‹ Du romantisme au réalismeChapitre 176 sur 268 · In Moreau Nélaton. Corot, p · texte numérisé non relu

In Moreau Nélaton. Corot, p

2. « Un mot terrible retient tous les paysagistes ; — un plat d’épinards, — cette bêtise nous empêche depuis cinq cents ans d’avoir de la verdure vraie » (Théophile Gautier. La Presse, 3i janvier 1847).

plein air, il a été éblouissement, lumière, couleur. Les paysages d’Asie Mineure ou du Maroc ont servi, comme ceux

de France, à de brillantes variations et l’imagination l’a emporté à tel point sur le motif observé que Decamps a pu broder, toute sa vie, sur les souvenirs d’un voyage de jeunesse et que Delacroix n’a jamais été mieux inspiré que pour évoquer Constantinople dont il n’a jamais approché.

L’affectation du style, la grande éloquence que marquent certaines pages de Decamps, l’ Éléphant d’ Asie, par exemple, montrent la pénétration de l’esprit classique. Jusqu'à quel point cette tendance a été poussée, on le saurait mieux si les études prises par Gleyre en Egypte n’avaient été détruites. Les paysages de Marilhat, YErechlheion1 (1841)) les bords du Nil ( 1 844) surtout la Place Esbekieh (i834),' saluée, dès son apparition, comme un chef-d’œuvre, affirment le souci de précision, d’ordonnance, l’espoir de résumer, dans une page lyrique, l’esprit d’un pays.

Cette ambition s’atténuera bientôt, la sincérité que Gleyre et Marilhat ont apportée dans leur investigation deviendra, chez d’autres, la qualité dominante. Dauzats subordonne le pittoresque au soin de l’exactitude 2 3 ; Flandin se livre à des enquêtes scientifiques :î. L’accès, chaque jour plus facile, des terres jadis mystérieuses, favorise cette évolution. En 1846, Fromentin visite l’Algérie, voyage fécond pour les lettres et pour les arts. Son esprit lucide perçoit avec netteté la transfiguration que les Romantiques ont fait subir à

1. Collection Wallace à Londres ainsi que des Palmiers et deut Vues du Ail. Voir encore Les souvenirs de la campagne de Rosette (Salon de 1 83 5), Les Arabes Syriens en voyage (Salon de 1844) et Une rue du Caire à Chantilly, Les Environs du Caire au Musée de Béziers, un Paysage pastoral de Grèce au Musée du Mans, un Paysage d'Orient au Musée de Lille.

2. Le couvent de sainte Catherine au Sinai (Salon de 1 845) au Palais de Compiègne, Vue intérieure de la cathédrale de Tolède (Salon de 1848) au Musée de Tarbes, gouaches et aquarelles à Versailles.

3. Voyage en Perse (1843 sqq.) ; Voyage à Ninive (1 845 sqq.). Au Musée de Marseille, une Vue de Bagdad ( 1 843) .

LE PAYSAGE

l’Orient et il met toute son application à se pénétrer, sans la modifier par un apport personnel, de la nature orientale '. Il expose en 1847 les gorges de la Chiffa.

IX. — La bourgeoisie, sous Louis-Philippe, a beaucoup admiré les bœufs de Brascassat, et les artistes, par opposition, ont fort raillé la facture étriquée de l’artiste. Imitateur littéral des Hollandais, très consciencieux, doué d’une grande précision d’œil et de main, Brascassat a dû, effectivement, le succès à des qualités de propreté apparente auxquelles la diffusion de la photographie nous rend, de plus en plus, insensibles1 2.

Son exemple a pesé sur Rosa Bonheur, issue d’une famille de peintres bordelais, et dont les débuts brillants datent de 1841. Pour Troyon3, qui exposa dès 1 833, la première composition où il ait introduit des animaux date de 1 838 et il ne s’est affirmé décidément comme animalier qu’en i85o. Il ne nous appartient donc pas de rechercher, ici, dans quelle mesure il a réagi contre les tendances des peintres bordelais.

Des études de cochons des frères Leleux, de Veyrassat, de Chaplin, d’Hédouin, groupe que nous retrouverons dans un prochain chapitre, les eaux-fortes de Ch. Jacque sont, avec les chenils et les portraits de chiens de Decamps 4, les

1. « Plus j'étudie cette nature », écrit-il, le 22 mars 1846 de Blidah, « plus je crois que malgré Marilhat et Decamps, l’Orient reste encore à faire » ( Lettres de Jeunesse, p. 172); voir aussi une lettre du 19 mai 1846 ( ibid p. 181).

