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Du romantisme politique

Ce qu"]] faut entendre par Howanlisme politique. —Politique extérieure du parti libéral en France.

Je cherchais une définition claire et précise du Romantisme politique, lorsque le hasard m'a fait rencontrer le dernier écrit de M. Quinet, La République et la Convention. Après avoir esquissé un tableau enthousiaste

* Une partie de ces études a paru dans la Revue moderne et dans la Presse.

des séances et des travaux de la Convention, l'auteur ajoute :

«A quoi comparerai-je cette création furieuse et calculée où tous les contrastes se réunissent? Y a-t-il dans la nature un objet qui y ressemble? On dit qu'Eschyle avait fait une tragédie à'Etna. Je m'imagine qu'on entendait, au faîte, le travail régulier des cyclopes qui forgeaient avec un bruit d'airain, sous leurs marteaux innombrables, les armes, les glaives, les flèches, les boucliers des dieux. On devait y surprendre aussi la longue respiration, haletante, entrecoupée, du géant Encelade, qui s'exhalait à travers les gorges embrasées de la rnontagne ; sur les flancs

croissaient de vastes forêts de chênes

Le roi des morts, Pluton, apparaissait éche-

LNTKUDLCÏION. o

velé, sur son chnr d'ébène, dans les gouffres ouverts. 11 remplissait les champs de terreur. Tout tremblait au loin, les villes, les tours, les peuples, les rois, les hommes, les dieux. — Mais qu'est-ce que cette image en comparaison de la terreur attachée à la Convention aux sept cents têtes? La nature est ici dépassée de beaucoup par les hommes.

c( Autre phénomène non moins extraordinaire : l'homme grandit tout à coup de vingt

coudées Le moule étroit de Thumaiiité

moderne fut brisé. Chaque homme donna tout ce qu'il renfermait en lui d'aptitudes diverses. Un chirurgien de village réprima des armées; Danton s'occupait de l'école primaire, — Hercule qui tient d'une main un nourrisson et de l'autre la massue de Né-

mée! Hérault-Séchelles, le légiste du parlement, est pontife de la nature au 10 août; il fait passer la coupe aux sept cent quaranteneuf membres : il se tourne vers le soleil et tend la main à Zoroastre ! »

Cette manière d'écrire peut donner au lecteur une idée de ce qu'il faut entendre par Romantisme politique. Le Romantisme politique c'est une façon déclamatoire, sentimentale et fausse de concevoir et d'exprimer les questions et les sujets politiques.

Celte invasion de la politique par la déclamation et par le sentiment constitue un péril véritable.

Grâce au Romantisme politique^ les principes élémentaires de la politique extérieure sont chaque jour étrangement méconnus ; les

idées les plus fausses, les plus incompatibles avec la stabilité des institutions libres ont cours parmi nous, et sont accréditées dans le sein même du parti libéral.

A entendre certains hommes d'État, à lire certains publicistes, on dirait que la politique extérieure doit avoir uniquement pour but de satisfaire des passions généreuses, ou Lien d'exciter, d'émouvoir, de remuer fortement l'imagination nationale. N'en déplaise à ces publicistes, ta ces hommes d'État, c'est à la vie privée qu'il faut demander des émotions : quant aux besoins d'imagination, c'est aux poètes, aux dramaturges, aux romanciers d'y satisfaire. Tout autre est l'objet de la politique d'un peuple libre.

Le réveil de l'esprit publie en France a

donné lieu à d'excellents écrits où le parti libéral s'est empressé d'exprimer ses vœux, ses aspirations, ses espérances. Il est toutefois à regretter que la politique extérieure n'ait pas préoccupé davantage la pensée des publicisles qui ont tracé le programme de la politique intérieure. C'est là une lacune considérable. La politique intérieure et la politique extérieure d'un peuple sont dans une dépendance réciproque et tellement étroite que la connaissance de l'une suffit à donner celle de l'autre, et que, par la nature des principes qu'adopte une nation en matière de politique extérieure, on peut conjecturer rétat de sa constitution intérieure et l'avancement de sa liberté. La liberté a, en effet, sa politique comme le despotisme, et c'est

une erreur grave que d'espérer de maintenir ou de fonder la liberté au dedans, en pratiquant au dehors la politique des gouvernements absolus.

Si les principes adoptés en fait de politique extérieure par le parti libéral avaient pu être rapprochés des principes admis par le même parti en fait de politique intérieure, la contradiction qui existe entre les uns et les autres eût été mise en lumière, et l'impossibilité de réaliser simultanément des vœux contradictoires, de concilier des politiques opposées, eût été rendue évidente pour tous.

Il y a effectivement contradiction entre la politique extérieure du parti libéral qui a la guerre pour conséquence nécessaire, et sa

politique intérieure dont le but est la liberté.

