Sensier. op. cit., p
LE PAYSAGE
eux la lyre douloureuse accordée au son de leur chant intime *. Ils cherchaient, chez elle, un écho à leurs rêveries inquiètes, à leurs angoisses, à leurs troubles, à leurs joies et elle répondait à leurs vœux. Elle leur livrait le secret de ses forces mystérieuses, de ses marais grouillants, des heures imprécises oii le matin s’éveille, des minutes où le soleil projette au couchant ses féeries pourprées.
A cette interrogation passionnée, nulle terre ne pouvait mieux répondre que le sol natal. Emus par des beautés proches, les Romantiques délaissèrent l’Italie solennelle, impersonnelle, pour retrouver l’accord de leur âme avec les sites de leur patrie. Ils parcoururent la France à la recherche du motif, fouillèrent les environs de Paris, firent i de Fontainebleau leur quartier général. Ils imposèrent l’amour du paysage national1 2. Tant de découvertes fécondes s’entachèrent de travers passagers. Nourris de leurs propres j rêves, les artistes se tinrent étrangers à la société dans laquelle ils vivaient. Un malaise naissait de leur génie même ; peu compris, ils étaient blessés sans cesse par ignorance, par dédain, par raillerie. D’instinct, ils s’éloignèrent des « plaines déshonorées par le voisinage de nos villes3» sentant, en la nature solitaire, un plus fort appui à leur cœur que parmi ces multitudes où ils n’éveillaient pas d’écho. Leur âme meurtrie opposa la nature à l’homme. Ils peignirent la montagne libre, la forêt solitaire, le recoin abandonné où stagne l’eau sourde des marais. Ils se passionnèi rent pour Fontainebleau, si près de Paris et si rebelle à
1. Paul Huet, écrit Michelet dans le Temps du 12 janvier 1869, <( était né triste, fin, délicat, fait pour les nuances fuyantes, les pluies par moment soleillées. S’il faisait beau, il restait au logis mais l’ondée imminente l’attirait ou les intervalles indécis, quand le temps ne sait pas s’il veut pleuvoir. »
2. Selon une statistique établie dans l'Art en province , t. I, p. 29, au Salon de i835, sur 460 paysages 336 étaient empruntés à la France, 46 seulement à l’Italie.