‹ Du romantisme au réalismeChapitre 161 sur 268 · Salon de 1 8 3 1 , p · texte numérisé non relu

Salon de 1 8 3 1 , p

a. Le Temps, a avril 1 83 3 .

LE PAYSAGE

complet de l’exposition », et disait, de Rousseau « encore loin du but », qu’il « ne donnerait pas son avenir pour la carrière complète de vingt des paysagistes les plus renommés » du moment.

Désormais, d’année en année, des œuvres nouvelles affirmèrent et précisèrent la régénération du paysage. Les persécutions, qui ne manquèrent pas aux novateurs, les écartèrent trop souvent des Salons, rendirent plus difficile la vente de leurs tableaux, pesèrent même sur leur imagination, mais elles ne parvinrent pas à les décourager ; quelques amis fidèles les défendirent constamment. La masse du public ignora la plupart des œuvres et presque jusqu’au nom de quelques-uns d’entre eux; les amateurs purent suivre leur évolution.

Evolution et idées complexes. Les paysagistes révolutionnaires se sont manifestés presque simultanément. Ils sont d’âge peu différent : vingt ans séparent les aînés des derniers venus et l’on pourrait supposer qu’ils constituèrent un groupe uni par une commune manière de sentir. Tout au contraire, cette floraison d’artistes contemporains est la plus variée qui se soit jamais rencontrée. Leurs œuvres sont si éloignées qu’on pourrait dire, de certaines, qu’elles s’opposent. Ils reflètent leur époque trouble, inquiète, changeante, agitée de courants heurtés, de remous, d’oscillations.

Leur apparition était depuis longtemps désirée. Chateaubriand semblait les appeler, qui reprochait, dès 1797, aux paysagistes de n’aimer point assez la nature et de la connaître peu. ci Le paysage », ajoutait-il, ce a sa partie morale et intellectuelle comme le portrait; il faut qu’il parle aussi, et qu’à travers l’exécution matérielle on éprouve ou les rêveries ou les sentiments que font éprouver les différents sites1 ».

1. Chateaubriand. Lettres sur l'art du dessin dans les paysages. Londres, 1 797 •

Chateaubriand, d’ailleurs, Bernardin de Saint-Pierre, tous ceux qui, à la suite de J. -J. Rousseau, avaient célébré le culte de la nature, préparaient, par la littérature, la voie aux peintres novateurs.

M’était-ce pas aussi un besoin obscur de rénovation qui avait poussé, depuis le début du siècle, quelques artistes à s’éloigner de la symétrie pour peindre « dans la manière de Salvator Rosa » des paysages aux lignes tourmentées, ou, comme on le dit alors, en donnant à ce mot un sens bientôt périmé, des « paysages romantiques » ? De quels applaudissements on avait salué la brève carrière de Michallon qui donnait un accent nouveau au paysage historique.

Déjà Louis Moreau, dans ses ouvrages si lins, si précis, avait entrevu les vérités futures. Une obscurité presque absolue enveloppe la vie cl c Georges Michel. Génie admirable, et qui fut, sans doute, un précurseur; mais il ne mourut qu’en i.S.jd et l’on n’a pu établir la chronologie de ses œuvres. S’il devança ses contemporains, il n’eut, à coup sur, aucune influence sur eux cl ne commença à être étudié qn'après sa mort1 2. On voudrait, d’ailleurs, en vain rattacher la renaissance du paysage à des faits précis, à un nom. Celui de Constable a été souvent prononcé*. Il exposa, au Salon de 182 4. trois paysages qui causèrent une impression profonde Selon une tradition respectable, Delacroix les vit, avant l’ouverture du Salon, et repeignit, fiévreusement, hâtivement, le fond du Massacre (le Scio , en s’inspirant du maître anglais. Que conclure de ce fait, sinon que

1. Il fut révélé, surtout, par un article de Thoré paru, le 2 5 décembre 1846, dans le Constitutionnel. Œuvres aux Musées du Louvre, d Amiens, de Bayeux, du Havre...