Pour un peuple qui aspire à devenir libre, le pire tempérament c'est celui d'un soldat. Une nation belliqueuse pourra bien renoncer à la conquête, mais elle ne peut renoncer à la guerre, et, pour en goûter les émotions, tout lui devient prétexte : des traités à déchirer, des frontières à obtenir, des nations à délivrer; sans songer que la réalisation d'un seul de ces projets équivaut à l'ajournement indéfini de ses espérances libérales.

S'il est vrai, comme on l'affirme tous les jours, que la France soit tenue d'assister de ses armes les nations opprimées, et de leur porter, en les affranchissant, les principes d'indépendance résultats de la révolution de 89, ce n'est, sovons-en bien convaincus, ni

la génération présente, ni celle qui la suivra qui pourront se vanter d'avoir enfin fondé la liberté française.

Pour les gouvernements absolus l'expansion au dehors par la guerre est une nécessite de situation. Pour les peuples libres, au contraire, heureux et prospères parce qu'ils sont libres, la guerre n'est jamais qu'une extrémité redoutable à laquelle ils ne se peuvent résoudre que pour défendre leurs intérêts ou sauvegarder leur honneur. Un peuple libre ou aspirant à l'être ne peut donc sans inconséquence adopter une politique extérieure dont le dernier mot serait nécessairement la guerre. La guerre n'est pas le but, elle n'est que l'accident de la poliiique des peuples libres.

Le libéralisme belliqueux pouvait avoir son excuse, sinon sa raison d'être, au lendemain de 1850, sous l'impression encore récente de nos revers. La France, chez qui le sentiment de l'honneur militaire est si vif, voulait certainement fonder sa liberté, mais elle brûlait en même temps du patriotique désir de prendre sur l'Europe victorieuse une revanche éclatante, et elle associait dans ses vœux illogiques les triomphes de la force au règne pacifique des lois. Noble et presque inévitable inconséquence d'un grand peuple sérieusement épris de sa liberté, sérieusement préoccupé de l'asseoir sur une base durable, mais encore plus sérieusement préoccupé de la compromettre dans les hasards de la guerre étrangère!

Aujourd'hui les passions belliqueuses n'auraient plus même l'excuse des circonstances. Que le parti libéral les répudie donc sincèrement; qu'il se mette d'accord avec lui-même, qu'il sente ce qu'une politique extérieure qui aurait la guerre pour dernier mot offrirait d'incompatible avec sa politique intérieure, et puisqu'il veut la liberté, qu'il adopte el pratique au dehors la poUtique de la li berté.

c( Le cœur aux guerres d'Italie et aux dames de France, disait le maréchal de Tavannes en parlant de François T, cela ne se peut. Tout un ou tout autre. )> Le cœur aux guerres de propagande et aux libertés into- . rieures, cela ne se peut davantage, et la nation doit nécessairement opter entre l'appli-

cation universelle du principe des nationalités au dehors, et l'application plus restreinte de la liberté au dedans.

Que le parti libéral vienne donc déclarer s'il estime l'avènement d'une démocratie libre, c'est-à-dire de la forme de gouvernement qui a pour base et pour but les lumières et le bien-être du plus grand nombre, s'il estime, dis-je, l'établissement définitif de cette forme nouvelle de la société française compatible avec la guerre, mère de l'ignorance et de la misère; à lui de juger s'il croit l'instruction primaire, l'éducation du suffrage universel, notre souverain indigent comme on l'a si bien nommé, compatible avec les budgets sans cesse grossissants de la guerre et de la marine; à lui enfin d'oplcr

entre la guerre et la paix, entre la dictature et la liberté, et de se prononcer définitivement entre le programme suranné de l'Hôtelde-Ville, expression confuse des aspirations du passé, et le programme rajeuni d'un libéralisme nouveau, expression exacte des besoins du présent î

Que des hommes honorables, parvenus à l'extrémité de leur carrière publique, restent fidèles aux illusions de leur jeunesse, aux senliments d'une époque déjà séparée de la nôtre par plus d'un quart de siècle, rien de mieux; mais que ceux qui veulent prendre sur la génération présente une influence profitable à la cause des institutions libres, sachent bien que des circonstances nouvelles réclament un esprit nouveau. Voici qu'une

génération arrive à la vie politique, demandant à celle qui l'a précédée ce patrimoine sacré des libertés françaises qu'elle aurait dû lui transmettre non pas diminué par ses fautes, mais accru par sa constance, ses lumières, son labeur fidèle. Que les mêmes erreurs n'engendrent plus les mêmes résultats! Aussi bien un libéralisme belliqueux et vague ne peut plus nous convenir; les sentiments qui l'inspiraient ont cessé de nous animer, et nous n'aurions plus les mêmes excuses pour les mêmes passions. Nous n'avons pas vu les chariots de l'ennemi camper sur nos places, ni la berline de voyage qui ramenait la légitimité passer entre deux rangs de soldats humiliés; nous ne connaissons que par l'histoire les douleurs de l'invasion. Mais

nous avons vu d'autres malheurs, assisté à une autre défaite, contemplé d'autres vaincus; et la réparation que nos pères demandaient à h victoire, nous lattendons de la liberté!

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