservé à l'art quelque chose de son antique dignité 1 ».
Son retour de Rome, en 1841, est « un véritable triomphe. Jamais vainqueur ne fût reçu aux portes de sa ville avec plus d'acclamations et de sympathies® ». Un banquet, donné en son honneur, réunit l'élite intellectuelle de la France ; on grave pour lui une médaille’ ; Emile Deschamps publie, dans la France littéraire 7, des vers qu'il avait préparés pour le
1 . « Nous ne craignons pas d'ajouter que Raphaël et Michel-Ange ont eu, en M. Ingres, non pas un disciple, mais un émule. » Antoine Fillioux, Ingres in Huart et l’hilipon, Galerie de la Presse, etc. 1840.
а. Jal, Causeries du Louvre, 1 833 , plaisante l’enthousiasme des ingristes; pp. 8, 19, aoo-ao3.
3. Voir par exemple, dans V Artiste, les articles sur Y Odalisque (1840, a0 série, t. YI. pp. 343-345); — la Stratonice (même volume, pp. 1 33- 1 3 5 et i5i-i53); — La Vierge du tzar A7icolas (1841, 3e série, t. YIII, pp. 195-200); — Le portrait de Cherubini (1842, 3e série, t. I, p. i34-i35 et 3i2-3i5) et la biographie, dithyrambique par Jules Yarnier (1841, 2e série, t. YIII, pp. 3o5- 3o8).