2. Castagnary après avoir nié l’influence anglaise, dans son Salon de 1 863, ( Salons , t. I. p. 142) a affirmé, à plusieurs reprises, que Constable était le créateur du paysage contemporain ( op . cit., t. I, p. 235, 264, 33 1 et 1. Il,

Cf. l'important article de Prosper Dorbec sur : Les paysagistes anglais en France ( Gazette des Bearuc-Arts. octobre 19T2I.

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Delacroix devait être singulièrement préparé à recevoir l’influence anglaise pour l’avoir subie si soudainement.

Un mouvement, qui se poursuit pendant trente ans en se transformant sans cesse, qui est le point de départ de l’art de tout un siècle, dont on ne peut mesurer l’importance, parce qu'elle agit encore chez nos contemporains, un tel mouvement, si complexe, si fécond, ne naît pas d’une influence extérieure. Ce n’est pas un accident passager qui le crée, il dérive de l’ensemble complexe, obscur et admirable des forces qui entraînent la France tout entière.

Nous avons déjà montré, dans ce livre, les artistes sollicités par le Romantisme et la peinture abstraite et nous verrons bientôt comment, sous ces luttes apparentes, se dessinait un mouvement vers le réalisme. Ces trois courants se sont également disputé les paysagistes. Ceux-ci ne se sont pas partagés en trois groupes nettement orien tés. Sauf peutêtre Corot, il n’est pas un artiste, à cette époque, qui n’ait été, tour à tour ou tout ensemble, travaillé par des idées opposées, convié à des Ans contradictoires. Rousseau, Cabat, Huet, Decamps ont été, à leur heure, romantiques, néo-classiques ou réalistes.

Ici donc, plus que partout ailleurs, il importe de subordonner les hommes aux forces qui les ont dominés. Le Romantisme, la rénovation du classicisme, l’instinct réaliste ont collaboré à l’épanouissement du paysage. Dans quelle mesure ont-ils agi, leur apport a-t-il été éphémère ou durable ? c’est ce qu’il convient à présent de rechercher et les dates nous invitent à étudier, d’abord, la part du Romantisme.

III. — Le Romantisme a été le ferment essentiel, l’élément libérateur. Il a apporté au paysage, tout ensemble, une âme j et une technique.

Les Romantiques revinrent à la nature, longtemps igno-

rée ou méprisée. Us la consultèrent avec le désir de s’y retremper; ils en découvrirent la vie intense, tantôt exubérante, tantôt latente, vibrante et frissonnante dans ses moindres parties. « J’entendais », disait Rousseau, « la voix des arbres, les surprises de leurs mouvements, leurs variétés de formes et jusqu’à leur singularité d’attraction vers la lumière m'avaient tout d'un coup révélé le langage des forêts, tout ce monde de flore vivait en muets dont je devinais les signes, dont je découvrais les passions *. »

Ils sentirent la nature pleine de douceur et de rêverie. Ils s’accoutumèrent à goûter, en elle, une sorte de fraternité. On s’éprit de ce miroir muet, docile ; on l’aima : « Le paysagiste est de tous les artistes », disait Paul Huet, « celui qui communique le plus directement avec la nature, avec l’àme même de la nature '. » Cette sympathie alla parfois jusqu’à l'exaltation. De la Berge s’écriait, devant Rousseau : « 11 faut aimer la vie jusqu'à en perdre l’espriti. * 3. »

Cela seul suffit à recréer le paysage.

Du jour ou la nature cessa d’apparaitre comme une architecture inerte, ses aspects permanents n’appelèrent plus un exclusif intérêt. Les causes de trouble ou de variation, les accidents, les particularités par où s’exprime l’originalité d’un lieu ou d’une heure, attirèrent comme des témoignages de personnalité et de vie. L’orage, le veut mobile, les instants pittoresques, les détails heureux, furent la joie des Romantiques. Ils aimèrent les lacs et les rivières aux mirages infinis. Le ciel, nu et indifférent avant eux. devint vivant, multiple, passionné. Nerveux et lyriques, poètes toujours penchés sur eux-mêmes, analystes aigus de leur cœur, ils projetaient leur personnalité sur la nature; elle était pour

i. Sensier. Rousseau, p. 5a.

a. Lettre du i septembre 1868. in Chesneau. Peintres et statuaires romantiques, p. 56.

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