2. Le Musée de Nantes conserve une dizaine de toiles de Brascassat. Voir des Animaux dans un paysage (Salon de i83i) au Palais de Compiègne, des Vaches au pâturage ( 1 835) au Musée de Montpellier, Un taureau ( 1 834) au Musée de Bayeux.

3. Vite prise du parc de Neuilly au Musée d’Amiens, un Fermier dans sa charrette au Musée du Mans, Cours d'eau sous bois dans la collection Moreau-Nélaton.

4. Bouledogue et lévrier écossais (1837) et Chiens briffants ( 1 843) dans la collection Thomy Thierry au Louvre.

admirables fauves aquarellés par Barye ou peints par Delacroix1, la contribution la plus valable des animaliers de cette époque.

X. — Les amateurs de 1840 seraient, certainement, surpris et scandalisés du mépris et de l’oubli dans lesquels sont tombés les peintres de fleurs, les peintres de marines et les peintres de la montagne, qui leur donnaient de si vives émotions.

La perfection laborieuse des bouquets signés par Saint- Jean 2 et par ses émules de Lyon ne nous séduit plus ; nous y voyons des tours de force artificiels et froids, imitation stérile des travaux périmés de Van lluysum et de Rachel Ruysch. Les fleurs que Delacroix peignit dans son atelier parce qu’elles faisaient des taches harmonieuses et parce qu'il les aimait, nous ont habitués à une intelligence supérieure et plus intime.

Gudin fut un maître populaire; il avait supplanté, dans l’opinion, Crépin auteur célèbre, en 1801. du Naufrage de la Mayonnaise. On lui reprochait une excessive fécondité, mais l’on ne se dérobait pas à la fougue dramatique de ses batailles navales. Son émule Mayer était presque autant admiré. Los toiles de ces maîtres n'ont pas disparu : elles figurent encore au Musée de marine ou au Musée de Versailles 3, mais, nous ne les regardons plus. Elles nous appa-

1. De Delacroix, Cheval attaqué par un lion dans la collection Moreau- Nëlaton, T.ion à la source ( 1 84 J) au Musée de Bordeaux.

a. Œuvres nombreuses au Musée de Lyon : deux tableaux (1844 et *846) daus la collection Wallace à Londres.

3. On en rencontre aussi dans les Musées de province. De Gudin, des .1 farines aux Musées de Bordeaux, de Grenoble, L entrée du port du Havre Salon de i835) au Musée d'Avignon, Plage et vieille jetée de Boulogne (18.19) au Musée de Brest, Combat naval (1841) au Musée de Troyes, une Tempête ^1846) dans la collection \Y allace à Londres. De Mayer, de nombreuses études au Musée de Brest. De Morel-Fatio, Le Combat du Vengeur et L incendie de la Gorgone au Musée de Rouen. De Mozin, Le Naufrage de la Reliante (Salon de 1 84 3) au Musée d Amiens...

LE PAYSAGE

raissent froides, monotones et enténébrées. Notre compréhension de la mer s’est totalement transformée. Les marines officielles d’Isabey, lui-même, malgré l’esprit qu’il y déploie, ont perdu leur intérêt ; par contre on regarde toujours avec plaisir la Vue de Dieppe, non pas marine mais paysage au bord de la mer, admirable morceau de facture romantique1.

Rien, enfin, n’a plus perdu que les compositions solennelles qui donnèrent alors la sensation de la nature alpestre. Les toiles des peintres suisses, Calame et Diday, sans air, sans espace, plombées, témoignent à quel point la montagne était alors ignorée.

Brascassat, Saint-Jean, Gudin, Calame ou Diday, juste milieu du paysage, usurpèrent, sur les murs des Salons, dans l’attention publique, la place qui aurait dû revenir à Rousseau, à Dupré persécutés, à Paul Huet, à Corot. Nous pouvons retenir, comme résultat de notre enquête, que la postérité a été juste, aussi bien envers ceux qu’elle a dépouillés de leur notoriété qu’envers ceux auxquels elle a dispensé la gloire.

1. Vue de Dieppe au Musée de Nancy. — Dans un caractère analogue, une Marine au Musée de Montpellier et La promenade à la mer (1846) de la Collection Wallace à Londres.

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