Moreau Nélaton. Corot , p
4. Paul Flandrin. 18 septembre 1893, cité par Raymond Bouyer in Revue de l'art ancien et moderne , 10 juillet 1903.
LE PAYSAGE
peignit avec une recherche de simplicité savoureuse, ses vues saisissantes du Montmartre d’alors, mamelons pelés, vêtus d’herbe rare, carrières blafardes et moulins solitaires1, auraient eu une influence décisive s il n’eût vécu ignoré, et, de même, son métier fruste aux empâtements robustes
Géricault, mort trop jeune, avait retracé la grandeur de l’humble réalité quotidienne dans son Four à plâtre du Louvre. Xavier Leprince, malgré une technique étroite, avait animé ses vues de Ronfleur d’un sentiment tout hollandais. Une mort prématurée l’empêcha aussi de se libérer complètement.
Un métier mesquin gâte les œuvres de Dagnan qui peignit de très curieuses vues de villes, et, plus encore, les vues de Bouton, le peintre célèbre des Dioramas 3. C’est encore cette langue étriquée qui rend, malgré leur bonne foi, insupportables les œuvres de l’école de Lyon. Celle-ci s’orientait, dès 1824, dans une voie nouvelle, un tableau de Duclaux en fait foi4. Malheureusement, Duclaux, Belloy et Grobon ne surent pas s’affranchir des leçons techniques de Richard et de Révoil, précurseurs lyonnais du Romantisme : l’aridité du contour, les colorations blafardes, l’aspect
x. Rien n’est plus beau que l’aspect de la grande butte, quand le soleil éclaire ses terrains d’ocre rouge veinés de plâtre et de glaise, ses roches dénudées et quelques bouquets d’arbres encore assez touffus, où serpentent des ravins et des sentiers » (Gérard de Nerval. La Bohème galante. Promenades et souvenirs. La hutte montmartré) .
1. Deux dessins aquarelles, datés, l’un de i83i, l’autre de 1 834 (ancienne Collection J. Dollfus), par la simplicité agreste du motif, par la notation, montrent, en Georges Michel, des aspirations nettement réalistes.
3. De Dagnan, Vue de Paris prise sur le boulevard Poissonnière (Salon de 1 834) au Musée du Puy, Vue de Grenoble (Salon de 1837) au Musée de Grenoble, Vue d’ Avignon (i838) au Musée d’Avignon, Vue des environs d'Angers ( j 845) au Musée de Valenciennes, Vue d’Angers au Musée d’Angers. De Bouton, Intérieur voûté (1840) au Musée d’Autun, Intérieur de la cathédrale de Chartres au Musée de Grenoble.
4. Il représente une Halte d’artistes lyonnais dans la campagne et est conservé au Musée de Lyon.
émaillé de la toile, donnent une apparence de procès-verbal à des œuvres d’une inspiration sincère.
Ces essais, pour curieux qu’ils soient, eurent peu d’action effective sur l’éclosion du paysage réaliste. Les Hollandais, le mode provincialiste lurent des agents plus efficaces.
L’influence des Hollandais fut, à la fois, puissante et restreinte; la largeur de leur conception eût pu servir de modèle aux peintres si elle n’avait eu, pour moyen d’expression, un métier trop serré. A les suivre exactement, on s’engageait dans une impasse. L 'Etang de Ville d’Avray (i834)‘, de Cabat, qui rappelle trop directement le Buisson de Ruysdaelest une œuvre d’allure décevante et archaïque; la langue du xviie siècle ne convient plus à la complexité des sentiments de notre Age. Si l’exemple de Huysdael a pu être fécond, c’est seulement à titre d’excitation. Au contact de tels maîtres, les peintres ont rejeté les formules factices, et senti le prix de l’absolue sincérité. Mais ils ne pouvaient rendre à leur cœur l'ingénuité et la santé, et, pour exprimer une mentalité enrichie et névrosée, il leur fallut user d une langue nouvelle.
Des vues politiques conservatrices, l'amour du Moyen Age, le Romantisme avaient, sous la Restauration, promené la curiosité à travers les provinces de France. Cette mode, dont la collection des Voyages pittoresques , dirigée par le baron Taylor, est le monument durable, se développa sous la monarchie de Juillet1 2. Mais elle changea peu à peu de caractère. A la recherche du site rare, singulier, exceptionnel, que manifestent, par exemple, les admirables lithogra-
1. Au Louvre. Voir aussi, de Cabat, une Vue de la gorge aux loups (Salon de i834) au Palais de Fontainebleau, Le Bon Samaritain (Salon de 1840) au Musée d'Amiens, Un paysage peint an courent de Chalais (1 845) au Musée de Grenoble.
2. De Fiers. Prairie à Aumale (1841) au Musée de Béziers, Chaumière normande au Musée du Puy. De Leroux, Paysage du haut Poitou au Musée de Besançon.
LE PAYSAGE
phies consacrées par Eugène Isabey à l’Auvergne, succèdent des narrations moins éclatantes, avec un accent plus marqué de terroir.
Fiers célèbre la Normandie et Louis Leroy y trouve des sujets d’eau-forte. Jules Dupré scrute le Berry; Charles Leroux peint la campagne de l’ouest et les environs de Nantes; Loubon décrit la région pyrénéenne, Achard, le Dauphiné b
L’eau-forte, dont le goût s’est répandu, la lithographie dans tout son éclat, multiplient les croquis d’observation directe, et la photographie, à peine découverte, offre ses suggestions et son concours1 2.
De La Berge est obsédé jusqu’à la manie par le besoin d’exactitude 3.
Malgré tout, ce sont encore les maîtres du paysage, Rousseau, Corot, Daubigny, qui ont le plus efficacement préparé le paysage réaliste.
Ils ont pratiqué le plein air, et nous pouvons facilement nous les représenter dans leurs excursions, à l’aide des estampes de Marvy ou de Français4 où l’on voit des paysagistes vêtus de blouses, armés de guêtres, prêts à affronter les intempéries pour surprendre la nature.
On raconte que Corot, ainsi accoutré, fut pris, par les paysans, pour le domestique de son ami Dutilleux.
Ces études, faites devant le réel, sont multipliées parfois avec une sorte d'acharnement. Corot suscitait le scandale,
1. D’Àchard, plusieurs paysages au Musée de Grenoble, Vue des environs delà Chartreuse de Grenoble (Salon de i845) au Musée de Nantes, Bords de l'Ain (1846) au Musée de Besançon.
2. Excursions daguerréennes. Vues et monuments anciens et modernes les plus remarquables du globe. 2 vol. 1841-42- - — Paris et ses environs reproduits par la daguerréotjpie sous la direction de Ch. Philipon, 1840-43.
3. Vue d'un bourg de Normandie (Salon de i83i) au Palais de Fontainebleau, soleil couchant (i83g) au Musée du Louvre.
4. Marvy, frontispices des Etudes des paysages, 1841 et cl un été à la campagne, 1844. — Français, frontispice des Artistes contemporains, 1846.
à la Rochelle, parmi ses confrères provinciaux, en reprenant, cinq fois de suite, le même motif h
Cette assiduité à « courtiser la belle dame » ne fut pas, il faut le dire, purement spontanée. Corot, Rousseau seraient rentrés dans leurs ateliers y composer de grands tableaux s’ils avaient trouvé des acheteurs. Le manque de commandes les obligea à s’en tenir à ces notations qui, dans leur pensée, au début du moins, n’étaient que des travaux préparatoires. L’art s’enrichit ainsi de joyaux inestimables et, inconsciemment, la cause du réalisme progressa.
D’autre part, ces maîtres dont la personnalité débordante s'imposait à la nature, aimaient cette nature passionnément. S’ils étaient parfois entraînés par le sentiment lyrique, à d’autres instants, ils s’oubliaient eux-mêmes. Parmi les pages romantiques, il s’en glissait d’autres, d’observation désintéressée2. Ces pages, rares chez Paul Huet, se rencontrèrent chez Dupré, elles sont fréquentes chez Théodore Rousseau dont le génie échappe aux classifications étroites. Par l’acuité, la netteté de ses « grands yeux fixes et voraces qui n’en avaient jamais assez 3 », par « l’effort persistant de sa volonté inassouvie » 4, par son besoin de savoir, par l’intensité de sa notation, Rousseau a été un précurseur du réalisme.
D’autres ont contribué au mouvement d’une façon involontaire ; excellents artistes mais personnalités moins com-
1. Parmi les pages de notation directe peintes par Corot, au cours de cette période voir Villeneuve-les- Avignon (i836) au Musée du Louvre et linccmparable série de la collection Moreau-Nélaton : La cathédrale de Chartres (i83o), V illeneuve-les- Avignon (i836), Saint-André en Morvan (1842), les vues italiennes de Volterra (i834), de Tivoli (1 843), etc...
2. Delacroix, lui-même, dans les quelques paysages qu’il a peints manifeste les deux tendances contraires. Comparer le Paysage à Cliamprosay (vers 1842) de l’ancienne collection J. Dollfus, plus chaud, plus lyrique et le Parc de No haut (vers 1842) de l’ancienne collection Chéramy, d’inspiration plus objective.